« La Cigale et la Fourmi » : entre réécriture littéraire et adaptation culturelle en classe de FLE

« الزيز والنملة » : بين إعادة الكتابة الأدبية والملاءمة الثقافية في صفّ الفرنسية لغةً أجنبية (FLE)

“The Ant and the Grasshopper” : Between Literary Rewriting and Cultural Adaptation in the FLE Classroom

Imène Maghraoui

p. 259-277

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Imène Maghraoui, « « La Cigale et la Fourmi » : entre réécriture littéraire et adaptation culturelle en classe de FLE », Aleph, Vol 12 (3) | 2025, 259-277.

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Imène Maghraoui, « « La Cigale et la Fourmi » : entre réécriture littéraire et adaptation culturelle en classe de FLE », Aleph [على الإنترنت], Vol 12 (3) | 2025, نشر في الإنترنت 20 septembre 2025, تاريخ الاطلاع 24 janvier 2026. URL : https://aleph.edinum.org/15020

Contexte — Les fables de La Fontaine servent d’appui à une médiation littéraire en FLE.
Objectif — Démontrer comment une réécriture scénique contextualisée de « La Cigale et la Fourmi » opère des transpositions (générique, temporelle, culturelle, linguistique) et à quels effets didactiques elle conduit.
Méthode — Étude de cas qualitative (2AS, Oran) : analyse d’un texte réécrit par un enseignant, extraits dialogués, observations ; grille outillée par dialogisme/intertextualité/transtextualité.
Résultats — Actualisation sémantique (solidarité de voisinage), variation de registre, mise en voix ; effets observés sur l’engagement, l’argumentation et l’usage des marqueurs discursifs.
Portée — Repères opératoires pour la séquence littéraire en FLE et pour l’évaluation formative.
Limites — Cas unique, sans mesures quantitatives ; études mixtes recommandées.

السياق — تُسهم خرافات لافونتين في الوساطة الأدبية ضمن تعليم الفرنسية لغةً أجنبية.
الهدف — بيان كيف تُنجز إعادة كتابة مسرحية لـ« الصرار والنملة » تحويلاتٍ نوعية وزمنية وثقافية ولسانية، وما آثارها البيداغوجية.
المنهج — دراسة حالة نوعية (السنة الثانية ثانوي، وهران) : تحليل نص معادٍ كتابته من طرف أستاذ، ومقاطع حوارية وملاحظات صفية؛ بشبكة تحليل مستندة إلى الحوارية/التناص/التعالق النصي.
النتائج — تحديث دلالي (تضامن الجيرة) وتغيّر في السجل والعمل على الإلقاء؛ آثار ملموسة على الانخراط والحجاج واستعمال العلامات الخطابية.
الأفق — مؤشرات عملية لبناء حصص أدبية في FLE وللتقويم التكويني.
الحدود — حالة مفردة دون قياسات كمية؛ تُوصى دراساتٌ مختلطة.

Context — La Fontaine’s fables support literary mediation in FLE.
Objective — Show how a contextualized stage rewriting of “The Cicada and the Ant” performs generic, temporal, cultural and linguistic transpositions and what pedagogical effects ensue.
Method — Qualitative case study (second year of upper secondary (2AS), Oran) : analysis of a teacher-produced rewritten text, dialogue excerpts and classroom observations ; grid informed by dialogism/intertextuality/transtextuality.
Results — Semantic updating (neighbourhood solidarity), register variation and voice work ; observable effects on engagement, argumentation and discourse markers.
Implications — Operational cues for literary sequences in FLE and formative assessment.
Limitations — Single case, no quantitative measures ; mixed-methods recommended.

Éléments d’introduction et mise en problématique

L’enseignement-apprentissage du français langue étrangère s’opère selon diverses approches et exploite des supports des plus variés. En effet, l’enseignement par le texte littéraire permet d’allier l’enseignement d’une langue à sa culture permettant ainsi à l’apprenant une expérience linguistique et culturelle richissime et immersive. C’est dans cette perspective que le texte littéraire admet d’explorer les coutumes, les valeurs et les perspectives culturelles des francophones. Le choix du texte constitue, par voie de conséquence, une phase clé car ce dernier se doit d’être adapté au niveau des apprenants mais aussi aux intérêts et objectifs pédagogiques pour relever des défis linguistiques et culturels appropriés.

Recourir à la fable en classe de FLE en tant que genre littéraire, offrant une combinaison unique de narration captivante et d’enseignement moral, s’avère être une approche avantageuse à bien des égards en proposant de nombreux privilèges tels que le modelage d’un apprenant capable de faire preuve de discernement, d’analyser de manière critique et donc de comprendre l’implicite culturel de la langue d’apprentissage ; l’apprenant s’engage d’une manière ludique et significative dans la construction de son savoir. L’importance de la fable réside dans son habileté à inculquer des valeurs et des morales à travers des animaux anthropomorphisés ou des personnages fictifs.

Estimée pour sa capacité à être revisitée, la fable continue de faire l’objet de plusieurs réécritures dans le but d’assurer une pertinence et une accessibilité dans les contextes contemporains. De surcroît, il est évident que la constante évolution de la société entraine un changement des enjeux qui la caractérisent, ainsi les problématiques traitées autrefois par la fable telles que la justice, les relations sociales ou encore la corruption sont largement enrichies par celles relevant du monde actuel comme les avancées technologiques, les inégalités sociales, etc. Exploiter la fable, en tant que support traitant des sujets délicats ou controversés d’une manière détournée et adaptée à un lectorat d’une société contemporaine, nous mène à formuler le questionnement suivant :

  • Comment adapter la fable pour qu’elle reste pertinente dans des contextes culturels contemporains ?

  • Dans quelles mesures la réécriture permet-elle de préserver l’essence et l’intégrité de la fable ?

Dès lors, les concepts de réécriture littéraire et de l’adaptation culturelle constituent l’ossature du présent travail et s’imposent comme une assistance pédagogique de l’apprenant en classe de FLE en lui offrant l’opportunité d’apprendre une langue étrangère et d’en maîtriser les compétences.

1. Méthodologie et présentation du corpus

1.1. Méthodologie

Cette section précise le dispositif d’enquête retenu pour décrire et analyser la réécriture scénique de « La Cigale et la Fourmi » en contexte de FLE. L’objectif est d’assurer la traçabilité des opérations (constitution du corpus, critères de codage, modalités d’analyse) et la réplicabilité minimale du protocole, afin que les résultats discutés ultérieurement puissent être appréciés quant à leur portée.

  • Type d’étude. Étude de cas qualitative, centrée sur un dispositif réel d’enseignement-apprentissage.

  • Contexte. 2ᵉ année secondaire (filière Langues étrangères), Oran ; 18 apprenant·es (15–17 ans) dans une séquence intégrant lecture, réécriture et mise en voix.

  • Procédure. Repérage puis codage des transpositions selon cinq dimensions : générique, temporelle, culturelle, personnages, linguistique. Chaque occurrence est illustrée par un exemple sourcé (réplique/didascalie) et rapprochée d’indicateurs d’activité : engagement et prise de parole, argumentation (marqueurs d’opinion, connecteurs), mise en voix (prosodie, gestion des tours).

  • Stratégie d’analyse. Usage d’une grille opératoire de réécriture permettant d’identifier les déplacements de forme et de sens, la variation de registre et leurs effets sur les tâches d’oral ; triangulation données × catégories × exemples et lecture croisée pour fiabiliser les codages.

  • Considérations éthiques. Autorisations de l’établissement et des familles ; anonymisation des prénoms ; crédit d’auteur au professeur pour la réécriture scénique ; respect du droit de courte citation ; conservation sécurisée des traces.

Conclusion méthodologique. Ce protocole combine exigence descriptive (codage documenté) et prudence inférentielle (triangulation/lecture croisée), ce qui en renforce la fiabilité et la transférabilité. La section suivante explicite la question de la réécriture et présente la matrice des transpositions mobilisée pour l’analyse.

1.2. Présentation du corpus

Présentation du corpus. Le corpus analysé se compose de trois ensembles complémentaires :

  1. un texte de réécriture scénique de la fable « La Cigale et la Fourmi » rédigé par l’enseignant ;

  2. un dossier d’extraits dialogués et de didascalies, auxquels s’ajoutent les consignes de classe effectivement données aux élèves ;

  3. des notes d’observation recueillies in situ au cours des séances. Ces trois strates documentaires offrent un matériau cohérent : le script « cœur » (réécriture) donne la structure et la dynamique textuelle, les fragments dialogués/didascalies renseignent la mise en voix et l’agir langagier, tandis que les notes d’observation contextualisent les conditions réelles de l’activité (déroulé, réactions, ajustements pédagogiques).

La réécriture retenue a été élaborée par M. Sidahmed Khalifa, enseignant de langue française, dont les pratiques de classe et la qualité des productions pédagogiques sont régulièrement saluées dans l’établissement. L’expérimentation s’est déroulée auprès d’une classe de 2ᵉ année secondaire — filière Langues Étrangères (2AS.LE) durant l’année scolaire 2017–2018, au lycée Benhadria Ahmed (commune d’Oued Tlelet, circonscription administrative du sud d’Oran). La classe ciblée rassemblait 18 apprenants, âgés de 15 à 17 ans, engagés dans une séquence articulant lecture de la fable, réécriture et mise en scène.

L’inscription curriculaire est explicite : ce travail relève du Projet pédagogique n° 02, destiné aux filières littéraires, intitulé « Mettre en scène un spectacle pour émouvoir ou donner à réfléchir ». Dans ce cadre, l’objectif d’étude porte sur le discours théâtral, et l’intention communicative est formulée comme « dialoguer pour raconter ». La consigne de réécriture scénique se décline ainsi en tâches successives (adaptation, distribution des voix, didascalies, travail prosodique), puis en échafaudage d’activités d’oral (répétitions, gestion des tours, accentuation).

Enfin, le corpus a été constitué selon un principe d’authenticité des traces : les documents utilisés sont ceux effectivement produits et mis en œuvre en classe, puis collectés sans remaniements (hors anonymisation) afin de préserver la matérialité des usages (lexique, registres, gestes professionnels). Cette option permet de décrire, au plus près, les transpositions opérées par la réécriture et les effets didactiques observables, tels qu’ils seront analysés dans la suite de l’article.

2. Réécriture et adaptation : cadres, croisements, articulations

2.1. La réécriture du texte littéraire au carrefour des disciplines

Afin d’enrichir le patrimoine littéraire et moral de l’humanité, il convient de souligner que les fables de La Fontaine transcendent les frontières culturelles et linguistiques pour s’inscrire dans une dynamique nouvelle, celle de la réécriture littéraire. Celle-ci se définit, selon David (1994), comme une « modification d’un écrit déjà-là », ou encore, d’après Gagnon et Dolz (2018 : 31), comme « la production d’une nouvelle version de texte ou des variantes (changements locaux) dont l’analyse relève de méthodes linguistiques ». Cette démarche repose ainsi sur deux opérations fondamentales à savoir ; la créativité et la transformation.

La réécriture constitue donc une passerelle entre le passé et le présent où il est question de relier l’héritage du passé aux défis du présent tout en insufflant une dynamique revitalisante et une nouvelle vie à des thèmes et problématiques immortels.

Dans cette optique, la réécriture d’un texte littéraire implique trois opérations essentielles : la reprise, l’adaptation et la réinterprétation d’une œuvre préexistante. Ce processus offre ainsi aux générations contemporaines l’opportunité de redécouvrir des chefs-d’œuvre du patrimoine littéraire sous un prisme renouvelé, à la fois original, esthétique, pertinent et intellectuellement stimulant. D’abord d’origine linguistique, désignée initialement sous le terme de dialogisme par Bakhtine puis d’intertextualité par Kristeva, la notion de réécriture a progressivement trouvé sa place au sein du champ de la poétique, notamment grâce aux travaux de classification de Gérard Genette (Palimpsestes, 1982). En effet, la réécriture permet d’analyser et d’exploiter les liens intrinsèques entre les textes littéraires, ceux-ci ne constituant nullement des entités autonomes, mais interagissant continuellement avec d’autres textes, discours et traditions afin de donner naissance à des œuvres nouvelles, empreintes de leur héritage. Ce concept, après s’être enraciné dans la théorie littéraire, a progressivement migré vers le domaine de la didactique, où il s’est imposé comme une approche pertinente en classe de FLE. À cet égard, Daunay et al. (2012 : 16) considèrent que la réécriture littéraire constitue « un syntagme raisonnablement stable et opératoire pour une appréhension du réel qu’elle vise à décrire, à expliquer ou à transformer ». Toutefois, selon Reuter et al. (2013), cette notion peine encore à s’inscrire pleinement dans le répertoire des concepts fondamentaux en didactique.

À cet effet, la réécriture, en tant que concept, repose sur des principes fondamentaux. En premier lieu, l’allusion instaure un dialogue subtil entre l’auteur, le texte-source et le lecteur, enrichissant ainsi l’interprétation de l’œuvre. Viennent ensuite la transposition, l’amplification et l’ellipse, qui interviennent dans la modification du texte originel en retranchant ou en ajoutant des éléments, conférant ainsi à l’écrit une nouvelle dynamique. Ces procédés génèrent des réécritures capables de captiver le lecteur et d’adapter le texte d’origine à divers contextes. Enfin, le troisième principe repose sur la parodie et le pastiche, dont la finalité est de subvertir ou de revisiter les conventions stylistiques de l’écriture initiale..

De surcroît, la réécriture d’une œuvre littéraire, telle qu’une fable, ne saurait se limiter à une simple transposition linguistique. Elle requiert une approche réfléchie intégrant plusieurs dimensions essentielles. L’auteur doit tout d’abord s’assurer d’une compréhension approfondie de l’œuvre source, afin de distinguer les éléments fondamentaux à préserver de ceux susceptibles d’être repensés. Il lui appartient également d’identifier le public cible, condition indispensable pour répondre à ses attentes, à ses besoins et à son univers de références. Cette démarche s’accompagne d’une familiarisation avec la culture de réception, incluant ses valeurs, ses codes et ses spécificités socioculturelles. Enfin, il est primordial de définir les objectifs poursuivis par la réécriture, qu’ils soient culturels, pédagogiques, émotionnels ou esthétiques, afin d’orienter les choix d’adaptation de manière cohérente et pertinente.

2.2. Réécriture littéraire et adaptation culturelle : quelles relations?

Comme il a déjà été souligné, la réécriture d’une œuvre littéraire ne se limite pas à un simple exercice de style : elle constitue un acte créatif porteur de sens, qui permet à la fois de préserver et de renouveler le patrimoine littéraire. En transcendant les barrières temporelles et culturelles, cette démarche s’inscrit dans une volonté de transmission et d’actualisation, particulièrement précieuse dans l’enseignement du FLE, où elle favorise l’articulation entre héritage classique et sensibilité contemporaine. Réécrire, c’est ainsi adapter un texte à différents niveaux ; linguistique, culturel, idéologique ou encore pédagogique, afin d’en faire une œuvre accessible, pertinente et porteuse de significations nouvelles, sans pour autant trahir l’essence du texte source. L’adaptation culturelle constitue un véritable pilier du processus de réécriture littéraire, dont les origines remontent à l’Antiquité. Dès cette époque, il apparaissait nécessaire de remodeler les œuvres littéraires et théâtrales en vue de leur transposition dans des contextes culturels hétérogènes. Il ne s’agissait pas seulement de traduire un texte, mais d’en restituer l’esprit, les références et les valeurs, tout en les rendant intelligibles et significatives pour un nouveau public. Dans cette perspective, l’adaptation devient un acte de médiation interculturelle, exigeant à la fois fidélité et créativité.

Selon Donald M. Taylor et Fathali M. Moghaddam (1994 : 91), « l’adaptation culturelle est un processus dynamique qui se produit lorsque deux cultures se rencontrent ». Cette dynamique suppose un échange réciproque de valeurs, d’idées et de pratiques, dans lequel chaque culture exerce une influence sur l’autre tout en étant transformée en retour. Loin de se réduire à une simple opération de surface, consistant à gommer les divergences culturelles, l’adaptation culturelle requiert une lecture approfondie des référents culturels ainsi qu’une intercompréhension fine de leurs significations respectives.

Ce processus implique ainsi une mise en dialogue des imaginaires, une confrontation des sensibilités, et une reconfiguration des codes symboliques. Il s’agit d’un travail subtil d’interprétation, par lequel l’adaptateur tente de préserver l’essence de l’œuvre tout en l’inscrivant dans une autre matrice culturelle. Cette exigence de fidélité et de transposition ouvre la voie à une forme de création seconde, où la réécriture devient un acte d’appropriation respectueuse, porteur de sens et de nouveauté.

Cette démarche d’adaptation suppose, par conséquent, une véritable reconstruction des stéréotypes ainsi qu’une ouverture lucide et bienveillante à l’égard de l’Autre. Elle exige une reconnaissance de ses valeurs, de ses normes, de ses traditions et de ses pratiques, dans le respect de son identité profonde et de son authenticité culturelle. Loin de gommer les différences, l’adaptation culturelle œuvre à leur mise en lumière, dans une logique de compréhension mutuelle et de dialogue interculturel. Même lorsque la société connaît des mutations culturelles profondes, l’adaptation se veut garante d’un équilibre subtil entre transformation et préservation. Elle s’efforce de concilier l’inévitabilité du changement avec la nécessité de sauvegarder ce qui fonde l’essence d’une culture. Ainsi, elle se situe à la croisée de la fidélité au texte d’origine et de l’attention aux sensibilités du contexte d’accueil, contribuant à faire de la réécriture un espace de rencontre, d’échange et de co-construction identitaire.

Ainsi, les « Fables » font l’objet de réécritures, de réajustements et d’adaptations constantes, dans le dessein de refléter les mutations socioculturelles contemporaines et d’aborder des thématiques actuelles telles que la préservation de l’environnement, la protection de la biodiversité ou encore les relations entre l’homme et la nature. Cette pratique, à la fois nécessaire et légitime, ne trouve cependant tout son sens que lorsqu’elle répond à un certain nombre d’exigences essentielles :

  • Assurer la pertinence culturelle en procédant à une révision réfléchie des éléments culturels et narratifs, de manière à les rendre cohérents avec le contexte de réception.

  • Faciliter l’accès au sens et rendre la lecture plus intelligible, notamment pour des publics issus de cultures et de langues différentes.

  • Valoriser la diversité culturelle, tout en mettant en exergue les principes et les valeurs partagés par l’ensemble de l’humanité.

  • Encourager l’ouverture à l’Autre, en favorisant le dialogue interculturel et la compréhension mutuelle entre les peuples.

  • Transmettre des valeurs universelles, indépendamment des spécificités culturelles du lecteur, afin de faire des « Fables » un vecteur intemporel de sagesse et d’humanisme.

Par cette démarche, l’adaptation ne se réduit pas à une simple actualisation du récit, mais devient un acte de médiation culturelle à part entière, œuvrant à la fois pour la transmission du patrimoine littéraire et pour l’éveil à une conscience éthique et écologique.

3. La réécriture contemporaine de « La Cigale et la Fourmi »

3.1. De la fable à la scène : valeurs, transpositions et effets didactiques

Parmi les fables les plus emblématiques de Jean de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi occupe une place singulière par la richesse de ses enseignements et la portée universelle de sa morale. À travers la confrontation de deux personnages antithétiques – la Cigale, insouciante et vouée aux plaisirs éphémères du chant, et la Fourmi, laborieuse, prévoyante et soucieuse de l’avenir – La Fontaine illustre avec finesse des valeurs fondamentales telles que la responsabilité, le sens de l’anticipation, le labeur et l’éthique sociale.

Cette fable met en exergue la nécessité de faire preuve de prudence, d’épargne et de préparation pour affronter les aléas de l’existence. Elle rappelle, en filigrane, que l’insouciance, l’imprévoyance et la quête du plaisir immédiat peuvent conduire à des situations précaires, où le recours à la solidarité ou à la compassion d’autrui devient inévitable. Ainsi, au-delà de sa simplicité apparente, ce court récit moralise sur la sagesse du travail accompli en temps utile, tout en posant un regard critique sur les conséquences de l’irresponsabilité.

Pour synthétiser les opérations repérées et leurs effets attendus, nous présentons ci-dessous la matrice des transpositions

Matrice des transpositions et effets didactiques

Dimension

Texte source (La Fontaine)

Réécriture (cas)

Effets didactiques

Générique

Fable en vers

Scène dialoguée (théâtre)

Mise en voix ; interaction ; prosodie

Temporelle

Contexte classique

Actualisation contemporaine

Actualisation lexicale/culturelle

Culturelle

Travail / épargne

Solidarité de voisinage ; enjeux locaux

Débat éthique ; argumentation

Personnages

Cigale / Fourmi

+ Narrateur + La Fontaine

Métalangage ; ironie intertextuelle

Linguistique

Style soutenu

Registre courant/jeune

Variation de registre ; adéquation situationnelle

Afin d’évaluer la pertinence et l’efficacité de la nouvelle version, il conviendrait de l’analyser à travers les éléments que nous résumons dans le tableau ci-après :

3.2. Lecture analytique des éléments : interprétations et exemples

Nous proposons ci-après une reformulation analytique de la matrice des transpositions, synthétisant opérations identifiées et effets didactiques.

  • Le contexte culturel

En procédant à cette réécriture, l’auteur puise dans sa propre culture algérienne pour transcender les frontières du temps et de l’espace, insufflant ainsi une nouvelle vitalité à la fable « La Cigale et la Fourmi ». Il s’attache à exploiter les valeurs, traditions, pratiques sociales, croyances ainsi que les principes qui fondent la société algérienne contemporaine. Dans cette perspective, il choisit d’adapter les personnages, les situations et les morales de manière à leur conférer une résonance plus profonde et plus significative pour son public.

  • La réalité de certains individus de la culture cible

La génération actuelle, issue de la culture cible de cette réécriture, semble marquer un déficit notable en sens des responsabilités et s’adonner à des pratiques irréfléchies aux conséquences souvent lourdes. À travers la voix du Narrateur et le comportement de la Cigale, l’auteur dénonce explicitement l’attitude de nombreux individus qui refusent de s’engager dans le travail, privilégient la quête d’un gain facile et aspirent au confort sans consentir à l’effort nécessaire. De manière claire et directe, il met ainsi en lumière des problématiques contemporaines majeures de la société algérienne.

La Cigale : « Fourmi, ma chère voisine, pourquoi ne viens-tu pas profiter du beau temps et des vacances au lieu de travailler comme une dingue toute la journée ? Chante ! Danse ! Amuse-toi et profite un peu de la vie quand même ! »
La Cigale : « Aider ? Avec cette chaleur ? Non mais ça ne va pas ? Tu veux que je transpire alors que je viens tout juste de prendre une douche et de mettre mon Narta préféré ? »
La Cigale : « Eh, Fourmi ! Fourmi ! Viens voir ! J’ai téléchargé hier sur un site toute une compil : rap, trance, R’n’B. Tu veux écouter un morceau ? Allez, viens t’éclater un peu ! »

Le manque de respect, le recours à la violence verbale ainsi qu’à un langage grossier demeurent impunis. L’auteur illustre que, malgré cette manière d’échanger désobligeante, de longues conversations peuvent se poursuivre, comme s’il voulait signifier que la société s’est accoutumée à la médiocrité et à l’irrespect, au point d’en faire une banalité.

Le Narrateur : Le Corbeau et le Renard : « Maître Corbeau, sur un arbre perché, / Tenait en son bec un fromage. / Maître Renard, par l’odeur alléché, / Lui tint à peu près ce langage : “Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau. / Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau !” » — Vous avez déjà vu un corbeau manger du fromage ?
Le Narrateur : « Écoutez, Monsieur jean-je-ne-sais-quoi, laissez-nous votre n° de CCP, on vous fera un petit virement après. »

  • La transposition des éléments narratifs

À travers sa réécriture, l’auteur a choisi d’opérer une transposition à plusieurs niveaux, pour apporter un éclairage nouveau à la fable d’origine :

  • Culturelle : migration vers la société algérienne, distincte de la société française d’où est issue la fable initiale (adaptation des valeurs, principes, traditions), conférant une identité nouvelle à l’œuvre.

  • Générique : la fable prend la forme d’une pièce de théâtre destinée à être mise en scène (transformation de la structure narrative, évolution du style d’écriture, gain d’interactivité).

  • Temporelle : l’action est inscrite dans un cadre contemporain, en contraste avec l’époque classique de la fable originelle, rendant les problématiques plus pertinentes pour le public cible.

  • Géographique : déplacement France → Algérie. Bien que séparés spatialement, les deux pays partagent une histoire qui permet de souligner similitudes et différences.

  • La modification des personnages

Contrairement à la version originelle, cette adaptation met en scène quatre personnages : la Cigale, la Fourmi, le Narrateur et Jean de La Fontaine. L’auteur conserve les deux figures principales tout en introduisant deux nouveaux personnages. Les dénominations sont préservées, pour maintenir l’essence de la fable.

Les traits de caractère sont reconduits : la Cigale demeure insouciante et rêveuse ; la Fourmi incarne responsabilité et sérénité. Le Narrateur, nouvel intervenant, adopte une posture réaliste et objective, rapportant les événements de manière neutre, avec parfois une satire subtile.

Exemples :
Le Narrateur : « Et vous croyez que ça marche encore ces trucs ? Même les animaux suivent aujourd’hui l’exemple des humains dans leur paresse et leur goût de la vie facile. Même les chats ne courent plus derrière les souris ; ils préfèrent un bon Whiskas ou un plat cuisiné. »
Le Narrateur : « Mais d’abord, on ne joue pas votre fable et on ne vous doit rien du tout. Ce n’est ni votre Cigale ni votre Fourmi. »
Le Narrateur : « Ce sont leurs petites-filles. Les vôtres sont mortes il y a un bail. »
Jean de La Fontaine : « Arrêtez ! Arrêtez ! Qu’est-ce que vous avez fait de ma fable ? Moi, je ne l’ai jamais racontée comme ça ! Qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Jean de La Fontaine : « Eh bien, vous n’aviez qu’à la laisser reposer en paix, ma fable ! »
Jean de La Fontaine : « Quand on ne travaille pas, on est puni, et l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. »
Jean de La Fontaine : « Dans ce cas, si vous voulez jouer ma fable, il faudra me verser les droits d’auteur. »
Jean de La Fontaine : « Ça se voit que vous êtes bêtes et idiots ! Vous avez déjà vu un renard qui parle ? Mais ça, c’est de la fiction ! Savez-vous ce que c’est que la fiction ? »

  • La transmission des valeurs

Si, dans la version d’origine, les valeurs tournent autour de la sacralité du travail et du temps (jugées dépassées par le Narrateur), celui-ci déclare :

Le Narrateur : « Il est marrant, oncle Jean. Il est monté dans une machine à voyager dans le temps pour traverser plusieurs siècles et se rendre compte que ses leçons de morale n’ont pas servi à grand-chose : le monde est toujours le même et les hommes commettent les mêmes bêtises. Ils se comportent avec les mêmes égoïsmes. Ils ont les mêmes vices et n’ont jamais su tirer les leçons du passé. »

À travers son œuvre, l’auteur propose une critique sociale du monde contemporain, qu’il dépeint comme submergé par des agissements inappropriés et des comportements préjudiciables, susceptibles d’altérer les interactions sociales et la solidarité. Il dénonce l’égoïsme, la paresse et le manque de respect envers autrui, en actualisant les problématiques de la société algérienne.

Le Narrateur : « Et vous croyez que ça marche encore ces trucs ? Même les animaux suivent aujourd’hui l’exemple des humains dans leur paresse et leur goût de la vie facile. Même les chats ne courent plus derrière les souris ; ils préfèrent un bon Whiskas ou un plat cuisiné. »

Toutefois, l’auteur maintient des notions fondamentales présentes dans la fable d’origine : travail, responsabilité, éthique des affaires, intégrité, honnêteté, solidarité, afin de préserver l’identité culturelle.

L’adaptation du langage

Pour rendre l’œuvre accessible, pertinente et en harmonie avec les attentes d’un jeune public, l’auteur adopte un niveau de langue courant, dénué de formulations trop soutenues. Il recourt à des mots, expressions et jeux de langage familiers, favorisant l’implication et l’identification aux situations évoquées, tout en préservantl’humour et la satire. Exemples :

— La Cigale : « L’hiver, l’hiver ! L’hiver ! Il ne va pas te tuer, l’hiver ! »
— La Fourmi : « Dans ce sac, il y a un trésor, la garantie du futur. »
— La Cigale : « Tout ça dans un sac ? Ça doit être lourd ! »
— La Cigale : « Bof ! J’écoute des CD, j’écris des poésies, des trucs d’artistes, quoi. »
— La Cigale : « Laisse tomber ; tu me vois, moi, la star Cigale, faire la nourrice ? Vas-y, travaille toi si tu veux. »
— La Cigale : « Mais t’es chiante, à la fin. Au lieu de m’encourager, de me féliciter… Dis que tu es jalouse. »
— La Fourmi : « Ah, jalouse ? Voilà donc la plus belle… Écoute, ma chérie… (… ) »
— La Cigale : « Encore l’estomac, l’estomac ! Tu vas me lâcher un peu avec ton estomac ? » — « Bof ! »

La société algérienne contemporaine a connu des mutations (droits et rôle des femmes : éducation, emploi, mariage, maternité). La garde des enfants n’est plus majoritairement assurée par les grands-parents ; l’auteur illustre ce dépassement du modèle traditionnel, au profit d’une prise en charge par des nourrices ou des professionnels.

— La Fourmi : « Tiens, là, par exemple, on cherche une baby-sitter. »
— La Cigale : « C’est quoi, ce truc ? » — La Fourmi : « On cherche quelqu’un pour garder des bébés. »
— La Cigale : « Des bébés ! Et ils n’ont pas de mamans, ces bébés ? »
— La Fourmi : « Si, mais elles veulent les faire garder par quelqu’un. »
— La Cigale : « Et ça leur sert à quoi ? » — La Fourmi : « Justement, parce qu’elles travaillent ! »

  • L’ajustement des morales

L’auteur, qui expose une panoplie de valeurs morales, révise la finalité de la version réécrite. Si, dans la version d’origine, la Fourmi se montre peu prêteuse et n’accorde pas son aide à la Cigale, dans la nouvelle version, l’auteur donne un autre sens à l’histoire : la Fourmi, se rattachant aux valeurs d’entraide et d’empathie de la société algérienne, se montre solidaire avec sa voisine, la soutient et compatit face à ses difficultés.

— La Fourmi : « Tu as de la chance que je ne sois pas la Fourmi de La Fontaine, avare et peu prêteuse. Moi, je te donne à manger parce que tu es ma voisine. Chez nous, les voisins, c’est sacré. Et je ne veux pas de ton aide ; je veux te voir travailler toute seule et pour toi. Allez, entre ! »

  • L’usage des références culturelles pertinentes

Les ajustements opérés sur les personnages influencent fortement la version réécrite en contexte algérien. La Cigale peut être remplacée par un jeune musicien / une jeune musicienne (guitare à la main), reflétant l’héritage musical du pays ; la Fourmi est représentée par une femme artisane qui travaille dur, mettant en avant la valeur de l’effort et de persévérance.

L’auteur introduit un aspect relevant des croyances : jurer par Dieu pour attester de la sincérité, perçu comme un engagement sérieux et solennel.

— La Cigale : « S’il te plaît, donne-moi quelque chose à manger et je te jure, devant Dieu, que dès qu’il fera beau, nous travaillerons ensemble à ramasser des vivres. »

La mise en avant des enjeux locaux

L’auteur met en évidence des problèmes économiques et universels : formation, chômage, salaires, précarité, offrant une perspective réaliste des défis des jeunes.

— La Cigale : « Travailler, travailler, travailler… pour faire quoi, par exemple ? »
Préoccupation pour le plagiat et l’appropriation intellectuelle (droits d’auteur bafoués), éthique du travail et respect de la création.
— Jean de La Fontaine : « Dans ce cas, si vous voulez jouer ma fable, il faudra me verser les droits d’auteur. »
— Le Narrateur : « Des droits d’auteur ? Vous voulez dire des sous ? »

Comme dans de nombreuses sociétés, la réécriture suggère que l’on accorde parfois plus d’importance aux divertissements qu’à l’éducation et la formation. L’auteur insiste sur l’instruction comme levier d’émancipation.

— La Fourmi : « Écoute, ma chérie… chez les humains, il y avait des peuples très forts en poésie. Ils en ont écrit pendant des siècles. Mais, avec toute cette poésie, ils n’ont jamais su comment on fabriquait un climatiseur. Ils l’ont importé d’un peuple qui ne fait pas beaucoup de poésie, mais qui sait fabriquer un climatiseur. »

Autre enjeu socio-économique : salaires et conditions de vie des fonctionnaires en Algérie, files d’attente à la poste pour percevoir des rémunérations maigres : précarité et inégalités.

— Jean de La Fontaine : « Un virement ! Vous voulez que j’attende votre virement, moi, le célèbre auteur de Fables ? Ne me prendriez-vous pas pour un minable fonctionnaire, esclave des mensualités ? »

  • L’intrigue

L’auteur de la fable réécrite décide de ne pas suivre strictement la structure initiale et propose une approche novatrice, tout en conservant le message moral.
Il garde la situation initiale :

— Le Narrateur : « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, bonjour. Deux voisines, en plein mois d’août, partagent le même espace mais n’ont pas la même vision du monde. Deux voisines du monde des bêtes vont nous permettre de ridiculiser le monde des humains. Nous allons vous jouer la scène de la célèbre fable : “La Cigale et la Fourmi”. »
— Le Narrateur : « La Fourmi tirait péniblement vers son refuge le sac rempli de vivres pour l’hiver. Elle transpirait, peinait, mais elle tirait quand même de toutes ses forces. Sa peine ne prendra fin qu’à la tombée de la nuit. Et le lendemain… »
— Le Narrateur : « La Fourmi est sortie encore une fois faire ses courses pour l’hiver. Il faut de quoi tenir au moins quatre mois. Elle n’est pas pauvre en argent, elle est surtout pauvre en temps. Quand le temps passe, on ne peut plus l’acheter avec de l’argent. Ce qu’on a à faire maintenant, c’est maintenant qu’il faut le faire. »
Puis intrusion brusque de Jean de La Fontaine, qui échange virulemment avec le Narrateur :
— « Arrêtez ! Arrêtez ! Qu’est-ce que vous avez fait de ma fable ? Moi, je ne l’ai jamais racontée comme ça ! Qu’est-ce que vous en avez fait ? »
— Le Narrateur : « Mais qui êtes-vous, là ? »
— Jean de La Fontaine, d’un ton exaspéré : « Qui suis-je ? Voyez-vous cela ! Qui suis-je ? Ne me reconnaissez-vous donc point ? Mais c’est moi, Jean de La Fontaine, l’auteur de la fable ! »
— Le Narrateur : « Écoutez, Monsieur jean-je-ne-sais-quoi, vous voulez parler de votre fable, celle où vous dites… »
Pendant un moment, la Cigale et la Fourmi passent sous silence et le débat continue entre le Narrateur et Jean de La Fontaine.
La situation finale diffère : la Fourmi accepte d’aider la Cigale, en dépit de leurs différences.
— La Fourmi : « … Allez, entre ! »

4. Discussion

La matrice des transpositions (Tableau 1) met en évidence un déplacement axiologique : la morale classique de la fable — centrée sur l’axe « travail/épargne » — est réaccentuée vers la solidarité et la responsabilité partagée. Ce mouvement n’équivaut pas à une infidélité au texte source ; il procède d’une ré-sémantisation contrôlée où la polyphonie (interventions du narrateur et de « La Fontaine » personnifié) fait affleurer les tensions entre héritage et actualité. Du point de vue théorique, l’intertextualité règle les reprises et écarts, tandis que la transtextualité qualifie les opérations de transformation (changement de genre, actualisation temporelle et culturelle, redistribution des rôles), et que le dialogisme rend compte de la circulation des voix au plateau.

Sur le plan didactique, les transpositions augmentent la pertinence pragmatique du matériau pour des adolescent·es et soutiennent des tâches d’oral exigeantes : prise de parole en interaction, gestion des tours, prosodie et projection de voix. Les extraits qui suivent (Ex. 1–5) témoignent d’une densification des marqueurs d’opinion et des connecteurs argumentatifs, signes d’une entrée plus assurée dans l’argumentation. La mise en scène du conflit de valeurs (aide vs mérite) sert de moteur discursif et crée des situations authentiques de négociation de sens.

Sur le plan langagier, la variation de registre (du soutenu vers le courant/« jeune ») n’est pas seulement un effet de style : elle fonctionne comme un échafaudage entre langue d’étude (métalangage, citations du texte source) et langue d’action(dire, convaincre, répliquer). L’introduction de personnages médiateurs (Narrateur, « La Fontaine ») favorise la mise à distance et l’explicitation des procédés (paraphrase, détournement, ironie intertextuelle), ce qui facilite l’institutionnalisation des savoirs (nommer, catégoriser, exemplifier).

L’instrumentation proposée (matrice des transpositions + série d’exemples) agit comme outil de conception et d’évaluation : elle fournit des critères de fidélité au texte source (ce qui doit rester) et des marges d’actualisation (ce qui peut bouger), tout en rendant observables les indicateurs d’activité (engagement, argumentation, mise en voix). Cette double contrainte — fidélité/actualisation — limite les dérives (caricature, simplisme) et formalise le guidage enseignant.

En synthèse, la réécriture scénique apparaît comme un dispositif de médiation qui articule formation littéraire et développement langagier : elle permet d’apprendre avec la fable, sur la fable, et au-delà de la fable (transfert vers d’autres genres et situations d’oral).

5. Limites et perspectives

La portée des résultats demeure circonscrite par le caractère mono-cas du dispositif et l’absence de mesures quantitatives systématiques, ce qui limite la transférabilité. Le matériau repose, de surcroît, sur une réécriture produite par l’enseignant, exposant à un possible effet d’auteur et à un biais d’observation. Pour éprouver la robustesse des constats, trois prolongements sont proposés :

  1. des dispositifs mixtes (questionnaires, rubriques critériées, pré/post-tests d’oral et d’écrit) ;

  2. des réplications sur d’autres corpus (fables, contes, apologues) et dans des contextes variés (urbain/rural, niveaux de classe) ;

  3. des suivis longitudinaux documentant l’appropriation des marqueurs discursifs et le développement des habiletés d’oral. De telles extensions devraient étayer, nuancer et mieux circonscrire les effets observés.

Conclusion

Cette étude montre qu’une réécriture scénique contextualisée de « La Cigale et la Fourmi » peut articuler médiation littéraire et apprentissages langagiers en FLE. La matrice des transpositions a permis de rendre visibles les déplacements de sens (notamment la réaccentuation de la morale vers la solidarité) et d’objectiver des effets didactiques sur la mise en voix, l’engagement et l’entrée dans l’argumentation (densification des marqueurs d’opinion et des connecteurs). L’introduction de médiations (Narrateur, « La Fontaine ») a favorisé la mise à distance réflexive et l’institutionnalisation des savoirs.

Répondant à la problématique initiale, nous avançons que réécrire un classique, ce n’est ni le trahir ni le figer : c’est ajuster sa forme et ses référents pour en maintenir l’esprit, tout en outillant des tâches d’oral exigeantes et signifiantes pour des adolescents. Sous réserve des limites inhérentes à un mono-cas sans mesures quantitatives, la grille opératoire proposée offre des repères transférables pour concevoir, mettre en œuvre et évaluer des séquences de réécriture en FLE. Des dispositifs mixtes, des réplications multi-contextes et des suivis longitudinaux permettraient d’étayer et de nuancer ces résultats, en affinant l’évaluation des compétences orales et des marqueurs discursifs.

Ouvrages, articles & thèses

Charnay, B., & Charnay, T. (2014). Le conte facteur d’interculturalité. Multilinguales, (3), 53–78.

Cuq, J.-P. (2003). Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde. Paris : CLE International.

Daunay, B. (2012). Les concepts et les méthodes en didactique du français. Namur : Presses universitaires de Namur.

Defays, J.-M. (2014). Littérature en FLE : État des lieux et nouvelles perspectives. Paris : Hachette.

Dolz, J., & Gagnon, R. (2018). Former à enseigner la production écrite. Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

Donald, M. (1994). Theories of intergroup relations: International social psychological perspectives (2nd ed.). Westport, CT: Greenwood Press.

Garcia, A. (2016). La réécriture dans l’œuvre de José Emilio Pacheco (Thèse de doctorat, Université Paris-Est).

Porcher, L., & Abdallah-Pretceille, M. (1996). Éducation et communication interculturelle. Paris : Presses universitaires de France.

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Documents officiels

Ministère de l’Éducation nationale (Algérie). (2015). Progression annuelle de langue française — 2ᵉ année secondaire. Alger.

Ministère de l’Éducation nationale (Algérie). (2016a). Document d’accompagnement du programme de français — Cycle secondaire. Alger.

Ministère de l’Éducation nationale (Algérie). (2016 b). Programme de français — Cycle secondaire. Alger.

Sitographie

Fédération internationale des professeurs de français (FIPF). (s. d.). Enseigner le français avec le théâtre. Repéré le 23 mars 2025, à l’adresse : https://bop.fipf.org/enseigner-le-francais-avec-le-theatre/

Imène Maghraoui

PLURYDILANG et LLCHA – Université Mohamed Ben Ahmed - Oran 2

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