Féminin/Masculin : officialisation du pouvoir dans les romans de Ken Bugul, Maissa Bey et Faiza Guène

المؤنث / المذكر: إضفاء الطابع الرسمي على السلطة في روايات كين بوغول ومايسا باي وفايزة غوين

Female/Male: formalization of power in the novels of Ken Bugul, Maissa Bey and Faiza Guène

Lahouassa Mustapha

Lahouassa Mustapha, « Féminin/Masculin : officialisation du pouvoir dans les romans de Ken Bugul, Maissa Bey et Faiza Guène », Aleph [], 9 (2) | 2022, 13 May 2022, 26 November 2022. URL : https://aleph-alger2.edinum.org/6036

Depuis Simone de Beauvoir le rapport Féminin/masculin a été l’objet de plusieurs recherches afin de mettre fin aux conflits entre les deux sexes. Les recherches n’arrivent pas à conclure les limites du pouvoir en main du masculin. La littérature a pour longtemps été l’espace féminin pour conquérir le masculin, étant donné qu’elle le considère comme un idéal à imiter. Nous nous situons dans la scène de recherche sur ce conflit dans trois périodes : avant les années 1970 avec les travaux de Simone de Beauvoir, le mouvement féministe des années 1970 et l’appel d’Hélène Cixous à l’écriture de la femme par la femme ainsi que l’après le mouvement féministe et l’apparition de plusieurs plumes féminines dans le champ littéraire pour briser le silence et faire entendre la voix de la femme. Mais en termes de pouvoir, la femme par ses révoltes littéraires n’a réalisé que l’officialisation de ce pouvoir.

منذ سيمون دي بوفوار، كان تقرير المرأة/الرجل موضوع عدة بحوث من أجل وضع حد للصراعات بين الجنسين. ولا تستطيع البحوث أن تستنتج حدود قوة الذكر. الأدب ظل لفترة طويلة المساحة الأنثوية لقهر الذكر، لأنها تعتبر مثالية للتقليد. نحن نجد أنفسنا في المشهد البحثي لهذا الصراع في ثلاث فترات : قبل السبعينات مع عمل سيمون دي بوفوار،. الحركة النسائية في السبعينات وجاذبية هيلين سيكسوس لكتابة المرأة والحركة النسائية بعد ظهور العديد من الريش الأنثوي في المجال الأدبي لكسر الصمت والاستماع إلى صوت المرأة. ولكن في مسألة السلطة، لم تدرك المرأة خلال ثورات أدبية سوى إضفاء الطابع الرسمي على هذه السلطة.

Since Simone De Beauvoir the Female/male Report has been the subjects of several research in order to put an end to conflicts between the two sexes. Research cannot conclude the limits of the male’s power in hand. Literature has long been the feminine space to conquer the masculine, since it considers it an ideal to imitate. We find ourselves in the research scene on this conflict in three periods: before the 1970s with the work of Simone de Beauvoir, the feminist movement of the 1970s and the appeal of Hélène Cixous to the writing of the woman by the woman and the after the feminist movement and the appearance of several feminine feathers in the literary field to break the silence and make hear the voice of the woman. But in terms of power, the woman through her literary revolts realized only the formalization of this power.

Introduction

Le rapport du féminin au masculin est il un problème ou une solution ? Si c’est un problème pourquoi problématiser ? Si c’est une solution pourquoi problématiser ? La question toute la question n’est pas dans la problématisation mais dans l’adéquation de la nature du rapport et son émergence dans la scène sociale. Chercher dans la littérature, conçue pour être au service de la science, les manifestations du féminin dans de différents contextes afin de pouvoir projeter la lumière sur la nature de rapport féminin/masculin ainsi que les transformations de ce rapport en relation avec les changements de la société dans les romans « la socialité ». Mais si le rapport est une solution, il est donc sous entendu qu’il existait préalablement un problème.

Mettant les années 1970 au centre de la recherche sur la condition de la femme et analysant le rapport féminin/masculin en amont et en aval de cette période. Une méthode comparative et évaluative de ce qu’était et ce qu’est le féminin dans un monde dit au « masculin ». C’est la façon dont on a posé la question qui impose une telle méthodologie.

L’ouvrage de Simone De Beauvoir, Le deuxième sexe, semble nous offrir un état de lieu et de nature sur la condition féminine par rapport à celle de l’homme. Une première étape vers l’urgence de l’émancipation à travers l’appel d’Hélène Cixous à prendre place autonome dans la scène littéraire par l’écriture des femmes sur les femmes. Nous évoquant par la suite quelques exemples littéraires à partir des écrivaines, femmes, en occurrence Ken Bugul, Maissa Bey et Faiza Guène, à titre d’appui et d’enrichissement à propos de la suprématie du masculin sur le féminin. La problématique est portée sur le pouvoir du sexe masculin sur celui du féminin. Le féminisme a pour but principale de secouer ce rapport et reformuler les représentations sociales sur la femme pour

Les modes de pensée établis dans la société régissent les rapports sociaux et incarnent des croyances, des normes et des valeurs fixant une différentiation dans les rôles assignés à chaque sexe. La littérature cherche à abandonner certaines normes et certaines fonctions pour se déplacer d’un régime traditionnel vers un nouveau système qui valorise la femme et réalise la parité. Cette mission est-elle possible ? Est-ce que les efforts fournis par l’écriture féminine peuvent réellement améliorer la condition de la femme et la libérer ? Ou bien elle réglemente le pouvoir ?

1. Le féminin : le deuxième sexe s’affirme

Qu’est-ce qu’une femme ? À cette question apparaît une multitude de réponses. On retient deux réponses qui résument les autres ; la première c’est celle qui réduit la femme à sa biologie en disant que c’est un être humain de sexe féminin, et la deuxième c’est celle des amateurs, rapportée par Simone De Beauvoir : « elle est une matrice, un ovaire ; elle est une femelle.  » (Simone De Beauvoir, tome I, 1976 : 37.). Ces deux définitions mettent la connaissance de la femme rapportée à la biologie, à la famille, à la culture et à la nature, pour dire que la construction de la notion « femme » s’établit par le biais d’un autre facteur en rapport avec sa condition. C’est ainsi que Simone De Beauvoir incarne sa fameuse citation : « On ne naît pas femme, on le devient » (Simone De Beauvoir, tome II, 1976 : 37.) pour affirmer que le féminin et le masculin sont égaux à la naissance mais se diffèrent dans leurs constructions.

Nous nous intéressons à la définition de la femme par rapport à l’homme ou encore comment l’homme peut découvrir la femme. C’est premièrement par sa différence corporelle qu’elle peut être saisie par l’homme ensuite c’est la vie sexuelle commune qui atteste la présence d’un autre sexe, dit « deuxième » :

« Pour découvrir la femme, nous ne refusons pas certaines contributions de la biologie, de la psychanalyse, du matérialisme historique : mais nous considérons que le corps, la vie sexuelle, les techniques n’existent concrètement pour l’homme qu’en tant qu’il les saisit dans la perspective globale de son existence.  » (Simone De Beauvoir, tome I, 1976 : 107)

La femme n’existe pour l’homme que dans le cas où elle est considérée comme un besoin pour son existence. Elle peut exister comme enfant, jeune fille, mère ou épouse, ce qui lui donne un rapport à l’homme, et ce rapport demeure celui de la dépendance et de l’appartenance. La femme, dans ce cas, se trouve devant un destin en plus qu’elle possède une histoire et socialisée par des normes, des valeurs, des rapports sociaux et des croyances. Sa liberté est alors conditionnée et limitée. Donc elle occupe une place seconde après « l’autre » qui est l’homme, selon l’appellation de Simone De Beauvoir.

On peut vérifier ce classement dans les écrits et les productions féminines d’avant les années 1970, qui se réduisent à des journaux intimes et des histoires sur la vie privée des femmes sous un genre autobiographique.

1.1. Émancipation pour la parité

Le mouvement féministe des années 1970, a été un tournant très important dans le parcours du féminin vers la délibération et l’identification. Nous rappelons à ce stade Hélène Cixous qui a voulu introduire la femme audacieuse et courageuse pour faire face à tout ce qui la marginalise, c’est le temps de l’émancipation :

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles étaient aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps ; pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but motel. Il faut que la femme se mette au texte – comme au monde, et à l’histoire -, de son propre mouvement.  » (Hélène Cixous 1975 : 37)

L’appel à l’écriture sur la femme est une urgence vers l’émancipation. La femme doit s’engager dans la scène littéraire par le biais de l’écriture. Mais comment elle pourra écrire, alors qu’elle est attachée à un passé qui lui pèse lourd. Le passé est alors un obstacle de taille sur la voie de la création féminine. C’est dans ce sens qu’Hélène Cixous appelle aussi à se débarrasser de ce passé qu’il n’est en aucun cas un destin :

« Il ne faut pas que le passé fasse l’avenir. Je ne nie pas que les effets du passé sont encore là. Mais je me refuse à les consolider en les répétant ; à leur prêter une inamovibilité équivalente à un destin ; à confondre le biologique et le culturel. Il est urgent d’anticiper.  » (Hélène Cixous 1975 : 37)

Hélène Cixous affirme que le destin et la nature biologique ne peuvent pas être des obstacles éternels sur la voie de l’émancipation de la femme, alors que le monde est dirigé par les hommes comme Sheryl Sandberg avance dans son ouvrage En avant toutes :

« Il faut reconnaître que ce sont toujours les hommes qui dirigent le monde. Autrement dit : les voix des femmes ne se font pas entendre aussi fort quand il s’agit de prendre les décisions qui nous affectent le plus » (Sheryl Sandberg 2013 :20.)

La femme doit œuvrer à ce qu’elle accède au pouvoir, tout comme l’homme pour pouvoir tenir son destin en main et prendre des décisions qui sont en sa faveur. Dans le monde littéraire, la femme crée des espaces libres pour briser le silence, pour crier, pour dénoncer l’inégalité et l’oppression ou encore demander son droit au commandement de sa propre vie.

1.2. Le féminin dans la littérature

Ken Bugul, une écrivaine qui a bien répondu à l’appel d’Hélène Cixous, en mettant son corps au devant dans sa quête d’identité. En occident, la terre promise, le rêve n’est plus un rêve mais bien un cauchemar faisant tourner la vie à vide. Le baobab fou (1992), un roman qui reprend les thèmes de la solitude, la prostitution, la marginalisation et de l’inutilité de la vie.

Le corps n’a pas été la locomotive du train de paix. Les nombreuses relations entre Ken Bugul et ses amis se résument en un seul intérêt « sexuel », comme si le rapport du masculin au féminin ne peut exister que dans la sexualité. Ken Bugul résume son histoire en occident où elle est allée chercher le bonheur :

« Je pleurais très fort, pour ne pas avoir été morte, depuis la voix surgie du néant que je souhaite ardemment créer, mais il n’en fut rien. Cette histoire m’avait brisée. J’avais joué le personnage du clown avec désespoir. » (Ken Bugul 2009 : 220)

La sexualité apparaît dans le roman francophone comme un objet de lutte et de révolte. Le sexe, comme acte, se trouve au centre des récits littéraires de Ken Bugul et Maissa Bey, et qui, oscille entre l’interdiction et enjeu de quête d’identité. Le baobab fou est le roman où se mêlent les thèmes de la drogue, la prostitution mais aussi de la sexualité, Ken Bugul a besoin d’être aimée et accueillie, tandis que les scènes relationnelles à l’autre sexe lui dévoilent une réalité autre que celle aspirée en occident :

« J’étais désirée, je plaisais, la prostitution m’offrait l’instant d’une attention, une reconnaissance autre que celle qui m’identifiait dans le quotidien à ce que je ne voulais pas être. Prostituée au blanc, je manquais une des faces de l’ambiguïté. » (Ken Bugul 2009 : 151)

Le corps de Ken Bugul, n’était qu’un objet de désir, ce qui l’a poussé peu à peu vers la prostitution. Le rapport du masculin au féminin s’enfonce vers une domination caractérisée. Le discours sur le sexe, la sexualité, est un thème qui positionne l’écrivaine comme une dominée dans l’intention d’acquérir un statut d’un conjoint de l’homme, mais une grande déception vient s’installer chez elle.

Une autre figure féminine, celle de la meurtrière dans Nulle Autre Voix (2018) de Maissa Bey, nous offre un aperçu sur un cas où la sexualité est le discours d’une marginalisée et opprimée qui n’a jamais connu le plaisir sexuel avec son mari. La violence s’est substituée à la tendresse :

« Je n’ai jamais connu la jouissance.

Je n’ai jamais eu le moindre commencement de jouissance sous le corps de celui qui, de son genou dur, aussi dur qu’une pierre, écartait mes jambes, se glissait en moi, se vidait à grands coups de boutoir, s’affalait sur moi dans un grand râle avant de se retirer brusquement et de me toucher le dos. » (Maissa Bey 2018 : 130)

La vie en dehors de la jouissance avec l’époux a conduit la protagoniste de Nulle Autre Voix vers l’assassinat. Ce constat de fait résume la mise à l’écart de la femme sauf dans les moments courts de l’acte sexuel. La femme n’est qu’un objet de désir.

Maissa bey dans Nulle autre voix, cède la parole à une narratrice ayant tué son mari pour construire une image sur la nature d’une socialisation familiale et sociétale qui l’a amenée à commettre un crime contre son mari, source de sa marginalisation dans sa vie conjugale. Il s’agit d’un acte criminel qui a déclassé la femme de sa société pour occuper le statut de « hors-norme », cette dernière formule est l’expression de l’écrivaine, Farida, qui a voulu écrire l’histoire d’une femme criminelle. Mais où se situe la norme :

« Pour elle, je suis une femme hors normes. C’est pour cette raison qu’elle est venue me trouver.
Elle ne précise pas cependant ce qu’elle entend par normes : celles auxquelles on se réfère pour caractériser les femmes d’ici, mes concitoyennes, ou celles qui correspondent à une conception universellement admise de la féminité ? Ou les deux ? (Maissa Bey 2018 : 18)

La femme criminelle ainsi que ses concitoyennes sont soumises à des normes établies par la société. La femme doit être pacifique, non violente et adaptée à un règlement de société. Mais les cris dans les escaliers de l’immeuble de la criminelle annoncent les voix des femmes assez violentes, et les enfants tiennent en mains des sabres en bois, signifiant une enfance violente. D’ailleurs on costume à ce que les enfants, les femmes et les travailleurs sont les classes les plus opprimées de la société :

« J’entends des pas dans l’escalier. J’entends les voix aiguës des voisines qui discutent sur le palier. Les cris et les courses des enfants qui dévalent les marches et fabriquent des sabres avec des bouts de bois pour s’entre-tuer. Il y a aussi des appels des mères » (Maissa Bey 2018 : 22)

C’est ainsi que tout l’entourage de la criminelle s’est construit autour de la violence. Nulle autre voix, rime bien phonétiquement avec « nulle autre voie », signifiant aucune autre solution n’est possible avec un mari, qui ne partage pas sa tranquillité avec sa femme, sauf le tuer et mettre fin au malaise conjugal.

Faiza Guène avec Millenium Blues (2018) crée un nouveau monde de voix féminine libre et illimitée. Elle a été façonnée par des événements qu’elle a connus pendant son adolescence, tels que : la coupe du monde remportée par la France, la démolition des deux tours jumelles aux États-Unis et le deuxième tour des élections présidentielles en France.

La narratrice de ce roman est une figure féminine qui a assisté à la séparation des parents qui ne se veut qu’un désaccord entre un homme qui ne complémente même pas sa femme. La mère de la narratrice aimait bien son mari mais cet amour n’a pas été suffisant pour que la vie conjugale continue :

« Cette nuit-là, elle m’avait confiée à ma tante pour boire du champagne en talons hauts parce qu’elle venait tout juste d’officialiser sa rupture avec un homme qui avait partagé quinze ans de sa vie. Un homme qu’elle avait aimé. Qui laissait une odeur âpre de sueur sur sa taie d’oreiller. Qui avait les jambes beaucoup trop longues, qui marmonnaient souvent au lieu d’articuler. Qui était maladroit et avare en compliments. » (Faiza Guène 2018 :23)

Malgré un partage de vie durant quinze ans la relation a connu une rupture. En fait ce n’est plus le simple amour qui peut endurer la relation homme/femme, il faut y avoir un échange et une harmonie dans la vie conjugale. C’est en revenant aux travaux de Lacan qu’on peut déchiffrer la communication dans son sens entier. Il n y avait pas la communication entre les parents de la narratrice.

Dans les trois romans, on a assisté à une séparation entre Ken Bugul et la société occidentale où elle a eu plusieurs relations à des hommes qui l’ont considéré comme un objet sexuel, un acte criminel contre son mari dans Nulle Autre voix de Maissa Bey, et le divorce des parents de la narratrice de Millénium Blues de Faiza Guène, dont elle était choquée. Les trois figures féminines ont été des héroïnes victorieuses dans les textes du moment qu’elles ont pu se débarrasser de leur malaise mais en réalité elles sont des victimes d’une recherche d’un pouvoir qui ne leur appartient pas.

Les fins heureuses dans les trois romans s’effectuent à partir d’une réhabilitation avec leurs sociétés et non pas par rapport à l’homme, ce qui implique la résistance du conflit Féminin/Masculin qui n’arrive pas à être résolu. Le retour de Ken Bugul vers ses origines est pour un rétablissement avec son enfance et ses concitoyens, mais plein de déception :

« J’avais pris l’avion, folle de rage et de désespoir. (…) le rétablissement était devenu impossible. (…) Le sublime se superpose à l’irréel et j’étais incapable de rêver. Le rêve m’était interdit comme par la suite tout ce qui consistait en la survie de l’irréel. » (Ken Bugul 2009 : 22.)

La criminelle du roman de Maissa Bey dans Nulle Autre Voix, à sa sortie de la prison, se trouve dans une situation d’isolement et d’écartement par rapport à son entourage :

« Voilà que maintenant le monde projette ses tentacules jusqu’à moi et tente de me ramener à lui. Mais rien, rien dans ce monde nouveau ne me donne envie d’y prendre place. » (Maissa Bey 2018 : 185)

Elle trouve une difficulté de se réhabiliter avec sa famille et sa société. Elle veut trouver une place dans un monde qui l’a mise à l’écart.

Les échecs de vie connus par la protagoniste de Millenium Blues (2018) de Faiza Guène, ont laissé des séquelles immenses sur son existence. Il s’agit non pas d’une réconciliation ou d’un rétablissement mais de mener une nouvelle vie :

« « Refaire sa vie ».
Est-ce qu’il existe une expression plus stupide que ça ?
On ne refait jamais sa vie. On la continue, tant bien que mal, en boitant, la figure pleine de cicatrices. » (Faiza Guène 2018 :142)

Les trois romans des trois romancières ont connu une réussite de regard vers soi, mais leurs combats face à l’identification par rapport à l’homme n’ont pas abouti à leurs fins souhaitées. On ne parle pas d’un échec mais d’une persistance d’une domination masculine que de plus en plus, devient socialisée.

Les séparations, que soit le divorce, la mort ou l’acquittement, entre la femme et l’homme dans le roman francophone dominent clairement et nettement. Ce qui implique à dire que les rapports entre les femmes et les hommes restent ambigus et sombres.

2. Un pouvoir officialisé

Le constat de fait social des figures féminines dans la littérature francophone, oscille entre la domination masculine et le patriarcat. La littérature nous offre des stéréotypes et des images sur lesquelles une distribution des rôles est préalablement établie. On peut dès lors constater qu’il s’agit d’un modèle unique qui se transforme mais qui a un fond immuable. Ce qui oriente les projecteurs sur l’imposition du masculin dans des images stéréotypées :

« Aujourd’hui, la critique de la domination masculine se concentre fortement sur la lutte contre les images. Ce combat n’est pas nouveau. Il semble seulement être devenu prioritaire, mis au centre d’une stratégie de lutte contre le sexisme. Les images s’appellent « stéréotypes », répétition à l’infini des archétypes des êtres sexués, femmes et hommes, et de leurs qualités respectives. » (Fraisse Guillaume 2014 : 43)

Le pouvoir masculin est alors imagé dans l’esprit féminin sans pouvoir trouver un remède qu’on peut appeler « Anti-domination » pour ne pas dire changer le camp de la domination.

« Ni le stéréotype sexy occidental, ni même, l’antique malédiction de la nudité des femmes n’est l’enjeu de fond… C’est l’équivalence entre image et vérité dans l’incarnation d’un corps parlant qui signale, parmi bien d’autres formes de subversion et de lutte, que l’histoire des femmes est d’une grande actualité. » (Fraisse Guillaume 2014 : 80)

Si les féministes appellent à la création littéraire qui ne ressemble pas à celle du masculin, cela veut dire que la production féminine aura un langage différent et spécifique. Selon cette conception il n y aura pas d’entente entre la femme et l’homme tant que leurs langages demeurent différents. Toute la question est alors comment trouver un terrain d’entente où s’emploie un registre de communication commun aux deux sexes ?

La communication dans le couple, au sein d’une famille ou encore, en général, entre homme et femme se situe au niveau d’un partage de la fonction de maintenir la relation entre les deux sexes. Le contrôle de la conversation entre homme et femme est assigné à l’homme ce qui manifeste chez la femme le sentiment de contrôle, ce sentiment lui impose une délimitation des propos à transmettre :

« La tension qui va s’opérer autour du partage du travail de communication au sein du couple, lequel a pour caractéristique l’assignation prioritaire des hommes au contrôle de la conversation et des femmes à la production et à l’entretien de cette même conversation, contribue simultanément au renforcement de la domination masculine. Poser comme présupposé qu’il n’est pas « naturel » pour les hommes de vouloir communiquer ou d’être introspectif, c’est tenter de faire partager aux femmes la notion « masculine » qu’ils sont plus fermés qu’elles et surtout ne pas remettre en cause l’idée qu’elles doivent assumer la réussite communicationnelle du couple. En ce sens, la construction sociale de l’incommunication entre les sexes mise en œuvre dans ces ouvrages « psy » ne serait qu’un moyen de maintenir la suprématie masculine. » (Irène Jonas 2007 : 21-22)

La littérature est alors un espace de liberté et d’identification. La femme se trouve libre en racontant sa propre condition qui n’est pas autre que celle réellement vécue. L’écrivaine confronte et combat le système patriarcal, mais non seulement elle n’aboutit pas à se débarrasser de la suprématie masculine mais elle l’officialise. L’échec réside dans l’incapacité de déconstruire la domination de masculin.

2.1. Le réel l’emporte sur l’image

Le mouvement féministe continue à lutter pour l’identification dans un monde misogyne. La littérature est une arme efficace pour créer un espace d’expression libre. Il s’agit d’une révolte contre une écriture masculine qui la considère comme un objet ou un accessoire de plaisir. Le mouvement féministe lutte et se révolte contre les images présentes dans la littérature d’avant 1975, à l’exception de quelques œuvres qui limitent la femme dans son intime :

« On connaît la lutte des femmes pour devenir sujet et cesser d’être objet. On sait également que les femmes ne cessent pas d’être objet en devenant sujet. Les images nous le disent sans cesse. On connaît aussi la place des femmes comme médiatrices malgré elles, lieu d’échange de la domination » (Fraisse Guillaume 2014 : 81)

Le rapport féminin masculin est comme le genre littéraire « Baroque », ne répond à aucune théorie scientifique, et la notion du genre n’a aucun ancrage définitif dans les recherches : sociologique, psychanalytique, historique ou philosophique.

« Avec les femmes, la conquête du monde s’efface devant la construction de soi. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, qu’elles assument avec tant d’évidence et de détermination l’avènement de cet univers à dominante Culturelle qui s’impose à nos yeux ? » (Alain Touraine 2014 : préface)

En réponse à cette question ouverte, il faut juste feuilleter les pages des revues pour se rendre compte de l’opposition, dans le discours médiatique, entre un vouloir s’émanciper dans la première page et l’acceptation de continuer être un objet publicitaire en faveur d’une entreprise économique dans le reste des pages. Ou encore regarder les spots publicitaires à la télévision pour savoir l’ampleur du gain de terrain en termes de liberté féminine. La conquête s’est limitée dans la nature du produit en question d’exposition. Cette constatation reflète la détermination de la femme comme un registre de commerce dans l’univers économique.

Les statuts de la femme dans la littérature féminine sont maintenus dans des images de dominées. Les fonctions attribuées aux femmes sont toujours une affaire du travail domestique ce qui la limite à une position imposée par la société :

« Dans le modèle d’organisation sociale qui semble dominer dans la plupart des cultures, les femmes tiennent donc souvent un rôle maternant et les hommes un rôle protecteur et nourricier. […] Ces rôles sont censés déterminer des comportements de façon suffisamment prévisible pour pouvoir distinguer les femmes et les hommes : une dimension communautaire pour les femmes et une dimension agentive pour les hommes. […] On voit que ces traits de personnalité reflètent |…] des visions fortement stéréotypées, comme celle de La Femme tournée vers autrui et de L’Homme affirmé qui détient ou recherche le pouvoir » (Sophie Bailly 2008 : 111)

Les stéréotypes, comme valeurs, qui représentent la femme, dans la société, trouvent plus d’ancrages dans la pensée des femmes et des hommes ce qui ne peut que maintenir la supériorité du masculin sur les femmes. Même dans la société occidentale où les législateurs appellent à ce que la femme soit l’égale de l’homme, la soumission persiste comme pratique sociale et culturelle dans la réalité. Cette soumission est concrétisée à partir les représentations qui reflètent la masculine mais couverte sous des tentatives d’émancipation féminine :

« Alors que dans les sociétés occidentales contemporaines rien ne s’oppose — en théorie — à ce que les femmes soient les égales des hommes, les modes de pensée ne semblent pas au diapason des potentialités féminines » (Jonckers Danielle 2000 : 1)

Conclusion

Une fois l’ordre social est instauré, il détermine la relation homme/femme et cette relation est reconnue par les deux acteurs. Ce qui donne naissance à une bipolarité dominant/dominé. La femme sur laquelle est imposée cette relation de domination se trouve dans une position d’une soumise à une autorité masculine.

« Lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination, ou, en d’autres termes, lorsque leurs pensées et leurs perceptions sont structurées conformément aux structures mêmes de la relation de domination qui leur est imposée, leurs actes de connaissance sont, inévitablement, des actes de reconnaissance, de soumission. » (Pierre Bourdieu 1998 : 21)

Le pouvoir masculin semble avoir le même sort d’un colonialisme qui s’officialise après l’indépendance. Les luttes des peuples pour leur indépendance finie par institutionnaliser la dépendance, en paraphrasant les propos de Ken Bugul (1992). C’est ainsi que le féminisme demeure dans des images et des stéréotypes d’un pouvoir cédé préalablement au masculin.

La femme criminelle dans le roman de Maissa Bey, Nulle Autre Voix, a supprimé son mari mais elle a supprimé sa vie aussi du moment qu’elle a été détenue plus de quinze ans et rejetée par sa société. Et son acte criminel demeure un autre faux pas et prouve l’échec du rapport féminin/masculin, dans une société qui a accepté les propos de l’assassin du président Boudiaf : « je l’ai tué. Normal ! » (Maissa Bey, 2018). Mais la même formule exprimée par la criminelle du roman, devant la justice, n’a pas été admise. Ce fait criminel a été largement diffusé par les médias pour annoncer l’atteinte à la supériorité de l’époux sur l’épouse, et réellement ce qui a été diffusé c’est un rappel du pouvoir du masculin sur le féminin et voilà une autre forme d’officialisation.

Faiza Guène a bien conclu la réalité de la vie humaine avec la fameuse citation de Flaubert, mais convient au mieux avec sa propre réalité : « Gustave Flaubert a écrit : “L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe.” » (Faiza Guène 2018 : 128), le passé du féminin est un constat réalisé par Simone de Beauvoir, l’avenir est incertain en présence des stéréotypes qui reproduisent le pouvoir masculin dans un réel qui l’emporte sur le virtuel littéraire, et un présent qui caractérise une domination masculine sur un féminin qui répète avec une seule voix : « Quelle phrase Gustave ! C’est si percutant. Ça me parle tellement que j’ai l’impression que tu l’as écrite pour moi. » (Faiza Guène 2018 : 129). Le féminin dans ce passage persiste entre un passé reconnaissant la supériorité de l’homme et un avenir sombre pour la réservation d’une part entière à la femme. Pour enfin dire : peut-être qu’il faut agir sur la résistance masculine pour ouvrir des pistes d’émancipation à la femme ?

BEY, Maissa. 2018. « Nulle Autre voix ». Alger : Barzakh. 202 P.

BUGUL, Ken. [1992]. « Le baobab fou ». ParisPrésence Africaine. 2009. 222 P.

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CIXOUS, Hélène. 2010. « Le rire de la Méduse ». Paris : Galilée. 197 P.

JONCKERS, Danielle. CARRE Renée. DUPRE, Marie-Claude. 2000. « Femmes plurielles : les représentations des femmes, discours, normes et conduites ». Paris : La Maison des sciences de l’homme. 300 P.

DE BEAUVOIR, Simone. [1949]. « Le deuxième sexe », tome I. Paris : Gallimard. 1976. 408 P.

DE BEAUVOIR, Simone. [1949]. « Le deuxième sexe », tome II. Paris : Gallimard. 1976. 654 P.

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Lahouassa Mustapha

Doctorant, Université de Larbi Ben M’hidi, Oum El Bouaghi

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