Voix et mémoires en partage : patrimoines symboliques, subjectivations et imaginaires de crise

Jamel Zenati و Nabila Bestandji

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TazwartTiɣriwin d timektiwin yettwabḍan : ayla azamulan, asbedded n yimanen d tugniwin n tɣellist

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Jamel Zenati و Nabila Bestandji, « Voix et mémoires en partage : patrimoines symboliques, subjectivations et imaginaires de crise », Aleph [على الإنترنت], Vol 13 (2) | 2026, نشر في الإنترنت 12 juin 2026, تاريخ الاطلاع 14 juin 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17402

Il est des numéros qui ne se contentent pas d’assembler des contributions autour d’un thème commun. Ils dessinent plutôt une constellation, c’est-à-dire une configuration de sens où des voix venues de lieux, de langues, de disciplines et de mémoires différentes se répondent sans se confondre. Le présent volume, intitulé Voix et mémoires en partage : patrimoines symboliques, subjectivations et imaginaires de crise, appartient à cette catégorie. Il ne propose pas seulement une traversée des récits, des imaginaires, des patrimoines et des subjectivations contemporaines ; il invite plus profondément à penser ce que signifie encore, aujourd’hui, prendre la parole à partir d’une mémoire blessée, d’un héritage disputé, d’une filiation interrompue, d’un lieu menacé ou d’un sujet en crise.

La notion de chemin pourrait servir ici de fil directeur. Non pas le chemin comme simple trajet, ni comme progression linéaire vers une vérité déjà disponible, mais le chemin comme épreuve, détour, lenteur, passage et apprentissage. Il faut sans doute rappeler, au seuil de ce numéro, que nul n’accède véritablement à la connaissance sinon par le chemin du silence et de l’humilité. Le silence, ici, ne désigne pas l’effacement de la voix ; il en constitue la condition éthique. Il oblige la pensée à suspendre sa prétention à posséder immédiatement ce qu’elle interroge. Quant à l’humilité, elle n’est pas faiblesse du savoir, mais conscience de sa finitude : elle rappelle que toute mémoire reçue est déjà médiatisée, que tout patrimoine transmis est déjà interprété, que toute voix entendue exige d’être accueillie sans être confisquée.

C’est à cette condition seulement que le partage des mémoires échappe à la consommation commémorative. Car notre époque, paradoxalement saturée de discours mémoriels, n’est pas nécessairement une époque plus fidèle au passé. Elle produit des archives, des images, des monuments, des slogans, des récits concurrents ; elle célèbre, patrimonialise, scénographie, indexe et diffuse. Mais cette prolifération peut aussi convertir la mémoire en marchandise symbolique, en ressource de distinction, en capital identitaire ou en instrument de légitimation. La mémoire devient alors objet de circulation plus que travail d’intellection ; elle se donne comme signe extérieur de fidélité au passé, mais se dispense parfois de l’exigence critique qui seule permet de distinguer l’anamnèse de la répétition, la transmission de l’exploitation, le témoignage de la mise en scène.

Or le travail de la pensée se désagrège lorsqu’il se détache d’une anamnèse critique. Penser, ce n’est pas simplement se souvenir ; c’est interroger les conditions de possibilité du souvenir. C’est demander qui parle, depuis quel lieu, au nom de quelle blessure, de quel héritage, de quelle dette, de quel oubli imposé ou consenti. C’est comprendre que la mémoire n’est jamais donnée dans la transparence d’un passé intact : elle est toujours travaillée par des cadres sociaux, des conflits de nomination, des régimes de visibilité, des formes de sélection et des procédures d’oubli. Halbwachs a montré que la mémoire individuelle elle-même ne se constitue qu’à l’intérieur de cadres collectifs ; Ricœur a souligné l’intrication de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli ; Nora a rappelé que les lieux de mémoire apparaissent précisément lorsque les milieux de mémoire se défont ; Assmann a distingué les mémoires communicatives, proches des vivants, et les mémoires culturelles, stabilisées par les formes, les rites, les textes et les institutions. Ces références ne sont pas de simples cautions savantes : elles nous rappellent que la mémoire est toujours une pratique, une scène et un conflit.

À cet égard, la formule célèbre de Milan Kundera — « la lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli » — demeure une entrée décisive dans l’économie générale de ce volume. Mais encore faut-il entendre cette phrase dans toute sa rigueur. Elle ne signifie pas que toute mémoire serait immédiatement émancipatrice, ni que toute revendication mémorielle serait juste par elle-même. Elle signifie plutôt que le pouvoir, lorsqu’il se fait domination, agit souvent en travaillant l’oubli : il efface les traces, simplifie les récits, neutralise les voix dissidentes, transforme les blessures en accidents secondaires, substitue au passé conflictuel une continuité rassurante. La mémoire devient alors résistance non parce qu’elle sacralise le passé, mais parce qu’elle empêche le pouvoir de décider seul de ce qui mérite d’être retenu, nommé, transmis ou tu.

Cependant, l’inverse est également vrai : la mémoire peut elle aussi devenir pouvoir lorsqu’elle se ferme à la critique, lorsqu’elle exige l’adhésion au lieu de susciter l’interprétation, lorsqu’elle remplace la complexité historique par la pure assignation identitaire. C’est pourquoi le présent numéro ne célèbre pas la mémoire comme un absolu. Il l’interroge comme un champ de forces. Les contributions rassemblées ici examinent des mémoires blessées, des voix minorées, des patrimoines réélaborés, des filiations fragiles, des imaginaires de crise, des formes de domination et des pratiques de subjectivation. Elles montrent que la mémoire ne vaut que si elle demeure ouverte au travail de la pensée, c’est-à-dire si elle accepte de se confronter à ses propres angles morts, à ses usages sociaux, à ses médiations esthétiques et à ses effets politiques.

Le volume s’ouvre ainsi sur un dossier consacré aux voix, mémoires et subjectivations, où le récit apparaît comme une forme de résistance à la désappropriation. Dans la première section, intitulée Voix blessées, mémoire affective et contre-récits romanesques, les articles abordent la littérature comme espace de réparation partielle, mais aussi comme lieu de mise en crise de la réparation elle-même. L’étude consacrée à So Much to Tell You de John Marsden place au centre le silence, la honte et l’endurance affective. Ce choix est particulièrement significatif : il rappelle que la voix blessée ne se manifeste pas toujours par l’abondance du dire. Elle peut apparaître dans le retrait, la suspension, l’incapacité à formuler, le trouble de l’adresse. Le silence n’y est pas absence de langage ; il est une forme limite du langage, un lieu où le sujet tente de survivre à ce qui a atteint la possibilité même de parler.

Dans cette perspective, l’expérience traumatique ne se laisse pas réduire à un contenu que le récit aurait simplement pour fonction d’exposer. Elle affecte la forme même de la narration : fragmentation, retenue, déplacement, temporalité discontinue, difficulté de l’aveu. La mémoire affective n’est donc pas seulement ce dont le texte parle ; elle est ce qui organise la manière dont le texte se donne à lire. Elle oblige à reconnaître que certaines expériences ne peuvent être dites qu’indirectement, dans une économie de la pudeur, du détour et de la trace. Là encore, le chemin de la connaissance passe par le silence : non pour le glorifier, mais pour apprendre à entendre ce qu’il porte.

L’article consacré au Rapt d’Anouar Benmalek déplace la réflexion vers les rapports entre fiction, mémoire et contre-discours politique. La littérature y apparaît comme un espace de réélaboration critique de l’histoire, capable de contester les récits institués, de rouvrir les blessures recouvertes, de restituer une conflictualité que les discours officiels tendent parfois à lisser. Le contre-discours n’est pas simple opposition rhétorique ; il est une manière de refaire circuler ce qui avait été exclu de la mémoire légitime. Il réintroduit des voix, des affects, des zones d’ombre, des contradictions. Il rappelle que la fiction n’est pas l’ennemie de la vérité historique : elle peut en être l’un des lieux d’approche, à condition de ne pas confondre invention narrative et falsification, imagination critique et arbitraire.

La contribution portant sur Alain Mabanckou, consacrée à la polyphonie, à l’oralité scripturale et à la mémoire, approfondit encore cette question. La polyphonie n’est pas seulement un procédé stylistique ; elle constitue une éthique de la pluralité. Elle empêche l’univocité du récit, ouvre l’espace à des voix hétérogènes, donne à entendre la mémoire comme circulation, conflit, reprise, reprise ironique parfois. L’oralité scripturale, en inscrivant dans l’écriture les rythmes, les ruptures, les modulations et les effets de présence de la parole, rappelle que la mémoire n’est pas seulement conservée dans les archives savantes : elle se transmet aussi dans les voix, les gestes, les récits familiaux, les proverbes, les chants, les rumeurs, les intonations et les formes populaires de la narration. Ce qui se joue ici est fondamental : le patrimoine symbolique ne se réduit pas aux objets consacrés par l’institution ; il inclut les formes vivantes, mobiles et parfois précaires de la transmission.

La seconde section du dossier, Filiations, patrimoines et subjectivations maghrébines : du récit romanesque aux poétiques chantées, met en évidence une autre dimension du chemin : celle de la filiation. Le sujet ne se constitue jamais à partir de rien. Il hérite de noms, de récits, d’obligations, de blessures, de langues, de figures tutélaires, mais aussi de silences familiaux, sociaux ou historiques. Les études consacrées à Yasmina Khadra, Mouloud Feraoun, Lounis Aït Menguellet, El Anka, Waciny Laredj ou Ahlam Mosteghanemi montrent que la subjectivation maghrébine s’élabore dans un rapport complexe à l’honneur collectif, à la dignité individuelle, au chant, au récit, à l’histoire et à l’intergénéricité.

L’article sur Les Vertueux et Le Fils du pauvre interroge les trajectoires identitaires prises entre honneur collectif et dignité individuelle. Cette tension est décisive dans les littératures maghrébines, où le sujet se pense souvent à l’intersection d’un ordre communautaire, d’une mémoire familiale, d’une contrainte sociale et d’une aspiration à la reconnaissance singulière. La dignité n’y est pas seulement une valeur morale abstraite ; elle devient une pratique narrative par laquelle le personnage tente de se rendre lisible à lui-même et aux autres. De même, l’honneur collectif ne peut être réduit à une pesanteur archaïque : il est aussi le lieu où s’inscrivent des formes d’appartenance, de dette et de solidarité. La force de l’analyse consiste précisément à refuser les oppositions simplistes entre individu et communauté, émancipation et héritage, modernité et tradition.

La contribution intitulée Le chemin oublié comme forme symbolique occupe une place presque programmatique dans ce volume. Le chemin oublié n’est pas seulement un motif poétique ; il condense une philosophie de la mémoire. Ce qui est oublié n’est pas nécessairement aboli. Il peut demeurer en retrait, comme une trace latente, une possibilité de retour, une voie recouverte par les usages dominants du présent. Retrouver le chemin oublié, ce n’est pas revenir naïvement à l’origine ; c’est interroger les conditions dans lesquelles certaines voies ont cessé d’être parcourues, certains récits d’être transmis, certaines formes d’habiter le monde d’être reconnues. La mémoire devient alors topographie symbolique : elle dessine des passages, des seuils, des bifurcations, des effacements. Elle nous apprend que l’oubli n’est pas seulement perte ; il peut être aussi indice d’une violence, d’un déplacement ou d’une hiérarchisation des valeurs.

Avec l’étude consacrée au Cardinal de la Casbah, la parole chantée, la mémoire urbaine et l’intelligence sociale dans l’œuvre chaâbie d’El Anka deviennent des lieux de pensée à part entière. Le chant ne s’ajoute pas au patrimoine ; il en constitue l’une des formes les plus puissantes. Il transporte une mémoire de la ville, des sociabilités populaires, des affects collectifs, des manières de dire l’expérience ordinaire. Il rappelle que la Casbah n’est pas seulement un espace architectural ou touristique : elle est une archive sensible, une scène de voix, un palimpseste d’appartenances. Mais là encore, l’enjeu n’est pas de transformer le patrimoine en emblème figé. Il s’agit de comprendre comment une œuvre chantée produit de l’intelligence sociale, c’est-à-dire une manière de saisir les rapports humains, les codes de civilité, les blessures et les grandeurs du quotidien.

Les articles consacrés à Waciny Laredj et à Ahlam Mosteghanemi prolongent cette réflexion en examinant les phénomènes d’intergénéricité et les représentations du pacte historique dans la biographie romanesque. Le mélange des genres n’est pas ici un simple jeu formel ; il correspond à l’instabilité même des objets mémoriels. Lorsque l’histoire, la biographie, la fiction, le témoignage et le mythe se rencontrent, ce n’est pas parce que les frontières se dissolvent dans l’indifférenciation, mais parce que le réel historique exige parfois plusieurs régimes de figuration pour devenir pensable. L’intergénéricité devient alors une réponse esthétique à une crise de la transmission : elle permet de dire ce qui ne se laisse pas contenir dans une forme unique.

La troisième section, Opacités du sens, modernités poétiques et imaginaires de crise, déplace l’attention vers les formes modernes de l’inquiétude. L’opacité, la temporalité absurde, l’effondrement du sujet moderne, l’intersectionnalité afro-italienne : autant de perspectives qui montrent que la crise n’est pas seulement un thème, mais une structure de perception. Dans l’étude consacrée à Malek Alloula, l’opacité poétique est envisagée à partir du signe typographique et de la profondeur de l’image. On retrouve ici, en filigrane, l’idée glissantienne selon laquelle l’opacité n’est pas nécessairement un défaut de compréhension, mais peut devenir un droit, une résistance à la transparence imposée. Tout ne doit pas être immédiatement livré, expliqué, consommé. Il existe une dignité du sens qui tient à sa réserve.

L’article sur Histoire de temps de Rachid Mimouni, en articulant dénonciation, temporalité et poétique de l’absurde, rappelle que la crise politique et sociale affecte d’abord notre expérience du temps. Lorsque l’histoire se dérègle, lorsque les promesses collectives se renversent, lorsque les structures de sens s’effondrent, le temps cesse d’être horizon pour devenir enfermement, répétition ou absurdité. La littérature rend alors sensible ce que les discours conceptuels saisissent parfois trop abstraitement : la manière dont une société en crise modifie la texture intime de l’existence.

L’étude sur Soumission de Michel Houellebecq, consacrée à l’imaginaire de l’effondrement et à la crise du sujet moderne, interroge quant à elle l’épuisement des grands récits de la modernité occidentale. L’effondrement n’y est pas seulement politique ; il est anthropologique. Il touche la capacité du sujet à se penser comme liberté, comme projet, comme puissance critique. L’imaginaire de crise révèle ainsi une fatigue du moderne, une perte de consistance des médiations symboliques, une disponibilité inquiétante aux formes de démission. Lire un tel texte dans le cadre de ce volume permet de déplacer la question mémorielle : l’oubli n’est pas seulement l’effacement du passé ; il peut être aussi l’incapacité du présent à se donner une profondeur historique.

Enfin, l’article consacré à Marilena Umuhoza Delli, en abordant la littérature afro-italienne sous l’angle de l’intersectionnalité, rappelle que les subjectivations contemporaines ne peuvent être pensées à partir d’un seul axe de domination. Race, genre, classe, migration, langue et reconnaissance se croisent dans des configurations complexes. La mémoire minorée devient alors une mémoire située, incarnée, traversée par des rapports de pouvoir multiples. Elle oblige les études littéraires à sortir des catégories homogénéisantes et à écouter les voix dans la matérialité de leurs conditions d’énonciation.

Les Échos au dossier prolongent cette interrogation en l’ouvrant aux subjectivités féminines, aux normes sociales et aux imaginaires de reconnaissance. Les contributions consacrées au leadership des femmes, aux perceptions de l’empowerment et de l’égalité en Algérie, ainsi qu’aux discours sur le parler des femmes, montrent que la mémoire et la voix ne relèvent pas uniquement des corpus littéraires. Elles traversent aussi les organisations, les normes sociales, les représentations sociolinguistiques et les rapports de genre. La subjectivation féminine apparaît ici comme une conquête discursive autant que sociale : il ne suffit pas que les femmes soient présentes dans l’espace public ; encore faut-il que leurs voix ne soient pas assignées à des stéréotypes, disqualifiées par des imaginaires linguistiques ou limitées par des structures organisationnelles héritées.

La rubrique Méthodes, consacrée à la pragmatique, à l’énonciation et aux formes du discours, rappelle de manière salutaire que les grandes questions de mémoire, de subjectivation et de patrimoine ne peuvent être séparées de l’analyse précise des formes langagières. L’adresse nominale dans la correspondance de Madame de Sévigné, la politesse linguistique en contexte universitaire, la modularité dans le discours dramatique comique : ces objets peuvent sembler plus techniques, mais ils participent pleinement de l’économie du numéro. Ils montrent que le sujet se constitue aussi dans l’adresse, dans les normes interactionnelles, dans les positions énonciatives, dans les formes de reconnaissance ou de distance que le langage institue. La méthode n’est donc pas un appendice ; elle est la discipline du chemin. Elle empêche la pensée de se payer de grands mots. Elle oblige à revenir aux formes, aux marques, aux régularités, aux écarts, aux fonctionnements concrets du discours.

Les Chroniques ouvrent le volume à d’autres formes de patrimoine : médiation communautaire en Kabylie, réhabilitation des ksour sahariens, hybridation architecturale dans les mosquées de l’Algérie ottomane. Ici, la mémoire quitte l’espace strictement textuel pour rejoindre les pratiques sociales, les architectures, les médiations locales, les formes d’habiter et les dispositifs de préservation. La Tajmaat, les ksour, la mosquée du Pacha d’Oran ne sont pas seulement des objets d’étude ; ils sont des formes de mémoire sociale. Ils témoignent de manières d’organiser la communauté, de transmettre des savoir-faire, d’articuler esthétique, fonction, spiritualité, gouvernance et territoire. Mais ces patrimoines ne doivent pas être réduits à des vitrines identitaires. Leur réhabilitation n’a de sens que si elle respecte la complexité des usages, des communautés et des temporalités qui les ont produits.

Enfin, les Varia élargissent encore le spectre : créativité féminine dans l’art de la calligraphie arabe, trajectoire biographique et héritage littéraire dans le contexte irakien, poésie interactive dans le monde arabe, configuration esthétique de l’anticipation dans la science-fiction arabe, passage de la raison instrumentale à la rationalité communicationnelle chez Habermas. Ces contributions montrent que le partage des voix et des mémoires ne s’arrête pas aux frontières d’un seul champ. La calligraphie, la biographie, le numérique, la science-fiction et la théorie critique participent tous d’une interrogation commune : comment les formes symboliques permettent-elles aux sujets et aux communautés de se représenter, de se projeter, de se souvenir, de résister ou de se transformer ?

La présence d’un article sur Habermas, en clôture de ce parcours, est particulièrement significative. Elle permet de rappeler que la crise moderne n’est pas seulement crise des contenus, mais crise des rationalités. Lorsque la raison se réduit à l’efficacité instrumentale, elle perd sa dimension communicationnelle, dialogique et critique. Or un numéro consacré aux voix et aux mémoires en partage ne peut que réaffirmer l’importance d’une rationalité capable d’écoute, de délibération et de reconnaissance. La mémoire critique n’est pas un repli nostalgique ; elle est une condition de la discussion publique. Elle permet de comprendre que la parole ne devient véritablement commune que lorsqu’elle accepte la pluralité des expériences, la conflictualité des récits et la fragilité des héritages.

Ainsi se dessine l’enjeu profond de ce volume : penser le patrimoine non comme stock, mais comme relation ; la mémoire non comme possession, mais comme responsabilité ; la voix non comme simple expression, mais comme événement de subjectivation ; la crise non comme catastrophe close, mais comme révélateur des formes symboliques qui organisent nos manières d’habiter le monde. Les patrimoines symboliques ne sont vivants que s’ils peuvent être réinterprétés. Les mémoires ne sont justes que si elles demeurent capables d’autocritique. Les subjectivations ne sont émancipatrices que si elles échappent à la double tentation de l’assignation et de l’amnésie.

C’est pourquoi il convient de se méfier de la « chose mémorielle » lorsqu’elle devient commerce, marchandise ou posture. Une mémoire exhibée peut n’être qu’un oubli plus sophistiqué. Une commémoration sans pensée peut reconduire ce qu’elle prétend réparer. Une patrimonialisation sans écoute peut figer les héritages au moment même où elle prétend les sauver. À l’inverse, une anamnèse critique accepte la difficulté : elle ne cherche pas à produire une mémoire immédiatement rentable, immédiatement consensuelle, immédiatement mobilisable. Elle travaille les contradictions. Elle interroge les silences. Elle refuse les simplifications. Elle reconnaît que la fidélité au passé ne consiste pas à répéter des formules, mais à rendre possible une pensée plus juste du présent.

Le chemin qui traverse ce numéro est donc un chemin d’exigence. Il passe par les voix blessées, les récits politiques, les oralités scripturales, les filiations maghrébines, les poétiques chantées, les opacités du sens, les imaginaires d’effondrement, les subjectivités féminines, les formes pragmatiques de l’adresse, les médiations communautaires, les patrimoines architecturaux, les écritures numériques et les rationalités critiques. Il n’est ni rectiligne ni homogène. Il ressemble plutôt à ces chemins anciens que l’on croit perdus parce qu’ils ne coïncident plus avec les routes rapides du présent. Pourtant, ce sont souvent eux qui conduisent à la connaissance la plus profonde, parce qu’ils obligent à ralentir, à regarder, à écouter, à accepter que la pensée ne soit pas appropriation immédiate, mais traversée.

Ce volume affirme ainsi une conviction éditoriale forte : la mémoire n’a de valeur scientifique, éthique et esthétique que lorsqu’elle demeure liée à une exigence de pensée. Elle ne doit pas être consommée comme une image, exploitée comme un label, fétichisée comme un objet identitaire ou instrumentalisée comme un argument d’autorité. Elle doit être travaillée, problématisée, mise en relation avec les formes, les langues, les récits, les institutions, les corps et les lieux. Elle doit accepter l’épreuve du doute. Elle doit s’ouvrir aux voix qui la déplacent. Elle doit demeurer assez humble pour reconnaître qu’elle n’est jamais totale, jamais pure, jamais définitivement close.

Au fond, partager les voix et les mémoires, ce n’est pas additionner des héritages. C’est créer les conditions d’une écoute où chaque voix peut être entendue dans sa singularité sans être isolée de l’histoire qui la traverse. C’est comprendre que toute subjectivation est relationnelle, que tout patrimoine est médiation, que tout imaginaire de crise révèle aussi les formes possibles d’une recomposition. C’est accepter que la connaissance ne se donne pas à celui qui vient saisir, mais à celui qui consent à cheminer.

Tel est peut-être le sens le plus profond de ce numéro : rappeler que la mémoire contre l’oubli ne suffit pas si elle n’est pas aussi mémoire contre la simplification, contre la marchandisation, contre l’assignation, contre la paresse intellectuelle. La véritable mémoire n’est pas celle qui se proclame ; elle est celle qui travaille. Elle ne transforme pas le passé en monument fermé ; elle en fait une question ouverte. Elle ne sacralise pas les voix ; elle leur rend leur pouvoir d’interpellation. Elle ne réduit pas les patrimoines à des signes de prestige ; elle les restitue comme formes vivantes d’expérience, de transmission et de conflit.

Et si la pensée doit encore avoir une tâche dans un monde saturé d’images, d’opinions, de mémoires concurrentes et de crises symboliques, cette tâche est peut-être celle-ci : rouvrir les chemins oubliés, écouter les voix blessées, défaire les oublis imposés, résister aux usages marchands de la mémoire, et rappeler, inlassablement, que nul n’accède à la connaissance sans traverser l’épreuve du silence, de l’humilité et de la responsabilité.

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