Violences contemporaines : discours, médias et représentations

Brahim Chakrani و Abdenbi Lachkar

:هذا المقال هو ترجمة لـ
Between Normalization and Contestation: Contemporary Discourses of Violence 
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Brahim Chakrani و Abdenbi Lachkar, « Violences contemporaines : discours, médias et représentations », Aleph [على الإنترنت], Vol 12 (5) | 2025, نشر في الإنترنت 25 décembre 2025, تاريخ الاطلاع 22 février 2026. URL : https://aleph.edinum.org/15935

Ce numéro thématique interdisciplinaire, intitulé « Discours de la violence et de la non-violence dans les langues, les cultures et les médias en Méditerranée et en Orient », examine la question de la violence et de la non-violence telle qu’elle se manifeste dans différents espaces sociaux de la Méditerranée et de l’Orient. Les contributions réunies entendent éclairer ces manifestations au moyen d’analyses discursives, littéraires et politiques, à partir de représentations conventionnelles, numériques, textuelles et orales. En adoptant des perspectives pluridisciplinaires, le volume met en lumière les modalités selon lesquelles se construisent des réalités sociales, individuelles comme collectives.

Ce numéro s’attache également à analyser les tensions entre des discours socialement construits qui, d’un côté, tendent à normaliser le phénomène et, de l’autre, en contestent l’usage central et diffus au sein des sociétés. La contribution de Khalid Ait Hadi et de Mohamed Bendahan ouvre le dossier en interrogeant le rôle des fausses informations dans l’exacerbation des stéréotypes dans l’espace numérique. À partir d’une analyse discursive du Hirak Arrif (mouvement du Rif) au nord du Maroc, les auteurs montrent que les fake news amplifient des stéréotypes et des préjugés préexistants dans la société marocaine. Ce processus accroît les tensions sociales, nourrit des perceptions polarisées et fragilise la cohésion sociale. La validation de croyances et d’affirmations infondées peut cristalliser des positions sur des enjeux sociaux et rendre plus difficile tout rapprochement. En exploitant les préjugés, la désinformation transforme l’espace numérique en lieu de diffusion de discours radicalisants et en plateforme d’incitation à la violence.

Dans une perspective centrée sur le cyberespace, l’article de Fadoua Hachimi Alaoui met en évidence le rôle de l’intelligence artificielle (IA) dans la cyber-intimidation et la cyber-humiliation, notamment à travers l’usage des deepfakes et des chatbots. L’étude appréhende la cyberviolence à l’aide d’outils sociolinguistiques et psycholinguistiques. L’autrice montre que la formation discursive d’identités virtuelles par l’IA compromet la sécurité personnelle des victimes et affecte négativement leur santé mentale ainsi que leurs identités sociales. Alors que l’intimidation et le harcèlement s’observaient auparavant à des niveaux macro-interpersonnels et macro-sociaux, la diffusion exponentielle des technologies de l’information a produit des effets délétères : les acteur·rice·s à l’origine de ces identités virtuelles peuvent demeurer anonymes tout en ciblant des groupes spécifiques par des discours haineux et des stéréotypes.

Mobilisant la théorie du cadrage médiatique et la sémantique de corpus, Yacine Boulaghmen propose une analyse discursive du terme « Pipelinestan » en tant que néologisme. La formation discursive de cette unité lexicale met au jour des « guerres liquides » et des relations d’interdépendance entre production énergétique, tensions globales et conflit. L’auteur retrace l’usage de « Pipelinestan » comme terme discursivement structuré, appliqué aux guerres géoénergétiques et mobilisé dans les joutes politiques françaises. En tant que mot-valise, « Pipelinestan » peut être employé avec une force d’autorité par des figures politiques — telles que Jean-Luc Mélenchon — pour suggérer qu’un adversaire d’extrême droite, Éric Zemmour, aurait un intérêt particulier dans des conflits géopolitiques et des violences liés à l’énergie. L’article envisage enfin la possibilité d’une intégration de ce néologisme dans le lexique français.

Nadia Chaafi contribue à ce numéro en examinant, dans une perspective pluridisciplinaire, le rapport complexe entre violence et sagesse dans les proverbes marocains. À partir d’analyses anthropologiques et sociologiques, l’autrice appréhende la relation entre violence et sagesse non comme deux concepts mutuellement exclusifs, mais comme des constructions linguistiques et sociales. Ces constructions offrent un cadre pragmatique de discernement, alternant — d’une part — fermeté et discipline et — d’autre part — dialogue et intelligence sociale comme voies d’accès à l’ordre et à la cohésion. L’article souligne également la pertinence de la transmission des proverbes en tant que tradition orale, condensant une sagesse éprouvée et éclairant des enjeux contemporains de gouvernance et de gestion des conflits.

En explorant les dimensions littéraires de la tragédie de la condition humaine dans la littérature française, Alieh Saddaghian propose une autre perspective pour revisiter le motif récurrent de la violence et de la non-violence dans l’œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio. L’écriture leclézienne s’attache aux manifestations de la violence dans les sociétés modernes et se tourne vers les segments les plus fragiles et défavorisés de la vie urbaine occidentale — notamment les pauvres, les migrants et les femmes victimes de maltraitance. Saddaghian montre comment cette œuvre engage une critique des violences systémiques, physiques comme psychologiques, en les rapportant aux histoires du colonialisme et aux systèmes capitalistes qui ont produit et entretenu des formes de marginalisation économique et sociale dans les centres urbains.

En s’intéressant à la violence telle qu’elle est représentée au cinéma, Chakoui Huseini examine la société iranienne contemporaine à travers le prisme d’Asghar Farhadi. Les films de Farhadi donnent à voir des violences physiques, symboliques et économiques exercées contre les femmes au sein d’un ordre social patriarcal qui contribue à leur marginalisation. Huseini met en lumière la manière dont l’œuvre de Farhadi place au premier plan des normes culturelles et sociales qui alimentent la reproduction d’une violence cyclique. Le regard se concentre sur des scènes de décision, où se donne à lire la façon dont les femmes composent avec des normes contradictoires, dans le cadre de contraintes discursives de domination.

Violence et non-violence peuvent être étroitement intriquées dans les discours populaires. À cet égard, Younes Zalzali analyse l’œuvre de Salam Al-Rassi, qui critique les effets dystopiques de la violence confessionnelle sur la construction nationale au Liban. L’œuvre d’Al-Rassi reflète la dualité de normes culturelles et de valeurs populaires susceptibles de promouvoir l’intolérance et la violence tout en soutenant, simultanément, la non-violence, la tolérance et l’unité. L’analyse de Zalzali montre comment la littérature orale est mobilisée pour élaborer des récits de conscience collective favorisant coexistence et tolérance, à distance des fragmentations régionales, groupales et confessionnelles. L’article souligne en outre le rôle de cette littérature comme moyen de forger une résistance morale à la désunion, en mettant en perspective les liens entre héritage collectif, territoire et sentiment partagé d’une identité humaine commune.

En analysant la place de la violence dans les discours populaires, Mohamed Cheikh Bain et Belid Gliih mobilisent des approches d’analyse du discours afin d’examiner la manière dont les proverbes peuvent sous-tendre la discrimination de genre. Les auteurs étudient 272 proverbes marocains relatifs aux femmes. Certains dépeignent les femmes comme moins capables ou moins dignes de respect, tandis que d’autres, paradoxalement, les élèvent au rang de figures maternelles révérées. Si les proverbes constituent de longue date un réservoir de sagesse ancestrale, l’article insiste sur la nécessité d’évaluer leur rôle dans la reproduction de stéréotypes susceptibles d’alimenter une culture justifiant des comportements irrespectueux, agressifs et violents.

Enfin, l’article de Mohamed Algrini examine le rôle déterminant de la couverture médiatique dans des actes de violence, individuels comme collectifs. Ces actes se sont intensifiés avec les réseaux sociaux, qui facilitent la circulation d’idéologies fondées sur la violence. Les médias jouent aussi un rôle central pour mettre en évidence les facteurs économiques, sociaux et culturels susceptibles de conduire à la violence. L’auteur soutient que, compte tenu de l’influence décisive des médias sur la formation de l’opinion publique, la lutte contre la violence extrémiste requiert une coordination et une coopération transrégionales entre les médias du monde arabe. Pour jouer un rôle constructif et promouvoir la cohésion sociale, ces médias devraient diffuser des messages de tolérance, de solidarité et d’acceptation d’autrui.

Brahim Chakrani

Michigan State University

Abdenbi Lachkar

Université Paul-Valéry – Montpellier 3

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