Nommer pour défaire : les noms propres de femmes illustres comme contre-discours aux stéréotypes de genre

حين تُفكِّك الأسماءُ الصورَ النمطية: أسماء النساء الشهيرات بوصفها خطابًا مضادًّا للتمثلات الجندرية

Naming to Undo: Proper Names of Illustrious Women as Counter-Discourse to Gender Stereotypes

Abdelkarim Mahraoui و Jamel Zenati

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بحث إلكتروني

Abdelkarim Mahraoui و Jamel Zenati, « Nommer pour défaire : les noms propres de femmes illustres comme contre-discours aux stéréotypes de genre », Aleph [على الإنترنت], نشر في الإنترنت 22 juin 2026, تاريخ الاطلاع 23 juin 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17467

Cet article examine la valeur sémantique, énonciative et argumentative des noms propres de femmes illustres lorsqu’ils sont mobilisés dans un débat public consacré au droit des femmes à exercer le pouvoir. À partir d’un corpus hybride constitué d’un article de presse extrait de la version électronique d’El Watan et de deux commentaires d’internautes-lecteurs, l’étude montre que le nom propre ne fonctionne pas seulement comme un désignateur référentiel, mais aussi comme un mot-discours capable de condenser une mémoire, une axiologie et un programme argumentatif. Le protocole d’analyse combine la typologie du nom propre modifié, la sémantique de la détermination, l’analyse dialogique du discours et la théorie de l’exemplification. Les résultats mettent en évidence quatre opérations décisives : la désingularisation du nom propre par l’indéfini pluriel, la mise en liste des figures féminines, la sélection de facettes agentives et la conversion de l’exemple en contre-preuve. Les noms propres de femmes illustres construisent ainsi une catégorie discursive concurrente qui oppose aux stéréotypes de passivité, d’incompétence et d’assignation domestique une mémoire historique de l’action, de la compétence et du gouvernement.

يتناول هذا المقال القيمة الدلالية والتلفظية والحجاجية للأسماء الأعلام الدالة على نساء بارزات حين تُستعمل في نقاش عمومي حول حق المرأة في ممارسة السلطة. ويعتمد البحث على متن هجين يتكوّن من مقال صحفي منشور في النسخة الإلكترونية لجريدة الوطن وتعليقين لقرّاء في الفضاء التفاعلي للموقع. تبيّن الدراسة أن الاسم العلم لا يشتغل بوصفه محدِّداً إحاليا فحسب، بل بوصفه كلمة-خطاب تختزن ذاكرة وقيمة وحركة حجاجية. ويجمع البروتوكول التحليلي بين تصنيف الاسم العلم المعدَّل، ودلالة التعيين، وتحليل الخطاب الحواري، ونظرية المثال الحجاجي. وتبرز النتائج أربع عمليات أساسية : نزع التفرد عن الاسم العلم بوساطة أداة التنكير في الجمع، وبناء السلاسل الاسمية، وانتقاء الوجوه الفاعلة، وتحويل المثال إلى دليل مضاد. وبذلك تسهم أسماء النساء البارزات في بناء فئة خطابية منافسة تقابل الصور النمطية عن السلبية وانعدام الكفاءة والحصر المنزلي بذاكرة تاريخية للفعل والكفاءة والقيادة.

This article investigates the semantic, enunciative and argumentative value of proper names referring to illustrious women when they are used in public debate on women’s right to exercise power. Drawing on a hybrid corpus composed of one online press article from El Watan and two reader comments published in the newspaper’s interactive interface, the study argues that the proper name does not merely operate as a referential designator. Rather, it functions as a word-discourse that can condense memory, axiology, and argumentative orientation. The analytical protocol combines the typology of modified proper names, the semantics of determination, dialogic discourse analysis and the theory of exemplification. The findings identify four major operations: the desingularization of proper names through the plural indefinite, the list-based serialisation of female figures, the selection of agentive facets and the conversion of the example into a counter-evidence. Proper names of illustrious women thereby construct a competing discursive category, opposing stereotypes of passivity, incompetence and domestic assignment with a historical memory of action, competence and political agency.

« Le NP est habité par des discours, il peut même être discours » (Cislaru, 2005, p. 352).

Introduction

Le présent article prend pour point de départ une intuition linguistique simple, mais théoriquement féconde : dans certaines configurations discursives, le nom propre ne se limite pas à identifier un individu ; il peut devenir le lieu d’une condensation mémorielle, d’une orientation axiologique et d’un déplacement argumentatif. Lorsqu’un locuteur convoque, dans un débat public, des noms tels que Marie Curie, Tin Hinane, Lalla Fadhma N’Soumer, La Kahina, Hassiba Boulmerka, Indira Gandhi ou Benazir Bhutto, il n’énumère pas seulement des personnes célèbres. Il active une mémoire sociale de l’action féminine, sélectionne des facettes de compétence, de pouvoir, de résistance ou de leadership, et les oppose à un ensemble de prédications doxiques qui réduisent la femme à la passivité, à l’incompétence ou à l’espace domestique.

Cette hypothèse s’est imposée à partir de l’observation de régularités récurrentes dans un corpus sélectionné pour sa spécificité : l’actualisation de noms propres (désormais NP) de femmes dans des échanges polémiques portant sur les droits politiques des femmes. Quatre faits saillants se dégagent : la présence massive de NP au sein de listes plus ou moins longues ; l’emploi, réputé atypique avec le NP, de déterminants indéfinis, en particulier l’article pluriel des ; l’appartenance de la quasi-totalité de ces NP à la classe des noms notoires, célèbres ou culturellement disponibles ; enfin, la présence de variations typographiques visibles — capitales intégrales, traits de soulignement, graphies segmentées — qui donnent aux NP une saillance graphique particulière dans l’espace numérique. Ces faits ne relèvent pas d’un simple effet de style. Ils constituent des indices de discursivisation du nom propre, c’est-à-dire de son passage d’un fonctionnement référentiel à une fonction de preuve, de modèle, de parangon et de contre-stéréotype.

Le cadre théorique mobilisé articule des travaux classiques sur le nom propre modifié (Kleiber, 1991 ; Gary-Prieur, 1991, 1994 ; Jonasson, 1994) et des recherches plus récentes qui ont renouvelé la réflexion sur le statut lexical, discursif et figuratif du NP (Hébert, 2022 ; Mignot & Philippe, 2022 ; Vaxelaire, 2023 ; Laurent, 2023). L’étude s’inscrit également dans une approche dialogique et argumentative du discours : le NP y est envisagé comme un mot-discours, c’est-à-dire un segment linguistique qui transporte des représentations, des discours antérieurs, des valeurs et des positions de sujet (Lecolle, Paveau & Reboul-Touré, 2009).1

L’enjeu n’est donc pas seulement grammatical. Il est aussi socio-discursif : il s’agit de comprendre comment des noms propres de femmes illustres peuvent agir comme opérateurs de déconstruction des stéréotypes de genre. Les travaux contemporains sur les stéréotypes de leadership montrent que les femmes continuent d’être évaluées à travers des attentes contradictoires, où l’agentivité, la dominance et la compétence politique sont souvent perçues comme moins congruentes avec le féminin qu’avec le masculin (Tremmel & Wahl, 2023 ; Andrich, Bachl & Domahidi, 2023 ; Dupree, 2024). Dans cette perspective, les NP de femmes illustres étudiés ici ne constituent pas de simples ornements érudits : ils participent à une lutte discursive visant à redéfinir ce qui peut être attribué à la catégorie « femme ».

Notre question de recherche peut dès lors être formulée ainsi : par quelles opérations morphosyntaxiques, sémantiques, typographiques et discursives les noms propres de femmes illustres, mobilisés dans un débat public algérien, contribuent-ils à produire un contre-discours susceptible de fragiliser les stéréotypes négatifs associés aux femmes et à leur aptitude à gouverner, décider, résister ou agir dans l’espace public ? Pour y répondre, nous analysons un corpus restreint, mais intensif, composé d’un article de presse et de deux commentaires de lecteurs publiés dans l’espace numérique du journal El Watan. Le choix d’un corpus limité ne vise pas la représentativité statistique ; il permet une analyse qualitative fine des mécanismes de nomination, d’exemplification, de recatégorisation et de mise en visibilité graphique.

L’article défend l’idée que le NP de femme illustre, saisi comme mot-discours, agit selon cinq modalités solidaires : il désingularise l’individu célèbre en le rendant exemplaire ; il agrège des figures hétérogènes en une classe argumentative ouverte ; il sélectionne des propriétés agentives qui contredisent les attributs dépréciatifs du stéréotype ; il transforme certaines graphies en unités visuellement saillantes ; enfin, il substitue à la généralisation doxique une généralisation inductive fondée sur l’exemple. C’est dans ce déplacement que se joue la force contre-discursive du nom propre.

1. Nom propre, sémantisation discursive et cadre théorique

Pour ancrer l’analyse dans un cadre explicitement délimité, nous partons de l’approche du nom propre modifié élaborée par Kleiber (1991). Cette perspective a eu le mérite de déplacer l’étude du NP d’une conception strictement référentialiste, où le nom propre serait un désignateur rigide faiblement sémantisé, vers une conception plus dynamique, attentive aux contextes d’actualisation, aux déterminants, aux expansions et aux valeurs interprétatives produites en discours.2

L’intérêt majeur de cette approche est de montrer que le NP peut se charger de contenu lorsqu’il est inséré dans certaines configurations syntaxiques et discursives. L’usage non modifié renvoie prioritairement à la référence individuelle ; l’usage modifié ouvre, au contraire, des lectures où le NP devient porteur d’une propriété, d’une image, d’un scénario ou d’un modèle. La modification ne concerne donc pas uniquement la forme du syntagme nominal ; elle affecte l’accès au sens et transforme la valeur argumentative du nom.34

Les recherches ultérieures ont étayé cette intuition. Gary-Prieur (1991, 1994) a montré que le NP, loin d’être un élément marginal du lexique, participe à des opérations de catégorisation lorsqu’il est intégré à des structures déterminatives ou prédicatives. Jonasson (1994) a insisté sur la pluralité des constructions et des interprétations du NP. Plus récemment, Hébert (2022) a proposé une mise en perspective méthodologique des théories et des méthodes d’analyse du nom propre, tandis que le numéro de Lexis consacré aux proper names and the lexicon a réaffirmé l’importance d’interroger la place du NP dans le lexique et la discursivité (Mignot & Philippe, 2022). Les travaux récents sur la définition même du nom propre rappellent d’ailleurs que celui-ci constitue une catégorie hétérogène, graduelle et difficilement réductible à un seul critère (Vaxelaire, 2023).

Dans cette optique, nous retiendrons à titre opératoire cinq types d’emplois fréquemment mobilisés en discours : l’emploi dénominatif, qui identifie ou nomme ; l’emploi fractionné, qui sélectionne une facette d’un référent ; l’emploi exemplaire, qui fait d’un individu un modèle ou un cas probant ; l’emploi métaphorique, qui transfère une propriété saillante d’un référent vers une autre entité ; l’emploi métonymique, qui associe le nom à une œuvre, une institution, une période ou une valeur. Notre corpus relève majoritairement de l’emploi exemplaire, avec des zones de contact avec l’antonomase, notamment lorsque le NP est pluralisé ou précédé de l’indéfini des.5

Les recherches récentes sur l’antonomase confirment l’intérêt de cette zone de transition : lorsqu’un nom propre tend à fonctionner comme nom de type, il cesse d’être seulement l’étiquette d’un individu pour devenir un opérateur de catégorisation. Laurent (2023) montre ainsi que l’antonomase gagne à être pensée comme un phénomène graduel, qui articule nomination, comparaison, figuralité et recatégorisation. Dans notre corpus, des syntagmes comme des Marie Curie ou des Élisabeth ne relèvent pas d’une antonomase pleinement lexicalisée ; ils manifestent plutôt une antonomase discursive en cours, où le nom propre notoire sert de matrice à une catégorie argumentative.

Le deuxième déplacement théorique consiste à envisager le NP comme un mot-discours. La formule selon laquelle le nom propre « peut être discours » ne signifie pas qu’il contiendrait mécaniquement un discours stabilisé, mais qu’il est susceptible d’en réactiver plusieurs : discours historiques, mémoires collectives, scènes d’apprentissage scolaire, images médiatiques, récits nationaux, controverses politiques. Le nom propre fonctionne alors comme un point de condensation interdiscursif. Il ne nomme pas seulement Marie Curie ou Lalla Fadhma N’Soumer ; il convoque des scripts de savoir, des valeurs, des récits et des prises de position.

Le troisième déplacement relève de la détermination. Dans une perspective inspirée de la tradition guillaumienne, la détermination peut être comprise comme un parcours de saisie du virtuel vers l’actuel : le déterminant ne se contente pas d’introduire un nom ; il règle une opération de sélection, de quantification, de singularisation ou de mise en classe. Appliquée au NP, cette perspective permet de comprendre comment le nom réputé singulier peut être repris dans une dynamique de pluralisation et de généricité. L’indéfini pluriel des, les listes ouvertes et les comparatifs comme ou à l’instar de ne sont donc pas de simples accessoires grammaticaux ; ils sont les opérateurs d’une conversion discursive du nom propre en preuve.

Un quatrième déplacement porte sur la matérialité graphique du nom propre dans les environnements numériques. Les commentaires en ligne ne présentent pas seulement une oralisation de l’écrit ou une instabilité normative relative ; ils manifestent aussi une mise en forme matérielle du discours, où capitales, segmentation, ponctuation expressive et graphies composites contribuent à la construction de la saillance. Dans l’analyse de la communication numérique écrite, ces traits ne doivent pas être réduits à des fautes de surface : ils participent à l’instrumentation et au formatage technologiques des énoncés (Marcoccia, 2016 ; Paveau, 2017). Les travaux sur les capitales dans les médias sociaux montrent en outre que la majuscule intégrale peut fonctionner comme marque de focalisation, d’emphase ou de prosodie textuelle, plutôt que comme simple équivalent graphique du cri (Heath, 2018). Appliquée au NP, cette perspective permet de comprendre comment des formes telles que MARIE_CURIE, LALLA_FADHMA_N’SOUMER ou MESDAMES acquièrent une visibilité argumentative spécifique.

Enfin, le cadre théorique doit être articulé à une analyse des stéréotypes de genre. Les travaux contemporains sur le leadership, la médiatisation des femmes politiques et les biais de représentation confirment que les femmes occupant ou visant des positions de pouvoir demeurent soumises à des cadres d’évaluation genrés. Andrich, Bachl et Domahidi (2023) montrent, à partir de données médiatiques longitudinales, que certaines attributions différenciées persistent dans la couverture médiatique des femmes et des hommes politiques. Ozer (2023) met en évidence les obstacles à la réception genrée de l’expertise féminine dans les médias politiques. Dupree (2024) montre, quant à elle, que l’usage d’un langage dominant par des femmes leaders peut produire des effets de backlash, particulièrement lorsque les représentations de genre croisent des assignations racialisées. Ces travaux permettent de situer notre corpus dans une problématique plus large : la nomination de femmes illustres participe à la contestation du lien naturalisé entre pouvoir, agentivité et masculinité.

2. Corpus, protocole et conventions d’analyse

Le corpus retenu est composé de trois contributions issues de la version électronique du journal El Watan : un article de la journaliste et féministe Nacera Merah, et deux commentaires publiés par des lecteurs-internautes dans l’espace dédié aux réactions. Les commentaires ont été repérés dans les suites discursives suscitées par deux autres articles de journalistes différents. Ce sont les seules productions, au sein de la masse discursive observée, qui actualisent de manière saillante des NP de femmes illustres. Le nombre réduit de contributions n’entame pas la pertinence du corpus au regard de notre problématique : il suffit d’éprouver l’hypothèse et d’exhiber des régularités de fonctionnement dans un espace discursif polémique.

Le contenu général des contributions reflète le débat qui a structuré la scène politique algérienne entre 2006 et 2010 autour du droit des femmes à exercer le pouvoir. La controverse s’est cristallisée autour de la révision de textes visant à promouvoir le statut social et politique de la femme, notamment après l’annonce par le président Abdelaziz Bouteflika d’un projet de loi relatif à la représentation des femmes au sein des assemblées élues, adossé à une révision constitutionnelle. Deux pôles se dessinent : d’un côté, des positions conservatrices, détractrices des droits politiques des femmes ; de l’autre, des positions progressistes et féministes qui en défendent la légitimité. Les arguments adverses gravitent principalement autour de l’« inexpérience » et de la « faible compétence » supposées des femmes, de l’idée qu’il serait difficile de trouver un nombre suffisant de femmes compétentes, et du poids des mentalités, des traditions ou des normes sociales.678

Le matériau est traité comme un corpus discursif et non comme un simple réservoir d’exemples. Les citations sont donc détachées, conservées dans leur fonctionnement énonciatif et accompagnées d’une explicitation méthodologique. Les graphies originales, les majuscules, les ruptures, les approximations orthographiques, les traits de soulignement et les marques de transcription internes sont conservés lorsqu’ils appartiennent aux extraits cités. En revanche, l’analyse adopte une orthographe normalisée lorsqu’elle commente les unités linguistiques, afin de distinguer clairement le matériau cité de la description scientifique.

Pour chaque syntagme nominal contenant un NP, nous relevons désormais quatre dimensions minimales : le déterminant (D), les modifieurs (Mod), les expansions (Exp) et la graphie ou matérialité graphique (G). Nous explicitons ensuite l’opération interprétative dominante, en distinguant quatre schèmes : la classe, qui recatégorise le singulier en ensemble ; le parangon, qui construit le NP comme modèle exemplaire ; la facette, qui sélectionne une propriété saillante du référent ; la distance, qui marque une prise de position énonciative par mention, par ironie ou par réfutation. Cette micro-annotation est articulée à la typologie des emplois du NP (Kleiber, 1991 ; Jonasson, 1994 ; Gary-Prieur, 1991, 1994), à l’analyse discursive du nom propre (Lecolle, Paveau & Reboul-Touré, 2009), à la sémantique de la détermination, à l’argumentation par l’exemple (Perelman & Olbrechts-Tyteca, 1958/2008) et à une attention graphostylistique portée à la saillance visuelle des noms propres dans l’écriture numérique.

Quatre précautions méthodologiques doivent être énoncées. Premièrement, les extraits étudiés appartiennent à un espace médiatique interactif : leur énonciation combine la polémique, l’adresse directe, la réaction immédiate et la mobilisation de savoirs communs. Deuxièmement, les NP mobilisés ne sont pas traités comme des preuves historiques au sens strict de l’historiographie, mais comme des ressources discursives dont l’efficacité dépend de leur disponibilité culturelle. Troisièmement, l’analyse ne prétend pas établir que tous les stéréotypes sont annulés par la simple présence de contre-exemples ; elle montre plutôt comment le discours contribue à rendre ces stéréotypes contestables. Quatrièmement, les variations typographiques du corpus ne sont ni corrigées ni disqualifiées : elles sont considérées comme des traces de textualité numérique, susceptibles de renforcer la visibilité, la mémorisation et la fonction argumentative des NP.

Tableau 0 — Grille d’annotation D / Mod / Exp / G et opérations.

Élément

Définition opératoire

Indices typiques

Effet discursif attendu

D

Déterminant (actualisation/quantification).

Des, un/une, ce/cette, Ø (absence d’article).

Désingularisation, saisie en extension, mise en classe.

Mod

Modifieur (orientation/cadrage).

Adjectif, titre (Madame), apposition évaluative, comparatif.

Sélection d’une facette ; axiologisation.

Exp

Expansion (identification/justification).

Relative, apposition, compléments, incises.

Ancrage factuel ; plausibilisation ; ethos.

Opération

Schème dominant : classe/parangon/facette/distance.

Liste, exemple, analogie, mention/ironie.

Construction d’un contre‑discours ; réfutation de la doxa.

G

Graphie/matérialité graphique (forme visuelle du NP dans le corpus).

Capitales intégrales, traits de soulignement, segmentation, graphies mixtes, ponctuation expressive.

Saillance visuelle, emphase, compactage du nom, monumentalisation ou focalisation argumentative.

2.0. Matérialité graphique du nom propre : capitales, segmentation et saillance discursive

La matérialité graphique des occurrences doit être intégrée au protocole d’analyse, car les noms propres du corpus ne sont pas seulement actualisés par des déterminants, des expansions ou des structures énumératives ; ils sont également rendus visibles par des choix graphiques saillants. Les capitales intégrales, les traits de soulignement, les graphies composites et les alternances entre formes normalisées et formes emphatiques participent à la construction discursive du NP. Dans les commentaires numériques, des formes telles que MARIE_CURIE, ELISABETH_1ER, LALLA_FADHMA_N’SOUMER, TIN_HINANE ou LA_KAHINA ne relèvent pas uniquement d’une instabilité graphique ou d’une translittération approximative : elles produisent un effet de détachement visuel qui isole le nom propre, le rend immédiatement repérable et contribue à son statut d’exemple.

Sur cette base, l’analyse distingue cinq configurations graphotypographiques : la forme normalisée, qui renvoie au fonctionnement référentiel ordinaire ; la capitale intégrale, qui produit une emphase visuelle ; la segmentation par traits de soulignement, qui compacte l’unité nominale ; la graphie mixte, qui signale l’instabilité propre aux circulations numériques ; enfin, la série de NP, qui transforme la répétition graphique en dispositif d’accumulation probatoire. L’enjeu n’est pas de juger ces formes selon une norme orthotypographique scolaire, mais de comprendre comment elles contribuent à la construction d’un contre-discours.

La capitale intégrale fonctionne alors comme un opérateur de saillance ; le trait de soulignement compacte les segments du nom et les transforme en unités graphiques fortement individualisées ; la liste convertit cette saillance ponctuelle en une série argumentative. Cette matérialité graphique est d’autant plus importante que le corpus appartient à un espace de communication numérique, où l’écrit compense fréquemment l’absence de prosodie, d’intonation et de gestes par des procédés graphiques. La graphie ne constitue donc pas un simple habillage formel : elle participe à la mise en discours du NP en le transformant en unité visuellement saillante, mémoriellement chargée et mobilisable sur le plan argumentatif.

Ce quatrième paramètre d’analyse, noté G, sera donc mobilisé dans les tableaux et les commentaires des trois actualisations : il permettra de distinguer ce qui relève de la détermination morphosyntaxique, de l’expansion sémantique et de la mise en visibilité graphique du nom propre.

2.1. Actualisation I : pluralisation du parangon et désingularisation du nom propre

Le 08.03.09 | 15 h 6
« Droits de la femme : Des retards nourris par la démission de l’État
C’est ça le problème Monsieur EL HADI c’est ton côté paternaliste qui est un frein pour les Algériennes, tu choisis à leur place comment elles vont se conduire comme si elles sont incapables de choisir leur propre destin, tu ne veux pas qu’elles soient libres complètement, tu leur mets des balises à ne pas franchir et tu leur établis des règles concoctées par toi-même au nom je ne sais de quelles valeurs, même si elles n’y’adhèrent pas ! Où est la liberté de conscience dans tout ça ? Si elles veulent vivre à l’occidentale (et encore, je ne vois pas où est le problème). C’est leur choix. Tu n’as pas à décider pour elles. C’est ton côté contrôlant qui est un problème parce que tu te sens en insécurité. Tu ne peux pas lâcher du lest parce que tu n’as pas confiance en toi !
« Heureusement qu’il y a eu des femmes qui ont renversé les tabous, sinon on n’aurait jamais eu des MARIE_CURIE et ELIOT_CURIE, prix Nobel, des ELISABETH_1ER, ELISABETH_LA_CATHOLIQUE, REINES D’ANGLETERRE et D’ESPAGNE ; ces royaumes ont connu leurs meilleurs moments de gloire quand elles régnaient, démontrant qu’elles peuvent gouverner mieux que les hommes, et ce sont les femmes américaines qui sont à l’origine du 1er mai, fête des Travailleurs, en déclenchant la grève ! Et je peux te citer des milliers d’exemples de la bravoure des femmes qui ont bousculé l’ordre établi ! Par ton attitude au lieu d’aider les femmes, au contraire, tu ne fais que perpétuer les traditions algériennes qui sont parmi les plus pesantes et les plus incongrues au monde ! »

Les syntagmes nominaux construits sur des NP féminins notoires sont ici déterminés par l’indéfini pluriel des. Le déterminant opère une désingularisation : on passe d’une référence unique, attachée à un individu célèbre, à une virtualité de classe où le NP peut fonctionner comme nom de catégorie exemplaire. L’énoncé « des MARIE_CURIE » ne signifie pas que plusieurs individus porteraient le même nom ; il signifie qu’une figure culturellement disponible sert de modèle à une pluralité de femmes capables d’excellence scientifique, de rupture normative et de reconnaissance institutionnelle.

Dans une perspective opérationnelle, « des » réalise une saisie en extension : l’instance singulière sert de support à une généralisation inductive. Le cotexte prédicatif (« régnaient », « peuvent gouverner mieux que les hommes ») sélectionne la facette pertinente, ici l’aptitude à gouverner, à décider et à produire de la grandeur politique. La liste reste ouverte (« des milliers d’exemples »), ce qui consolide une interprétation de classe non bornée. L’argumentation ne vise pas seulement à accumuler des noms ; elle fabrique une contre-catégorie : des femmes capables de renverser les tabous.

La variation typographique renforce cette opération. Les graphies MARIE_CURIE, ELIOT_CURIE, ELISABETH_1ER et ELISABETH_LA_CATHOLIQUE, en capitales et segmentées par des traits de soulignement, détachent les noms de la linéarité ordinaire du commentaire. Elles les transforment en unités compactes, immédiatement repérables, presque en étiquettes de preuve. La saillance graphique accompagne ainsi la désingularisation morphosyntaxique : le NP n’est plus seulement cité, il est affiché comme parangon.

Tableau 1 — Analyse D / Mod / Exp / G des segments exemplifiants (Actualisation I).

Syntagme (extrait)

D

Mod

Exp

Type d’emploi

Opération

Effet discursif

G

des MARIE_CURIE et ELIOT_CURIE, prix Nobel

des

coordination de NP

apposition « prix Nobel »

exemplaire (proche antonomase)

parangon → classe

légitimer la compétence féminine

Capitales + soulignements ; compactage des segments du NP.

Des ELISABETH_1ER, ELISABETH_LA_CATHOLIQUE…

des

liste de NP

apposition « reines… »

exemplaire

facette (pouvoir)

contredire « incapacité »

Capitales + ordinal + soulignements ; indexation historique visible.

les femmes américaines qui sont à l’origine du 1er Mai

les

GN générique + relative

relative causale (« qui sont à l’origine… »)

segment exemplifiant

classe historique

étendre la preuve au collectif féminin

Graphie ordinaire ; passage du NP illustre à la classe des femmes agissantes.

des milliers d’exemples de la bravoure des femmes

des

quantifieur hyperbolique

complément déterminatif

générique argumentatif

classe ouverte

ouvrir l’extension de la preuve

Hyperbole quantitative ; effet d’ouverture sérielle.

2.2. Actualisation II : nomination historique, preuve factuelle et réfutation de l’incompétence

Quand les femmes sont repoussées par incompétence !
« Les démocrato moderno anti-traditionnel conservateurs trouvent un nouveau slogan pour les femmes […] : « Les traditions nous freinent et les femmes sont incompétentes. » Dans l’émission « FORUM_DE_LA_CHAINE III », diffusée le 22 mars 2007, les femmes sont effrontément accusées de ne pas s’engager, de ne pas s’intéresser à la politique, d’être incompétentes et d’être insuffisamment représentées. Et quand elles prouvent le contraire, ces partis ne peuvent accepter leur candidature, car on ne veut pas de femmes-alibis. Et les traditions sont l’argument suprême et indiscutable. Ces discours se sont instaurés en lois immuables MESDAMES et messieurs des partis qui veulent nous représenter. 156 ans après l’insurrection menée par LALLA_FADHMA_N’SOUMER, née de parents conservateurs, dans un village rural de Kabylie qui, à 19 ans, a tenu en échec l’armée française pendant 7 ans, je considère ces propos méprisants, insultants et diffamatoires. Je ne cherche nullement à prouver que les femmes sont compétentes, intéressées par la politique, engagées et ambitieuses. Je ne cherche pas, non plus, votre émerveillement face à ces femmes exceptionnelles. Comment osez-vous nous expliquer, à nous, femmes, le poids de la société ? Heureusement que vous n’avez pas été les parents des femmes de notre génération, sinon nous n’aurions jamais été scolarisées ! Les élections sont censées être truquées et le nombre d’élus décidé par l’État, vous ne prendrez donc pas à faire des listes paritaires, le peuple n’y pourra rien ! Mais avant d’incriminer les traditions et le ruraux, visitez l’histoire et les zones rurales de l’Algérie :
Il y a 1700 ans, TIN_HINANE a été la reine des Touareg.
Il y a 1400 ans, LA_KAHINA a été une chef guerrière.
LALLA_FADHMA_N’SOUMER a dirigé, en 1851, avec son compagnon BOUBAGHLA, une armée d’hommes contre l’occupation française.
Dans les zones rurales, depuis 1848, les femmes ont participé à toutes les insurrections populaires. Les femmes se sont engagées dans toutes les organisations et partis politiques, et ce, depuis les années 30, chez les oulémas, l’UDMA et le MTLD. Des femmes ont manifesté en 1945, sept d’entre elles ont été arrêtées à NEDROMA. Leur engagement au FLN est le résultat de leur parcours et de leurs convictions politiques et non pour remplir des tâches para-domestiques.
Dans les années 1950, les femmes ont rejoint les maquis, enlevé leur HAÏK et posé des bombes. Des femmes comme NEFISSA HAMOUD et MAMIA CHENTOUF ont souhaité accéder au CNRA, CEN et GPRA.
Archives édition du 27/03/2007-Idées_débats
« Quand les femmes sont repoussées par incompétence ! » -
NASSERA MERAH

Ici, plusieurs NP féminins apparaissent sans déterminant, mais la configuration énumérative, les cadrages temporels et les prédications factuelles leur confèrent une fonction probatoire. Les formes « Tin Hinane a été », « La Kahina a été », « Lalla Fadhma N’Soumer a dirigé » n’installent pas seulement des référents historiques : elles font de ces référents des contre-exemples à l’assertion d’incompétence.

La modification est donc principalement discursive. Elle tient à l’opération argumentative, au cadrage temporel (« il y a 1700 ans », « en 1851 », « depuis 1848 »), à la posture axiologique d’indignation et au dialogisme polémique. La séquence comparative (« des femmes comme… », « à l’instar de… ») met en place un opérateur d’analogie : le comparant illustre fournit un schème de propriétés transférables au nom commun femme. La généralisation est rendue possible par l’indéfini pluriel et par les prédications d’action, qui ouvrent l’horizon du possible social.

Dans cette deuxième actualisation, la capitalisation intégrale produit un effet de monumentalisation mémorielle. LALLA_FADHMA_N’SOUMER, TIN_HINANE et LA_KAHINA ne sont pas seulement des référents historiques ; leur graphie les érige en marqueurs visuels de résistance et de pouvoir. De même, MESDAMES, écrit en capitales dans une adresse polémique, signale une intensification énonciative : la typographie participe ici à la scénographie de l’interpellation et à la disqualification du discours adverse.

Tableau 2 — Analyse D / Mod / Exp / G des segments exemplifiants (Actualisation II).

Syntagme (extrait)

D

Mod

Exp

Type d’emploi

Opération

Effet discursif

G

TIN_HINANE a été la reine des Touareg

Ø

NP

GN prédicatif (« la reine… »)

exemplaire

facette (pouvoir)

attestation historique

Capitales + soulignement ; monumentalisation mémorielle.

LA_KAHINA a été une chef guerrière

Ø

NP + article défini intégré au nom

GN prédicatif (« une chef guerrière »)

exemplaire

facette (commandement)

attestation d’autorité militaire

Capitales + article soudé ; iconicité historique.

LALLA_FADHMA_N’SOUMER… a dirigé une armée

Ø

NP + titre honorifique

prédication d’action + complément d’objet

exemplaire

parangon

agentivité/résistance

Capitales + segmentations ; monumentalisation résistante.

Des femmes comme NEFISSA HAMOUD et MAMIA CHENTOUF

des

comparatif « comme »

liste de NP + visée institutionnelle

exemplaire

analogie

généralisation inductive

Capitales sur NP ; mise en relief des actrices politiques.

2.3. Actualisation III : mémoire, continuité temporelle et passage du modèle à l’ordinaire

Les femmes sont devenues plus visibles en dépit du retard des pratiques sociales
Avant de commencer cette analyse du mouvement féministe algérien, je voudrais saluer la mémoire de NABILA et KATIA, assassinées il y a quinze ans. KATIA_BENGANA, lycéenne de 17 ans, assassinée le 28 octobre 1994 à MEFTAH, près d’Alger, pour avoir refusé de porter le hidjab et Nabila, architecte de 29 ans, assassinée le 15 février 1995 à TIZI OUZOU, parce qu’elle était la présidente de l’association féminine TIGHRI N’TMETTOUTH (LE CRI DE LA FEMME).
Archives édition du 06/03/2010-Idées_débats
SOUMIA SALHI
Le 06.03.10 | 11 h 32
Les femmes sont devenues plus visibles en dépit du retard des pratiques
À quelques jours du 8 mars, Journée internationale de la Femme, que le législateur algérien, fortement inspiré par la CHARIA, considère toujours comme la moitié de l’homme et lui accorde, à cette occasion, une demi-journée de repos, je voudrais signaler à nos amis internautes un article de la même veine que celui de MADAME SOUMIA_SALHI, qui rend brillamment hommage aux combats menés par la femme algérienne, à travers les siècles. Il est intitulé : « Tant qu’il y aura des femmes » et a été publié dans le site de « R » : -http://decoeuracoeur.centerblog.net. En voici un extrait : « La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Article 1er de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791. Elles s’appellent NEFERTITI, CLÉOPÂTRE, MERIEM, KHADIJA, FATIMA, TIN HINAN, KAHINA, ELISABETH, VICTORIA, N’SOUMER, MARIE CURIE, INDIRA GANDHI, BANDARANAIKE, BENAZIR BHUTTO, CORAZON AQUINO, AUNG SAN SUU KYI, ANGELA MERKEL, HILLARY CLINTON, ROYAL, LOUISA HANOUNE ou tout simplement NACERA, RATIBA, SOUAD, LINDA ou HIBA. Elles ont dirigé, dirigent ou vont diriger leurs pays respectifs, ou rêvent de devenir ministres, ambassadeurs, juges, pilotes, professeurs ou championnes du monde, à l’instar de HASSIBA_BOULMERKA et de tant d’autres femmes, qui ont influé positivement sur le destin de leurs pays respectifs. Éclipser. » Bonne lecture, LINDA. http://decoeuracoeur.centerblog.net

L’Actualisation III combine trois régimes de nomination : la nomination mémorielle, portée par les prénoms Nabila et Katia et renforcée par des expansions identifiantes ; la grande liste de NP notoires sous un prédicat de dénomination (« elles s’appellent… ») ; enfin, la bascule vers des prénoms ordinaires (« ou tout simplement… »), qui met en continuité les figures historiques et les sujets anonymes.

Cette continuité constitue un ressort central du contre-discours. Elle naturalise l’idée d’un passage possible du modèle à l’ordinaire : il n’y a pas, d’un côté, quelques femmes exceptionnelles coupées du commun, et de l’autre, une masse féminine incapable d’agir ; il y a plutôt une série ouverte de positions possibles, du nom célèbre au prénom quotidien. L’absence d’article n’implique donc pas l’absence de catégorisation : le prédicat de dénomination et l’énumération produisent une mise en série paradigmatique. Le cotexte (« ont dirigé, dirigent ou vont diriger ») installe un continuum passé présent-futur qui contredit la temporalité gnomique du stéréotype.

Dans la troisième actualisation, la typographie contribue à organiser le passage du modèle illustre au prénom ordinaire. La série des NP célèbres, largement capitalisée, construit une mémoire visuelle de la grandeur féminine ; la bascule vers NACERA, RATIBA, SOUAD, LINDA ou HIBA maintient cette même visibilité graphique pour des prénoms ordinaires. L’effet est décisif : la graphie met en équivalence les figures consacrées et les sujets anonymes, ce qui rend discursive et visuellement sensible la continuité entre l’exemplarité historique et la possibilité quotidienne.

Tableau 3 — Analyse D / Mod / Exp / G des segments exemplifiants (Actualisation III).

Syntagme (extrait)

D

Mod

Exp

Type d’emploi

Opération

Effet discursif

G

Nabila, architecte de 29 ans… (assassinée)

Ø

prénom

apposition identifiante

dénominatif‑identifiant

facette (identité)

incarnation/pathos

Prénom normalisé + apposition ; singularisation pathétique.

Katia Bengana, lycéenne de 17 ans…

Ø

NP

apposition identifiante

dénominatif‑identifiant

facette

preuve événementielle

NP partiellement segmenté ; identification mémorielle.

à l’instar de HASSIBA_BOULMERKA

Ø

comparatif

contexte polémique

exemplaire

parangon

contre‑argument axiologique

Soulignement + capitale ; figure sportive saillante.

Elles s’appellent NEFERTITI, CLÉOPÂTRE, TIN HINAN…

Ø

prédicat de dénomination

liste longue

dénominatif (mise en série)

classe

continuité modèle/ordinaire

Liste capitalisée ; sérialisation visuelle des figures.

Dans les différentes actualisations, l’interprétation des occurrences présente une complexité variable en raison des structures propres à chaque extrait et de l’hétérogénéité des NP mobilisés. Toutefois, des régularités se dégagent : dans l’Actualisation I, la modification est morphosyntaxiquement marquée par l’article indéfini pluriel des ; dans l’ensemble du corpus, le rassemblement de NP en listes (courtes ou longues) installe une catégorisation discursive fondée sur le partage d’une propriété saillante (emploi exemplaire). Les NP y sont introduits comme exemples non limitatifs : les listes restent, par construction, ouvertes à d’autres cas.

Dans une partie de l’Actualisation III, la liste de prénoms ordinaires illustre l’emploi dénominatif, explicitement annoncé par le prédicat de dénomination (« elles s’appellent… / ou tout simplement… »). Les prénoms ne renvoient pas à des individus célèbres, mais présupposent l’existence (non bornée) d’ensembles d’individus portant ces prénoms ; chaque item fonctionne comme indice d’un possible « quelconque » (saisie distributive) au sein d’une classe.

Enfin, dans les Actualisations II et III, des constructions comparatives introduites par « comme » et « à l’instar de » réactivent, sous une autre forme, l’emploi exemplaire : elles explicitent le transfert analogique d’une propriété du NP‑modèle vers le nom commun femme (au pluriel), préparant une généralisation inductive.9

3. Les stéréotypes de genre : catégorisation, axiologie et contrôle social

Dans Les idées reçues. Sémiologie du stéréotype, Amossy (1991) rappelle que le stéréotype ne doit pas être réduit à une opinion individuelle ou à une erreur cognitive isolée. Il s’agit d’une forme socialement stabilisée de catégorisation, présente dans l’interdiscours, susceptible d’être réactivée, reformulée et naturalisée dans des énoncés apparemment évidents. Lorsqu’il porte sur les femmes, le stéréotype prend fréquemment la forme d’un schème attributif qui associe la catégorie « femme » à des propriétés évaluées négativement au regard du pouvoir : dépendance, passivité, faiblesse, manque d’ambition, aptitude à suivre plutôt qu’à diriger, assignation aux tâches domestiques.

Ces prédications ne sont pas neutres. Prises à la lettre, elles dénient aux femmes la capacité d’entreprendre des activités associées au champ politique et l’écartent de la sphère du pouvoir. Elles reposent sur un présupposé de non-congruence : le pouvoir exigerait des attributs réputés masculins, tandis que le féminin serait assigné à des qualités relationnelles, domestiques ou secondaires. Les recherches contemporaines sur les stéréotypes de leadership confirment cette tension entre compétence, agentivité et féminité socialement prescrite (Tremmel & Wahl, 2023).

On peut décrire les stéréotypes étudiés selon cinq propriétés linguistico-discursives. Premièrement, ils sont attributifs : ils associent un thème à des prédicats, souvent par la copule être ou par des équivalents, et font passer des jugements de valeur pour des propriétés descriptives. Deuxièmement, ils sont génériques : ils ramènent les individus à une catégorie générale et neutralisent la variation. Troisièmement, ils sont gnomiques : ils se présentent comme des vérités générales détachées de leurs conditions historiques de production. Quatrièmement, ils sont axiologiquement orientés : les prédicats attribués portent des valeurs négatives ou minorantes. Cinquièmement, ils sont investis par une autorité diffuse : tradition, religion, institutions, « mentalités » ou opinion commune y font office de sources de légitimation.10

Le corpus étudié met précisément en scène la confrontation entre ce régime stéréotypique et un régime contre-discursif. D’un côté, la doxa formule ou présuppose que les femmes seraient incompétentes, insuffisamment engagées, socialement empêchées ou politiquement illégitimes. De l’autre, les locuteurs favorables aux droits des femmes répondent en mobilisant des NP de femmes illustres qui déplacent la discussion du terrain de l’assertion générale vers celui de l’attestation historique, de l’exemple et de la mémoire. Le nom propre devient alors un instrument de désévidentialisation : il retire au stéréotype son apparence de vérité naturelle.

Cette articulation est d’autant plus importante que le stéréotype agit moins par démonstration que par familiarité. Il n’a pas besoin d’être prouvé ; il fonctionne parce qu’il paraît déjà connu. Le contre-discours doit donc produire une autre forme d’évidence : non pas l’évidence doxique du « on sait bien que », mais l’évidence mémorielle du « l’histoire atteste que ». Les NP de femmes illustres constituent les supports linguistiques de ce déplacement.

Schèmes stéréotypiques récurrents associés aux femmes dans les représentations doxiques :

— dépendantes ;

— passives ;

— faibles ;

— plus enclines à suivre qu’à diriger ;

— dépourvues d’ambition ;

— assignées aux seules tâches domestiques.

4. Analyse et interprétation des occurrences

Pour éprouver l’hypothèse, nous adoptons une démarche à la fois descriptive et interprétative. La description porte sur les marqueurs de modification du NP : déterminants, expansions, appositions, comparatifs, listes, prédications, cadrages temporels et variations graphotypographiques. L’interprétation met ces marqueurs en relation avec les effets discursifs produits : recatégorisation, réfutation, renversement axiologique, mémoire argumentative, futurisation du possible et saillance visuelle du contre-exemple.

Les trois actualisations ont en commun d’être des réponses à des discours tenus par des tiers. Elles mettent en scène une opposition entre deux positions : un pôle progressiste, défenseur des droits des femmes, et un pôle conservateur, détracteur ou sceptique. Le contre-discours se donne à lire dans un dialogisme explicite : appellatifs, alternance pronominale, reprises de formules adverses, anticipations, réfutations, marques d’opposition et modalisation axiologique. Les énoncés stéréotypiques sont souvent repris en tant que mentions à désactiver : ils sont cités, exposés, puis contredits.

En termes d’univers de croyance, les contextes d’actualisation des NP notoires mettent en scène deux ensembles de propositions antagonistes. Le premier, pro-droits des femmes, s’autorise d’exemples historiques et empiriques ; le second recourt à des représentations stéréotypées et tire sa force d’un régime de légitimation doxique. L’argumentation par le NP illustre s’attaque à quatre appuis constitutifs du stéréotype : sa détermination généralisante, sa temporalité gnomique, la nature axiologique de ses attributs et son statut d’autorité sociale.

4.1. Déstabilisation de la détermination généralisante du stéréotype

Dans le corpus, la détermination des NP par l’indéfini pluriel des déclenche une opération de désingularisation. Le NP n’est plus seulement un repère référentiel unique ; il devient le support d’une lecture de classe. Sur le plan interprétatif, cette reconfiguration rejoint un continuum entre emploi exemplaire et antonomase : le nom propre, sans cesser de rappeler un individu historiquement identifiable, commence à fonctionner comme nom de type. L’indéfini pluralise le modèle ; il fabrique l’idée d’une pluralité d’exemplaires analogues au parangon.

Cette lecture est favorisée par la structure même de l’exemplification. Le NP illustre fonctionne comme modèle et autorise l’inférence d’une propriété généralisable. L’exemple n’est donc pas un simple cas cité ; il met en scène une propriété saillante — compétence scientifique, aptitude au gouvernement, courage politique, résistance, performance sportive — et construit, par analogie, une catégorie discursive qui entre en conflit avec la catégorie doxique. À la catégorie « femmes incapables » s’oppose ainsi une catégorie reconstruite : « femmes capables d’agir, de gouverner et de transformer l’ordre établi ».

Le corpus montre en outre que les NP illustres apparaissent majoritairement sous forme de listes. Or la liste est un dispositif textuel et argumentatif à part entière : elle met en série des items hétérogènes et les homogénéise au regard d’une propriété commune. Les marqueurs d’ouverture — « des milliers d’exemples », « comme », « à l’instar de », « et tant d’autres » — indiquent que l’énumération n’épuise pas la classe. Elle construit un ensemble virtuel extensible. Le NP n’est donc pas seulement un nom ; il devient preuve, opérateur de recatégorisation et matrice d’un possible.

On peut formaliser le mouvement argumentatif de la manière suivante :

Schéma 1 : stéréotype → la femme serait incapable d’exercer une fonction politique.

Schéma 2 : exemple → des femmes illustres ont exercé des fonctions politiques, scientifiques, militaires ou symboliques.

Schéma 3 : généralisation inductive → des femmes peuvent exercer de telles fonctions.

Schéma 4 : réfutation → le stéréotype d’incapacité n’est ni universel, ni nécessaire, ni historiquement fondé.

Il importe de distinguer la généralisation doxique du stéréotype et la généralisation inductive de l’exemple. La première procède d’une stabilisation sociale du dire et naturalise un contenu axiologiquement orienté sans le soumettre à vérification. La seconde procède d’une montée du particulier au général : elle ne démontre pas au sens logique strict, mais elle rend plausible une régularité et ouvre un espace de croyance concurrent. Dans notre corpus, l’exemple est mobilisé pour inverser la charge axiologique et rendre pensable une autre norme.

En somme, la recatégorisation opérée par les NP illustres — via des, via la liste, via l’analogie — construit une image de la femme comme sujet agentif et compétent. Cette image contredit frontalement la doxa stéréotypique, non par une définition abstraite de la femme, mais par la force cumulative des noms propres et des actions qui leur sont associées.

4.2. Déstabilisation de la temporalité gnomique du stéréotype

Le stéréotype se présente volontiers sous le régime du présent intemporel : « les femmes sont… », « la femme est… », « les traditions veulent que… ». Il affirme une propriété stable et s’arrache aux conditions de vérification. À l’inverse, les arguments fondés sur les NP illustres se déploient dans des temporalités multiples : passé lointain, événement historique, mémoire coloniale, présent polémique, futur projectif. Les adverbiaux temporels (« il y a 1700 ans », « en 1851 », « depuis 1848 », « dans les années 1950 »), les temps du récit et les projections (« vont diriger », « rêvent de devenir ») situent les prédications.

Cette temporalisation joue un rôle épistémique majeur. Elle rend les énoncés attestables, discutables, contextualisables, là où le stéréotype se protège par sa généralité. Les figures historiques ne sont pas mobilisées uniquement pour magnifier un passé ; elles servent à montrer que la présence des femmes dans l’action politique, guerrière, scientifique ou institutionnelle n’est ni accidentelle ni récente. En d’autres termes, les NP produisent une profondeur temporelle qui déstabilise l’idée d’une incompatibilité naturelle entre les femmes et le pouvoir.

Les marqueurs temporels soutiennent également une stratégie de légitimation. Citer Tin Hinane, La Kahina, Lalla Fadhma N’Soumer, Nefissa Hamoud, Mamia Chentouf ou Hassiba Boulmerka permet de construire une continuité mémorielle entre des formes anciennes et contemporaines d’agentivité féminine. Le débat cesse d’être enfermé dans l’alternative entre tradition et modernité importée : il devient possible de rappeler que l’histoire locale, régionale et mondiale contient déjà des figures de pouvoir féminin.

Enfin, l’extension temporelle permet une articulation entre la mémoire et le projet. Les NP notoires appartiennent en grande partie au passé, mais ils autorisent l’inférence d’un futur possible. Dans l’Actualisation III, la série « ont dirigé, dirigent ou vont diriger » opère une futurisation argumentative : le nom propre ne clôt pas la mémoire ; il ouvre une trajectoire.

4.3. Inversion de la nature et de la valeur axiologique des attributs

Le stéréotype repose sur un schéma attributif statif : thème femme + copule + attribut dépréciatif. Les occurrences du corpus privilégient, au contraire, des prédications dynamiques centrées sur l’agentivité : diriger, gouverner, régner, lutter, tenir en échec, s’engager, manifester, rejoindre les maquis, poser des bombes, influer, devenir, rêver. La femme est construite comme agent, et non comme patient ; l’énoncé met en avant l’action plutôt que l’état.

Cette configuration se lit dans la syntaxe. Les NP féminins notoires occupent fréquemment la position de sujet-agent d’un verbe transitif ou intransitif, parfois renforcée par des expansions précisant la portée de l’action : lieu, durée, adversaire, institution, effet social. Le nom propre n’est pas seulement accompagné d’un prédicat ; il est engagé dans une structure actantielle qui le rend producteur d’événements.

L’effet discursif est double. D’une part, il substitue à l’essentialisation une représentation par les actes : le faire contredit l’être assigné. D’autre part, il rend visible la pluralité des rôles sociaux, politiques et symboliques assumés par des femmes. La liste des NP ne juxtapose donc pas de célébrités sans lien ; elle fait apparaître une pluralité de facettes de l’agentivité féminine : pouvoir d’État, résistance armée, autorité religieuse ou sociale, performance sportive, engagement militant, compétence scientifique, expertise institutionnelle.

Cette inversion est particulièrement importante au regard des recherches récentes sur les stéréotypes de leadership. Les femmes leaders sont souvent évaluées à travers une tension entre chaleur attendue et agentivité suspecte ; lorsqu’elles adoptent des traits associés à la dominance ou à l’autorité, elles peuvent être perçues comme transgressives, voire pénalisées dans leur réception médiatique ou électorale (Dupree, 2024). Le corpus étudié prend le contre-pied de ce mécanisme : il transforme l’agentivité féminine en une ressource de légitimation.

4.4. L’exemple fonde la règle au lieu du stéréotype érigé en norme

En dernier lieu, l’argumentation par le NP illustre affecte le statut d’autorité du stéréotype. Là où le stéréotype tire sa force de la doxa — préconstruit, déjà-dit, vérité supposée —, l’exemple revendique une autorité d’un autre type : l’autorité de l’attestation, de l’histoire, du fait ou du cas plausible. Les NP fonctionnent comme des instances qui rendent le contre-discours plus difficile à disqualifier.

Dans la théorie de l’argumentation, la valeur probatoire de l’exemple est essentielle. L’exemple ne constitue pas une preuve formelle ; il rend cependant possible une règle en faisant reconnaître un cas. La stratégie étudiée repose précisément sur cette logique : déplacer le débat de l’assertion doxique à la reconnaissance d’un possible social. Si Tin Hinane a régné, si Lalla Fadhma N’Soumer a résisté, si Marie Curie a obtenu la reconnaissance scientifique, si Hassiba Boulmerka a occupé l’espace public sportif malgré les injonctions normatives, alors l’incompétence féminine ne peut plus être posée comme vérité générale.11

Le contre-discours travaille ainsi la norme supposée. Il montre que la norme n’est pas une loi naturelle, mais une construction historique et discursive. Dans ce cadre, le recours aux NP féminins notoires joue le rôle d’un opérateur de réévaluation : il reformule le sens commun, reconfigure les topoï et substitue aux attributs négatifs une série d’actions valorisées.

En somme, l’exemplification par le NP ne se limite pas à un procédé rhétorique. Elle modifie l’économie même du débat en réorganisant l’ethos, le logos et la mémoire discursive : ethos, parce que le locuteur se donne pour dépositaire d’une mémoire historique ; logos, parce que l’argumentation s’appuie sur des cas ; mémoire, parce que chaque NP réactive un réseau de récits, de valeurs et d’images socialement partageables.

4.5. Variation typographique, saillance visuelle et contre-stéréotypie

L’effet scientifique de ce constat est important : il permet de relier l’analyse du NP à une graphostylistique du discours numérique. La typographie ne remplace ni la syntaxe ni l’argumentation ; elle les accompagne, les intensifie et les rend perceptibles dans la matérialité visuelle du texte. Dans le corpus, elle contribue à faire du nom propre féminin un point de condensation où se rencontrent la mémoire historique, l’emphase polémique et la contestation des assignations de genre.

Cette dimension graphique renforce le fonctionnement de la liste. Une série de NP en capitales ne se contente pas d’accumuler des noms ; elle produit une architecture visuelle de la preuve. La répétition graphique transforme la succession des référents en chaîne de visibilité : chaque nom conserve sa singularité, mais l’ensemble construit une masse argumentative qui répond à la généralisation stéréotypique par une généralisation concurrente, fondée sur des figures identifiables.

Les capitales intégrales peuvent être interprétées comme des marques d’emphase, de focalisation ou de prosodie textuelle. Elles compensent, dans l’écriture numérique, l’absence de voix, de geste et d’intonation. Lorsqu’elles affectent des NP féminins notoires, elles ne signalent pas seulement une intensité affective ; elles instituent le nom comme unité visuellement saillante, apte à porter une mémoire et à interrompre le flux polémique du commentaire.

La prise en compte de la matérialité graphique permet ainsi de préciser un dernier mécanisme de contre-stéréotypie. Dans les extraits numériques étudiés, les NP féminins illustres sont fréquemment écrits en majuscules, segmentés par des traits de soulignement ou insérés dans des listes compactes. Ces marques ne doivent pas être traitées comme de simples irrégularités à corriger. Elles constituent des indices de focalisation discursive : le nom propre devient visible avant même d’être interprété, et cette visibilité prépare son efficacité argumentative.

5. Discussion : le nom propre comme opérateur de mémoire argumentative

Les analyses précédentes permettent de préciser la contribution théorique de l’article. Le NP de femme illustre ne fonctionne pas seulement comme un exemple parmi d’autres. Il opère comme un condensateur de mémoire argumentative et comme une unité de saillance discursive. Sa force tient à la combinaison de quatre propriétés : une disponibilité culturelle, une densité narrative, une capacité de recatégorisation et une visibilité graphique. La disponibilité culturelle permet au nom d’être reconnu sans explication exhaustive ; la densité narrative active des scènes de vie, des récits scolaires, médiatiques ou historiques ; la capacité de recatégorisation transforme l’individu en parangon ; la visibilité graphique, enfin, renforce l’effet de présence du NP dans le flux polémique du commentaire numérique.

Cette fonction mémorielle distingue le NP d’une simple description. Dire « des femmes compétentes ont existé » et dire « des Marie Curie, des Élisabeth, des La Kahina, des Lalla Fadhma N’Soumer » n’ont pas le même effet. Dans le premier cas, le discours avance une proposition générale ; dans le second, il convoque des figures immédiatement investies par la mémoire collective. Le nom propre donne chair à la proposition. Il densifie l’argument en lui donnant une incarnation.

Le corpus montre également que le contre-discours ne se contente pas d’opposer des femmes exceptionnelles à des stéréotypes ordinaires. L’Actualisation III est ici décisive : la transition des noms illustres vers des prénoms ordinaires empêche de réduire la démonstration à l’exceptionnalité. L’argumentation ne dit pas seulement : quelques femmes ont été remarquables. Elle suggère : toute femme peut être inscrite dans une continuité de possibles, et les figures illustres rendent ces possibles visibles.

Ce point est fondamental pour éviter une limite classique des argumentations par l’exemple : l’exception peut confirmer la règle si elle est isolée. Le corpus neutralise ce risque par la liste ouverte, les comparatifs, les marques de pluralité et la bascule vers le prénom ordinaire. Le modèle cesse d’être un sommet inaccessible ; il devient une ressource de projection. Le nom propre agit alors comme un relais entre la mémoire collective et la subjectivation politique.

Il faut enfin souligner la dimension numérique du corpus. Les commentaires d’internautes ne relèvent pas du même régime que l’article journalistique : ils sont plus polémiques, moins normés, parfois traversés par des approximations, des graphies instables et des capitalisations expressives. Pourtant, c’est précisément cette hybridité qui rend le corpus intéressant. Elle montre que les NP de femmes illustres circulent à travers plusieurs niveaux de discours : discours savant, discours médiatique, discours militant, discours ordinaire et écriture numérique. Leur efficacité tient à cette circulation, mais aussi à leur capacité à se rendre visibles dans une textualité fortement interactionnelle.

La contribution de l’article est donc triple. Sur le plan linguistique, il précise les conditions dans lesquelles le NP peut être saisi comme mot-discours et opérateur d’exemplification. Sur le plan graphostylistique, il montre que la matérialité visuelle du NP — capitales, segmentation, compactage graphique — participe à sa force argumentative. Sur le plan socio-discursif, il montre comment la nomination de femmes illustres contribue à la déconstruction des stéréotypes de genre dans un espace public marqué par la confrontation entre la doxa conservatrice et la revendication d’égalité.

Conclusion

L’analyse des trois actualisations met en évidence une stratégie récurrente : opposer à la généralisation stéréotypique des contre-exemples construits autour de NP féminins illustres. Le stéréotype se présente sous forme d’énoncés attributifs, génériques et gnomiques ; la contre-argumentation mobilise des listes de NP, des déterminants indéfinis, des comparatifs, des expansions identifiantes et des prédications d’action. Ces ressources créent une catégorie discursive concurrente : celle des femmes-agents, des femmes compétentes, des femmes capables de gouverner, de résister, de produire du savoir, d’occuper la scène publique et d’influer sur l’histoire.

Cette stratégie n’agit pas seulement sur le contenu des représentations ; elle agit aussi sur les conditions d’acceptabilité et de visibilité des énoncés. En temporalisant les faits, en sélectionnant des facettes agentives, en construisant une mémoire cumulative et en donnant aux NP une saillance graphotypographique, le discours rend le stéréotype contestable. Dans une lecture inspirée de la tradition guillaumienne, on peut dire que la détermination opère une bascule du virtuel vers l’actuel : le déjà-dit doxique est confronté à l’attestation par l’exemple, et le sens du NP se construit comme un parcours interprétatif.

Les noms propres de femmes illustres fonctionnent ainsi comme des opérateurs de mémoire, de preuve, de subjectivation et de visibilité. Ils ne suppriment pas mécaniquement les stéréotypes, mais ils en fissurent l’évidence. Ils substituent à l’assignation une série d’actions, à la généralité abstraite une pluralité de cas, à la passivité supposée une mémoire de l’agentivité, et à l’invisibilisation sociale une présence graphique insistante. En ce sens, le NP de femme illustre devient bien un mot-discours : une unité linguistique qui porte avec elle des récits, des valeurs, des conflits et des possibles.

La portée de cette analyse dépasse le seul corpus étudié. Elle invite à réexaminer les usages sociaux du nom propre dans les débats publics contemporains, notamment lorsque la nomination vise à contester une représentation dominante. L’étude des NP de femmes illustres ouvre ainsi une voie pour penser ensemble linguistique du nom propre, analyse du discours, mémoire sociale et critique des rapports de genre.

1 Sur les emplois modifiés et discursifs du nom propre, voir notamment Kleiber (1991), Gary-Prieur (1991, 1994), Jonasson (1994), Cislaru (2005) et

2 Cette difficulté tient au statut du nom propre : sa valeur ne se laisse pas réduire à un signifié lexical stable, mais engage une relation

3 L’approche discursive du nom propre déplace l’analyse de la seule désignation vers les effets de mémoire, de positionnement et de circulation

4 La modalisation du nom propre est entendue ici au sens large : elle inclut les apports du contexte, les marqueurs subjectifs et les conditions d’

5 Cette typologie est une grille opératoire : les emplois peuvent se chevaucher, en particulier lorsque l’emploi exemplaire se rapproche de l’

6 La réforme de 2005 du Code de la famille a été présentée comme une avancée partielle, sans supprimer l’ensemble des asymétries liées au statut

7 Les revendications portaient notamment sur un quota minimal de femmes sur les listes électorales, souvent fixé à 30 %, et sur son extension aux

8 L’article 31 bis introduit en 2008 a préparé la loi organique n° 12–03 du 12 janvier 2012 sur l’accès des femmes à la représentation dans les

9 La comparaison et l’exemple relèvent de procédés apparentés, car ils reposent sur un transfert analogique de propriétés vers une classe plus large.

10 Schapira (1999) rapproche les formes proverbiales des stéréotypes : toutes deux peuvent fonctionner comme des évidences collectives et

11 Sur le contexte du sport féminin, voir Saadi (1991) et la loi n° 89–03 du 14 février 1989, dont l’article 9 pose le principe d’une pratique ouverte

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1 Sur les emplois modifiés et discursifs du nom propre, voir notamment Kleiber (1991), Gary-Prieur (1991, 1994), Jonasson (1994), Cislaru (2005) et Lecolle, Paveau et Reboul-Touré (2009).

2 Cette difficulté tient au statut du nom propre : sa valeur ne se laisse pas réduire à un signifié lexical stable, mais engage une relation référentielle et des savoirs associés (Cormier, 2013).

3 L’approche discursive du nom propre déplace l’analyse de la seule désignation vers les effets de mémoire, de positionnement et de circulation interdiscursive.

4 La modalisation du nom propre est entendue ici au sens large : elle inclut les apports du contexte, les marqueurs subjectifs et les conditions d’énonciation (Gary-Prieur, 1991, 1994).

5 Cette typologie est une grille opératoire : les emplois peuvent se chevaucher, en particulier lorsque l’emploi exemplaire se rapproche de l’antonomase.

6 La réforme de 2005 du Code de la famille a été présentée comme une avancée partielle, sans supprimer l’ensemble des asymétries liées au statut personnel.

7 Les revendications portaient notamment sur un quota minimal de femmes sur les listes électorales, souvent fixé à 30 %, et sur son extension aux scrutins locaux (Benzenine, 2013).

8 L’article 31 bis introduit en 2008 a préparé la loi organique n° 12–03 du 12 janvier 2012 sur l’accès des femmes à la représentation dans les assemblées élues.

9 La comparaison et l’exemple relèvent de procédés apparentés, car ils reposent sur un transfert analogique de propriétés vers une classe plus large.

10 Schapira (1999) rapproche les formes proverbiales des stéréotypes : toutes deux peuvent fonctionner comme des évidences collectives et impersonnelles.

11 Sur le contexte du sport féminin, voir Saadi (1991) et la loi n° 89–03 du 14 février 1989, dont l’article 9 pose le principe d’une pratique ouverte sans distinction d’âge ou de sexe.

Abdelkarim Mahraoui

Université M’Hamed Bougara — Boumerdès
Avenue de l'Indépendance, 35 000 Boumerdès
a.mahraoui@univ-boumerdes.dz
https://orcid.org/0009-0002-9652-5145

مقالات للكاتب نفسه

Jamel Zenati

Centre de recherche en langues et cultures amazighes — Béjaïa
Université Paul Valéry — Montpellier III
Djamal.zenati@ac-montpellier.fr
https://orcid.org/0000-0002-6425-0362

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