Mettre en tourisme les villes patrimoniales en Algérie : le rôle des influenceurs sur Facebook

اتصال المؤثرين في شبكات التواصل الاجتماعي الرقمية في عملية الترويج السياحي للمدن التراثية في الجزائر

Communication of social media influencers in promoting heritage cities as tourist destinations in Algeria

Ismail Bendebili et Abdelkrim Benaicha

Citer cet article

Référence électronique

Ismail Bendebili et Abdelkrim Benaicha, « Mettre en tourisme les villes patrimoniales en Algérie : le rôle des influenceurs sur Facebook », Aleph [En ligne], mis en ligne le 30 avril 2026, consulté le 02 mai 2026. URL : https://aleph.edinum.org/16446

Cette étude examine la manière dont des influenceurs des réseaux sociaux numériques participent à la mise en tourisme des villes patrimoniales en Algérie. Inscrite dans le champ des sciences de l’information et de la communication, elle repose sur une démarche qualitative fondée sur l’analyse thématique de seize vidéos publiées sur Facebook par deux influenceurs algériens actifs dans les domaines du tourisme et du patrimoine. L’enquête s’appuie sur une grille d’analyse construite pour l’étude et structurée autour de quatre ensembles : l’identité de la ville, ses spécificités patrimoniales, les formes de tourisme mobilisées et les appels explicites à la mise en tourisme. Les résultats montrent que ces contenus ne se limitent pas à montrer des lieux : ils produisent une lisibilité touristique du patrimoine en articulant repères d’identification, valorisation des marqueurs architecturaux, géographiques et socioculturels, présence incarnée de l’influenceur et incitations à la visite, à la préservation et à la valorisation. L’article met ainsi en évidence le rôle de médiation culturelle et territoriale joué par ces acteurs numériques dans la circulation d’images, de récits et d’attachements autour du patrimoine algérien.

تهدف هذه الدراسة إلى تحليل كيفية إسهام المؤثرين في شبكات التواصل الاجتماعي الرقمية في جعل المدن التراثية الجزائرية وجهات سياحية أكثر ظهوراً وجاذبية. وتندرج الدراسة ضمن حقل علوم الإعلام والاتصال، وتعتمد مقاربة نوعية قائمة على التحليل الموضوعاتي لست عشرة مادة فيديو منشورة على فيسبوك من طرف مؤثرين جزائريين ينشطان في مجال السياحة والتراث. وقد بُني التحليل على شبكة رصد تضم أربعة محاور كبرى : هوية المدينة، وخصائصها التراثية، وأنماط السياحة التي تُستدعى في الخطاب، ثم الدعوات الصريحة إلى التثمين السياحي. وتُظهر النتائج أن هذه المحتويات لا تكتفي بعرض الأماكن عرضاً بصرياً، بل تبني قابليتها السياحية من خلال التعريف بالمدينة، وإبراز علاماتها المعمارية والجغرافية والاجتماعية والثقافية، وتجسيد مشاركة المؤثر في الزيارة، والدعوة إلى الاكتشاف والحفاظ والتثمين. وبذلك تبرز الدراسة الدور الذي يؤديه المؤثرون بوصفهم وسطاء ثقافيين ومجاليين يشاركون في تداول الصور والسرديات وأشكال التعلق بالتراث الجزائري.

This study examines how social media influencers contribute to turning heritage cities in Algeria into tourist destinations. Drawing on information and communication studies, it adopts a qualitative approach based on the thematic analysis of sixteen videos published on Facebook by two Algerian influencers active in the fields of tourism and heritage. The analytical framework relies on an original coding grid structured around four dimensions : city identity, heritage specificities, tourism typologies and explicit calls for tourism development. The findings show that these contents do not merely display places visually ; they construct their tourism legibility by combining identifying information, the valorization of architectural, geographical and socio-cultural markers, the embodied participation of influencers, and explicit invitations to visit, preserve and promote the sites. The article therefore highlights the role of influencers as cultural and territorial mediators who contribute to the circulation of images, narratives and attachments around Algerian heritage.

Introduction

Le développement des réseaux sociaux numériques a profondément reconfiguré les modalités contemporaines de circulation des discours, des images et des pratiques de recommandation. Dans cet espace communicationnel fortement concurrentiel, certains acteurs occupent une place centrale : les influenceurs. En raison de leur visibilité, de leur capacité de mise en récit et de leur proximité supposée avec leurs publics, ils interviennent désormais dans des domaines aussi divers que la consommation, la culture, l’environnement, la santé, l’éducation ou encore le tourisme.

Dans le champ touristique, ces acteurs numériques ne se contentent pas de diffuser des informations. Ils scénarisent les lieux, en sélectionnent les traits saillants, les rendent partageables et contribuent à leur attribuer une valeur symbolique et désirante. Le tourisme des villes patrimoniales apparaît, à cet égard, comme un terrain particulièrement fécond. Ces villes concentrent des dimensions historiques, architecturales, culturelles et identitaires qui se prêtent à des formes de médiation visuelle et narrative particulièrement efficaces sur les plateformes. Comme l’ont montré Mariani, Di Felice et Mura (2016), les réseaux sociaux renforcent la visibilité des destinations et participent à la fabrication d’une attractivité touristique fondée sur l’image, le récit et l’interaction.

Dans le cas des influenceurs, cette dynamique promotionnelle se double d’une logique d’incarnation. Les contenus publiés par ces acteurs se présentent fréquemment comme des expériences vécues, racontées et partagées. Cette forme d’authenticité perçue contribue à la crédibilité des messages et à leur capacité persuasive. Djafarova et Bowes (2021) montrent ainsi que l’engagement généré par les contenus d’influence repose autant sur les dimensions relationnelles et expressives du message que sur sa simple valeur informationnelle. Dans le domaine touristique, cette caractéristique est décisive : elle permet de transformer un lieu en expérience anticipable et désirable.

La question prend une acuité particulière lorsqu’elle est rapportée au patrimoine algérien. L’Algérie dispose d’un ensemble particulièrement riche de villes patrimoniales, de paysages culturels, d’architectures vernaculaires, de pratiques sociales et d’héritages matériels et immatériels. Pourtant, nombre de ces lieux demeurent encore insuffisamment mis en visibilité dans les dispositifs institutionnels classiques de communication touristique. Dans ce contexte, les influenceurs peuvent jouer un rôle de relais, d’interprètes et parfois même de passeurs entre les territoires patrimoniaux et des publics nationaux ou internationaux fortement connectés.

Plusieurs travaux ont déjà souligné l’importance des réseaux sociaux dans la valorisation des destinations, la construction de l’image territoriale et l’orientation des comportements touristiques (Kaplan & Haenlein, 2010 ; Hays, Page, & Buhalis, 2013 ; Richards, 2018). D’autres se sont intéressés plus spécifiquement aux influenceurs, à leur travail de visibilité et à leur capacité à susciter des engagements autour de produits, de styles de vie ou de lieux (Abidin, 2016 ; Djafarova & Bowes, 2021). En revanche, les villes patrimoniales algériennes restent peu étudiées sous cet angle, alors même qu’elles constituent des espaces où s’articulent mémoire, territorialité, patrimoine bâti, formes d’hospitalité et ressources touristiques.

La présente contribution entend précisément éclairer ce point aveugle. Elle se situe dans une perspective pluridisciplinaire, tout en prenant appui principalement sur les sciences de l’information et de la communication. L’objectif n’est pas seulement d’identifier des contenus touristiques circulant sur les réseaux sociaux numériques, mais de comprendre comment ces contenus sont construits, quels types de médiation ils mettent en œuvre et par quels procédés ils participent à la mise en tourisme de villes patrimoniales en Algérie.

Deux appuis théoriques orientent la réflexion. Le premier est celui de la médiation culturelle. Dans le prolongement des propositions de Couldry (2008), cette notion permet de penser le rôle des dispositifs médiatiques et des acteurs qui rendent des réalités culturelles accessibles, lisibles et partageables. Appliquée au patrimoine, elle conduit à s’interroger sur la manière dont des influenceurs sélectionnent certains signes, certains récits et certaines formes d’expérience pour faire circuler un lieu, son histoire et ses valeurs auprès d’une audience élargie.

Le second appui est fourni par la théorie de l’engagement (Brodie et al., 2011). Dans cette étude, l’engagement ne renvoie pas uniquement à des métriques de plateforme ; il désigne aussi le degré d’investissement de l’influenceur dans son contenu, la présence de son corps et de sa voix dans la visite, la façon dont il s’expose comme témoin du lieu, ainsi que la capacité du contenu à provoquer des interactions, des commentaires, des appropriations et, potentiellement, des pratiques touristiques. L’engagement concerne donc à la fois l’acteur qui produit le contenu et les publics auxquels ce contenu s’adresse.

À partir de ces éléments, la question de recherche peut être formulée de la manière suivante : comment les influenceurs des réseaux sociaux numériques communiquent-ils leurs contenus créatifs pour promouvoir les villes patrimoniales algériennes en tant que destinations touristiques ? L’hypothèse de travail sous-jacente est que ces acteurs contribuent à la mise en tourisme des villes patrimoniales par une double opération : d’une part, ils construisent une image intelligible et attractive des lieux ; d’autre part, ils engagent les publics dans une relation affective et projective à l’égard de ces espaces.

L’apport spécifique de cet article consiste ainsi à montrer que, dans le contexte algérien, la communication des influenceurs ne se réduit ni à une simple exposition du patrimoine ni à une publicité diffuse. Elle participe d’un travail de médiation territoriale, culturelle et symbolique qui contribue à rendre les villes patrimoniales plus visibles, plus désirables et plus activables comme destinations touristiques.

Une précision méthodologique s’impose toutefois. Dans cette étude, Facebook n’est pas pensé comme l’objet théorique principal, mais comme un espace sociotechnique de circulation, de visibilité et de repérage du corpus. L’objet de recherche demeure constitué par les vidéos elles-mêmes, par leurs formes de narration, par leurs régimes de monstration du patrimoine et par les opérations de médiation qu’elles accomplissent. Cette distinction est décisive : sans elle, la plateforme risquerait de devenir le véritable sujet de l’enquête, alors que c’est bien la construction communicationnelle des contenus audiovisuels qui est ici interrogée.

Toutefois, les affordances de Facebook – format sériel, logique de partage, économie du commentaire, métriques de visibilité et circulation algorithmique – pèsent sur la forme des contenus et sur leur réception anticipée. Elles doivent donc être prises en compte comme conditions sociotechniques de possibilité de la médiation patrimoniale, et non comme un simple décor technique. La mise en tourisme numérique des villes patrimoniales résulte ainsi d’une co-production entre des acteurs, des récits, des images et un environnement de plateforme qui sélectionne et intensifie certaines formes de visibilité.

1. Méthode, corpus et grille d’analyse

L’étude adopte une démarche qualitative centrée sur l’analyse de contenu numérique. Ce choix s’explique par la nature de l’objet étudié : il s’agit moins de mesurer un effet statistique que de comprendre les logiques de production de sens à l’œuvre dans des contenus vidéo élaborés par des influenceurs et destinés à la promotion de villes patrimoniales. L’analyse qualitative permet dès lors d’identifier les éléments constitutifs du message promotionnel, la façon dont ils s’agrègent et la manière dont ils orientent la représentation des lieux.

Le terrain retenu est Facebook. Ce réseau a été privilégié parce qu’il demeure, dans le contexte algérien, l’un des espaces numériques les plus largement investis pour la circulation de vidéos, de commentaires, de recommandations et d’interactions en lien avec des pratiques de mobilité, de découverte et de valorisation territoriale. Le choix de ne pas intégrer d’autres plateformes vise à stabiliser le corpus, à éviter la dispersion des formats et à conserver une cohérence d’observation.

Facebook est dès lors appréhendé comme un environnement sociotechnique de circulation et de repérage, et non comme l’objet exclusif de la recherche. Le support de diffusion, le terrain de collecte et l’objet empirique de l’analyse doivent être distingués avec netteté : le premier et le deuxième renvoient à la plateforme, tandis que le troisième est constitué par les vidéos elles-mêmes, considérées comme unités audiovisuelles de médiation patrimoniale.

Le corpus se compose de seize vidéos publiées successivement sur Facebook par deux influenceurs algériens identifiés comme particulièrement actifs dans le domaine du tourisme et du patrimoine. Le recours à un échantillonnage raisonné répond à plusieurs critères : l’exercice d’activités liées au tourisme patrimonial, le taux d’impact supposé de l’influenceur, l’actualité du contenu créatif, la successivité des vidéos publiées et la variété du contenu promotionnel. Ces critères n’ont pas pour fonction de construire un échantillon représentatif au sens statistique, mais de retenir des cas jugés particulièrement éclairants pour l’objet étudié.

Le corpus proprement dit ne se réduit donc pas aux liens qui rendent ces contenus accessibles. Il est constitué par un ensemble stabilisé de seize vidéos retenues pour leurs caractéristiques discursives, thématiques et performatives. Cette précision est importante, car elle évite de rabattre l’analyse sur la seule plateforme et permet de traiter les vidéos comme des objets empiriques autonomes, comparables et interprétables en tant que séquences de communication.

L’unité d’analyse retenue est la vidéo considérée comme séquence communicationnelle composite. Elle associe des images, des commentaires oraux, des prises de vue sur les sites visités, des interactions avec les habitants, des signes de participation corporelle de l’influenceur et des indices d’appel à l’action. Autrement dit, la vidéo est analysée comme un agencement verbo-visuel et performatif, et non comme un simple document illustratif.

Pour traiter ce matériau, nous avons élaboré une grille d’analyse de contenu numérique comportant 159 indicateurs spécifiques. Cette grille permet d’opérationnaliser le contenu des vidéos en repérant les éléments qui participent à la construction de l’identité de la ville, à la mise en valeur de ses spécificités patrimoniales, à la qualification des types de tourisme mobilisés et aux appels explicites à la mise en tourisme. L’ambition de cette grille n’est pas seulement classificatoire ; elle vise également à rendre compte de la cohérence sémiotique des contenus et des régularités discursives qui traversent les vidéos.

La première grande catégorie concerne l’identité de la ville. Elle regroupe les marqueurs d’identification mobilisés par les influenceurs : région, nom de la ville, surnoms, éventuel classement UNESCO, localisation, climat, superficie, topographie, population autochtone et histoire. Ces éléments constituent un socle de connaissance indispensable, dans la mesure où la mise en tourisme suppose d’abord une opération de désignation et d’ancrage cognitif.

La deuxième catégorie porte sur les spécificités. Elle concerne les dimensions architecturales, archéologiques, géographiques, naturelles, sociales et culturelles des villes patrimoniales. Sont notamment pris en compte le système architectural, les matériaux de construction, les formes de circulation dans l’espace urbain, les sites archéologiques, les paysages, la flore, la faune, les langues, les systèmes de valeurs, les formes d’hospitalité, les artisanats et les modes de vie. Cette catégorie est décisive, car elle permet de comprendre comment les contenus mettent en valeur ce qui distingue un lieu d’un autre.

La troisième catégorie s’intéresse aux types touristiques mis en avant dans les vidéos. Dans cette étude, nous distinguons principalement le tourisme naturel et culturel, le tourisme saharien et le tourisme minéral ou thérapeutique. Cette catégorisation permet de saisir comment les influenceurs relient les caractéristiques des lieux à des pratiques possibles de visite, de découverte, de détente ou d’aventure.

La quatrième catégorie concerne les appels à la mise en tourisme. Elle inclut toutes les formes de recommandation, d’incitation, de proposition ou d’interpellation qui visent à transformer la valorisation symbolique du lieu en orientation pratique : appel à la restauration des vieilles maisons, protection de l’environnement, préservation du patrimoine, vulgarisation touristique, proposition de maisons d’hôtes, encouragement à la découverte, mise en avant du tourisme local, suggestion d’équipements ou de guides, etc.

L’analyse a été menée selon une logique thématique. Chaque vidéo a fait l’objet d’un visionnage répété afin d’identifier les unités de sens pertinentes, de les rapporter aux catégories définies par la grille et d’en interpréter la portée communicationnelle. La démarche a consisté à mettre en relation les contenus les plus récurrents, les choix de mise en scène, les formes discursives employées par les influenceurs et les horizons d’action proposés aux utilisateurs.

Dans cette perspective, la grille n’a pas été mobilisée comme une simple liste de repérage, mais comme un instrument d’objectivation du regard analytique. Le codage a consisté à mettre en relation les unités de contenu avec les fonctions communicationnelles qu’elles remplissent : identifier, qualifier, valoriser, impliquer, recommander ou interpeller. Ce passage d’un inventaire descriptif à une lecture fonctionnelle est essentiel, car il permet de comprendre comment les signes patrimoniaux sont transformés en ressources de médiation touristique.

Le codage a également été guidé par une hypothèse fonctionnelle générale : les contenus d’influence accomplissent conjointement quatre opérations communicationnelles – identification, authentification, affectivation et incitation. Identifier consiste à nommer et situer le lieu ; authentifier, à le crédibiliser par la monstration de signes patrimoniaux et de pratiques locales ; affectiver, à convertir l’information en attachement symbolique ; inciter, enfin, à orienter la réception vers la visite, le partage, la recommandation ou la préservation. Cette hypothèse de lecture a permis de dépasser l’inventaire descriptif des items pour restituer la logique d’ensemble des vidéos.

Sur le plan méthodologique, cette procédure renforce la cohérence interne de l’enquête sans prétendre à une généralisation statistique. Sur le plan éthique, l’étude porte sur des contenus publiquement accessibles et analyse les dispositifs de communication à l’échelle des vidéos, sans exploiter de données privées relatives aux audiences. Le protocole demeure ainsi ajusté à un travail de recherche centré sur des productions médiatiques ouvertes, tout en reconnaissant les limites d’un corpus restreint et situé.

Il convient enfin de signaler plusieurs limites. Le corpus demeure restreint et ne saurait être généralisé à l’ensemble des pratiques d’influence en Algérie. Le choix d’une seule plateforme, s’il assure une meilleure cohérence analytique, laisse de côté d’autres environnements comme Instagram, TikTok ou YouTube. De plus, l’étude porte sur des contenus publiés et non sur la réception effective des vidéos par les publics. Elle renseigne donc prioritairement sur la forme, la logique et l’orientation des contenus promotionnels, plus que sur leurs effets mesurés.

2. Résultats et discussion

2.1. La mise en avant de l’identité des villes patrimoniales

Le premier résultat majeur de l’analyse concerne la place centrale accordée à l’identification des villes patrimoniales. Dans l’ensemble des vidéos étudiées, les influenceurs ne commencent pas par promouvoir un espace abstrait ; ils introduisent le lieu en le nommant, en le situant, en le reliant à une région, à une histoire et à un ensemble de repères susceptibles d’en stabiliser l’image. Les informations d’identification ne sont pas secondaires : elles constituent la première opération de la mise en tourisme. Un lieu ne peut devenir destination qu’à condition d’être rendu connaissable.

Cette dimension informative varie d’une vidéo à l’autre selon la richesse des données mobilisées par l’influenceur. Dans certains cas, les contenus mentionnent le nom de la ville, sa localisation, son climat ou sa topographie ; dans d’autres, ils convoquent des éléments historiques, des surnoms célèbres, des récits de fondation, voire un éventuel classement patrimonial. Plusieurs contenus semblent également s’appuyer sur des informations recueillies auprès des habitants ou de notables locaux, ce qui montre que la médiation numérique peut s’alimenter d’une médiation de terrain.

Ces éléments rejoignent les analyses de Peyrache-Gadeau et Gauchon (2007), pour qui l’identité touristique d’un territoire procède d’un construit social et d’opérations de spécification. Les influenceurs participent précisément à ce travail de spécification : ils sélectionnent des signes lisibles et mémorisables, les hiérarchisent et les organisent dans une narration susceptible de produire de la notoriété. Dans cette perspective, la communication touristique n’est pas réductible à une fonction décorative ; elle relève aussi d’un cadrage cognitif du lieu.

Le résultat est important, car il montre que la mise en tourisme des villes patrimoniales n’est pas d’abord fondée sur la seule beauté des images. Elle suppose un discours de qualification. En mobilisant des indices identitaires, les influenceurs contribuent à faire exister la ville comme entité singulière dans l’espace numérique. Ils produisent, pour reprendre l’intuition de Lageiste (2011), une visibilité territoriale fondée sur l’articulation entre signes, représentations et appropriations.

Dans le cas algérien, cette construction identitaire est d’autant plus importante que les villes patrimoniales observées ne bénéficient pas toujours, dans l’espace médiatique dominant, d’une reconnaissance homogène ou d’une image stabilisée. Le contenu d’influence peut alors fonctionner comme un opérateur de reconnaissance : il fait passer la ville du statut de lieu localement connu à celui d’espace potentiellement désirable pour des publics plus larges.

2.2. La mise en valeur des spécificités patrimoniales

Le deuxième axe d’analyse porte sur les spécificités mises en avant dans les contenus. Les vidéos étudiées accordent une place importante au système architectural des villes patrimoniales. Les influenceurs montrent les maisons, les mosquées, les palais, les casbahs, les châteaux, les rues, les allées, les passages, les marchés populaires et les formes de voisinage. Ils détaillent parfois les matériaux de construction — pierre, argile, bois — et les dispositifs internes des habitations : portes, fenêtres, couloirs, escaliers, étages, plafonds ou piliers. Ce travail descriptif n’est pas neutre : il donne à voir l’architecture comme mémoire matérialisée d’un mode de vie.

Cette patrimonialisation par l’image s’étend également aux sites archéologiques et aux dimensions géologiques des lieux. Les roches, les grottes, les peintures rupestres, les reliefs et les formations naturelles sont intégrés à la narration touristique comme autant de preuves de l’ancienneté, de l’authenticité et de la singularité des sites visités. Les influenceurs proposent ainsi une lecture élargie du patrimoine, qui ne se limite pas au bâti monumental mais inclut des paysages, des matières et des traces.

Les caractéristiques géographiques jouent un rôle non moins décisif. L’analyse met en évidence la fréquence des paysages de montagne, des vallées sablonneuses, des hauteurs rocheuses, des pentes, des arbres adaptés aux régions désertiques ou sèches, des plateaux d’eau, des espaces ouverts, des lieux dangereux ou difficiles d’accès. Ces éléments ne sont pas seulement montrés comme décors ; ils contribuent à produire une atmosphère et à renforcer l’identité sensible de la ville patrimoniale. Le territoire n’est pas extérieur au patrimoine : il en constitue l’un des supports les plus visibles.

Les dimensions socioculturelles occupent, elles aussi, une place considérable. Les vidéos soulignent les langues locales, les traditions, les systèmes de valeurs, les formes d’organisation sociale, les pratiques de solidarité, les modalités d’accueil, la gastronomie, l’artisanat, les fêtes, les musées, les symboles et les dessins. Les influenceurs donnent ainsi à voir une ville habitée, parlée, pratiquée, et non un simple espace minéralisé destiné à la consommation visuelle. Cette composante est particulièrement importante, car elle inscrit la ville patrimoniale dans un horizon vivant, où le patrimoine matériel et immatériel se répondent.

Ce résultat confirme que la mise en valeur patrimoniale procède, dans les contenus étudiés, d’un tressage entre architecture, paysage, sociabilité et mémoire. L’attractivité de la ville n’est pas construite sur un seul registre ; elle naît de la composition d’indices multiples qui, ensemble, fabriquent une image de richesse, d’authenticité et de différenciation.

Autrement dit, la description n’y fonctionne pas comme un simple commentaire d’accompagnement : elle constitue une véritable opération de patrimonialisation. En nommant les formes bâties, les matières, les pratiques locales et les signes culturels, les influenceurs contribuent à sélectionner ce qui mérite d’être regardé, retenu et partagé. Le visible est ainsi hiérarchisé, interprété et converti en ressource d’attractivité.

Ce constat invite toutefois à déplacer l’analyse de la seule monumentalité vers le patrimoine vivant. Dans plusieurs séquences, l’intérêt touristique ne procède pas uniquement de la valeur architecturale des lieux, mais aussi de la visibilité de gestes, de savoir-faire, de formes d’hospitalité, de pratiques langagières et de transmissions intergénérationnelles. La ville patrimoniale est alors montrée moins comme un décor que comme un milieu habité, où le bâti, les usages et les mémoires se répondent. La médiation numérique ne donne pas seulement à voir des pierres ; elle donne à percevoir une continuité culturelle.

Le cas de la vallée du M’Zab, explicitement intégré à la grille d’analyse, est à cet égard éclairant. Le site est reconnu par l’UNESCO comme un habitat traditionnel organisé autour de ksour, remarquablement adapté à son environnement et à la vie communautaire (UNESCO World Heritage Centre, n.d.). Dans les séquences qui mettent en avant Ghardaïa et plus largement l’univers mozabite, l’attractivité du lieu tient autant à l’organisation spatiale, aux matériaux et aux circulations qu’aux pratiques sociales, aux langues, aux artisanats et aux normes de coexistence qui animent cet ensemble. La mise en tourisme s’opère alors par l’articulation du patrimoine matériel et du patrimoine immatériel.

Cette extension du regard permet aussi de penser la centralité des médiations genrées lorsque les vidéos font apparaître des pratiques artisanales, domestiques ou rituelles portées par des femmes. Dans de tels cas, la destination n’est plus valorisée uniquement par ses monuments, mais par la visibilité de savoir-faire transmis et incarnés. L’économie du discours promotionnel s’en trouve déplacée : l’authenticité n’est plus seulement monumentale, elle devient relationnelle, pratique et mémorielle. Des travaux consacrés à la zrbia de Ghardaïa soulignent précisément la valeur sociale, culturelle et économique de ces savoir-faire féminins (Ouled Yahia & Akkouchi, 2024).

En ce sens, l’authenticité mobilisée par les influenceurs ne doit pas être comprise comme une qualité intrinsèque du lieu, mais comme un effet de présence et de cohérence. Elle naît de la congruence entre le site, les pratiques montrées, les paroles recueillies, l’implication corporelle de l’influenceur et la perception d’un monde encore habité. Les recherches récentes sur le tourisme patrimonial montrent d’ailleurs que l’expérience d’un lieu authentique et la qualité du récit qui l’accompagne renforcent la valeur perçue, l’engagement et l’intention de visite (Leong et al., 2024).

2.3. Les types touristiques et la transformation du lieu en destination

L’analyse met également en évidence l’importance des types touristiques mobilisés dans les vidéos. Les influenceurs ne se limitent pas à montrer des lieux ; ils suggèrent des usages, des parcours et des manières de visiter. Le patrimoine est ainsi mis en relation avec différentes formes de tourisme : naturel et culturel, saharien, minéral ou thérapeutique. Par cette opération, le lieu est traduit en offre d’expérience.

Au-delà de cette typologie des usages, les contenus opèrent un véritable travail de mise en intrigue du patrimoine. Les lieux sont racontés comme des parcours de découverte, de révélation et parfois de sauvegarde. L’influenceur relie un espace à une histoire, un objet à une mémoire, un geste à une tradition. Cette narrativisation transforme la ville patrimoniale en expérience anticipable : le public n’est pas seulement informé de ce qu’il y a à voir, il est projeté dans une séquence vécue de visite, d’apprentissage et d’émotion.

Plusieurs vidéos mobilisent en outre, explicitement ou implicitement, une rhétorique de la préservation. Le patrimoine y est présenté comme précieux parce qu’ancien, singulier ou remarquable, mais aussi parce qu’exposé à la fragilité, à l’abandon ou à l’effacement. Cette inflexion est importante : le contenu d’influence cesse alors d’être purement promotionnel pour devenir patrimonial-mobilisateur. Il sollicite à la fois le désir de visite et la conscience de la sauvegarde.

Le tourisme naturel et culturel est le plus transversal. Il recouvre la visite des anciennes villes, des sites historiques et archéologiques, des paysages, de la faune, de la flore, des objets artisanaux, des outils traditionnels et des formes de vie locale. Dans ce cas, la mise en tourisme repose sur l’idée de découverte culturelle, de dépaysement maîtrisé et d’apprentissage par l’expérience.

Le tourisme saharien, très présent dans certaines séquences, est associé à des activités spécifiques : ski sur sable, équitation, promenade à dos de chameau, rallyes, visites de sites protégés, camping et recours à des guides. Ces contenus associent le patrimoine à l’aventure, à l’exceptionnalité des paysages et à une certaine intensification de l’expérience. Ils mettent aussi en avant les conditions pratiques de la visite, qu’il s’agisse d’autorisations, d’équipements ou d’accompagnements.

Le tourisme minéral ou thérapeutique renvoie quant à lui à la valorisation des bains anciens, des eaux de source chaude, des complexes patrimoniaux et de différentes ressources liées au bien-être. Cette catégorie rappelle que la mise en tourisme ne s’appuie pas uniquement sur l’histoire ou le spectacle visuel du lieu, mais aussi sur des usages corporels et des promesses de détente ou de soin.

En qualifiant ainsi les villes patrimoniales selon des registres touristiques diversifiés, les influenceurs participent à leur transformation en destinations. Ils rendent visibles non seulement ce qu’il y a à voir, mais aussi ce qu’il y a à faire, à éprouver et à partager. La ville n’est plus seulement représentée ; elle est projetée comme expérience possible.

Dans cette configuration, les types touristiques ne sont pas de simples catégories descriptives. Ils servent de matrices d’expérience : ils traduisent les ressources d’un territoire en promesses de parcours, de contact, de détente, d’aventure ou de ressourcement. Le patrimoine devient destination parce qu’il est scénarisé comme une expérience possible, partageable et racontable.

2.4. Médiation, participation et engagement des influenceurs

Un autre résultat important concerne la place occupée par l’influenceur lui-même dans le dispositif de communication. Dans de nombreuses vidéos, il ne se contente pas d’un commentaire externe : il marche dans les ruelles, entre dans les maisons, échange avec les habitants, commente les lieux in situ, participe à des activités, manifeste son étonnement, sa curiosité ou son admiration. Cette présence incarnée joue un rôle essentiel dans la crédibilisation du contenu.

L’influenceur se présente alors comme un témoin, parfois comme un passeur, et parfois même comme un quasi-guide. Il met son corps et sa voix au service de la découverte du lieu. Cette dimension performative est centrale, car elle transforme le contenu promotionnel en expérience partagée par procuration. Le public n’est pas seulement destinataire d’un message ; il est convié à suivre un parcours, à voir par les yeux de l’influenceur et à anticiper sa propre visite.

Cette position invite à qualifier plus précisément la figure de l’influenceur. Celui-ci n’est ni un guide institutionnel, ni un expert patrimonial au sens académique, ni un simple amateur. Il occupe une place intermédiaire, que l’on peut décrire comme celle d’un médiateur expérientiel : sa légitimité procède de sa présence sur le terrain, de son aptitude à traduire le lieu dans un langage accessible et de sa capacité à proposer une forme d’initiation ordinaire au patrimoine. La visite devient crédible parce qu’elle est incarnée.

L’engagement prend ici plusieurs formes. Il est d’abord discursif : les influenceurs utilisent des signatures verbales, des appels à la découverte, des recommandations et des commentaires valorisants. Il est ensuite pratique : ils s’impliquent dans les visites, participent à des événements, montrent des pratiques locales, accompagnent des découvertes. Il est enfin relationnel : l’interaction avec les habitants, les acteurs locaux ou les commentaires des utilisateurs contribue à densifier la circulation du contenu.

Dans cette perspective, la théorie de la médiation culturelle permet de comprendre comment le patrimoine est rendu lisible, tandis que la théorie de l’engagement aide à saisir pourquoi et comment les contenus suscitent de l’attention, de l’adhésion et des projections d’action. Les influenceurs ne sont pas seulement des relais de visibilité ; ils jouent un rôle de traduction, de sélection, de hiérarchisation et d’appel.

Cette dimension humaine importe tout particulièrement dans le cas des destinations culturelles ou patrimoniales. Des travaux récents montrent que, pour ce type de lieux, l’endossement par une figure humaine demeure plus efficace que par une figure artificielle ou désincarnée, notamment parce que le public lui attribue une meilleure compréhension de la culture et des mondes sociaux qu’elle médiatise (Zhang, Sun, & Li, 2025). Sans transposer mécaniquement ce résultat à notre corpus, il confirme la pertinence de lire l’influenceur algérien comme un passeur culturel plutôt que comme un simple vecteur de visibilité.

L’analyse fait également apparaître des dimensions normatives : respect du lieu, respect des habitants, adaptation à la spécificité du territoire visité, valorisation des signes de prestige et du patrimoine, encouragement à la préservation. Ces éléments sont importants, car ils indiquent que la mise en tourisme n’est pas représentée comme une simple exploitation des lieux, mais comme une démarche qui devrait idéalement s’accompagner de considération pour les équilibres sociaux, culturels et environnementaux.

Un autre trait mérite d’être souligné : le registre langagier mobilisé par les influenceurs demeure généralement simple, accessible et souvent proche des usages ordinaires ou dialectaux de leur public. Cette proximité discursive n’est pas un détail stylistique. Elle participe à la crédibilisation du message, à l’abaissement de la distance entre émetteur et destinataire et à l’inscription du patrimoine dans un horizon d’appropriation quotidienne. Le patrimoine cesse ainsi d’apparaître comme un objet réservé à l’expertise savante ; il devient racontable, fréquentable et appropriable par des publics ordinaires. L’influenceur agit dès lors comme un opérateur de traduction entre la densité culturelle du lieu et les codes relationnels du numérique.

2.5. La portée territoriale des contenus et ses limites

Au-delà de la promotion immédiate des villes patrimoniales, l’analyse montre que les contenus étudiés peuvent contribuer à un imaginaire plus large du développement territorial. En mettant en avant l’authenticité des lieux, leur richesse culturelle et naturelle, les formes d’hospitalité et les ressources d’activité, les influenceurs participent à la construction d’une image positive des territoires. Cette image peut nourrir la notoriété, stimuler le désir de visite et renforcer l’idée selon laquelle le patrimoine constitue une ressource de développement.

Il convient néanmoins d’ajouter que cette portée territoriale est inséparable des conditions de circulation imposées par la plateforme. Facebook n’est pas un canal neutre. En tant qu’espace sociotechnique, il favorise certaines formes de visibilité : séquences courtes, scènes émotionnellement saillantes, interactions commentables, indices immédiatement reconnaissables d’authenticité ou d’exotisme. Autrement dit, la plateformisation du patrimoine sélectionne ce qui est susceptible d’être vu, partagé et mémorisé. Les lieux patrimoniaux sont alors reformulés dans une grammaire visuelle et relationnelle compatible avec l’économie de l’attention.

Plusieurs contenus ne se limitent d’ailleurs pas à l’éloge ; ils formulent aussi des appels explicites. On observe des sollicitations en faveur de la restauration des vieilles maisons, de la protection de l’environnement, de la préservation du patrimoine, de la création de maisons d’hôtes, de la vulgarisation du tourisme et d’un engagement accru des autorités locales. À ce niveau, le contenu d’influence prend la forme d’une interpellation territoriale. Il valorise, mais il demande également des actions concrètes pour rendre cette valorisation soutenable et opératoire.

Cette logique peut avoir des effets bénéfiques en matière de notoriété, mais elle oriente aussi le regard vers ce qui est le plus photogénique, le plus narratif ou le plus émotionnellement performant. Dans les séquences relatives aux artisanats, aux scènes d’accueil, aux marchés ou aux gestes traditionnels, on observe ainsi une conversion du capital culturel local en ressource symbolique de visibilité. Ce déplacement montre que la mise en tourisme concerne non seulement les monuments et les paysages, mais aussi les savoir-faire, les produits et les économies ordinaires qui donnent épaisseur au territoire.

Il faut toutefois éviter de surinterpréter ces effets. Notre étude porte sur la logique des contenus et non sur la mesure empirique de leur efficacité. Elle montre comment les villes sont mises en récit, rendues visibles et dotées d’un horizon d’attractivité ; elle ne permet pas, à elle seule, d’établir un lien causal direct entre exposition numérique et fréquentation touristique effective. Une telle démonstration supposerait des enquêtes complémentaires portant sur la réception des vidéos, les trajectoires des visiteurs, les usages des commentaires ou encore les politiques locales de valorisation.

Une telle dynamique invite cependant à la vigilance critique. La valorisation numérique peut contribuer à préserver, à faire connaître et à rendre désirable ; elle peut aussi simplifier, esthétiser excessivement ou folkloriser les pratiques locales. Le risque est alors de réduire des mondes sociaux complexes à quelques signes immédiatement consommables : costume, geste artisanal, décor vernaculaire, hospitalité pittoresque. C’est pourquoi toute lecture des contenus d’influence doit tenir ensemble deux dimensions : leur capacité de médiation patrimoniale et la possibilité d’une condensation symbolique qui transforme la culture vécue en image touristique rapidement appropriable.

Cette tension n’invalide pas l’intérêt des contenus ; elle en précise les conditions de lecture. Le défi n’est pas d’opposer radicalement médiation numérique et médiation institutionnelle, mais de comprendre comment articuler visibilité, justesse patrimoniale, respect des communautés et soutenabilité touristique.

Malgré cette réserve, le corpus met clairement au jour une évolution du régime de promotion touristique : à côté des canaux institutionnels, émergent des formes de communication plus souples, plus incarnées, plus conversationnelles, où l’expérience personnelle devient un vecteur central de médiation patrimoniale. Cette transformation mérite d’être prise au sérieux, car elle engage de nouvelles façons de percevoir, de raconter et de pratiquer les territoires patrimoniaux.

2.6. Apports de l’étude et implications

L’apport principal de cette étude, du point de vue des sciences de l’information et de la communication, est de montrer que la mise en tourisme numérique des villes patrimoniales repose sur une chaîne d’opérations médiatiques articulées. À la lumière de l’ensemble des résultats, cette chaîne peut être décrite à partir de quatre opérations conjointes. La première est une opération d’identification : nommer, situer et contextualiser le lieu. La deuxième est une opération d’authentification : crédibiliser le site par la monstration de formes bâties, de pratiques, de savoir-faire et de présences locales. La troisième est une opération d’affectivation : transformer l’intérêt cognitif en attachement symbolique par le récit, l’émotion, la proximité et l’expérience racontée. La quatrième est une opération d’incitation : orienter la réception vers le désir de visiter, de partager, de recommander, voire de soutenir la préservation du lieu. C’est l’articulation de ces quatre opérations qui confère aux contenus leur efficacité communicationnelle.

Les implications sont doubles. Pour les acteurs territoriaux, elles invitent à penser les influenceurs comme des partenaires possibles d’une médiation patrimoniale située, à condition d’encadrer les collaborations par des exigences de justesse informationnelle, de respect des communautés et de soutenabilité touristique. Pour la recherche, elles suggèrent d’élargir l’analyse au-delà du seul contenu thématique, en prenant en compte la matérialité audiovisuelle des vidéos : cadrages, montages, voix, rythmes, textures sonores, alternance entre plans de lieu et plans de geste, régimes de présence de l’influenceur et formes d’adresse au public. Une telle approche permettrait de saisir plus finement comment la plateforme et l’écriture audiovisuelle co-produisent l’expérience patrimoniale.

Dans cette perspective, de futures investigations gagneraient à croiser analyse de contenu, analyse sémiotique audiovisuelle, étude des commentaires, entretiens avec les influenceurs et observation des usages locaux du patrimoine. Elles permettraient de mieux comprendre comment la visibilité numérique se convertit — ou non — en fréquentation, en attachement territorial et en actions de sauvegarde.

Conclusion

Cette étude avait pour objectif de comprendre comment les influenceurs des réseaux sociaux numériques participent à la mise en tourisme des villes patrimoniales en Algérie. L’analyse du corpus constitué de seize vidéos publiées sur Facebook par deux influenceurs algériens montre que cette participation repose sur une chaîne cohérente d’opérations communicationnelles : identification du lieu, mise en valeur de ses spécificités patrimoniales, construction d’une expérience racontable, présence incarnée de l’influenceur et formulation d’appels explicites à la découverte, à la préservation ou à l’aménagement.

Les résultats invitent à considérer les influenceurs comme des médiateurs culturels et territoriaux plutôt que comme de simples relais promotionnels. Ils contribuent à rendre les villes patrimoniales visibles, intelligibles et désirables dans l’espace numérique, tout en articulant patrimoine matériel, patrimoine immatériel, paysage, sociabilité et expérience vécue. Le patrimoine urbain y apparaît non seulement comme un ensemble de formes à contempler, mais comme un monde social habité, transmis et narré.

L’un des apports majeurs de l’analyse consiste précisément à montrer que la mise en tourisme numérique ne relève pas d’une simple logique marchande. Elle s’accompagne fréquemment d’un discours de valorisation culturelle, de sensibilisation à la sauvegarde et d’interpellation des acteurs locaux. Dans certains cas, elle rend également visibles des savoir-faire, des économies artisanales, des pratiques d’accueil et des médiations genrées qui déplacent la focale du monument vers le patrimoine vivant. Ce déplacement ouvre des horizons importants pour l’étude des villes patrimoniales algériennes et de leur valorisation soutenable.

Il convient néanmoins de rappeler que cette contribution doit être pensée avec prudence. Facebook constitue ici un espace sociotechnique de circulation et de visibilité, non le véritable objet théorique de l’enquête. L’analyse porte sur des vidéos et sur des opérations de médiation audiovisuelle, même si la plateforme en conditionne partiellement les formats, la circulation et les régimes d’attention. Par ailleurs, les contenus étudiés renseignent davantage sur la fabrique discursive et visuelle de l’attractivité que sur l’impact effectivement mesuré des vidéos sur les mobilités, les comportements ou les politiques patrimoniales.

En dépit de ces limites, l’article met en évidence un point essentiel : dans le contexte algérien, la communication des influenceurs constitue un levier de médiation capable de faire du patrimoine urbain un objet de circulation, d’appropriation et de projection touristique. À ce titre, elle mérite d’être intégrée plus pleinement aux recherches sur les territoires, les médias et les transformations contemporaines de la promotion du patrimoine, mais aussi aux réflexions opérationnelles sur la valorisation durable des villes patrimoniales.

N° 

Identifiant de la vidéo

Auteur / page Facebook

Influenceur concerné

Titre / intitulé de la vidéo

Date de publication

Lien URL exact

Ville / site patrimonial concerné

Durée

Type de contenu

Critère(s) de sélection

Date de collecte

Mode d’archivage

Observations utiles

1

V1

Khoubai

Kouas Khoubaib

Les plus belles villes d’Algérie

14/03/2024

https://www.facebook.com/share/v/1Ci9nVF4gS/

Ghardaïa

11 :41

Vidéo

Tourisme patrimonial (culturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel et immatériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; authenticité.

2

V2

Khoubai

Kouas Khoubaib

Voyez ce que fabriquent les femmes de Ghardaïa

15/03/2024

https://www.facebook.com/share/v/1GkpwCzN3j/

Ghardaïa

06 :57

Vidéo

Tourisme patrimonial (culturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; authenticité.

3

V3

Khoubai

Kouas Khoubaib

Quatre choses à essayer absolument dans le Sahara

18/03/2024

https://www.facebook.com/share/v/1WbS6YZkQj/

Sebseb — Ghardaïa

11 :08

Vidéo

Tourisme patrimonial (culturel et naturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; authenticité ; appel à la visite.

4

V4

Khoubai

Kouas Khoubaib

Découverte d’eau magique à Zelfana

22/03/2024

https://www.facebook.com/share/v/1CRQW5bvaw/

Zelfana — Ghardaïa

08 :21

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; authenticité ; appel à la visite ; découverte.

5

V5

Khoubai

Kouas Khoubaib

Voici ce que vous ignorez de Ghardaïa

24/03/2024

https://www.facebook.com/share/v/182Ry1VygD/

Ghardaïa

07 :37

Vidéo

Tourisme patrimonial (culturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; authenticité.

6

V6

Khoubai

Kouas Khoubaib

Le mystère qui intriguait tout le monde a été résolu : l’expérience de l’errance

21/12/2023

https://www.facebook.com/share/v/1aNPm8Ah2Y/

Séfar — Tassili n’Ajjer — Djanet

11 :06

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel et historique) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte.

7

V7

Khoubai

Kouas Khoubaib

Je suis entré dans le mystérieux Séfar : la ville rocheuse la plus étrange du monde

07/12/2023

https://www.facebook.com/share/v/18grkCow7k/

Séfar — Tassili n’Ajjer — Djanet

06 :48

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel et historique) ; série de vidéos ; taux d’impact

15/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte.

8

V8

Khoubai

Kouas Khoubaib

La ville rocheuse la plus étrange du monde — Manhattan

05/12/2023

https://www.facebook.com/share/v/1AmGr7jKcZ/

Séfar — Tassili n’Ajjer — Djanet

06 :50

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel et historique) ; série de vidéos ; taux d’impact

16/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte.

9

V9

Khoubai

Kouas Khoubaib

La ville des djinns et des extraterrestres : quelle est l’histoire de la ville de Séfar ?

01/12/2024

https://www.facebook.com/share/v/14abRF8uwLz/

Séfar — Tassili n’Ajjer — Djanet

09 :38

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel et historique) ; série de vidéos ; taux d’impact

16/12/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte.

10

V10

Khoubai

Kouas Khoubaib

Les plus belles plages d’Algérie

24/08/2023

https://www.facebook.com/share/v/1NsfQSreyt/

El Kala — El Tarf

09 :18

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

17/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte ; appel à la visite.

11

V11

Khoubai

Kouas Khoubaib

Le plus beau lac d’Algérie

24/03/2024

https://www.facebook.com/share/v/1EfHxvK7tB/

El Kala — El Tarf

06 :52

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

17/06/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; patrimoine vivant ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte ; appel à la visite.

12

V12

Riyarend

Brahimi Mohamed Riad

Une visite du village effrayant dans les montagnes des Aurès

09/05/2024

https://www.facebook.com/share/v/18nhLurhY5/

Menaa — Batna

36 :26

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel et culturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

18/10/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel et immatériel ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte ; authenticité ; appel à la visite.

13

V13

Riyarend

Brahimi Mohamed Riad

Une visite du village effrayant dans les montagnes des Aurès

10/05/2024

https://www.facebook.com/share/v/1DKrGQ17sg/

Menaa — Batna

12 :00

Vidéo

Tourisme patrimonial (naturel et culturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

18/10/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel et immatériel ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; découverte ; authenticité ; appel à la visite.

14

V14

Riyarend

Brahimi Mohamed Riad

Des preuves historiques qui plongent profondément dans l’histoire de l’Algérie

14/10/2024

https://www.facebook.com/share/v/18FLcbf27f/

Balloul — Saïda

02 :08

Vidéo

Tourisme patrimonial (historique et culturel) ; série de vidéos ; taux d’impact

19/10/2024

Lien Facebook

Patrimoine matériel ; présence de l’influenceur ; injonction à la préservation ; authenticité.

Références bibliographiques

Abidin, C. (2016). Visibility labour : Engaging with influencers as fashion brand strategy. International Journal of Communication, 10, 86-100.

Ashworth, G. J., & Tunbridge, J. E. (2000). The tourist-historic city : Retrospect and prospect of managing the heritage city. Pergamon.

Boussaa, D. (2018). Urban regeneration and the search for identity in historic cities. Sustainability, 10(2), 448.

Brodie, R. J., Hollebeek, L. D., Jurić, B., & Ilić, A. (2011). Customer engagement : Conceptual domain, fundamental propositions, and implications for research. Journal of Service Research, 14(3), 252-271.

Couldry, N. (2008). Mediatization or mediation ? Alternative understandings of the emergent space of digital storytelling. New Media & Society, 10(3), 373-391.

Décaudin, J.-M. (2003). La communication marketing : Concepts, techniques, stratégies (3e éd.). Economica.

Djafarova, E., & Bowes, T. (2021). ‘Instagram made me buy it’ : Generation Z impulse purchases in the fashion industry. Journal of Retailing and Consumer Services, 59, 102345.

Hays, S., Page, S. J., & Buhalis, D. (2013). Social media as a destination marketing tool : Its use by national tourism organisations. Current Issues in Tourism, 16(3), 211-239.

Kaplan, A. M., & Haenlein, M. (2010). Users of the world, unite ! The challenges and opportunities of social media. Business Horizons, 53(1), 59-68.

Lageiste, J. (2011). De l’identité au territoire : l’exemple des stations balnéaires. In A. Bleton-Ruget, N. Commerçon, & I. Lefort (dir.), Tourismes et territoires (pp. 215-225). Institut de recherche du Val de Saône Mâconnais.

Leong, A. M. W., Yeh, S.-S., Zhou, Y., Hung, C.-W., & Huan, T.-C. (2024). Exploring the influence of historical storytelling on cultural heritage tourists’ value co-creation using tour guide interaction and authentic place as mediators. Tourism Management Perspectives, 49, 101198.

Mariani, M. M., Di Felice, M., & Mura, M. (2016). Facebook as a destination marketing tool : Evidence from Italian regional destination management organizations. Tourism Management, 54, 321-343.

Mkono, M., Tribe, J., & Mura, P. (2020). Controversial tourism destinations : The power of social media. Journal of Travel Research, 59(2), 215-228.

Ouled Yahia, F. Z., & Akkouchi, A. A.-Q. (2024). The symbolic significance of the traditional zarbia industry and socio-cultural transformations : A field study of craftswomen in the city of Ghardaia. Journal of Legal and Social Sciences, 9(3), 235-251.

Peyrache-Gadeau, V., & Gauchon, C. (2007). Tourisme durable et vulnérabilité des identités territoriales : Propositions théoriques en appui sur les contextes de tourisme en montagne. In C. Bataillou & B. Schéou (dir.), Tourisme et développement. Regards croisés (pp. 291-324). Presses Universitaires de Perpignan.

Richards, G. (2018). Cultural tourism : A review of recent research and trends. Journal of Hospitality and Tourism Management, 36, 12-21.

UNESCO World Heritage Centre. (n.d.). M’Zab Valley. https://whc.unesco.org/en/list/188/

Zhang, K., Sun, X., & Li, G. (2025). Virtual influencer and cultural heritage destination : Endorsement effectiveness of virtual versus human influencers. Annals of Tourism Research, 110, 103873.

Tableau 1 — Constitution et stabilisation du corpus vidéo

Ce tableau documente le corpus audiovisuel analysé, en distinguant l’objet d’étude (les vidéos), l’espace sociotechnique de circulation (Facebook) et les modalités de collecte et d’archivage.

© Tous droits réservés à l'auteur de l'article