Toponymes et mémoire territoriale dans les expressions figées kabyles

الأسماء الجغرافية والذاكرة المجالية في التعابير الثابتة القبائلية

Toponyms and Territorial Memory in Kabyle Fixed Expressions

Sabrina Hanis و Koussaila Alik

للإحالة المرجعية إلى هذا المقال

بحث إلكتروني

Sabrina Hanis و Koussaila Alik, « Toponymes et mémoire territoriale dans les expressions figées kabyles », Aleph [على الإنترنت], نشر في الإنترنت 25 juin 2026, تاريخ الاطلاع 26 juillet 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17517

Cet article étudie l’intégration des toponymes dans les expressions figées kabyles en les considérant comme des unités à la fois linguistiques, mémorielles et territoriales. L’enjeu n’est pas seulement de relever la présence de noms de lieux dans des locutions idiomatiques, mais de comprendre comment ces noms activent des savoirs partagés, des évaluations sociales, des affects collectifs et des représentations de l’espace. À partir d’un corpus de dix expressions kabyles contenant des toponymes, recueilli au moyen d’une enquête qualitative de terrain menée d’octobre à décembre 2023 auprès de quinze informateurs kabylophones issus de plusieurs localités de Tizi-Ouzou, l’étude articule une analyse sémantique, morphologique et ethnolinguistique. Elle montre que le toponyme, lorsqu’il entre dans une expression figée, cesse d’être un simple désignateur géographique  : il devient un opérateur d’interprétation, de mémoire et d’appartenance. Les résultats mettent en évidence quatre fonctions principales  : l’ancrage identitaire, la création d’images mentales, la transmission de connaissances locales et la consolidation de liens communautaires. L’article souligne également les limites de cet usage, notamment les risques de non-compréhension chez les locuteurs extérieurs au référent culturel et la possible fixation de stéréotypes locaux. L’étude contribue ainsi à une meilleure compréhension du rapport entre langue, territoire et mémoire collective dans les pratiques idiomatiques kabyles.

يحلّل هذا المقال حضور الأسماء الجغرافية في التعابير الثابتة القبائلية بوصفها وحدات لغوية وذاكرية ومجالية في آن واحد. ولا يقتصر هدف الدراسة على رصد أسماء الأماكن داخل التعابير الاصطلاحية، بل يتعدّاه إلى بيان الكيفية التي تستدعي بها هذه الأسماء معارف مشتركة وتمثّلات اجتماعية وانفعالات جماعية وصورًا مخصوصة عن المجال. وتنطلق الدراسة من مدوّنة تضم عشر تعابير قبائلية تحتوي أسماء أماكن، جُمعت في إطار تحقيق ميداني نوعي أُنجز خلال الفترة الممتدة من أكتوبر إلى ديسمبر 2023 وشمل خمسة عشر مخبرًا لغويًا من مناطق مختلفة بولاية تيزي وزو. وتعتمد الدراسة مقاربة دلالية وصرفية وإثنولسانية. وتبيّن النتائج أن الاسم الجغرافي، حين يدخل في تركيب ثابت، لا يعود مجرد علامة على مكان، بل يتحول إلى أداة للتأويل والذاكرة والانتماء. كما تكشف الدراسة أربع وظائف أساسية : ترسيخ الهوية، تشكيل الصور الذهنية، نقل المعارف المحلية، وتقوية الروابط الجماعية. وتناقش الدراسة كذلك حدود هذا الاستعمال، ولا سيما صعوبة الفهم لدى المتلقين غير الملمين بالسياق الثقافي، واحتمال تثبيت بعض الصور النمطية المحلية.

This article examines the integration of toponyms into Kabyle fixed expressions by approaching them as linguistic, memorial and territorial units. The aim is not merely to identify place names within idiomatic expressions, but to understand how these names activate shared knowledge, social evaluations, collective affects and representations of space. Based on a corpus of ten Kabyle expressions containing toponyms, collected through a qualitative field survey conducted from October to December 2023 with fifteen Kabyle-speaking informants from several localities in Tizi-Ouzou, the study combines semantic, morphological and ethnolinguistic analysis. It shows that once a toponym becomes part of a fixed expression, it no longer functions as a mere geographical designator  : it operates as a device of interpretation, memory and belonging. The findings highlight four main functions  : identity anchoring, the creation of mental images, the transmission of local knowledge and the strengthening of community ties. The article also discusses the limits of such usage, particularly the risk of misunderstanding among speakers unfamiliar with the cultural reference and the possible stabilization of local stereotypes. The study therefore contributes to a better understanding of the relationship between language, territory and collective memory in Kabyle idiomatic practices.

مستخلص

Introduction

Les expressions figées constituent l’un des lieux privilégiés où une langue conserve, condense et réactive les expériences sociales d’une communauté. Elles ne relèvent pas seulement d’une combinatoire lexicale stabilisée  : elles cristallisent des gestes interprétatifs, des jugements collectifs, des schèmes culturels et des formes de mémoire qui circulent dans l’usage ordinaire. Lorsqu’un toponyme entre dans une expression figée, la locution ne mobilise plus seulement un nom de lieu  ; elle convoque un territoire socialement qualifié, un ensemble de récits, de hiérarchies symboliques, d’expériences historiques et de savoirs partagés.

La toponymie kabyle, par sa richesse morphologique, historique et culturelle, offre un terrain particulièrement fécond pour observer cette articulation entre langue, espace et mémoire. Les noms de lieux y renvoient souvent à la topographie, à l’ancienne organisation sociale, aux activités agropastorales, aux lignages, aux formes de peuplement, aux croyances ou encore aux événements locaux. Ils ne se réduisent donc pas à des repères cartographiques  ; ils appartiennent à une mémoire collective qui continue d’informer les pratiques langagières contemporaines.

Dans cette perspective, l’étude des expressions figées contenant des toponymes permet de dépasser une approche strictement lexicographique ou descriptive. Elle donne accès à la manière dont une communauté interprète son espace, l’évalue, le transmet et le transforme en ressource idiomatique. Un même toponyme peut ainsi servir à évoquer la solidarité, la difficulté, l’intransigeance, la privation, la proximité excessive, la comparaison valorisante ou la dépréciation ironique. L’expression figée fonctionne alors comme un condensé culturel  : elle dit peu sur le plan formel, mais suppose beaucoup sur le plan encyclopédique.

La problématique centrale de cet article peut dès lors être formulée ainsi  : comment les expressions figées kabyles contenant des toponymes sont-elles perçues et interprétées par les locuteurs qui partagent le référent territorial, et que devient leur sens lorsqu’elles sont reçues par des interlocuteurs extérieurs à ce référent  ? Cette question engage simultanément la sémantique du figement, la pragmatique de l’interprétation, la sociolinguistique des appartenances et l’ethnolinguistique de la mémoire territoriale.

L’hypothèse défendue est double. D’une part, les locuteurs natifs ou familiers du lieu d’origine des toponymes disposent d’un accès interprétatif privilégié, parce qu’ils associent spontanément le nom de lieu à une histoire, à une topographie, à une réputation ou à une expérience collective. D’autre part, les locuteurs extérieurs peuvent comprendre la structure linguistique de l’expression sans pour autant accéder à sa valeur idiomatique profonde, faute de partager les connaissances contextuelles nécessaires. Le toponyme devient alors un seuil culturel  : il facilite la connivence interne, mais peut constituer un obstacle pour l’interprétation externe.

Pour répondre à cette problématique, l’article s’appuie sur un corpus raisonné de dix expressions kabyles contenant des toponymes, constitué à partir d’une enquête qualitative de terrain menée auprès de locuteurs kabylophones de différentes localités de Tizi-Ouzou. L’analyse est organisée en sept temps  : un cadrage théorique précise les notions de toponyme, d’expression figée et de mémoire territoriale  ; la démarche méthodologique présente ensuite les principes de constitution et de traitement du corpus  ; l’étude examine les fonctions ethnolinguistiques des toponymes, puis les valeurs idiomatiques observées dans les exemples  ; elle interroge enfin les variations régionales, les seuils culturels de l’interprétation et la portée patrimoniale de ces formes.

La toponymie donne une image assez précise de la vision humaine et paysagère que chaque communauté a développée au cours de son histoire  ; les noms de lieux sont les témoins de l’évolution du paysage en fonction des activités économiques, agricoles et sociales, de la flore et de la faune qui caractérisent un lieu donné (Diémoz, 2013, p. 144).

1. Cadre théorique  : toponymie, figement et mémoire territoriale

La notion de toponyme désigne un nom propre servant à identifier un lieu  : village, montagne, vallée, rivière, quartier, source, plateau, espace cultivé ou toute autre entité géographique socialement nommée. Toutefois, dans une perspective ethnolinguistique, un toponyme n’est pas seulement un signe d’identification spatiale. Il est aussi un signe de mémoire, car il garde la trace de relations anciennes entre un groupe humain et son environnement. Il peut renvoyer à une configuration du relief, à une activité, à un événement, à une appartenance lignagère ou à un récit localisé.

La toponymie donne ainsi accès à une «  image  » du territoire, au sens où elle conserve les catégories à partir desquelles une communauté a nommé, ordonné et interprété son espace. Diémoz souligne à juste titre que les noms de lieux sont liés à l’évolution du paysage, aux activités économiques, agricoles et sociales, ainsi qu’aux croyances et aux pratiques des habitants. Le toponyme possède donc une valeur patrimoniale  : il inscrit dans la langue la mémoire d’un rapport historique au lieu.

L’expression figée, quant à elle, peut être définie comme une suite lexicale stabilisée dont le sens global ne résulte pas mécaniquement de la somme de ses composants. Dubois et ses collaborateurs rappellent que les expressions figées se distinguent des expressions libres par des restrictions de variation et par une opacité partielle ou totale de leur signification. Cette opacité n’est pas un défaut  ; elle constitue précisément le lieu où s’accumulent les usages, les connotations et les références culturelles.

Lorsque le figement rencontre le toponyme, deux mécanismes se croisent. Le premier est référentiel  : le nom de lieu renvoie à un espace identifiable, réel ou historiquement reconnu. Le second est idiomatique  : l’expression construit une signification qui dépasse la localisation. Le toponyme devient alors une unité sémiotique complexe, située à l’intersection du nom propre, du symbole culturel et de l’indice mémoriel.

Ce fonctionnement explique que la traduction littérale de ces expressions soit souvent insuffisante. Comme le montre Ali à propos de la traduction des expressions figées, la compréhension exige la maîtrise de facteurs internes, linguistiques, et externes, culturels. Porcher rappelle de même qu’une langue véhicule une culture dont elle est à la fois productrice et produit. Appliqué au cas kabyle, ce principe signifie qu’une expression toponymique ne se comprend pleinement qu’à partir d’une compétence culturelle située.

La mémoire territoriale désigne ici l’ensemble des représentations, récits, réputations, affects et savoirs pratiques associés à des lieux nommés. Elle ne se confond pas avec l’histoire officielle  ; elle relève d’une mémoire ordinaire, transmise par les usages, les anecdotes, les pratiques sociales, les comparaisons et les jugements collectifs. Les expressions figées jouent dans ce cadre un rôle de conservation et de circulation  : elles maintiennent des fragments de mémoire sous une forme concise, transmissible et socialement reconnaissable.

2. Corpus et démarche méthodologique

Le corpus étudié est composé de dix expressions kabyles intégrant un ou plusieurs toponymes. Il s’agit d’un corpus qualitatif et raisonné, non d’un échantillon statistique. Les expressions retenues ont été sélectionnées en raison de leur fréquence d’usage déclarée, de leur richesse sémantique et de la relation explicite qu’elles établissent entre un nom de lieu et une valeur idiomatique  : solidarité, intransigeance, comparaison, gêne, partage, perte, inversion des rôles, absence d’aide, privation ou moquerie.

La constitution du corpus repose sur une enquête de terrain menée d’octobre à décembre 2023 auprès de quinze informateurs kabylophones, hommes et femmes, âgés de 28 à 60 ans. La majorité d’entre eux possède un niveau d’études supérieures et une connaissance directe ou transmise des régions concernées. Les informateurs sont issus de plusieurs localités de Tizi-Ouzou, notamment Illoula Oumalou, Illilten, Larbaâ Nath Irathen, Mekla, Makouda et Tizi Rached. Ces précisions ne visent pas à établir une représentativité statistique, mais à situer les conditions concrètes de production des données.

La collecte a été réalisée à partir d’entretiens semi-directifs et d’échanges informels. Les participants ont été invités à produire des expressions figées contenant des toponymes, à en proposer une traduction littérale, à en expliquer le sens idiomatique et à en préciser, lorsque cela était possible, le contexte d’usage, le récit local associé ou la valeur sociale attachée au lieu nommé. Cette procédure permet de recueillir non seulement des formes linguistiques, mais également les savoirs culturels qui rendent leur interprétation possible.

La démarche adoptée est descriptive, interprétative et ethnolinguistique. Chaque expression est examinée selon quatre niveaux  : la forme kabyle, la traduction littérale, la signification idiomatique et l’analyse du ou des toponymes mobilisés. L’objectif n’est pas de réduire l’expression à son étymologie, mais de montrer comment l’étymologie, la topographie, l’histoire locale et l’usage social s’articulent dans l’interprétation.

La méthode croise donc trois plans d’analyse. Le premier est linguistique  : il concerne la forme des toponymes, leur origine, leur structure simple ou composée, et leur éventuelle formation à partir d’un radical berbère ou d’un emprunt arabe. Le deuxième est sémantique  : il porte sur les valeurs associées au nom de lieu dans l’expression. Le troisième est pragmatique et culturel  : il examine les conditions de compréhension, les effets de connivence, les représentations collectives et les risques de malentendu.

La distinction entre locuteurs familiers du référent territorial et interlocuteurs extérieurs au lieu est envisagée comme un horizon interprétatif, et non comme un protocole comparatif quantitatif. L’enquête permet d’observer que la connaissance d’un lieu, de sa réputation ou du récit qui lui est associé favorise l’accès à la valeur idiomatique de l’expression. Inversement, la compréhension linguistique de l’énoncé peut demeurer partielle lorsque le savoir culturel nécessaire n’est pas partagé.

Une précaution méthodologique s’impose enfin. Les récits explicatifs associés à certaines expressions relèvent d’une mémoire orale et doivent être traités comme des données ethnolinguistiques  : ils éclairent l’usage et la réception, mais ne prétendent pas toujours établir une historicité documentaire au sens strict. Cette distinction est essentielle pour éviter de confondre la vérité historique d’un événement et la vérité sociale d’une interprétation partagée.

L’étude ne vise donc pas l’exhaustivité des expressions figées kabyles contenant des toponymes. Elle propose une analyse structurée d’un ensemble significatif de cas, en tenant compte des limites liées à la taille du corpus, à son ancrage géographique et à la nature qualitative de l’enquête. Ces limites invitent à envisager des recherches complémentaires sur des corpus plus étendus, sur d’autres régions kabylophones ou dans une perspective comparative.

3. Fonctions ethnolinguistiques, créativité expressive et mémoire sensible des toponymes

L’intégration des toponymes dans les expressions figées remplit d’abord une fonction d’ancrage culturel et identitaire. Le nom de lieu inscrit l’expression dans un espace reconnu, partagé et socialement qualifié. Il rappelle qu’une langue ne se déploie pas dans l’abstraction, mais dans des territoires habités, parcourus, racontés et évalués. Ainsi, le toponyme devient un marqueur d’appartenance  : comprendre l’expression, c’est souvent reconnaître le lieu, son histoire, sa réputation ou les récits qui lui sont attachés.

Une deuxième fonction est imaginaire et affective. Les toponymes provoquent des images mentales  : montagne, montée, plateau, village, source, proximité, distance, espace difficile ou espace valorisé. Ces images ne sont pas neutres  ; elles sont liées à des émotions, à des souvenirs, à des jugements sociaux. Une expression peut évoquer la fierté, la gêne, la privation, la solidarité ou l’ironie à partir d’un simple nom de lieu. Le toponyme agit donc comme un déclencheur de mémoire sensible.

Une troisième fonction est cognitive et transmissive. Les expressions toponymiques transmettent des connaissances géographiques, historiques et culturelles. Elles enseignent implicitement qu’un village est situé en hauteur, qu’un autre est associé à un marché, qu’un lieu possède des sources d’eau, qu’un toponyme renvoie à une plante, à un plateau, à un ancêtre ou à une pratique ancienne. Le figement conserve ainsi des informations locales sous une forme mémorisable.

Une quatrième fonction est sociale. Les expressions figées produisent de la connivence entre ceux qui partagent les mêmes références. Leur emploi crée un espace de reconnaissance mutuelle  : le locuteur suppose que l’interlocuteur possède la compétence culturelle nécessaire. À ce titre, elles renforcent la cohésion communautaire. Cependant, cette même force intégratrice peut produire un effet de fermeture lorsque l’auditoire ne partage pas les référents. Le toponyme fonctionne alors comme marqueur d’inclusion pour les uns et comme obstacle interprétatif pour les autres.

Ces fonctions expliquent la forte disponibilité expressive des noms de lieux dans l’oralité kabyle. Un toponyme peut suffire à faire surgir une montagne, une vallée, une source, une route difficile, un village réputé ou une scène de vie collective. La langue transforme ainsi la géographie en image et l’image en ressource expressive. Le lieu n’est pas seulement nommé  ; il est stylisé, mémorisé, évalué et rendu disponible pour de nouveaux usages.

Dans la poésie kabyle comme dans les usages proverbiaux ou idiomatiques, le toponyme peut donc devenir métaphore. Ath Yenni peut évoquer l’artisanat, la montagne, l’appartenance et la continuité d’un savoir-faire  ; Tigzirt peut ouvrir sur l’imaginaire maritime  ; le Sébaou peut convoquer l’eau, le passage, la vallée ou le mouvement. Ces associations ne sont pas universelles  : elles relèvent de répertoires culturels que les locuteurs apprennent, reconnaissent et transmettent.

La créativité linguistique joue ici un rôle central dans la vitalité du kabyle. Elle permet d’intégrer les lieux dans des formes expressives qui ne sont ni de simples descriptions ni de purs ornements. Les toponymes deviennent des opérateurs stylistiques et culturels. Ils offrent à la langue une capacité de densification  : dire un lieu, c’est suggérer un monde social. Cette créativité contribue également à la transmission intergénérationnelle, car les expressions figées, les proverbes et les poèmes donnent aux jeunes locuteurs des fragments de mémoire territoriale.

4. Analyse du corpus  : valeurs idiomatiques, mémoire locale et interprétation culturelle

Le tableau suivant rassemble les dix expressions étudiées. Il conserve la forme kabyle, propose une traduction littérale de travail, précise la signification idiomatique et identifie le ou les toponymes qui assurent la densité culturelle de l’expression.

Tableau 1 — Corpus des expressions étudiées (1/2)

N° 

Expression kabyle

Traduction littérale

Valeur idiomatique

Toponyme(s) et éléments sémantiques

1

Awer yekkes Ṛebbi Mzeggen i Tfilkut.

Que Dieu n’enlève pas Mzeggen à Tfilkut.

Solidarité entre deux localités ou deux groupes  ; secours apporté dans une situation de tension.

Mzeggen / Tfilkut  : Mzeggen est rapproché de azgen, «  moitié  »  ; Tfilkut renvoie à ifilku, «  fougère  ».

2

Ansi i as-kkiɣ i Larebɛa d asawen.

Quel que soit le chemin par lequel on va à Larbaâ, c’est une montée.

Caractère difficile, dureté, intransigeance ou accès éprouvant à une personne ou à une situation.

Larebɛa  : toponyme d’origine arabe, lié à el arbaɛa, «  quatre  », et au jour de marché hebdomadaire.

3

Ulamma ɛzizeḍ a Tawrirt, yif-ikem Ugni n Uɛfir.

Même si tu es chère, Tawrirt, Agni n Uɛfir vaut mieux que toi.

Comparaison valorisante au détriment d’un premier terme  ; hiérarchie symbolique entre lieux.

Tawrirt / Agni n Uɛfir  : Tawrirt renvoie à une petite montagne ou colline  ; Agni désigne un plateau et Uɛfir un fossé ou une tranchée.

4

I yewseɛ leblad n Llah Buzeḥrir zdat n Leɣrus.

Comme le pays de Dieu est vaste, Bouzeḥrir est devant Leɣrus.

Proximité excessive  ; gêne produite par un rattachement trop étroit.

Buzeḥrir / Leɣrus  : Buzeḥrir renvoie à un ancêtre éponyme  ; Leɣrus est rattaché à gharasa et au champ des plantations.

5

Maɛcera yeswan afenǧal n lqahwa di ɛecra.

Maɛcera a bu une tasse de café à dix.

Partage, frugalité, solidarité dans la rareté.

Maɛcera  : toponyme d’origine arabe désignant un lieu d’habitation ancienne.

Tableau 1 — Corpus des expressions étudiées (2/2)

N° 

Expression kabyle

Traduction littérale

Valeur idiomatique

Toponyme(s) et éléments sémantiques

6

Teḍra yid-i am uɛeṭṭar n Teɛzibt.

Il m’est arrivé comme au mendiant de Teɛzibt.

Perte double  ; impossibilité d’obtenir ni une chose ni l’autre.

Teɛzibt  : rattaché à leɛzib / el azib, pâturage, campement saisonnier, ferme ou habitation isolée.

7

Taddart n At Wazen menyif tilawin wala irgazen.

Au village des At Wazen, les femmes valent mieux que les hommes.

Renversement ironique des rôles attendus  ; évaluation sociale d’un groupe local.

At Wazen  : toponyme composé de At + Wazen, lié à un ancêtre éponyme.

8

D lqella n lwali i iqqaren i Yiɛebbuden a xwali.

C’est le manque de proches qui fait dire aux Iɛebbuden  : mes oncles.

Recours contraint à un groupe réputé peu aidant  ; critique de l’absence d’empathie.

Iɛebbuden  : hypothèse d’origine arabe à partir de ɛabada, «  adorer  », d’où l’idée de croyants.

9

Deg Lǧemɛa yenɣa-yi fad.

À Lǧemɛa, la soif m’a tué.

Privation paradoxale  : les ressources existent, mais demeurent hors d’atteinte.

Lǧemɛa  : toponyme d’origine arabe, elǧumuɛa, «  vendredi  », souvent lié au jour du marché.

10

Yuɣal-ak d agni.

Il est devenu pour toi un agni.

Moquerie, manipulation, tromperie ou attitude ironique envers autrui.

Agni  : mot berbère signifiant plateau, terrain plat et dégagé, élévation de terrain.

4.1. Solidarité, interdépendance et mémoire relationnelle

Un premier groupe d’expressions montre que le toponyme peut fonctionner comme support d’une mémoire relationnelle. Dans «  Awer yekkes Ṛebbi Mzeggen i Tfilkut  », le sens idiomatique ne se déduit pas des composants linguistiques isolés. Il repose sur un récit de solidarité entre deux localités. Le toponyme garde ainsi la trace d’un rapport d’aide, de voisinage et d’interdépendance. La valeur de l’expression tient à l’histoire racontée autant qu’à la forme linguistique.

Le fonctionnement de cette expression montre que le figement peut conserver une relation historique ou quasi historique sous une forme brève. La locution n’a pas besoin de raconter l’événement  ; elle le présuppose. Cette présupposition est précisément ce qui fait communauté entre les locuteurs. Celui qui comprend l’expression prouve, par cette compréhension même, qu’il appartient à un espace de mémoire partagé ou qu’il y a été initié.

L’expression «  Maɛcera yeswan afenǧal n lqahwa di ɛecra  » s’organise, quant à elle, autour d’une image de partage extrême  : une tasse de café bue par dix personnes. Une lecture superficielle pourrait y voir une simple notation de pauvreté. Or l’intérêt idiomatique réside davantage dans la capacité du groupe à transformer la rareté en lien. La tasse partagée devient le signe d’une solidarité minimale, mais socialement forte. Même lorsqu’il y a peu, le peu circule.

Ces deux exemples relèvent d’une même logique  : le lieu active un récit de partage, d’aide ou de communauté de destin. Le toponyme n’est donc pas seulement le nom d’un espace  ; il devient le support d’une mémoire morale. À travers lui, la langue rappelle qu’une communauté s’est représentée elle-même dans des scènes d’entraide, de circulation ou de solidarité.

4.2. Relief, difficulté et hiérarchies symboliques

Un deuxième ensemble associe le toponyme au relief, à l’effort et à la hiérarchisation symbolique des lieux. L’expression «  Ansi i as-kkiɣ i Larebɛa d asawen  » repose sur une transposition métaphorique nette  : la montée physique vers Larebɛa devient un modèle pour dire la difficulté d’accès à une personne, à une décision ou à une situation. Le toponyme conserve sa valeur topographique, mais cette valeur est transférée vers le domaine psychologique et social. Dire d’une personne qu’elle est comparable à cette montée revient à la décrire comme dure, exigeante, intransigeante ou peu accommodante.

L’intérêt de l’exemple réside dans le passage du paysage à l’évaluation. La montagne, la pente et l’effort corporel deviennent des catégories de jugement. Le locuteur n’a pas besoin d’expliquer longuement l’intransigeance  ; il lui suffit de convoquer un lieu dont la configuration est culturellement connue. Le territoire fournit donc à la langue une économie expressive  : en une formule, il rend sensible une expérience abstraite.

Dans «  Ulamma ɛzizeḍ a Tawrirt, yif-ikem Ugni n Uɛfir  », l’expression met en scène une comparaison entre deux lieux. Elle ne se limite pas à désigner un espace plus élevé ou plus avantageux  ; elle organise une hiérarchie symbolique. Le premier lieu n’est pas dévalorisé absolument, mais il est dépassé par un second lieu présenté comme supérieur. Cette nuance montre que les expressions toponymiques peuvent produire des classements subtils, où la topographie, les conditions de vie et les souvenirs historiques deviennent des critères implicites de valorisation.

Le sens de cette supériorité excède donc la description physique. Il renvoie également, selon l’explication transmise par les informateurs, à des conditions matérielles, à des ressources et à une mémoire locale de la période coloniale. Le toponyme devient alors un indice de prestige relatif. Il associe la géographie, l’économie et l’histoire dans une même formule.

4.3. Proximité, privation et échec narrativisé

Un troisième groupe d’expressions montre que le toponyme peut condenser des expériences négatives  : gêne, privation, perte ou échec. Dans «  I yewseɛ leblad n Llah Buzeḥrir zdat n Leɣrus  », l’espace est qualifié par un paradoxe. Le pays de Dieu est vaste, et pourtant deux villages sont placés dans une proximité telle qu’elle devient source de gêne. Le toponyme sert ici à exprimer une forme d’encombrement relationnel. Ce n’est pas la distance qui pose problème, mais le voisinage excessif, l’impossibilité de se dégager d’une présence trop proche ou d’un rattachement jugé pesant.

L’expression «  Teḍra yid-i am uɛeṭṭar n Teɛzibt  » possède une structure narrative particulièrement marquée. Elle suppose un personnage, une attente, un déplacement, une occasion manquée, puis une seconde occasion également manquée. Le récit est réduit à une formule, mais il demeure perceptible dans l’usage. La locution sert à dire une situation où l’on perd deux possibilités successives, où l’on ne parvient à obtenir ni ce que l’on espérait d’abord ni ce que l’on tente ensuite de récupérer.

Le toponyme Teɛzibt localise la mésaventure et lui donne une forme de stabilité mémorielle. Sans lui, l’expression perdrait une partie de sa force exemplaire. Le lieu fonctionne comme garantie narrative  : il donne à l’anecdote une inscription sociale, comme si le fait d’avoir été situé quelque part suffisait à en assurer la transmissibilité. L’expression témoigne ainsi du rôle des toponymes dans la fixation des micro-récits oraux.

L’expression «  Deg Lǧemɛa yenɣa-yi fad  » repose sur un autre paradoxe  : le lieu est réputé pour ses sources d’eau, mais le sujet y éprouve la soif. La force idiomatique naît de cette contradiction entre disponibilité objective de la ressource et impossibilité subjective d’y accéder. Le toponyme ne désigne pas seulement un espace  ; il introduit une attente. C’est parce que Lǧemɛa est associée à l’eau que la soif y devient signifiante.

Ces expressions ont en commun de transformer l’espace en scène d’expérience. La proximité peut devenir contrainte  ; le déplacement peut devenir perte  ; l’abondance supposée peut devenir privation. Le toponyme organise alors une tension entre ce que le lieu promet et ce que le sujet éprouve.

4.4. Évaluations sociales, stéréotypes locaux et précautions interprétatives

Un dernier ensemble d’expressions oblige à prendre en compte la dimension axiologique et parfois sensible des toponymes. L’expression «  Taddart n At Wazen menyif tilawin wala irgazen  » repose sur une évaluation genrée et collective. Dans une réécriture scientifique, il convient de ne pas reconduire cette formulation comme une vérité sociale, mais de la traiter comme une représentation locale, ironique ou stéréotypée. L’expression documente un discours sur un groupe  ; elle ne doit pas être lue comme une caractérisation objective de ses habitants.

Son intérêt analytique tient précisément à cette dimension évaluative. Le toponyme permet de fixer une réputation collective, en l’occurrence une inversion des attentes relatives aux rôles de genre. La locution met en scène une hiérarchie inhabituelle, où les femmes sont présentées comme plus fortes, plus décidées ou plus courageuses que les hommes. L’expression révèle ainsi comment les toponymes peuvent être le support de discours sociaux sensibles, que le chercheur doit contextualiser avec prudence.

Dans «  D lqella n lwali i iqqaren i Yiɛebbuden a xwali  », la relation de parenté symbolique est construite sur un recours contraint. Dire «  mes oncles  » à un groupe auquel on ne s’adresserait qu’en l’absence de proches revient à souligner un lien par défaut. L’expression ne célèbre pas la solidarité  ; elle révèle au contraire son insuffisance. Le toponyme Iɛebbuden est associé à un récit où un passant, n’ayant reçu ni nourriture ni attention, formule une critique devenue mémorable.

Le cas est important pour la méthode. Il montre que l’analyse des expressions toponymiques doit prendre en compte la dimension évaluative du discours. Les noms de lieux ne sont pas toujours valorisants  ; ils peuvent porter des reproches, des réputations défavorables ou des mémoires de tension. La responsabilité du commentaire scientifique consiste à analyser ce mécanisme sans renforcer l’étiquetage négatif d’une communauté.

Enfin, «  Yuɣal-ak d agni  » diffère légèrement des précédents, car agni peut être compris à la fois comme terme topographique et comme référent toponymique. Son sens de base — plateau, terrain plat et dégagé — ouvre vers une interprétation figurée dans laquelle une personne devient l’objet d’une manœuvre, d’une moquerie ou d’une manipulation. Le cas atteste la plasticité du lexique spatial kabyle et sa capacité à produire des valeurs pragmatiques éloignées de la désignation géographique première.

5. Variations régionales, seuils culturels et limites de l’interprétation

5.1. Figement de schème et variation locale du toponyme

La circulation des expressions figées dépend fortement de leur adaptation aux contextes locaux. Un même schème idiomatique peut être conservé tandis que le toponyme varie selon la région. Ainsi, l’expression «  awer yekkes Ṛebbi Mzeggen i Tfilkut  » connaît des équivalents comportant d’autres noms de lieux, comme «  awer yekkes Ṛebbi Igufaf i Taqqa  ». De même, «  ansi i as-kkiɣ i Larebɛa d asawen  » peut être remplacée par des formulations où apparaissent Terbent ou Uqbu. La structure sémantique demeure, mais le lieu d’ancrage change.

Cette substituabilité relative montre que le figement n’est pas toujours une immobilité absolue. Il peut exister un figement de schème, accompagné d’une variation locale du toponyme. La locution conserve son sens général — solidarité, montée, difficulté — tout en permettant aux locuteurs d’y insérer un référent plus proche de leur expérience territoriale. Le toponyme assure alors la localisation culturelle de l’expression.

Les variations régionales peuvent être déterminées par des facteurs dialectaux, topographiques, historiques ou sociaux. Un nom de montagne, de rivière, de village, de marché ou de zone agricole peut être plus pertinent dans une communauté que dans une autre. Les traditions, les métiers, les événements locaux et les réputations collectives participent également à la stabilisation ou à la transformation des expressions. Loin d’affaiblir la langue, ces variations en manifestent la vitalité.

L’adaptation contextuelle contribue donc à maintenir l’efficacité communicative des expressions figées. Elle permet au locuteur de choisir une référence immédiatement intelligible pour son auditoire. En ce sens, les toponymes ne sont pas de simples éléments hérités  : ils demeurent disponibles pour des réemplois, des substitutions, des déplacements et des actualisations.

5.2. Non-compréhension, stéréotypes et précautions éthiques

L’usage des toponymes dans les expressions figées comporte toutefois des limites. La première est le risque de non-compréhension. Un locuteur peut comprendre chacun des mots d’une expression sans accéder au sens idiomatique si le toponyme lui est inconnu. Dans ce cas, la traduction littérale ne suffit pas  ; elle doit être accompagnée d’une explicitation culturelle.

La deuxième limite concerne la possible fixation de clichés. Certains toponymes peuvent être associés à des jugements collectifs négatifs  : manque d’aide, dureté, naïveté, excès, marginalité ou inversion ironique des rôles. Le travail scientifique ne doit pas reconduire ces jugements comme des vérités objectives. Il doit les analyser comme des représentations, situées historiquement et socialement.

Une troisième limite tient à l’ambiguïté référentielle. Un même nom de lieu peut exister dans plusieurs régions, ou un même toponyme peut avoir plusieurs interprétations étymologiques. L’analyse doit alors distinguer la signification linguistique possible, l’usage local attesté et la valeur idiomatique effectivement reconnue par les locuteurs.

Ces précautions sont d’autant plus nécessaires que les expressions étudiées appartiennent à une mémoire orale. Elles peuvent conserver des récits, mais aussi les simplifier, les déplacer ou les recomposer. L’enjeu n’est pas de purifier ces expressions de leur dimension subjective  ; il est de rendre compte de la manière dont cette subjectivité devient socialement partageable.

L’obstacle interprétatif peut également devenir une ressource pédagogique. Expliquer un toponyme, c’est transmettre une portion de mémoire territoriale  ; contextualiser une expression, c’est ouvrir l’accès à un système de valeurs, de récits et de représentations. La limite de compréhension n’est donc pas seulement un défaut de communication  : elle signale le seuil culturel à partir duquel l’expression devient pleinement signifiante.

6. Discussion  : toponymes, archives orales et patrimonialisation linguistique

L’analyse permet de dégager un résultat majeur  : dans les expressions figées kabyles, le toponyme agit comme un opérateur de condensation culturelle. Il rassemble en un seul signe une localisation, une mémoire, une valeur, une réputation et une possibilité d’interprétation. Sa fonction ne se réduit ni au repérage géographique ni à l’ornement stylistique. Il constitue le noyau autour duquel se construit l’effet idiomatique.

Cette étude confirme également l’importance du contexte dans la compréhension du figement. Le sens d’une expression toponymique n’est pas seulement inscrit dans la langue  ; il est distribué entre la langue, la mémoire des locuteurs et les savoirs de la communauté. Il existe donc une compétence idiomatique située, qui dépasse la compétence grammaticale. Comprendre l’expression suppose de savoir ce que le lieu représente pour ceux qui l’emploient.

Les hypothèses formulées au départ se trouvent ainsi globalement confirmées. Les locuteurs familiers des lieux interprètent plus aisément les expressions, parce qu’ils associent le toponyme à une expérience du relief, à une réputation, à une histoire locale ou à un récit oral. Les locuteurs extérieurs peuvent comprendre la grammaire de l’énoncé sans accéder à sa valeur idiomatique profonde. Le problème n’est donc pas seulement linguistique  ; il est encyclopédique, pragmatique et culturel.

L’analyse montre également que les expressions toponymiques peuvent produire une charge affective particulière. Les lieux cités ne sont pas neutres  : ils rappellent des solidarités anciennes, des privations, des réputations, des scènes de marché, des relations de voisinage ou des expériences de manque. Le toponyme ne se contente pas de localiser  ; il fait résonner un vécu, parfois partagé, parfois discuté, parfois contestable, mais toujours socialement signifiant.

Au-delà des dix expressions analysées, certains toponymes kabyles possèdent une forte disponibilité expressive. Ath Yenni, Tigzirt, le Sébaou ou Larbaâ Nath Irathen ne deviennent pas automatiquement des expressions figées  ; ils constituent plutôt un réservoir de potentialités sémantiques. Pour qu’un toponyme entre dans le figement, il faut qu’un usage se stabilise, qu’une association devienne reconnaissable et que la communauté accepte de faire du lieu un support de signification transférable.

Cette observation permet de distinguer trois niveaux. Le premier est la référence  : le toponyme désigne un lieu. Le deuxième est la connotation  : le lieu évoque des images, des activités, des valeurs ou des souvenirs. Le troisième est le figement  : la connotation se stabilise dans une expression transmissible. L’intérêt du corpus étudié est précisément de montrer ce passage du lieu nommé au lieu signifiant, puis du lieu signifiant à la formule idiomatique.

L’étude apporte enfin une contribution à la réflexion sur la patrimonialisation linguistique. Les expressions figées contenant des toponymes peuvent être considérées comme des archives orales du territoire. Elles conservent des informations sur la topographie, les échanges sociaux, les hiérarchies symboliques, les tensions et les solidarités. Leur collecte et leur analyse participent ainsi à la documentation d’un patrimoine immatériel kabyle.

Documenter ces expressions revient donc à préserver plus que des unités lexicales. C’est conserver des relations entre les mots, les lieux et les expériences collectives. Une expression toponymique est un fragment de cartographie culturelle  : elle indique comment une communauté a perçu un relief, évalué un voisinage, mémorisé une solidarité, ironisé une situation ou critiqué une attitude. À travers elle, le territoire devient lisible dans la langue.

Cet apport patrimonial n’exclut pas l’exigence critique. Préserver une expression ne signifie pas valider tous les jugements qu’elle véhicule. Certaines formules peuvent transmettre des stéréotypes, des hiérarchies ou des représentations dépréciatives. L’édition scientifique doit donc combiner conservation et contextualisation  : elle donne accès au document linguistique tout en signalant les conditions sociales de sa production et les précautions nécessaires à son interprétation.

Conclusion

L’usage des toponymes dans les expressions figées kabyles révèle une relation étroite entre langue, territoire et mémoire collective. Les noms de lieux ne fonctionnent pas seulement comme des désignateurs géographiques  ; ils deviennent des supports d’interprétation, des vecteurs d’appartenance et des condensateurs de savoirs locaux. En entrant dans le figement idiomatique, ils acquièrent une densité sémantique qui associe l’espace à l’histoire, à l’affect, à l’évaluation sociale et à la transmission culturelle.

L’analyse du corpus a permis de mettre en évidence plusieurs fonctions complémentaires  : l’ancrage identitaire, la création d’images mentales, la transmission de connaissances géographiques et historiques, la cohésion communautaire, mais aussi la mise en circulation de jugements sociaux. Elle a également montré que la compréhension de ces expressions dépend largement d’une compétence culturelle partagée. Pour les locuteurs extérieurs, le toponyme peut devenir un obstacle, non parce que la langue serait opaque en elle-même, mais parce que le sens idiomatique suppose une mémoire située.

La portée de cette étude demeure qualitative et exploratoire. Elle gagnerait à être prolongée par une enquête plus étendue, incluant un nombre plus important d’informateurs, une cartographie des variantes régionales, une comparaison entre générations et une analyse des conditions contemporaines de transmission. Une approche comparative avec d’autres langues et cultures permettrait également de mieux comprendre comment les communautés transforment les lieux en ressources idiomatiques.

En définitive, l’étude des expressions figées toponymiques kabyles montre que le territoire n’est pas seulement habité  : il est parlé, mémorisé, évalué et transmis. À travers ces expressions, la langue kabyle conserve des fragments de paysage et d’histoire, mais elle les rend aussi disponibles pour de nouvelles interprétations. C’est en cela que ces formes constituent un objet de recherche essentiel pour l’ethnolinguistique, la sémantique du figement et l’étude du patrimoine immatériel.

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Sabrina Hanis

Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, Algérie
sabrina.hanis@ummto.dz

Koussaila Alik

Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou
https://orcid.org/0009-0009-4097-4698

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