« Je ne me souviens de rien, enfin… » La mémoire disciplinaire du français au collège

Jamel Zenati

Référence(s) :

Claire Colard-Thomas, « Je ne me souviens de rien, enfin… » La mémoire disciplinaire du français au collège, thèse de doctorat, Université de Montpellier, 2025. 485 p. https://aleph.edinum.org/16264

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Jamel Zenati, « « Je ne me souviens de rien, enfin… » La mémoire disciplinaire du français au collège », Aleph [En ligne], mis en ligne le 16 avril 2026, consulté le 17 avril 2026. URL : https://aleph.edinum.org/16264

La thèse de Claire Colard-Thomas retient d’emblée l’attention par l’originalité de son objet, par l’ampleur de son ambition théorique et par la fécondité du déplacement qu’elle opère dans le champ de la didactique du français. En posant la question, apparemment simple, de ce qu’il reste des cours de français au collège, l’autrice déplace l’analyse vers une zone encore insuffisamment explorée : non plus seulement les savoirs enseignés, les tâches scolaires ou les performances constatables, mais la manière dont les élèves retiennent, organisent, réélaborent et réinvestissent leurs expériences disciplinaires dans la durée. Le projet consiste ainsi à construire un modèle de la mémoire disciplinaire du français, à partir d’une distinction entre souvenirs épisodiques, subsomptifs et sémantiques, tout en montrant que cette mémoire n’est pas un simple reliquat psychologique de l’enseignement, mais un opérateur actif de compréhension de la discipline, d’anticipation des situations scolaires et de construction de soi comme élève de français.

L’un des premiers mérites de ce travail réside dans son intuition inaugurale : il ne suffit pas de savoir ce que l’école enseigne, ni même ce que les élèves savent à un moment donné ; encore faut-il comprendre ce qui devient mémorable, selon quelles formes, dans quelles hiérarchies et avec quels effets différentiels. En ce sens, la thèse apporte une contribution importante à la didactique du français en réintroduisant le problème du temps long des apprentissages du côté des élèves. La mémoire n’y est pas pensée comme stock de contenus, mais comme mode d’organisation de l’expérience, de sélection du pertinent et de disponibilité du passé pour l’action présente. Ce déplacement est particulièrement fécond dans le cas du français, discipline qui ne relève pas seulement du « par cœur », mais aussi de l’appropriation, de l’interprétation, de la subjectivation et de l’inscription de soi dans une temporalité culturelle et scolaire.

Sur le plan empirique, le travail s’appuie sur une séquence didactique à visée de recherche mise en œuvre dans trois classes de troisième d’un collège défavorisé. Un corpus d’extraits de récits de cours de français sert de déclencheur de réminiscences ; le dispositif accompagne ensuite la mise en récit des souvenirs ; des entretiens outillés viennent compléter ce protocole. Le résumé annonce huit élèves pour ces entretiens, tandis que la partie méthodologique évoque dix élèves interrogés, avant de préciser que les entretiens de restitution n’ont pas tous été réalisés et n’ont finalement pas été retenus dans l’analyse afin d’homogénéiser les données ; l’autrice ajoute en outre que l’ensemble du matériau recueilli n’est pas intégralement exploité dans la thèse.

Les résultats sont, à plusieurs égards, remarquablement stimulants. La thèse montre d’abord que les souvenirs de cours de français n’évacuent ni la littérature ni les contenus étudiés, mais qu’ils les reconfigurent selon des logiques de sélection et de pertinence très inégales. Elle suggère ensuite que les élèves les plus en réussite construisent un paysage mémoriel, tandis que les élèves les plus fragiles tendent plutôt à juxtaposer des épisodes sans cohérence d’ensemble. Elle avance enfin que le français requiert implicitement la construction d’un sujet disciplinaire, capable de tirer de ses souvenirs des connaissances sur ses goûts, ses stratégies, ses capacités et ses manières d’entrer dans les situations scolaires. L’apport est ici décisif : l’inégalité ne se joue pas seulement dans la quantité de savoirs disponibles, mais dans la faculté de transformer son passé scolaire en ressource interprétative, stratégique et identitaire.

À cet endroit, la thèse est particulièrement forte. Elle reformule avec intelligence les questions de conscience disciplinaire, de vécu disciplinaire et de malentendus socio-scolaires en les articulant à la mémoire. Le problème n’est plus seulement celui d’un défaut de compréhension immédiate des tâches, mais celui d’une difficulté plus profonde à configurer des expériences successives dans une forme mémorielle congruente avec la discipline. Les passages consacrés à l’effet de « mélange » ou de « pagaille » dans la perception des cours, lorsque les élèves ne parviennent pas à dégager des régularités, des catégories organisatrices ou des continuités signifiantes, comptent parmi les analyses les plus convaincantes du manuscrit. La thèse montre bien que, sans décontextualisation suffisante, les élèves restent prisonniers d’un régime purement épisodique du souvenir et ne peuvent construire des repères didactiquement opératoires.

Il faut également saluer l’inventivité méthodologique du travail. L’autrice ne s’est pas contentée d’appliquer un protocole standardisé ; elle a ajusté son enquête au terrain, après avoir constaté l’échec relatif d’un premier recueil fondé sur les cahiers. Elle montre ainsi que les traces écrites ne suffisent pas nécessairement à faire émerger des réminiscences, surtout chez les élèves les plus en difficulté, et que le passage par des formes accompagnées de remémoration et de narration est mieux adapté à l’objet visé. Cette plasticité méthodologique constitue une qualité réelle de la recherche : elle atteste une attention au terrain, une souplesse d’enquête et une conscience claire du fait que les objets didactiques ne se laissent pas toujours saisir par les instruments les plus immédiatement disponibles.

Ces qualités n’empêchent pas que plusieurs réserves doivent être formulées. La première tient à la portée du terrain. Le protocole se déploie dans un seul établissement, fortement situé socialement, et avec un nombre limité de classes. La thèse produit dès lors un modèle heuristique puissant, mais dont la généralisation doit être maniée avec prudence. L’autrice elle-même reconnaît que le protocole mis en place n’a rien d’une séquence type : il est particulièrement chronophage, rendu possible par des conditions de service spécifiques, et n’est absolument pas généralisable dans les conditions ordinaires d’enseignement ; plus loin, elle rappelle encore qu’il ne s’agit pas d’une ingénierie didactique et que le dispositif n’est pas reproductible en situation réelle. Cette honnêteté méthodologique est à mettre à son crédit ; elle rappelle toutefois que l’on est ici en présence d’un dispositif d’enquête très construit, dont la valeur est d’abord compréhensive.

La deuxième réserve concerne précisément le statut des données. La mémoire observée n’est pas une mémoire spontanée, saisie à l’état brut ; elle est une mémoire sollicitée, suscitée, accompagnée, mise en forme par un protocole didactique conçu pour cela. Cette médiation n’invalide nullement le travail ; elle en constitue même la condition. Mais elle impose de bien distinguer entre le souvenir comme trace supposée préexistante et la remémoration comme production située d’un récit. De ce point de vue, l’un des passages les plus lucides de la thèse est celui où l’autrice rappelle que son propos n’est pas d’accéder à des scènes vécues dans leur vérité empirique, mais de comprendre comment elles deviennent racontables. Cette précision limite heureusement toute dérive positiviste ; elle rappelle aussi que les résultats portent moins sur le passé lui-même que sur sa disponibilité narrative, scolaire et subjective.

La troisième réserve tient à une certaine instabilité du corpus. L’écart entre les huit élèves annoncés dans le résumé et les dix élèves évoqués dans la méthodologie, l’abandon partiel des entretiens de restitution, puis la précision selon laquelle toutes les données ne seront pas analysées, donnent le sentiment d’un matériau riche, mais encore partiellement flottant dans sa stabilisation finale. Dans une enquête qualitative, cette plasticité n’a rien d’exceptionnel ; elle exige néanmoins, pour convaincre pleinement, une extrême netteté dans la présentation du corpus effectivement retenu et dans les raisons de ces resserrements successifs.

La discussion la plus décisive concerne toutefois le cadre de la socio-didactique. L’autrice consacre un développement substantiel à cette question et reconnaît expressément que ce qu’on nomme aujourd’hui « approche socio-didactique » n’est pas un champ de recherche autonome et n’a pas d’existence institutionnelle propre. Elle rappelle ensuite que sa formalisation récente passe par l’idée de charnières théoriques permettant à sociologie et didactique de collaborer sans perdre leur épistémologie propre, avant de proposer les souvenirs comme objet charnière entre ces deux espaces. Ces pages sont particulièrement importantes, car elles montrent que la thèse ne masque pas la fragilité du cadre qu’elle mobilise.

C’est pourtant ici que se loge la principale difficulté théorique du travail. Car si la socio-didactique est bien pensée comme lieu de coopération entre champs, elle reste, dans cette thèse, davantage une matrice heuristique qu’un cadre épistémologique pleinement stabilisé. L’argument est fort lorsqu’il s’agit de montrer qu’on ne peut penser les souvenirs scolaires sans articuler identité sociale, rapport au temps et spécificité des savoirs disciplinaires. Il est moins assuré lorsqu’il s’agit de faire de cette articulation un espace théorique doté d’une pleine autonomie. En d’autres termes, la thèse convainc davantage lorsqu’elle demeure une didactique du français élargie par les apports de la sociologie que lorsqu’elle semble vouloir installer la socio-didactique comme territoire déjà constitué. La socio-didactique apparaît alors comme un non-lieu scientifique au sens strictement épistémologique du terme : non pas un vide, ni une simple inconsistance, mais un entre-deux théorique encore instable, un lieu de passage productif dont les objets, les procédures de preuve et le régime propre d’intelligibilité ne sont pas encore entièrement stabilisés. La thèse de Claire Colard-Thomas participe à ce travail de stabilisation sans encore le clore.

Cette réserve n’enlève cependant rien au fait que le manuscrit retrouve toute sa solidité lorsqu’il revient à ce qui fait sa véritable force : une analyse résolument inscrite en didactique du français et de la littérature, attentive au caractère implicite et socialement différenciateur de la construction du sujet lecteur et du sujet disciplinaire. Les dernières pages de conclusion sont, à cet égard, parmi les plus réussies : la thèse y montre que l’enjeu n’est pas seulement de mémoriser des contenus, mais d’apprendre à se disposer comme sujet apte à recevoir à la fois connaissance et reconnaissance ; autrement dit, à devenir capable d’accueillir un savoir, de s’y reconnaître, et d’être reconnu par l’institution scolaire comme sujet légitime de ce savoir. Dans cette perspective, la littérature n’apparaît plus comme un simple contenu parmi d’autres, ni même comme un seul objet d’étude : elle devient un espace de jouissance cognitive, symbolique et subjective, un lieu de circulation des formes, des affects et des voix, où les rencontres avec les textes, avec les figures, avec les œuvres et avec les autres peuvent aller jusqu’à rendre possible la rencontre différée de soi avec soi dans le souvenir. C’est sans doute là que le travail touche à son point le plus fin : lorsqu’il suggère que le souvenir littéraire n’est pas la survivance passive d’une lecture scolaire, mais la trace vive d’un sujet en train de se former dans et par la médiation des œuvres.

Au total, cette thèse est un travail important, inventif et intellectuellement courageux. Elle ouvre un objet neuf, propose des résultats stimulants et contribue à renouveler la réflexion sur le temps long des apprentissages en français. Ses principales limites tiennent au caractère très construit du protocole, à la portée nécessairement située du terrain, à la stabilisation parfois incertaine du corpus et, surtout, à une assise socio-didactique encore plus programmatique que véritablement close. Mais ces limites ne diminuent pas la valeur d’ensemble du travail ; elles en définissent plutôt le statut exact : non celui d’un paradigme achevé, mais celui d’une thèse de recherche forte, heuristique, et appelée à susciter des prolongements. Le jugement le plus juste serait donc celui-ci : un manuscrit de grande tenue, très riche en intuitions et en propositions, dont l’intérêt dépasse largement son terrain immédiat, tout en appelant une vigilance épistémologique soutenue sur le cadre dans lequel il se situe.

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