Explicatures et implicatures spatiales : modèle cognitivo-spatial de la pragmatique inférentielle

الإيضاحات والتضمينات المكانية: نموذج معرفي-مكاني للبراغماتية الاستدلالية

Spatial Explicatures and Implicatures : A Cognitive-Spatial Model of Inferential Pragmatics

Youcef Immoune

p. 15-38

للإحالة المرجعية إلى هذا المقال

مرجع ورقي

Youcef Immoune, « Explicatures et implicatures spatiales : modèle cognitivo-spatial de la pragmatique inférentielle », Aleph, 15-38.

بحث إلكتروني

Youcef Immoune, « Explicatures et implicatures spatiales : modèle cognitivo-spatial de la pragmatique inférentielle », Aleph [على الإنترنت], نشر في الإنترنت 25 décembre 2025, تاريخ الاطلاع 01 janvier 2026. URL : https://aleph.edinum.org/15629

Cet article propose une extension du cadre de la pragmatique inférentielle (Sperber & Wilson) afin d’intégrer explicitement la spatialité comme dimension structurante de l’interprétation. Partant d’un constat empirique issu de l’analyse de corpus où des termes-concepts à forte charge territoriale (notamment « Algérie ») fonctionnent comme opérateurs de spatialisation discursive, l’auteur montre que le modèle classique, principalement orienté vers la séquentialité temporelle, laisse subsister un angle mort lorsqu’il s’agit de décrire repérages, trajectoires, focalisations, relations de proximité/distance et cartes mentales induites par le discours. L’article articule alors des apports de la linguistique cognitive, de la cognition spatiale et de la sémantique interprétative pour redéfinir le contexte pertinent en contexte spatio-cognitif, et pour reformuler les notions d’explicature et d’implicature en termes topologiques et trajectoriels, y compris dans des environnements multimodaux (geste, image, prosodie, supports numériques). La proposition est étayée par des analyses de discours argumentatifs, pédagogiques/institutionnels et d’interactions ordinaires, qui mettent en évidence des procédures inférentielles spécifiques (projection, cartographie mentale, alignement perspectif). L’ensemble ouvre vers une pragmatique inférentielle « intégrale », mieux outillée pour les discours contemporains hybrides.

يقترح هذا المقال توسيع إطار البراغماتية الاستدلالية (في تقليد نظرية الملاءمة) بإدماج البعد المكاني بوصفه مكوّنًا بنيويًا في بناء المعنى. وانطلاقًا من ملاحظةٍ تجريبية مستمدة من تحليل مدوناتٍ يظهر فيها لفظ/مفهوم ذو حمولة ترابية-هوياتية (وخاصة «الجزائر») بوصفه مُشغِّلًا لعمليات المكننة الخطابية وبناء الإقليم الرمزي، يبيّن الكاتب أن النموذج الكلاسيكي—المتمركز غالبًا حول التتابع الزمني—يظل محدودًا حين تتوقف عملية الفهم على الإحالات المكانية، والمسارات، وبؤر الانتباه، وعلاقات القرب/البعد، والخرائط الذهنية التي يفرضها الخطاب. ولتجاوز هذا القصور، يزاوج المقال بين معطيات اللسانيات الإدراكية، والإدراك المكاني، والسيمانطيقا التأويلية، من أجل إعادة تعريف السياق الملائم ليصبح سياقًا معرفيًا-مكانيًا. كما يعيد صياغة مفهومي الإيضاح التداولي (Explicature) والتضمين التداولي (Implicature) ضمن منظور طوبولوجي-مساري يأخذ في الحسبان التفاعل متعدد الوسائط (الإشارة، الصورة، النبر/الإيقاع، والوسائط الرقمية). وتدعم الدراسةُ المقترحَ بتحليلاتٍ لخطابات حجاجية وبيداغوجية/مؤسساتية وتفاعلات يومية، كاشفةً عن إجراءات استدلالية مخصوصة مثل الإسقاط، ورسم الخرائط الذهنية، ومحاذاة المنظور. ويخلص المقال إلى أفق «براغماتية استدلالية تكاملية» أقدر على توصيف الخطابات المعاصرة الهجينة.

This paper argues for an explicit integration of spatiality into inferential pragmatics (within the Relevance-Theory tradition). Starting from an empirical observation drawn from corpora in which territorially loaded “term-concepts” (notably Algeria) operate as discursive spatialization devices, the author identifies a limitation of the classical model : its emphasis on temporal sequentiality leaves the spatial dimension under-modelled when interpretation depends on spatial anchoring, trajectories, focalization, proximity/distance relations, and induced mental maps. To address this gap, the article combines insights from cognitive linguistics, spatial cognition, and interpretive semantics to redefine the notion of relevant context as a spatio-cognitive context. It then re-specifies explicatures and implicatures so that topological relations, paths, and perspectival operations become part of the inferential account—especially in multimodal settings where language interacts with gesture, visual supports, prosody, and digital interfaces. The proposal is supported through analyses of argumentative discourse, pedagogical/institutional discourse, and everyday multimodal interaction, highlighting emergent inferential procedures such as projection, mental mapping, and perspectival alignment. Overall, the paper outlines a coherent and extensible framework for a more “integral” inferential pragmatics suited to contemporary hybrid discourses.

Introduction

Depuis les travaux fondateurs de Sperber et Wilson (1986), la pragmatique inférentielle s’est imposée comme un cadre majeur pour analyser les mécanismes cognitifs mobilisés dans la compréhension du langage. Elle repose sur le principe de pertinence, selon lequel l’interprétation d’un énoncé dépend de la capacité du destinataire à sélectionner, parmi ses connaissances disponibles, celles qui optimisent le rapport entre effort cognitif et effets contextuels obtenus. Deux concepts structurent le modèle : l’explicature, qui correspond au développement pragmatique du contenu linguistique minimal et résulte d’un enrichissement guidé par les processus inférentiels (Carston, 2002 ; Reboul & Moeschler, 1998) ; l’implicature, qui regroupe les inférences contextuelles nécessaires à l’interprétation complète du message et qui permet de dériver des contenus non explicitement formulés (Grice, 1979 ; repris et redéployé dans le cadre de la théorie de la pertinence par Sperber & Wilson, 1989). Ce paradigme s’est révélé extrêmement robuste. Il permet d’expliquer une grande variété de phénomènes linguistiques : résolution des ambiguïtés, interprétation des sous-entendus, traitement de la référence, compréhension des métaphores ou de l’ironie, cohésion discursive, etc. Son efficacité en fait un outil théorique précieux pour analyser aussi bien les interactions quotidiennes que les discours spécialisés.

C’est précisément au cours d’un travail de repérage et d’analyse de projets PRFU en Algérie (plus particulièrement ceux mobilisant le terme-concept « Algérie » comme vecteur de discursivité spatiale dans des études relevant de la pragmatique inférentielle) que nous avons été confrontés à une série de carences théoriques et méthodologiques. Ces recherches ont révélé que, dans les corpus où le terme « Algérie » fonctionne comme opérateur de spatialisation discursive (construction de territoires symboliques, reconfigurations identitaires, projections géopolitiques, ancrages et déplacements énonciatifs), les outils de la pragmatique inférentielle classique se trouvent rapidement limités (Y.Immoune, 2023, 2025). C’est ce constat empirique initial qui a servi de déclencheur à la réflexion théorique développée ici.

En effet, dans sa version classique, la pragmatique inférentielle accorde une importance centrale à la séquentialité temporelle de l’interprétation (progression informationnelle, enchaînement logique), laissant relativement dans l’ombre la dimension spatiale, pourtant essentielle dans de nombreux contextes discursifs. L’étude de corpus dans lesquels la spatialité joue un rôle décisif révèle des limites du paradigme classique. Ces limites apparaissent notamment lorsque le discours implique : des repérages (« ici », « là-bas », « à droite », « derrière le parc »), des trajectoires (« avancer vers », « se diriger », « s’éloigner »), des focalisations spatiales (zoom, recentrage, mise en avant d’un lieu ou d’un acteur dans l’espace discursif).

Des recherches en analyse du discours (Maingueneau, 1991 ; Charaudeau & Maingueneau, 2002), en géosémiotique (Scollon & Scollon, 2003), en géographie linguistique et culturelle (Bonnin, 2015 ; Debarbieux, 1999), ainsi qu’en sémiotique de l’espace (Fontanille, 2011), soulignent en effet que les objets discursifs à forte dimension territoriale, tels que les noms d’entités politico-géographiques, produisent des effets spatialisants qui dépassent largement les capacités descriptives du modèle inférentiel classique. De même, les travaux portant sur les discours identitaires et nationaux (Anderson, 2006 ; Billig, 1995 ; Calhoun, 1997) montrent que des termes-concepts comme « Algérie » activent des configurations topologiques complexes : frontières symboliques, ancrages mémoriels, zones de tension ou de projection, cartes mentales collectives.

Or la pragmatique inférentielle classique ne propose pas d’outils permettant d’intégrer pleinement ces phénomènes pourtant centraux. Les notions d’explicature et d’implicature ne suffisent pas, en l’état, à rendre compte des reconfigurations topologiques, des relations de proximité ou de distance, ou encore de la construction de cartes mentales induites par le discours et ses supports multimodaux. À partir de ces constats, l’article pose une hypothèse centrale : la spatialité constitue un véritable angle mort du modèle inférentiel classique, et son intégration permet de renouveler profondément la portée théorique de la pragmatique.

Loin d’être un simple paramètre discursif, la spatialité apparaît comme un principe organisateur du sens : elle structure le raisonnement inférentiel, elle organise la cohérence globale du discours, elle articule langage, perception et cognition, elle intervient dans les opérations de catégorisation, de focalisation et de hiérarchisation. En ce sens, la spatialité n’est pas seulement complémentaire : elle possède une valeur explicative et heuristique majeure, capable de reconfigurer certains fondements du paradigme classique.

L’objectif de cet article est de proposer les bases d’une pragmatique inférentielle élargie à la spatialité, permettant : d’intégrer les acquis de la sémantique interprétative, utile pour décrire la structuration du sens en réseaux topologiques ; de mobiliser les apports de la cognition spatiale et de la psychologie de l’espace ; de prendre en compte la multimodalité, notamment gestuelle et visuelle, dans la construction du sens ; de rendre compte des discours contemporains, souvent hybrides, numériques, interactifs et distribués sur plusieurs supports. Cette approche vise à renouveler les outils théoriques et méthodologiques de l’analyse pragmatique, en montrant que la spatialité n’est pas une dimension périphérique, mais un principe structurant de l’activité interprétative.

La réflexion développée dans cet article s’appuie sur une démarche théorico-déductive, partant des principes de la pragmatique inférentielle classique et les étendant à la dimension spatiale du langage. À partir de ce cadre, les notions d’explicature et d’implicature sont redéfinies pour intégrer des relations topologiques, trajectoires et focalisations, ainsi que les modalités visuelles, gestuelles et prosodiques. Cette approche permet de déduire de manière systématique les inférences spatiales et de proposer un modèle cohérent pour l’interprétation du discours, dont la pertinence est ensuite confirmée par l’observation empirique de corpus divers.

1. Cadre théorique : intégrer la spatialité dans l’inférence pragmatique

1.1. La spatialité comme catégorie cognitive centrale

Les recherches contemporaines en linguistique cognitive et en sciences cognitives montrent que la spatialité ne se réduit pas à un simple domaine descriptif ou sémantique, mais constitue une structure cognitive fondamentale organisant notre perception, notre conceptualisation et notre interprétation du monde (Lakoff & Johnson, 1999 ; Talmy, 2000 ; Langacker, 2008). La manière dont nous conceptualisons des événements, des relations sociales, des argumentations ou des états mentaux repose largement sur des schémas spatiaux qui servent de métaphores structurantes pour la pensée (Johnson, 1987 ; Fauconnier & Turner, 2002).

Les travaux de Talmy (2000) ont montré que les langues codifient systématiquement les expériences en termes de relations spatiales, à travers des trajectoires, des points d’ancrage, des forces directionnelles, ainsi que des relations de contenant et contenu. Ces schémas conceptuels ne se limitent pas à la description d’espaces physiques, mais s’étendent à des domaines abstraits tels que les interactions sociales, la cognition morale, la structure narrative et la persuasion argumentative (Evans, 2004 ; Núñez & Cooperrider, 2013). Par exemple, dans l’analyse du discours géopolitique, les entités spatiales (villes, pays, régions) sont souvent utilisées comme points d’ancrage cognitifs pour structurer la progression argumentative ou l’orientation idéologique (Debarbieux, 1999 ; Scollon & Scollon, 2003).

Langacker (2008), à travers la grammaire cognitive, a démontré que toute conceptualisation linguistique implique une mise en scène spatiale. Chaque unité de sens suppose un trajecteur situé par rapport à un repère dans un cadre visuo-gestaltique partagé. Cette mise en scène permet de rendre explicites des relations de causalité, de hiérarchie, de focalisation ou d’intentionnalité, même lorsque l’énoncé n’a pas de dimension spatiale apparente. Ce principe est directement applicable à la pragmatique inférentielle : la capacité à déduire l’intention de l’énonciateur dépend souvent de la manière dont les éléments du discours sont spatialement organisés, implicites ou explicités (Sperber & Wilson, 1986/1995 ; Carston, 2002).

Par ailleurs, la théorie des espaces mentaux de Fauconnier et Turner (2002) complète cette perspective en montrant que les opérations d’intégration conceptuelle reposent sur des configurations topologiques : inclusion, projection, continuité, déplacement et mappings entre espaces. Ces opérations permettent de construire des représentations cognitives dynamiques où les trajectoires conceptuelles, les relations de proximité et les transformations spatiales jouent un rôle central dans l’inférence et la construction de sens. Ces modèles ont été mobilisés pour expliquer non seulement la compréhension linguistique, mais également la construction de discours identitaires et géopolitiques, où des lieux ou des entités spatiales servent de médiateurs pour structurer l’argumentation et orienter l’interprétation (Lakoff, 1987 ; Traverso, 2016).

Enfin, les recherches en cognition spatiale et psychologie de l’espace confirment que la perception et la mémorisation des relations spatiales conditionnent la capacité d’inférence. Tversky (2005) souligne que les cartes mentales et les représentations topologiques du monde sont intrinsèquement liées aux processus de raisonnement, de planification et de compréhension des interactions sociales. Dans cette perspective, intégrer la dimension spatiale dans le modèle inférentiel classique permet non seulement de rendre compte des inférences linguistiques traditionnelles (ex-plicature et implicature), mais aussi de saisir la dynamique des inférences spatiales, qui organisent les trajectoires discursives et la focalisation argumentative.

1.2. Les apports et les limites de la sémantique interprétative

La sémantique interprétative, développée notamment par Rastier (1987, 1995, 2001), constitue un apport majeur pour l’analyse des discours, en particulier lorsqu’il s’agit de spatialité discursive. Cette approche s’inscrit dans la tradition de la sémantique lexicale et textuelle, et propose des outils conceptuels pour formaliser la cohérence sémantique et les parcours interprétatifs à travers un texte ou un corpus.

Le modèle de Rastier repose sur plusieurs notions clés. Les isotopies sémantiques, qui permettent de repérer les réseaux de sens récurrents et cohérents dans le texte, révélant ainsi des motifs sémantiques stables qui structurent la lecture et la compréhension (Rastier, 1995 ; Vanderbroucke, 2010). Par exemple, dans un discours géopolitique, les termes liés à la territorialité (frontière, région, zone, capitale) forment des isotopies qui orientent l’interprétation vers des configurations spatiales implicites. Les parcours interprétatifs rendent compte de la dynamique cognitive du lecteur, capable de suivre des déplacements sémantiques opérés par le texte, comme des zooms, des focalisations, des transitions ou des changements de perspective (Rastier, 2001 ; Zampa & Vandendorpe, 2009). Dans la perspective de l’analyse spatiale du discours, ces parcours peuvent être assimilés à des trajectoires conceptuelles, permettant de visualiser comment le sens se déploie dans un espace mental organisé topologiquement. Les topologies textuelles, au sens où le texte se conçoit comme un espace structuré, où les unités de sens entretiennent des relations de distance, de proximité ou de hiérarchie (Rastier, 1995 ; Adam, 2008). Cette approche met en évidence les nœuds sémantiques, les zones de tension, les continuités et les ruptures qui jalonnent le discours, et permet ainsi de cartographier les configurations spatiales implicites dans la construction du sens.

Ces outils sont particulièrement pertinents pour analyser les discours où la spatialité est centrale, qu’il s’agisse de textes géopolitiques, de récits identitaires, de manuels techniques ou de guides interactifs (Debarbieux, 1999 ; Scollon & Scollon, 2003). Ils permettent de formaliser la manière dont le texte oriente l’attention, structure les informations et produit des effets de focalisation ou de hiérarchisation dans l’espace discursif.

Cependant, malgré ces apports, la sémantique interprétative reste principalement centrée sur la description des structures textuelles et sémantiques, et elle n’explicite pas directement les processus cognitifs et inférentiels qui permettent à l’interprète de construire les espaces mentaux nécessaires à la compréhension (Carston, 2002 ; Sperber & Wilson, 1986/1995 ; Fauconnier & Turner, 2002). Autrement dit, elle décrit la géométrie interne du texte, mais ne fournit pas de cadre pour comprendre comment un lecteur ou un auditeur mobilise ces structures dans une dynamique pragmatique, sensible au contexte, aux intentions communicatives et aux connaissances partagées (Kecskes, 2014 ; Verschueren, 2000).

Cette absence d’ancrage pragmatique limite son applicabilité dans l’analyse des situations de communication multimodale, où le langage interagit avec le geste, l’image, la spatialisation physique et les interactions sociales. Par exemple, un discours politique sur « l’Algérie » mobilisant cartes, images, gestes ou repères géographiques impose au lecteur des inférences spatiales et conceptuelles qui ne peuvent être entièrement modélisées par les isotopies ou topologies textuelles seules (Traverso, 2016 ; Mondada, 2005).

Ainsi, si la sémantique interprétative fournit des outils puissants pour cartographier les relations de sens et de proximité dans un texte, elle doit être complétée par une approche pragmatique et inférentielle, capable de relier ces structures aux processus cognitifs effectifs d’interprétation et aux représentations spatiales construites par l’interprète.

1.3. Pourquoi la spatialité enrichit, sans contredire, la pragmatique inférentielle

L’intégration de la spatialité dans la pragmatique inférentielle ne remet pas en cause les principes fondateurs du modèle, mais en prolonge et en enrichit la portée explicative (Sperber & Wilson, 1986/1995 ; Carston, 2002). Le principe de pertinence, au cœur de la théorie, engage l’interprète à sélectionner les informations contextuelles les plus utiles pour optimiser le rapport effort cognitif/effet contextuel. Or, les analyses de corpus contemporains, incluant des textes géopolitiques, identitaires ou multimodaux, montrent que ces informations pertinentes sont très fréquemment spatiales : positions, orientations, distances conceptuelles, trajectoires métaphoriques, relations de proximité ou d’éloignement, et configurations topologiques de personnages, idées ou entités discursives (Debarbieux, 1999 ; Traverso, 2016 ; Mondada, 2005). Dans la version classique, l’absence de traitement explicite de ces dimensions crée une zone d’ombre dans la modélisation des inférences.

L’inclusion de la spatialité permet de formaliser des ex-plicature et implicatures spatiales. Les ex-plicature spatiales vont au-delà de la simple désambiguïsation lexicale ou syntaxique : elles reconstruisent l’espace mental dans lequel les relations s’organisent, que ce soit pour localiser des objets, situer des événements ou articuler des positions argumentatives (Langacker, 2008 ; Talmy, 2000). Les implicatures spatiales, quant à elles, reposent sur des relations non énoncées, mais nécessaires à la cohérence du discours : proximité sociale ou psychologique, hiérarchies spatiales implicites, alignements et désalignements de trajectoires argumentatives (Lakoff, 1987 ; Fauconnier & Turner, 2002). Par exemple, dans un discours politique sur « l’Algérie », le positionnement d’entités géopolitiques ou le parcours discursif d’un acteur peut induire des inférences sur des zones d’influence, des tensions ou des priorités stratégiques, sans que celles-ci soient explicitement formulées (Anderson, 2006 ; Billig, 1995).

Cette approche ne contredit pas la pragmatique inférentielle, mais en révèle la dimension spatio-cognitive latente. Les mécanismes inférentiels, lorsqu’ils sont appliqués à des informations spatialisées, permettent d’expliquer comment le lecteur ou l’auditeur construit un réseau topologique de relations conceptuelles, organisant le sens à la fois en termes de proximité, de distance et de trajectoire (Tversky, 2005 ; Kitchin & Blades, 2002). Ainsi, la spatialité agit comme une couche supplémentaire de traitement cognitif, qui s’articule naturellement avec les notions d’explicature et d’implicature classiques, enrichissant la compréhension des textes et discours, notamment dans les contextes multimodaux ou interactifs (Mondada, 2011 ; Traverso, 2016).

En intégrant la dimension spatiale, le modèle inférentiel devient capable de : rendre compte de la construction dynamique des espaces mentaux (Fauconnier & Turner, 2002) ; expliciter les relations topologiques implicites dans le discours ; formaliser des inférences liées à la proximité ou la distance sociale, psychologique ou conceptuelle ; modéliser les effets de mise en scène et de focalisation spatiale sur la cohérence globale et l’orientation argumentative du texte.

En résumé, la spatialité n’est pas un ajout externe au modèle de Sperber & Wilson : elle révèle et explicite une dimension fondamentale des inférences, jusque-là souvent implicite ou sous-modélisée, et enrichit ainsi la pragmatique inférentielle en profondeur, sans en modifier les principes originaux.

1.4. Vers un paradigme spatial du sens

À partir des apports précédemment examinés (linguistique cognitive, sémantique interprétative et pragmatique inférentielle), il devient possible de concevoir un paradigme spatial du sens, dans lequel l’espace n’est plus un simple contenu ou thème secondaire, mais un schème opératoire central structurant les processus de raisonnement inférentiels du locuteur et de l’interprète (Talmy, 2000 ; Fauconnier & Turner, 2002 ; Langacker, 2008). Cette approche propose une relecture cognitive et pragmatique du discours, en mettant l’accent sur la manière dont les relations spatiales (réelles ou métaphoriques) organisent la construction du sens.

Ce paradigme repose sur trois principes fondamentaux :

  • La centralité des trajectoires : les trajectoires, qu’elles soient physiques, conceptuelles ou argumentatives, servent de guides pour les enchaînements interprétatifs. Elles permettent à l’interprète de suivre la progression logique et séquentielle d’un discours, tout en intégrant des déplacements implicites, des zooms ou des réorientations sémantiques (Talmy, 2000 ; Fauconnier & Turner, 2002 ; Tversky, 2005). Par exemple, dans un discours politique ou géopolitique, la description des mouvements d’entités, de ressources ou d’influences constitue une base pour inférer des relations de pouvoir, de priorité ou de tension (Debarbieux, 1999 ; Traverso, 2016).

  • Le rôle structurant des repères : les repères spatiaux (points fixes, ancrages topologiques, entités de référence) stabilisent l’espace mental dans lequel s’articulent les éléments discursifs. Ces repères facilitent l’intégration des informations nouvelles et l’interprétation des relations implicites entre objets discursifs, idées ou acteurs (Langacker, 2008 ; Scollon & Scollon, 2003). Dans les récits ou instructions, ils servent de « points d’ancrage » pour organiser les trajectoires cognitives et construire des cartes mentales cohérentes.

  • La dynamique des focalisations : la focalisation spatiale organise la hiérarchisation des informations et guide l’attention de l’interprète au fil du discours. Elle permet de signaler ce qui est central ou périphérique, de souligner des tensions ou des continuités, et de construire des inférences implicites sur les relations entre éléments discursifs (Langacker, 2008 ; Tversky, 2005 ; Mondada, 2005). Les focalisations ne sont pas seulement visuelles ou spatiales ; elles peuvent également être conceptuelles ou argumentatives, orientant le lecteur dans un espace mental structuré et modulable.

En combinant ces trois principes, la spatialisation du sens devient un outil analytique permettant de modéliser les opérations cognitives mobilisées dans des contextes variés : discours politique, instructions ou guides, récits littéraires, interactions multimodales et interfaces numériques (Mondada, 2011 ; Traverso, 2016 ; Kitchin & Blades, 2002). Le paradigme spatial enrichit la pragmatique inférentielle en : révélant la dimension spatio-cognitive latente des inférences ; intégrant les relations de proximité, distance, trajectoire et hiérarchie dans le calcul de pertinence ; offrant un cadre pour l’analyse multimodale, en incluant gestes, images et dispositifs interactifs dans la construction du sens.

Ainsi, le paradigme spatial ne se contente pas d’étendre la pragmatique inférentielle classique : il en transforme profondément la portée explicative, en ancrant les processus interprétatifs dans un espace mental structuré et dynamique, capable de rendre compte des interactions complexes entre langage, cognition et perception.

2. Proposition : une pragmatique inférentielle élargie à la spatialité

L’analyse conjointe des cadres théoriques et des corpus étudiés conduit à proposer une extension du modèle classique de la pragmatique inférentielle. Cette extension reconnaît le rôle structurant de la spatialité dans la production et l’interprétation du sens. Dans ce cadre, la spatialité n’est plus un simple contenu thématique ou décoratif : elle devient un opérateur cognitif, structurant le raisonnement, la cohérence et les inférences au sein du discours.

2.1. Redéfinition du contexte pertinent : du contexte cognitif au contexte spatio-cognitif

Dans la pragmatique inférentielle classique, le contexte pertinent est défini comme l’ensemble des représentations mentales accessibles à l’interprète au moment de l’énonciation (Sperber & Wilson, 1986/1995). L’introduction de la spatialité élargit cette notion pour créer un contexte spatio-cognitif, qui prend en compte non seulement les connaissances et attentes générales, mais aussi la configuration spatiale implicite ou explicite des éléments du discours.

Ce contexte spatio-cognitif comprend plusieurs dimensions. Les relations spatiales entre objets, lieux et acteurs peuvent être de nature physique, discursive ou conceptuelle, et jouent un rôle central dans l’organisation des déplacements mentaux ou narratifs. Dans un échange en milieu professionnel, par exemple, des formulations comme « nous allons déplacer cette étape en amont du projet » ou « il faudra rapprocher les deux équipes » mobilisent des schémas spatiaux pour structurer la progression de l’action. L’expression « déplacer en amont » engage l’interprète à reconstruire une trajectoire temporelle conceptualisée spatialement, tandis que « rapprocher les équipes » active une relation de proximité métaphorique, interprétée en termes de coopération ou de coordination accrue. Ces relations spatialisées permettent donc d’inférer non seulement une organisation pratique, mais également la dynamique sous-jacente du processus ou des interactions (Talmy, 2000 ; Lakoff & Johnson, 1980 ; Langacker, 2008).

Le contexte spatio-cognitif intègre des topologies implicites, fondées sur la proximité, la distance, la centralité, la périphérie ou l’inclusion (Rastier, 1995 ; Tversky, 2005). Par exemple, dans un manuel pédagogique, la mise en avant d’un concept au centre d’un schéma et d’autres autour de lui organise les inférences sur la hiérarchie des notions : l’interprète comprend que certains concepts sont fondamentaux, tandis que d’autres sont secondaires ou dépendants. De même, dans un texte identitaire, la centralité accordée à un lieu ou à une figure symbolique guide l’attribution de valeur ou de légitimité aux entités du discours (Anderson, 2006 ; Billig, 1995). Dans un contexte de communication scientifique, par exemple, des formulations comme « cette hypothèse se situe à la marge du modèle » ou « nous allons recentrer l’analyse autour de ce paramètre » mobilisent des schémas spatiaux pour structurer le raisonnement. Dire qu’une hypothèse « se situe à la marge » amène l’interprète à construire une topologie conceptuelle où certains éléments apparaissent périphériques et donc moins intégrés ; inversement, « recentrer l’analyse » implique une opération de déplacement vers un point focal considéré comme plus pertinent. Ces spatialités discursives permettent ainsi d’inférer non seulement une organisation logique, mais également la dynamique interprétative guidant la hiérarchisation des concepts (Talmy, 2000 ; Lakoff & Johnson, 1980 ; Langacker, 2008).

Les perspectives et focalisations spatiales jouent un rôle décisif dans l’organisation de l’accès à l’information et dans la construction de la saillance cognitive des éléments d’un discours. La manière dont un énonciateur positionne son regard – réel ou métaphorique – oriente la compréhension en hiérarchisant certaines zones, objets ou acteurs au détriment d’autres. Cette dynamique est particulièrement visible dans les interactions multimodales ou numériques : un conférencier peut, par exemple, faire glisser un curseur sur une carte projetée, agrandir une portion d’un graphique ou déplacer un repère sur une image satellite. Chacun de ces gestes produit une focalisation spatiale qui guide les inférences de l’auditoire, en rendant certains éléments plus saillants que d’autres (Mondada, 2011 ; Scollon & Scollon, 2003).

Dans les récits littéraires, la focalisation spatiale structure la perception narrative. Lorsqu’un narrateur décrit « au premier plan, le jardin envahi de lumière », tandis que « tout au fond, une silhouette immobile semblait observer », il organise l’attention du lecteur au sein d’un champ visuel mental : le premier plan reçoit une interprétation immédiate et positive, tandis que l’arrière-plan, plus flou et lointain, évoque le mystère ou l’incertitude (Herman, 2002; Zubin & Hewitt, 1995).

Dans la communication quotidienne, des expressions comme « regarde par ici », « concentre-toi sur ce point » ou « laisse ça de côté pour le moment » mobilisent des dynamiques de focalisation qui permettent d’opérer un tri cognitif. « Par ici », recentre l’attention sur une zone pertinente pour l’interaction, tandis que « laisse ça de côté » signale une mise en arrière-plan conceptuelle, essentielle pour orienter le raisonnement ou gérer la progression thématique.

Dans les médias audiovisuels, la spatialisation est un moyen privilégié pour guider l’interprétation : un reportage télévisé peut juxtaposer une vue aérienne d’un quartier, puis un gros plan sur une fenêtre particulière, construisant ainsi une trajectoire visuelle qui oriente la lecture d’un événement. L’alternance entre plans larges et resserrés permet au spectateur d’articuler les niveaux d’information : contexte global, détail significatif, relation entre les deux.

Les interfaces numériques offrent quant à elles un terrain idéal pour observer ces phénomènes. Dans une application de navigation, par exemple, l’utilisateur passe constamment d’une vue globale du trajet à un zoom détaillé d’un carrefour ; cette alternance conditionne la manière dont il interprète les indications proposées. De même, dans un jeu vidéo, le déplacement de la caméra, le centrage sur un objet ou l’obscurcissement d’une zone hors champ sont autant de mécanismes qui structurent la compréhension de la situation et orientent les inférences du joueur.

Ainsi, la focalisation spatiale dépasse largement le domaine visuel : elle constitue un opérateur cognitif transversal qui sélectionne, ordonne et hiérarchise les informations, permettant au locuteur ou au narrateur d’imposer un parcours interprétatif précis. La spatialité devient alors un principe directeur de la pertinence et non un simple décor descriptif.

Ainsi redéfini, le contexte spatio-cognitif devient un socle permettant de reconstruire l’environnement mental complet dans lequel les inférences prennent sens. Il intègre non seulement ce que l’interprète sait ou suppose, mais aussi comment il organise les informations dans un espace mental dynamique, reliant trajectoires, repères, focalisations et topologies. Cette intégration ouvre la voie à une pragmatique inférentielle capable de rendre compte de la complexité des inférences spatiales, qu’elles soient littérales, métaphoriques ou multimodales (Langacker, 2008 ; Talmy, 2000 ; Fauconnier & Turner, 2002).

2.2. Explicatures spatiales

L’intégration de la spatialité conduit à reconfigurer la notion d’explicature. Dans la théorie classique, l’explicature correspond à l’enrichissement de la forme logique d’un énoncé, nécessaire pour produire une proposition explicitement communiquée. Dans une perspective spatiale, cette opération dépasse la simple clarification propositionnelle : elle implique la construction d’un espace mental cohérent, structuré à partir d’indices linguistiques, prosodiques, gestuels, visuels ou situationnels.

Les ex-plicature spatiales consistent donc à stabiliser les repères, trajectoires, zones, orientations et points de vue indispensables à l’interprétation. Ces éléments ne sont pas accessoires : ils constituent une dimension explicite de l’information, même lorsqu’ils ne sont pas entièrement lexicalisés.

Ainsi, lorsqu’un locuteur donne une instruction comme :

— « Vous passez devant le bâtiment gris, vous continuez jusqu’au petit rond-point, puis vous prenez la deuxième sortie »,

l’interprète doit construire une carte mentale topographiquement structurée, où chaque entité (bâtiment, rond-point, sorties) sert de repère permettant de générer une explicature spatiale complète. Les relations de séquence, d’orientation et de choix directionnel deviennent des contenus explicités par inférence.

Dans un cours universitaire, des formulations comme :

« Sur ce graphique, en bas à gauche, vous voyez les valeurs initiales, tandis qu’en haut à droite apparaissent les projections finales »

activent une explicature spatiale reposant sur la disposition visuelle. L’étudiant reconstruit un espace conceptuel ordonné, où les zones du graphique correspondent à des états distincts du phénomène (données initiales/projections). Les déictiques visuels (en bas, en haut, à gauche, à droite) font partie intégrante de l’explicature.

Dans un manuel médical, une phrase telle que :

— « Les ganglions situés derrière la mandibule »

requièrent la construction d’une configuration anatomique : le lecteur doit organiser un espace corporel mental avec un avant, un arrière, un dessus, un dessous. L’explicature n’est pas seulement descriptive : elle implique une géométrie mentale.

Dans les récits fictionnels, la spatialité explicite structure l’action. L’énoncé :

— « Il franchit le pont et se retrouva de l’autre côté du fleuve, face au village »

ne se contente pas de rapporter un déplacement ; il oblige le lecteur à reconstruire une topologie complète (pont → fleuve → rive → village), sans laquelle la suite du récit serait incompréhensible. L’explicature inclut ici la trajectoire franchie et la nouvelle orientation spatiale du protagoniste.

La spatialité joue un rôle tout aussi crucial dans les interfaces numériques. Une consigne telle que :

« Cliquez sur l’icône en haut à droite, puis glissez-la vers le centre de l’écran »

produit une explicature spatiale intégrant le geste, la direction et la position finale. L’espace de l’écran devient un domaine référentiel explicite, indispensable à l’exécution correcte de la tâche.

Enfin, dans les discours institutionnels ou politiques, des expressions comme :

« Les régions du nord sont les plus touchées par la pénurie, tandis que les zones périphériques restent relativement stables »

construisent une explicature spatiale conceptuelle : nord, périphérie, zone centrale ne renvoient pas seulement à des lieux, mais à des positions fonctionnelles dans une hiérarchie territoriale. L’interprète doit créer une carte mentale sociopolitique où centralité et marginalité sont spatialement structurées.

Ainsi, les ex-plicature spatiales montrent que le sens explicitement communiqué ne se réduit pas à une proposition abstraite : il s’incarne dans des configurations, des trajectoires, des orientations et des repérages. L’explicature devient ainsi en partie géométrique, topologique et configurative, profondément ancrée dans les modalités perceptives et pratiques de l’interprète.

2.3. Implicatures spatiales

Les implicatures spatiales désignent l’ensemble des relations, orientations et trajectoires qui ne sont pas énoncées explicitement, mais que l’interprète doit reconstruire pour assurer la cohérence du discours. Elles s’observent dans de nombreux contextes discursifs, car la spatialité fournit des schémas cognitifs permettant d’organiser le sens, même en l’absence de toute référence à un espace physique. Trois formes principales d’implicatures spatiales peuvent être distinguées.

La première concerne les relations spatiales présumées, fondées sur des schémas de proximité, de distance, de centralité ou de marginalité. Lorsqu’une personne affirme : « On s’éloigne tous les deux », elle invite l’interprète à inférer une distance relationnelle croissante, sans qu’aucun déplacement physique n’ait lieu. De même, dans un contexte professionnel, dire qu’un dossier « reste en périphérie des priorités » suppose une organisation conceptuelle où le « centre » correspond aux objectifs majeurs et la « périphérie » aux préoccupations secondaires. Dans les médias ou les débats publics, l’énoncé : « Le débat s’est déplacé vers les extrêmes » rend intelligible une dérive idéologique seulement si l’interprète réactive une représentation spatiale des opinions, structurée selon un axe centre–marges. Ces exemples montrent que les relations spatiales implicites jouent un rôle essentiel dans l’évaluation des situations et des attitudes.

La deuxième forme d’implicatures spatiales concerne les trajectoires argumentatives qu’un énoncé laisse deviner sans les expliciter. Les discours politiques en offrent des exemples récurrents. Dire que « la situation doit être redressée » implique une trajectoire initiale jugée déviante et la nécessité d’un mouvement de correction. L’expression : « Si nous continuons ainsi, nous allons droit dans le mur » n’a de sens que si l’interprète infère une progression linéaire, un obstacle imminent et l’absence de bifurcation possible. Dans un contexte organisationnel, affirmer qu’un projet a « pris un tournant inattendu » suppose l’existence d’une orientation antérieure et d’un changement soudain de direction. Ces trajectoires implicites guident l’interprétation en donnant une dynamique aux événements, en suggérant des évolutions et en orientant les prédictions.

La troisième forme d’implicatures spatiales concerne les structures narratives qui reposent sur la spatialité sans l’énoncer explicitement. Dans un récit, une formule comme : « À partir de là, tout s’est accéléré » implique un point de bascule qui sert de repère à l’enchaînement narratif, alors même que rien n’est décrit spatialement. Dans un protocole scientifique, « après ce premier niveau, vous accédez à la couche supérieure » fonctionne seulement si le lecteur infère une architecture en strates ou en étages. Dans les environnements numériques, « Revenons à l’écran précédent » présuppose que les écrans se succèdent selon une topologie implicite que l’utilisateur doit reconstruire. Même les conversations ordinaires mobilisent ces structures : « On revient toujours au même point » évoque une configuration circulaire de la pensée ou de la situation. Ces exemples montrent que la spatialité implicite organise la progression, l’enchaînement des étapes et la logique interne des séquences.

Ainsi, les implicatures spatiales ne se contentent pas d’accompagner le discours : elles en constituent l’un des moteurs interprétatifs. En fournissant des schémas de relations, de mouvements et d’organisations implicites, elles permettent à l’interprète de relier les segments du discours, d’en anticiper les développements et d’en comprendre les enjeux. Leur présence confirme que la spatialité, loin d’être un simple décor conceptuel, occupe une fonction centrale dans l’activité inférentielle qui sous-tend la compréhension du langage.

2.4. Procédures inférentielles émergentes

Les implicatures spatiales désignent l’ensemble des relations, orientations et trajectoires qui ne sont pas énoncées explicitement, mais que l’interprète doit reconstruire pour assurer la cohérence du discours. Elles s’observent dans de nombreux contextes discursifs, car la spatialité fournit des schémas cognitifs permettant d’organiser le sens, même en l’absence de toute référence à un espace physique. Trois formes principales d’implicatures spatiales peuvent être distinguées.

La première concerne les relations spatiales présumées, fondées sur des schémas de proximité, de distance, de centralité ou de marginalité. Lorsqu’une personne affirme : « On s’éloigne tous les deux », elle invite l’interprète à inférer une distance relationnelle croissante, sans qu’aucun déplacement physique n’ait lieu. De même, dans un contexte professionnel, dire qu’un dossier « reste en périphérie des priorités » suppose une organisation conceptuelle où le « centre » correspond aux objectifs majeurs et la « périphérie » aux préoccupations secondaires. Dans les médias ou les débats publics, l’énoncé : « Le débat s’est déplacé vers les extrêmes » rend intelligible une dérive idéologique seulement si l’interprète réactive une représentation spatiale des opinions, structurée selon un axe centre–marges. Ces exemples montrent que les relations spatiales implicites jouent un rôle essentiel dans l’évaluation des situations et des attitudes.

La deuxième forme d’implicatures spatiales concerne les trajectoires argumentatives qu’un énoncé laisse deviner sans les expliciter. Les discours politiques en offrent des exemples récurrents. Dire que « la situation doit être redressée » implique une trajectoire initiale jugée déviante et la nécessité d’un mouvement de correction. L’expression : « Si nous continuons ainsi, nous allons droit dans le mur » n’a de sens que si l’interprète infère une progression linéaire, un obstacle imminent et l’absence de bifurcation possible. Dans un contexte organisationnel, affirmer qu’un projet a « pris un tournant inattendu » suppose l’existence d’une orientation antérieure et d’un changement soudain de direction. Ces trajectoires implicites guident l’interprétation en donnant une dynamique aux événements, en suggérant des évolutions et en orientant les prédictions.

La troisième forme d’implicatures spatiales concerne les structures narratives qui reposent sur la spatialité sans l’énoncer explicitement. Dans un récit, une formule comme : « À partir de là, tout s’est accéléré » implique un point de bascule qui sert de repère à l’enchaînement narratif, alors même que rien n’est décrit spatialement. Dans un protocole scientifique, « après ce premier niveau, vous accédez à la couche supérieure » fonctionne seulement si le lecteur infère une architecture en strates ou en étages. Dans les environnements numériques, « Revenons à l’écran précédent » présuppose que les écrans se succèdent selon une topologie implicite que l’utilisateur doit reconstruire. Même les conversations ordinaires mobilisent ces structures : « On revient toujours au même point » évoque une configuration circulaire de la pensée ou de la situation. Ces exemples montrent que la spatialité implicite organise la progression, l’enchaînement des étapes et la logique interne des séquences.

Ainsi, les implicatures spatiales ne se contentent pas d’accompagner le discours : elles en constituent l’un des moteurs interprétatifs. En fournissant des schémas de relations, de mouvements et d’organisations implicites, elles permettent à l’interprète de relier les segments du discours, d’en anticiper les développements et d’en comprendre les enjeux. Leur présence confirme que la spatialité, loin d’être un simple décor conceptuel, occupe une fonction centrale dans l’activité inférentielle qui sous-tend la compréhension du langage.

3. Analyses de corpus : spatialité en action

Afin d’évaluer la pertinence et la fécondité heuristique du modèle de la pragmatique inférentielle élargie à la spatialité, cette section propose l’analyse croisée de trois types de corpus distincts : discours argumentatifs, discours pédagogiques/institutionnels et interactions ordinaires multimodales. Chacun de ces corpus met en lumière un aspect particulier du rôle structurant de la spatialité, tout en montrant comment les ex-plicature, implicatures et procédures inférentielles spatiales se manifestent concrètement.

3.1. Discours argumentatifs

Dans les discours argumentatifs, qu’ils soient politiques, médiatiques ou éditoriaux, la spatialité joue un rôle central en structurant l’argumentation à travers des métaphores directionnelles, des schémas de progression et des représentations topologiques implicites. Les expressions spatiales servent à organiser l’espace conceptuel du discours, à orienter l’interprétation et à produire des effets argumentatifs précis.

Parmi ces métaphores spatiales structurantes, on retrouve des verbes ou expressions, tels que avancer, reculer, prendre du recul, suivre une voie, changer de direction, être à côté, aller droit dans le mur. Bien que simples sur le plan linguistique, ces énoncés activent des schémas mentaux spatiaux complexes, mobilisant axes, trajectoires, obstacles et bifurcations. Par exemple, dans l’énoncé :

« Si nous continuons dans cette direction, nous allons droit dans le mur »,

le destinataire doit reconstruire une trajectoire figurée, visualiser un obstacle et inférer la nécessité d’un changement de cap. L’implicature spatiale — l’inévitabilité d’une catastrophe si aucune action corrective n’est entreprise — n’est pas explicitement formulée, mais se déduit à partir de la configuration mentale induite par les termes directionnels. De la même manière, dans un éditorial économique, une phrase telle que « Le pays recule face aux défis de la mondialisation » associe implicitement le mouvement vers l’arrière à une régression ou un retard stratégique, orientant ainsi le jugement du lecteur.

La spatialité intervient également dans la position idéologique des acteurs et la structuration des oppositions. Dire « Nous devons avancer » place l’orateur du côté du progrès et de l’innovation, tandis que « reculer » associe implicitement l’adversaire à l’immobilisme ou à l’échec. L’expression « changer de direction » suggère une réorientation stratégique valorisée dans les discours de réforme ou de modernisation, tandis que « être à côté de la question » marque une erreur ou un décalage cognitif.

Ces schémas spatiaux ne sont pas seulement rhétoriques : ils structurent le raisonnement du destinataire, orientent la construction des inférences et permettent de cartographier mentalement les positions et trajectoires des acteurs. Dans un débat sur la transition énergétique, par exemple, un énoncé comme « Nous devons suivre la voie du renouvelable ou nous resterons à la traîne » active simultanément des trajectoires, des oppositions conceptuelles et des hiérarchies implicites, reliant la métaphore spatiale à la dimension argumentative.

Ainsi, la spatialité dans les discours argumentatifs agit comme un organisateur idéologique implicite. Elle structure les oppositions, façonne les identités discursives (progressistes vs conservateurs, réformateurs vs traditionalistes) et guide l’interprétation des trajectoires collectives. Les implicatures spatiales produites — trajectoires, obstacles, positions relatives — renforcent la persuasion et orientent la construction du sens, illustrant de manière concrète la puissance heuristique de la pragmatique inférentielle élargie à la dimension spatiale.

3.2. Discours pédagogiques et institutionnels

Les discours pédagogiques et institutionnels constituent un terrain privilégié pour observer comment la spatialité linguistique, la représentation graphique et la gestuelle s’articulent dans la construction du sens. Dans ces contextes, la compréhension ne se limite pas aux seules informations verbales : elle repose sur la coordination de plusieurs modalités, permettant à l’interprète de reconstruire un espace mental cohérent et dynamique.

Indexation spatiale des contenus dans un contexte pédagogique, un énoncé tel que :

« Ici, vous avez la cellule ; et là, au centre, le noyau »

combine un contenu verbal minimal avec une structuration spatiale explicite. La compréhension repose sur l’articulation de trois composantes : les repères verbaux (ici, là, au centre), la gestuelle de l’enseignant (pointage, cercles, balayages) et le schéma visuel partagé (illustration, tableau ou maquette). Ces éléments se conjuguent pour générer des ex-plicature spatiales, permettant à l’élève de reconstruire les positions relatives, les trajectoires et les relations topologiques dans une carte mentale cohérente.

D’autres exemples pédagogiques illustrent cette coordination : dans un cours de physique, l’enseignant peut dire « Placez la bobine ici et reliez-la à la pile là », tout en montrant les connexions sur un schéma et en mimant le geste de branchement. Dans un cours de géographie, un énoncé tel que « Le fleuve traverse cette vallée avant de contourner la montagne », accompagné d’une carte projetée et d’un pointeur laser, permet aux élèves de reconstruire mentalement la topographie et le flux spatial. Dans l’enseignement des arts plastiques, des consignes comme « Disposez les éléments ici et là sur la toile », combinées à des démonstrations gestuelles, favorisent la compréhension des relations spatiales dans la composition.

  • Interaction texte–image–gestuelle

Les discours institutionnels exploitent également cette multimodalité. Les guides touristiques, notices techniques, documents administratifs ou plans d’évacuation combinent texte, image et geste pour structurer l’information spatiale. Par exemple, un guide interactif peut indiquer : « Suivez l’axe central jusqu’au hall principal, puis prenez la porte sud », tandis qu’une carte interactive met en évidence le chemin et que l’instructeur signale les repères par des gestes. Dans un manuel de montage, des consignes comme « Fixez cette pièce ici et cette autre là », accompagnées de pictogrammes et de flèches, obligent le lecteur à aligner verbalisation, perception visuelle et action motrice pour accomplir correctement la tâche.

D’autres situations courantes illustrent encore mieux ce principe : dans un musée, un audioguide peut combiner narration verbale (« La sculpture se trouve à gauche de l’entrée »), plan interactif et lumière focalisée sur l’objet pour guider l’attention. Dans des tutoriels numériques, les instructions « Cliquez sur ce bouton à droite, puis faites glisser l’icône vers le centre », combinées à des animations et surlignages, mobilisent des inférences spatiales pour permettre à l’utilisateur de comprendre la séquence d’actions.

Dans tous ces exemples, la reconstruction spatiale ne se produit pas dans une seule modalité : elle résulte de l’alignement inférentiel entre langage, image et geste. La spatialité devient ainsi un principe structurant du sens, guidant l’attention, organisant l’information et permettant la construction d’inférences spatiales essentielles à la compréhension, à la mémorisation et à la planification de l’action. C’est précisément cette dimension que permet de modéliser une pragmatique inférentielle élargie à la spatialité, capable de rendre compte de la manière dont les ex-plicature spatiales se construisent dans des contextes multimodaux et interactifs.

3.3. Interactions ordinaires et multimodales

Les interactions quotidiennes constituent un terrain d’observation privilégié pour analyser l’articulation entre langage, geste, prosodie et espace environnant. Dans ces contextes, la spatialité n’est pas seulement descriptive : elle structure la compréhension, guide l’attention et organise les inférences nécessaires à l’interprétation.

Gestuelle directionnelle et prosodie focalisante dans des énoncés comme :

« Vous allez tout droit, puis vous tournez à droite »,

la gestuelle joue un rôle central. Elle explicite le sens linguistique, en renforçant l’explicature de l’énoncé, et elle impose une perspective spatiale, souvent celle du locuteur ou de l’agent-guide. La prosodie contribue également à cette focalisation : un accent marqué sur « à DROITE » signale une zone de saillance dans l’espace discursif et attire l’attention de l’interlocuteur sur un repère précis.

Cette dynamique se retrouve dans de nombreux autres contextes. Dans un tutoriel de bricolage, l’instructeur peut dire : « Insérez cette pièce ici » tout en pointant, guidant le regard et l’action simultanément. Lors d’une visite guidée, le guide peut combiner : « La sculpture se trouve juste derrière vous », geste de bras ouvert et modulation vocale pour attirer l’attention, permettant aux visiteurs de reconstruire mentalement la disposition des œuvres.

  • Explicitation et implicatures géolinguistiques

Les déictiques spatiaux (là-bas, derrière, devant, à côté) supposent une connaissance partagée de l’environnement ou la capacité d’en reconstruire une représentation mentale. La spatialité devient ainsi une condition de possibilité de l’interprétation.

Dans un énoncé comme :

« Je suis complètement à côté ces temps-ci »,

l’expression spatiale fonctionne métaphoriquement. Le locuteur ne parle pas d’une localisation physique, mais d’un décalage cognitif ou affectif. L’interprète doit effectuer une projection spatiale vers un domaine subjectif, mobilisant des inférences complexes qui combinent schématisation spatiale, projection conceptuelle et connaissance du contexte.

D’autres exemples montrent la richesse de ces mécanismes. Dans une conversation informelle, dire : « Il est hors piste » ou « Je me sens à l’écart » active des trajectoires spatiales abstraites pour exprimer des relations sociales ou émotionnelles. Dans un contexte numérique, un utilisateur peut écrire : « Clique ici, puis glisse à droite » tout en manipulant une interface : le geste et la disposition des objets virtuels créent un espace de travail mental qui guide l’action.

Ainsi, dans les interactions ordinaires, la spatialité fonctionne à la fois au niveau explicatif et inférentiel : elle stabilise le sens explicite, tout en produisant des implicatures spatiales ou métaphoriques qui permettent de projeter des relations, des trajectoires et des transformations, enrichissant considérablement la compréhension du discours.

3.4. Conclusion intermédiaire : la spatialité comme opérateur transversal

L’analyse conjointe des discours argumentatifs, pédagogiques et des interactions quotidiennes révèle que la spatialité n’est en aucun cas un phénomène accessoire ou marginal. Au contraire, elle se déploie comme un opérateur transversal, structurant simultanément : les trajectoires et schémas argumentatifs dans le discours politique et médiatique, la construction et la transmission des savoirs dans les contextes pédagogiques et institutionnels, ainsi que l’organisation multimodale de l’action et de l’attention dans les interactions quotidiennes.

Elle influence non seulement les gestes, la prosodie, les focalisations et les repères visuels, mais aussi les implicatures relationnelles, affectives et métaphoriques qui émergent de la communication. La spatialité agit à différentes échelles : au niveau micro, elle guide l’interprétation des énoncés et la construction des ex-plicature ; au niveau macro, elle organise la cohérence globale, les enchaînements discursifs et la hiérarchisation des informations.

En ce sens, une pragmatique inférentielle étendue à la dimension spatiale constitue un cadre théorique puissant et unificateur. Elle permet d’intégrer de manière systématique les phénomènes langagiers, cognitifs et multimodaux qui dépendent de la spatialité, offrant un gain heuristique et explicatif majeur pour l’analyse des processus inférentiels dans la communication.

4. Discussion : apports, portée et reconfigurations méthodologiques

Cette section propose une mise en perspective des résultats théoriques et analytiques présentés précédemment. Elle vise à montrer comment la pragmatique inférentielle élargie à la spatialité renouvelle profondément les cadres classiques d’interprétation du discours, tout en ouvrant la voie à un modèle analytique opératoire et à un programme de recherche transversal.

4.1. Apports conceptuels

L’un des principaux apports de ce travail consiste à montrer que l’espace n’est pas un simple contenu thématique du discours, mais un principe organisateur du sens.
Les analyses menées indiquent en effet que les relations topologiques, les trajectoires conceptuelles et les focalisations jouent un rôle déterminant dans la structuration de l’information, dans l’orientation argumentative et dans la configuration mentale que les récepteurs se construisent à partir des énoncés.

Cette approche spatialise les opérations inférentielles habituellement centrées sur la temporalité (enchaînements, causalités, progressions) en soulignant que la compréhension repose sur une cartographie mentale dynamique, souvent multimodale, élaborée en temps réel.

Ainsi, l’inférence pragmatique n’apparaît plus seulement comme un calcul de pertinence fondé sur la cohérence cognitive, mais comme une activité de positionnement dans un espace sémantico-pragmatique. Ce déplacement épistémologique permet de réarticuler la pragmatique inférentielle avec la cognition située, en montrant que les inférences sont indissociables de la manière dont les sujets perçoivent, structurent et manipulent les espaces conceptuels, physiques et discursifs.

4.2. Apports méthodologiques

Au-delà de l’enrichissement conceptuel, l’intégration de la spatialité permet de proposer un modèle opératoire capable de guider l’analyse de corpus variés, qu’il s’agisse de discours argumentatifs, pédagogiques ou d’interactions multimodales. Ce modèle repose sur un ensemble structuré de principes et de procédures, articulant la dimension spatiale avec les mécanismes inférentiels de la pragmatique.

  • Principes fondamentaux

Le modèle repose sur trois postulats clés : l’espace discursif se construit de manière co-élaborée à partir de marqueurs linguistiques, gestuels, visuels et prosodiques ; les inférences s’appuient sur l’intégration simultanée de repères spatiaux explicites et implicites, qu’ils soient physiques, conceptuels ou métaphoriques ; la compréhension implique la projection de l’information dans des configurations topologiques et trajectorielles, permettant de reconstruire mentalement l’organisation de l’espace et des relations entre éléments.

  • Procédures inférentielles spécifiques

Pour opérationnaliser ce cadre, le modèle identifie plusieurs procédures inférentielles propres à la spatialité : schématisation spatiale : construction d’un cadre topologique global permettant de situer les objets, acteurs et événements ; projection : métaphorique, situationnelle ou perspectivale, elle permet de transposer l’information dans un espace mental ou conceptuel ; cartographie mentale : organisation des repères, distances et relations pour stabiliser la compréhension ; alignement perspectif : choix d’un point de vue spatial, physique ou conceptuel, guidant l’attention et la focalisation ; structuration trajectorielle : définition d’un parcours ou d’une progression spatialisée, qu’elle soit narrative, argumentaire ou procédurale. Ces procédures complètent et enrichissent les opérations déjà décrites dans le modèle classique, telles que la désambiguïsation, la saturation et l’enrichissement pragmatique.

  • Repérage des marqueurs spatiaux

Le modèle fournit également une méthodologie explicite pour identifier les indices de spatialité dans un corpus : déictiques spatiaux : ici, là, là-bas ; prépositions et relations topologiques : dans, sur, à côté de, entre ; verbes de mouvement : aller, traverser, avancer, reculer, contourner ; structures iconiques ou graphiques : schémas, cartes, diagrammes ; gestes spatialisants : pointage, étagement, découpage de l’espace ; prosodie : accentuation et modulation pour signaler zones de saillance ou parcours directionnels.

  • Articulation multimodale

L’un des apports majeurs de ce paradigme est de fournir une grille unique permettant d’analyser de manière intégrée des corpus multimodaux : texte, images, schémas, gestes, orientation corporelle, sons et organisation spatiale de l’environnement. Cette cohérence méthodologique ouvre la voie à une analyse plus fine et systématique des interactions langagières, perceptives et gestuelles, et constitue une innovation majeure pour l’étude du discours multimodal.

4.3. Articulation avec d’autres paradigmes

Le paradigme spatial ouvre un espace de convergence entre plusieurs champs disciplinaires.

  • Sémantique cognitive : il reprend les schémas imagés et les trajectoires conceptuelles décrits par Talmy et Langacker, mais les réarticule dans une perspective inférentielle.

  • Linguistique du discours : la spatialité permet de relire la cohérence textuelle non seulement comme un enchaînement logique, mais comme une organisation topologique de segments discursifs.

  • Interactionnisme : la spatialité rend compte des pratiques corporelles, du pointage, des dynamiques interactionnelles qui articulent parole et action.

  • Cognition incarnée : elle permet de saisir comment l’espace physique, le geste, la perception et l’expérience corporelle sont directement intégrés au raisonnement interprétatif.

Ce cadre n’efface donc pas les approches existantes : il les relie, les hiérarchise et les organise autour d’un principe fédérateur — celui de l’espace comme axe structurant.

4.4. Portée programmatique

L’intérêt principal de cette proposition théorique réside dans sa capacité à orienter et à stimuler des recherches futures dans des domaines variés. Le paradigme spatial ne se limite pas à un enrichissement conceptuel de la pragmatique inférentielle : il possède une portée programmatique, en ce sens qu’il peut guider de nouvelles investigations, préciser des objets d’étude et restructurer des cadres analytiques existants.

Les applications possibles sont multiples. En Analyse du discours politique, la spatialité permet de repérer les trajectoires idéologiques, de cartographier les configurations spatiales des conflits et d’analyser les représentations géopolitiques dans les discours. Par exemple, les énoncés concernant l’« Algérie » peuvent être examinés pour comprendre comment les distances, orientations et positions discursives structurent implicitement des enjeux de pouvoir et d’identité. En Ingénierie pédagogique multimodale, la spatialité guide la conception de dispositifs éducatifs intégrant cartes conceptuelles, schémas interactifs, gestes explicatifs et navigation spatialisée. L’alignement des supports visuels, verbaux et gestuels permet aux apprenants de construire des cartes mentales plus cohérentes et dynamiques. En Interaction homme-machine, dans le développement d’interfaces ou d’assistants intelligents, la prise en compte des référents spatiaux permet de traiter et d’interpréter simultanément le langage, les images et les gestes, améliorant ainsi la compréhension et la réactivité des systèmes interactifs. En Intelligence artificielle spatialisée, le paradigme ouvre la voie à des modèles combinant langage, perception visuelle, gestes et mouvements dans l’espace, applicables aux robots, avatars ou environnements immersifs, où la compréhension contextuelle dépend étroitement des relations spatiales et des trajectoires des agents.

Ces différentes perspectives soulignent que la spatialité n’est pas un simple ajout périphérique au modèle inférentiel classique. Elle constitue un principe organisateur fondamental, capable de transformer la théorie, d’enrichir la méthodologie et d’élargir le champ des applications pratiques, en offrant une grille d’analyse unifiée pour la cognition, le langage et l’action dans l’espace.

Conclusion : Vers une pragmatique inférentielle intégrale

L’ensemble des analyses et arguments développés dans cet article conduit à reconsidérer la place de la spatialité dans la théorie pragmatique contemporaine. Loin d’être un paramètre secondaire ou un simple motif lexical, la spatialité apparaît comme une dimension structurante du sens, traversant aussi bien les opérations de compréhension linguistique que les modalités de perception, de cognition et d’interaction.

  • La spatialité restructure le cadre classique sans le contredire

L’apport essentiel de cette démarche réside dans le fait que l’intégration de la spatialité ne remet pas en cause les fondements de la pragmatique inférentielle classique (pertinence, ex-plicature, implicatures, contexte cognitif), mais les reformule en profondeur.
La spatialité agit comme un principe d’élargissement, permettant : d’affiner la définition du contexte pertinent en l’étendant au contexte spatio-cognitif ; de décrire des procédures inférentielles supplémentaires (projection, cartographie mentale, alignement perspectif) ; d’inscrire les processus interprétatifs dans une compréhension incarnée, ancrée dans l’expérience perceptive et interactionnelle. La continuité théorique est donc préservée, mais la portée explicative du modèle s’en trouve considérablement étendue.

  • Un cadre analytique capable de traiter texte, image, geste, prosodie et environnement numérique

L’intégration de la spatialité permet d’aborder avec cohérence des matériaux discursifs qui dépassent largement le texte verbal. Sont désormais analysables selon un même cadre théorique : les espaces discursifs construits par les schémas visuels, les gestes directionnels et leurs valeurs inférentielles, la prosodie spatialisante (focalisation, segmentation), les environnements numériques et interactifs, où l’utilisateur navigue dans des espaces configurés. Cette capacité multimodale constitue une avancée méthodologique majeure, ouvrant le champ pragmatique à des corpus contemporains souvent laissés hors de portée par le modèle classique.

  • Un modèle cohérent, opératoire et extensible

Les outils présentés (repérage des marqueurs, schématisation spatiale, projection, cartographie mentale, analyse topologique) forment un modèle opératoire, adapté à l’étude : d’énoncés isolés, de discours longs, d’interfaces, d’interactions multimodales. La spatialité sert ici de principe organisateur permettant de relier des phénomènes hétérogènes dans une architecture théorique unique. Cette extensibilité rend le modèle particulièrement fécond pour revisiter des problématiques déjà traitées en pragmatique inférentielle (deixis, métaphore, polyphonie, cohérence globale), mais aussi pour en programmer de nouvelles.

  • Une ouverture théorique forte pour la recherche future

Enfin, la spatialisation du raisonnement inférentiel ouvre un espace théorique inédit.
Elle permet : de rapprocher pragmatique, sémantique cognitive, linguistique du discours, interactionnisme et cognition incarnée, de proposer un cadre fédérateur pour analyser les discours politiques, institutionnels, géopolitiques ou pédagogiques, d’orienter des recherches dans les interactions homme-machine, la robotique linguistique, les environnements immersifs et l’intelligence artificielle spatialisée. En ce sens, la pragmatique inférentielle élargie à la spatialité ne constitue pas seulement un prolongement du modèle classique : elle inaugure une pragmatique inférentielle intégrale, capable d’intégrer les multiples dimensions de la communication humaine (verbale, visuelle, gestuelle, corporelle, numérique) dans une architecture unifiée du sens.

Références bibliographiques


Adam, J.-M. (2008). Sémantique interprétative et analyse du discours. L’Harmattan.

Anderson, B. (2006). Imagined communities: Reflections on the origin and spread of nationalism (Revised ed.). Verso.

Billig, M. (1995). Banal nationalism. Sage.

Bonnin, P. (2015). Géographie linguistique et dynamiques spatiales du sens. CNRS Éditions.
Calhoun, C. (1997). Nationalism. University of Minnesota Press.

Carston, R. (2002). Thoughts and utterances: The pragmatics of explicit communication. Blackwell.

Charaudeau, P., & Maingueneau, D. (2002). Dictionnaire d’analyse du discours. Seuil.

Crozat, S. (2015). La spatialité du sens : Espaces sémiotiques et cognition spatiale. Presses Universitaires du Septentrion.

Debarbieux, B. (1999). Le territoire : Histoire d’un concept. In A. Bailly, R. Ferras, & D. Pumain (Eds.), Encyclopédie de la géographie (pp. 545–556). Economica.

Evans, V. (2004). The structure of time: Language, meaning and temporal cognition. John Benjamins.

Fauconnier, G., & Turner, M. (2002). The way we think: Conceptual blending and the mind’s hidden complexities. Basic Books.

Fontanille, J. (2011). Sémiotique du corps. Presses Universitaires de France.

Johnson, M. (1987). The body in the mind: The bodily basis of meaning, imagination, and reason. University of Chicago Press.

Kitchin, R., & Blades, M. (2002). The cognition of geographic space. Routledge.

Lakoff, G. (1987). Women, fire, and dangerous things: What categories reveal about the mind. University of Chicago Press.

Lakoff, G., & Johnson, M. (1999). Philosophy in the flesh: The embodied mind and its challenge to Western thought. Basic Books.

Langacker, R. W. (2008). Cognitive grammar: A basic introduction. Oxford University Press.

Maingueneau, D. (1991). L’analyse du discours : Introduction aux lectures de l’archive. Hachette.

Mondada, L. (2005). La construction interactionnelle de l’espace. Marges linguistiques, 9, 142–156.

Mondada, L. (2011). Video and multimodal analysis: Video-based research methods. Routledge.
Rastier, F. (1987). Sémantique structurale et interprétation. Larousse.

Rastier, F. (1995). Sémantique interprétative. Presses Universitaires de France.

Rastier, F. (2001). Lexique et sémantique interprétative. CNRS Éditions.

Scollon, R., & Scollon, S. W. (2003). Discourses in place: Language in the material world. Routledge.

Sperber, D., & Wilson, D. (1995). Relevance: Communication and cognition (2nd ed.; original work published 1986). Blackwell.

Talmy, L. (2000). Toward a cognitive semantics: Volume 1, concept structuring systems. MIT Press.

Traverso, V. (2016). Pratiques interactionnelles et espace urbain. Presses Universitaires de Lyon.

Tversky, B. (2005). Functional significance of visuospatial representations. In P. Shah & A. Miyake (Eds.), The Cambridge handbook of visuospatial thinking (pp. 1–34). Cambridge University Press.

Vanderbroucke, A. (2010). L’isotopie et le parcours interprétatif. Langages, 178, 45–58.

Zampa, V., & Vandendorpe, J. (2009). Topologie et parcours textuel : Principes d’analyse. Academia-Bruylant.

© Tous droits réservés à l'auteur de l'article