Contact de langues dans le discours journalistique : le reflet de la situation langagière en Algérie

احتكاك الألسن في الخطاب الصحفي : انعكاس للوضع اللغوي في الجزائر

Language contact in journalistic discourse: the reflection of the language situation in Algeria

Asma Amarni

Asma Amarni, « Contact de langues dans le discours journalistique : le reflet de la situation langagière en Algérie », Aleph [], 9 (1) | 2022, 04 May 2022, 16 May 2022. URL : https://aleph-alger2.edinum.org/5828

Le discours journalistique algérien est marqué par une diversité linguistique qui traduit la coprésence de plusieurs langues sur le territoire algérien (l’arabe classique, l’arabe dialectal, le berbère et le français). Cette situation de plurilinguisme transparaît dans les pratiques langagières de la presse écrite à travers le phénomène de contact des langues. Le présent travail s’inscrit dans le cadre de l’analyse du discours, il consiste à décrire ce phénomène et son apport discursif à travers l’analyse des alternances codiques relevées dans les titres d’articles des journaux algériens francophones (Liberté, Le quotidien d’Oran). Cela dans le but de montrer que le recours à ce mélange d’idiomes permet d’enrichir et de renforcer la discursivité de la presse écrite étant donné qu’il constitue une stratégie discursive voulue visant à établir une communication typiquement algérienne.

يتميز الخطاب الصحفي الجزائري بتنوع لغوي يعكس وجود عدة لغات في الجزائر. وتنعكس حالة التعددية هذه في الممارسات اللغوية للصحافة المكتوبة. تندرج الدراسة التالية في مجال تحليل الخطاب، وتهدف إلى وصف هذه الظاهرة ومساهمتها الخطابية من خلال تحليل ظاهرة تناوب اللغات على مستوى عناوين مقالات الصحف الفرانكوفونية الجزائرية (ليبرتي، لو كوتيديان دوران) وهذا من أجل إظهار أن استخدام هذا الخليط من اللغات يساهم في إثراء وتعزيز الخطابية في الصحافة المكتوبة ذلك انها تشكل إستراتيجية خطابية مدروسة تهدف إلى إنشاء خطاب جزائري نموذجي.

Algerian journalistic discourse is marked by a linguistic diversity which reflects the copresence of several languages on Algerian territory (classical Arabic, dialectal Arabic, Berber and French). This multilingualism situation is reflected in the linguistic practices of the written press through the phenomenon of language contacts. This work is part of discourse analysis which consists in describing this phenomenon and its discursive contribution through the analysis of the code-switching encountered in the headlines of the French-speaking Algerian newspapers (Liberté, Le Quotidien dOran). This is to show that the use of idioms mixture allows to enrich and enhance the discursiveness of the written press since it is a wanted discursive strategy aimed to establish a typically Algerian communication.

Introduction

L’Algérie a connu plusieurs invasions et conquêtes étrangères qui ont fini par imposer différentes langues dans son territoire. Ces périodes ont été décisives dans la détermination des codes en présence dans le marché linguistique algérien. Deux évènements historiques ont marqué l’histoire algérienne : la conquête musulmane et l’avènement de la langue arabe puis la colonisation française. Ces grandes périodes ont bouleversé la situation sociolinguistique dans la région.

La situation langagière en Algérie est caractérisée par un métissage linguistique homogène résultant de la coexistence de plusieurs variétés langagières à savoir l’arabe, le berbère et le français ; ce qui offre aux locuteurs une certaine flexibilité et un dynamisme dans leurs pratiques langagières. En effet, dans différentes situations, les locuteurs optent pour un mélange en exploitant ces langues et en les adaptant à leurs besoins expressifs.

Le champ médiatique en Algérie ne fait pas exception, il se nourrit des langues en présence dans cette sphère maghrébine et adopte le langage métissé des Algériens1.

Le présent travail s’inscrit dans le cadre de l’analyse du discours, il consiste à décrire ce phénomène de contact des langues et son apport discursif à travers l’analyse des alternances codiques relevées dans les titres d’articles des journaux algériens francophones en l’occurrence Liberté et Le quotidien d’Oran. Plusieurs questions se posent autour de ce sujet :

Le mélange des langues dans la presse écrite reflète-t-il la situation langagière en Algérie ? Peut-on considérer l’alternance codique comme une stratégie communicative qui tend à renforcer l’expressivité dans les titres des journaux algériens ?

Pour répondre à ces questions, nous avançons les hypothèses suivantes qui stipulent que :

  • Le discours de la presse écrite traduit la situation langagière en Algérie parce qu’il utilise un langage plurilingue qui se conforme à celui des Algériens.

  • L’alternance codique dans les titres est un choix délibéré qui vise à générer des effets de sens et aussi à assurer la connivence avec le lecteur.

Notre objectif est de montrer que le recours à ce mélange d’idiomes permet d’enrichir et de renforcer la discursivité de la presse écrite étant donné qu’il constitue une stratégie discursive voulue visant à établir une communication typiquement algérienne.

La présente contribution s’ouvre, dans un premier temps, sur une brève description du panorama sociolinguistique en Algérie puis elle aborde la question de l’alternance codique dans le champ médiatique. Ce point sera suivi d’une analyse de quelques exemples du phénomène de contact des langues relevés de la presse écrite algérienne d’expression française (Liberté et le Quotidien d’Oran).

1. L’Algérie et ses langues

Le contexte algérien présente une diversité d’idiomes dont l’arabe détient le monopole, il a le statut d’une langue officielle et nationale. L’arabe est enseigné à l’école et utilisé dans les médias, l’administration et dans les situations formelles.

L’arabe (standard) coexiste avec des parlers maternels algériens appelés communément « l’arabe algérien » ou « daridja » dont l’acquisition se fait spontanément dans le milieu familial et dont l’usage est réservé exclusivement à l’oral quotidien. Ces dialectes se présentent en variantes locales dispersées dans tout le territoire national. Ces idiomes, utilisés souvent dans le cadre informel, assurent un rôle identitaire grégaire exprimant une culture populaire propre à chaque région.

Le tamazight2, ancienne variété dans la sphère maghrébine, est la langue maternelle d’un bon nombre d’Algériens. Elle renferme plusieurs variantes à savoir le kabyle, le mzabi, le targui, le chaoui. La langue berbère, qui n’était confinée avant qu’à l’usage oral, a connu des tentatives d’uniformisation et de codification après avoir bénéficié du caractère national et officiel en Algérie.

Le français est la première langue étrangère en Algérie. Il a été introduit par le colonisateur afin de détruire l’identité et la culture algérienne et d’imposer une francisation du peuple algérien. Cette entreprise a fini par intégrer le français dans le parler de la majorité des locuteurs. Néanmoins, malgré la politique d’arabisation qu’a connue l’Algérie depuis l’indépendance en 1962 et qui consiste en la reconnaissance exclusive de l’arabe et sa généralisation dans tous les secteurs, l’usage du français perdure et continue de bénéficier d’un statut privilégié dans la société. Il est présent dans plusieurs domaines tels que l’enseignement supérieur, les médias et même dans certains secteurs administratifs.

L’Algérie est considérée donc comme un pays plurilingue 3dans lequel plusieurs codes se côtoient. Taleb-Ibrahimi note que : « les locuteurs algériens vivent et évoluent dans une société multilingue où les langues parlées, écrites, utilisées, en l’occurrence l’arabe dialectal, le berbère, l’arabe standard et le français, vivent une cohabitation difficile marquée par le rapport de compétition » (1998 : 22).

Dans ce cas, le phénomène de contact des langues semble irréfutable, car le côtoiement de plusieurs langues dans le même territoire engendre leur mixité. Cette pratique langagière est visiblement remarquable dans le parler quotidien des Algériens qui alternent souvent deux ou plusieurs codes dans la même situation :

La société algérienne étant plurilingue, ce contact des langues se traduit par des comportements langagiers très particuliers, mais tout à fait naturels pour ce type de société. Les idiomes s’interpénètrent au gré des relations sociales, des stratégies discursives des locuteurs et de leurs compétences linguistiques et surtout en fonction du caractère formel et/ou informel de la situation de communication. (Queffélec et al. (dir.) 2002 : 112)

2. La presse algérienne à l’épreuve de la pluralité des langues

Le phénomène de l’alternance codique ne se pratique pas seulement à l’oral, il est aussi présent en force dans la langue écrite. Il est plus particulièrement manifesté dans le langage de la presse écrite qui constitue l’expression et le miroir de la société et dont la fonction première est de rapporter des informations et des évènements d’intérêt public aux citoyens.

L’alternance codique est le fait d’alterner et de mélanger deux ou plusieurs codes au sein d’un même énoncé. Gumperz la considère « comme la juxtaposition, à l’intérieur d’un même échange verbal, de passages ou de discours appartenant à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents » (1989 : 57).

Les sociolinguistes distinguent trois types d’alternance codique à savoir :

  • L’alternance intraphrastique « dans laquelle les segments alternés sont les constituants de la même phrase » (Hamers et Blanc 1983 : 200). Il s’agit donc d’une ou plusieurs unités lexicales ou segments provenant de deux langues utilisées à l’intérieur d’une même structure syntaxique dans laquelle ces éléments entreprennent des relations syntaxiques. Ce type de pratique langagière implique une maîtrise des deux langues en jeu.

  • L’alternance interphrastique : il s’agit de juxtaposer tour à tour des structures syntaxiques produites dans des langues différentes. C’est la longueur des segments alternés et leur nature syntaxique qui distinguent ce type du précédent.

  • L’alternance extraphrastique, elle consiste à alterner des expressions idiomatiques et des proverbes. D’après Gumperz (1989), on parle également d’alternance extraphrastique quand on insère, dans une phrase, des citations, des expressions figées ou des discours rapportés d’une langue différente sans les traduire.

En Algérie, la presse écrite est influencée par la situation plurilingue. Elle est affectée par ce phénomène de contact des langues, car son discours s’alimente du discours qui circule dans la société, il se donne généralement d’un répertoire verbal commun aux locuteurs algériens.

3. Le titre : un récit contracté

Faisant partie de l’habillage de l’article, le titre est l’élément le plus important dans la presse écrite. Il constitue la vitrine du journal et le seuil du passage de l’univers linguistique à l’univers extralinguistique. Le titre de presse occupe le premier niveau de lecture ; il guide, il influence et stimule la lecture de l’article. Selon Mouillaud et Têtu, le titre se manifeste comme un lieu privilégié de l’apparition de l’information, « l’évènement a un site privilégié qui est la région des titres » (1989 : 29). Après la prise en main d’un journal, le lecteur procède à un feuilletage sélectif en passant par la lecture des titres. Récit contracté, le titre occupe un rang spécial dans l’économie globale d’un article de presse. Il constitue pour ainsi dire l’élément pivot dans le discours de l’information.

Les titres, dans l’information, sont d’une importance capitale ; car, non seulement ils annoncent la nouvelle (la fonction « épiphanique »), non seulement ils conduisent à l’article (fonction « guide »), mais encore ils résument, ils condensent, voire ils figent la nouvelle au point de devenir l’essentiel de l’information. Le titre acquiert donc un statut autonome ; il devient un texte à soi seul, un texte qui est livré au regard des lecteurs et à l’écoute des auditeurs comme tenant le rôle principal sur la scène d’information. (Charaudeau 1983 : 102)

C’est sans doute là que réside la raison selon laquelle les journaux accordent spécialement une importance à ces éléments qui annoncent les nouvelles de l’actualité en exploitant les différents procédés langagiers afin de produire des énoncés-titres à la fois informatifs et accrocheurs pour répondre aux attentes des lecteurs.

Par ailleurs, effectuer l’alternance codique dans des énoncés qui demandent d’être soigneusement écrits n’est pas anodin. Sur ce plan, nous trouvons que l’introduction volontaire des idiomes arabes dans les titres journalistiques d’expression française est significative.

De plus, partant de l’idée que « l’alternance linguistique constitue une stratégie communicative et non un simple mélange linguistique aléatoire et arbitraire comme on a eu pendant longtemps tendance à le croire » (Zongo 1996 : 341), nous pensons que sa pratique au niveau des titres n’est nullement spontanée, elle répond à une intention communicationnelle.

4. Un titre… des langues

Nous allons décrire ce phénomène et son apport discursif à travers l’analyse des alternances codiques présentes dans les titres d’articles de journaux algériens francophones, en l’occurrence : Liberté et Le quotidien d’Oran.

Dans le discours journalistique, le contexte plurilinguisme algérien conduit le journaliste à opérer un choix, souvent délicat, entre les différentes langues existant dans l’aire algérienne. Dans le cas de notre corpus, nous discutons l’alternance de trois langues : le français qui constitue la langue de communication dans les deux journaux, l’arabe standard et l’arabe dialectal.

Les titres de notre corpus présentent une coexistence de deux langues : le français et l’arabe avec toutes ses variantes. Ils révèlent une mixité langagière qui fait produire des énoncés-titres hybrides comprenant des mots ou des syntagmes en français plus des mots ou des séquences préfabriquées et routinisées en arabe. Dans ce qui suit, nous allons analyser quelques exemples à titre illustratif :

Les exemples cités ci-dessous contiennent des mots de l’arabe dialectal introduits dans les titres :

(1) « “Hogra” dans l’attribution de logements sociaux »
(2) « Élections municipales à Collo
Juste des discussions de café autour de la “Chkara”
(3) “Sétif
La culture de la  ‘chkara”  pour les lauréats des examens”
(4) “Des harraga tabassent leurs passeports”
(5) “Mais c’est quoi cette ‘Khalouta”  politique (‘khalouta’ : mélange, c’est-à-dire anarchie dans le jargon algérien)”
(6) “Après les dernières décisions gouvernementales, les hallaba lâchent du Lest à L’Ouest”
(7) “Quand ‘El - Houma”  terrorise la ville (El-Houma: le quartier)”
(8) “Mères des harraga à Oran dans l’attente”
(9) “Rassemblement populaire à Bouira et à Constantine
 “15 ans, barakat !”  (barakat : Ça suffit, avoir ras le bol de quelque chose) »
(10) « La société civile interpelle les pouvoirs publics
Marche à Tlemcen contre les hallabas »

Dans le premier titre, le mot Hogra relève du dialecte algérien, il signifie l’oppression et l’injustice que le pouvoir exerce à l’égard du peuple. Ce mot génère une représentation populaire particulière propre à la société algérienne qui traduit le sentiment de violence et de souffrance. L’utilisation de ce mot est très significative, car aucun mot français ne peut dénoter profondément le mélange de sentiments de violence, d’humiliation et d’inégalité sociale. Pour Bouziane Benachour, journaliste et écrivain, le mot hogra « ne peut être transcrit dans d’autres langues. Il ne peut être rendu qu’en langue populaire algérienne ».

De même, la lexie harraga, employée dans les titres (4) et (8), veut dire émigré clandestin. Elle est dérivée du mot harga (ou émigration clandestine) qui est le résultat de l’inégalité sociale pratiquée en Algérie. Ainsi pour échapper à cette situation, certains jeunes choisissent de brûler leurs pièces d’identité et de transgresser la loi pour quitter leur pays et rejoindre clandestinement l’Europe.

Par ailleurs, le mot hallaba est utilisé souvent au pluriel, il veut dire en français les trayeurs. Le terme désigne les groupes qui exercent la contrebande du carburant. Ces trafiquants d’essence la transportent illicitement vers les pays voisins. Les hallaba, ou ceux qui abreuvent, acheminent le carburant subventionné vers les villes de frontières et assèchent les pompes du pays producteur : l’Algérie. Le terme, qui a une connotation péjorative dans le parler algérien, est exploité par les médias pour désigner cette pratique néfaste à l’économie algérienne.

Il va de même pour le terme chkara, introduit dans les exemples (2) et (3). La chkara est une appellation commune aux Algériens désignant l’argent sale. Le terme utilisé est l’emblème de la corruption, il traduit la réalité politique et économique en Algérie.

Dans l’exemple (9), le mot barakat! est typiquement algérien qui veut dire « ça suffit ». Il est utilisé pour exprimer la protestation du peuple algérien qui s’insurge à la suite de l’annonce de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika au quatrième mandat en dépit de sa maladie. Il s’agit de dire Non à la pérennité du système.

Le mot barakat génère une charge connotative relative à la situation sociopolitique algérienne. Ainsi l’introduction des mots arabes produit une certaine expressivité qui assure l’économie linguistique dans les titres dans la mesure où ils expriment d’une manière percutante les réalités en peu de mots sans avoir recours à la traduction. Cette stratégie est fondée sur l’écriture de l’oralité qui sert à intensifier l’effet pragmatique des titres pour émouvoir le pathos des lecteurs.

Notre corpus contient d’autres titres qui présentent l’alternance interphrastique et aussi l’alternance extraphrastique dans lesquels on marque le recours à des expressions figées produites en arabe.

(1)- « La triche ? Normaaal, kho ! » (Contrechamp, 15 juin 2009)
(2)- « La fuite en avant des responsables égyptiens
Le mythe de “Oum el dounia” » (L’actualité en question, 21 novembre 2009)
(3) - Pratique de la torture
« “Oum Dounia” championne du monde arabe » (Le radar, 9 décembre 2009)
(4) - « Saha f’tourek » (L’éditorial, 11 juillet 2013)
(5) - « De Washington à Sidi-Zekri »… (L’éditorial, 10 mars 2010)
(6)- « Site Aadl de Zéralda
“Zkara à l’algérienne”, quand tu nous tiens » (Le Radar, 26 juillet 2012)
(7) - « Sur la route de “tag aâla men tag” » (Contrechamp, 16 juillet 2012)
(8) - « Iqra » (L’éditorial, 20 mai 2012)

L’exemple (La triche ? Normaaal, kho !) comporte une structure figée dont l’usage est très répandu sur tout le territoire algérien. Il s’agit d’un mot français souvent utilisé avec une forme phonétique spécialement algérienne (normal/normaaal). L’adaptation phonétique du mot dans le titre assure une certaine fidélité à l’oral algérien parce qu’elle se conforme au français oral pratiqué en Algérie. Ainsi formulée, l’expression Normaaal, kho (kho signifie frère), dont l’usage est très courant par les Algériens, comporte une alternance du français algérien et de l’arabe dialectal et traduit la pratique langagière des Algériens souvent marquée par ce mélange.

Le français et l’arabe sont alternés aussi dans le titre (« Oum Dounia » championne du monde arabe). L’expression Oum Dounia qui veut dire mère du monde surnomme l’Égypte. Elle est employée ici de manière ironique.

Par ailleurs, l’expression arabe utilisée dans le titre (Saha f’tourek) reflète l’emploi rituel de certaines formules dans des situations particulières telles que le mois de Ramadhan. Les différents médias audiovisuels d’expression française en Algérie reprennent sans traduction ces formules de vœux spécifiques utilisées généralement dans des occasions religieuses ; ce qui assure un certain ancrage socioculturel du discours produit.

Les titres (De Washington à Sidi-Zekri…), (Sur la route de « tag aâla men tag ») et (« Zkara à l’algérienne », quand tu nous tiens) comportent chacun deux énoncés alternés dans deux langues différentes : le français et l’arabe dialectal algérien qui se complètent dans le même énoncé. Les exemples cités reflètent la relation qu’entretiennent les deux langues en usage dans la société algérienne. Ce changement codique permet d’introduire une altérité formelle et sémantique remobilisant la mémoire collective et activant des savoirs linguistiques et culturels partagés, il procède ainsi à un ancrage identitaire.

Le journaliste se sert du langage quotidien des Algériens pour formuler ces titres. Ainsi l’expression populaire tag aâla men tag (en français, le plus puissant impose sa loi) est utilisée pour dire que celui qui est le plus fort n’a pas besoin d’avoir droit à une chose s’il a les moyens de se l’octroyer, donc c’est la loi du plus fort qui s’applique dans la société algérienne. L’exemple (7) titre un billet d’humeur dans lequel le journaliste a ouvert son article par un bilan tragique des accidents de la route qui a fait plus de 1659 morts en 2012, puis il a évoqué la dimension sociologique de ces catastrophes en concluant que « les Algériens conduisent comme ils se conduisent » et que le principe tag aâla men tag, imposé par le système politique, a fini par être intégré par le peuple algérien.

Le choix d’une telle expression témoigne de l’attitude de dénonciation du régime algérien qui est, selon le journaliste, injuste et inéquitable. Cela imprime bien évidemment le jugement péjoratif et dévalorisant des faits qui semblent lui tenir à cœur parce qu’ils touchent la société et le peuple algérien. Ainsi, on peut constater que l’introduction de certains mots qui découlent du parler populaire algérien dans le discours journalistique exprime l’implication du journaliste et sa prise de position par rapport à un fait d’actualité.

Même si l’usage de ces structures est très fréquent dans la société algérienne, leur insertion dans le discours journalistique surtout au niveau des titres n’est pas sans intérêt. En effet, elles font partie de l’arabe dialectal qui est une variante orale « de grande communication et d’intercompréhension sociale forte » (Queffelec et al. 2002 : 109). Ces formes produisent, d’après Blanchet (2000 : 110), un sentiment de partage et d’appartenance à une culture bien déterminée. Ainsi, on constate que ces structures confèrent aux titres une forte expressivité parce qu’elles renferment une connotation sémantique. De plus, le choix d’une variété linguistique parmi d’autres dans la formulation du titre est significatif dans la mesure où chacune des variétés « est la marque d’une identité spécifique » (Blanchet 2000 : 116). Ces expressions figées, intraduisibles en langue française, représentent une exploitation forte de la facette identitaire. Ces idiomes algériens fonctionnent, dans les titres de presse, en tant que rappel de la culture algérienne en réactivant les valeurs et les normes propres à cette communauté plurilingue.

L’enjeu de captation est dominant dans le titre (Iqra), mot arabe signifiant « lis » (du verbe lire à l’impératif) transcrit en caractères latins. Une sorte de clin d’œil à la phrase inaugurale du Coran. L’emploi de l’expression telle qu’elle mobilise les connaissances stéréotypées du groupe en actualisant un savoir social partagé et le non-recours à la traduction est motivé par « la norme de la langue légitime et norme des représentations légitimes » (Barberis 1999 : 135). Elle fonctionne ainsi comme argument d’autorité.

L’expression Iqra titre un éditorial commentant avec une tonalité critique l’ignorance des partis politiques algériens des textes législatifs. Le journaliste le résume dans ce qui suit :

« La première invitation à l’islam a été Iqra, Lire. La polémique sur les chiffres des résultats des législatives ainsi que sur les ravages du mode de scrutin nous renseigne sur une faillite collective des politiques. Une faillite à lire les textes de loi. Spécialement le code électoral » (Liberté, L’éditorial, 20 mai 2012 : 3).

Les exemples déjà cités révèlent un mode d’emploi des langues dans le texte journalistique. Le journaliste ne se contente pas des unités lexicales disponibles dans la langue française (langue d’expression du journal Liberté et du quotidien d’Oran), mais il dépasse les frontières langagières pour créer un lien de complicité et piéger la connivence de son lecteur en utilisant son langage quotidien. En exploitant le parler populaire des Algériens, caractérisé souvent par la mixité permanente de différentes langues en présence dans le marché linguistique algérien, le discours journalistique vise non seulement à créer, au niveau des titres, un effet de marquage linguistique, mais aussi un marquage identitaire.

L’alternance codique dans les titres de presse donne lieu à un mélange homogène et harmonieux du français et de l’arabe avec toutes ses variantes. Cette pratique relève d’un choix marqué qui n’est pas effet de hasard et par lequel le journaliste exploite cet univers culturel et linguistique qu’il partage avec son lecteur. Ce choix enrichit le contenu du titre et le soumet à un ordre de discours produit par les deux partenaires de la communication, journaliste/public, dans le sens où seuls les lecteurs initiés au langage algérien et à la culture algérienne peuvent en déchiffrer le contenu.

Le mélange effectué dans l’écriture journalistique prend une dimension sociolinguistique dans la mesure où le journaliste privilégie, dans certains contextes, l’alternance codique du français et de l’arabe avec toutes ses variantes pour formuler l’énoncé-titre. Cette pratique traduit, au niveau des titres, une stratégie discursive qui consiste à mettre en œuvre les deux codes afin de créer un univers communicationnel particulier destiné au public algérien.

Conclusion

La réalité linguistique algérienne présente un dynamisme qui provient du phénomène de contact des langues. L’alternance codique sert à créer un langage hybride reflétant la dimension historique et culturelle propre au territoire algérien. Cette pratique traduit une complémentarité et un continuum entre les différents idiomes utilisés, ce qui produit des énoncés typiquement algériens.

Le langage des médias et plus particulièrement de la presse écrite se nourrit des codes en présence dans le territoire algérien. Il se conforme aux changements et aux innovations qui affectent ces langues tout en reflétant la spécificité du parler algérien mixte et hybride.

L’introduction des mots arabes dans les titres de presse assure leur effet attractif qui constitue la première fonction de ces éléments formant la vitrine du journal. Ces mots délivrent un potentiel connotatif qui traduit la réalité algérienne en réactivant les représentations auxquelles ils sont traditionnellement liés.

La pratique de l’alternance codique dans les titres journalistiques constitue un procédé percutant pour enrichir l’expressivité du titre en dénommant et décrivant des réalités. La presse écrite adopte un langage particulièrement algérien pour assurer la connivence avec les lecteurs. En effet, l’introduction des mots appartenant au parler quotidien des Algériens génère une charge culturelle et délivre un ensemble de croyances, de convictions et d’idéologies propres à la société algérienne, ce qui renforce l’effet pragmatique des énoncés-titres sur le lecteur et l’implique inconsciemment dans l’interprétation.

De plus, la presse écrite participe au processus de glissement entre les langues en présence dans la société algérienne. Elle se propose donc comme un terrain contribuant à la circulation, l’enrichissement et la redynamisation du stock lexical utilisé dans le territoire algérien.

1 Le parler algérien a de plus en plus envahi le langage de la presse audio-visuelle. Celle-ci est fortement marquée ces dernières années par une

2 Nous écartons de notre étude les alternances codiques faites en langue berbère. Ainsi, nous nous limiterons à l’analyse des éléments appartenant à

3 Au sens de Tabouret-Keller qui pour lui bilinguisme ou plurilinguisme renvoie aux situations qui entraînent un usage, généralement parlé ou écrit

Barberis, Jeanne-Marie. 1999. « Analyser les discours : Le cas de l’interview sociolinguistique ». Dans Calvet Jean-Louis et Dumont Pierre, Lenquête sociolinguistique. Paris : L’Harmattan. Pages 125-148.

Blanchet, Philippe. 2000. Linguistique de terrain, méthode et théorie : une approche ethno-sociolinguistique. Rennes : Presses Universitaires de Rennes. 145 p.

Charaudeau, Patrick. 1983. Langage et discours : éléments de sémiolinguistique (théorie et pratique). Paris : Hachette. 176 p.

Gumperz, John. 1989. Sociolinguistique interactionnelle : Une approche interprétative. Saint-Denis de la Réunion. Paris. Université de la Réunion : L’Harmattan. 244 p.

Hamers, Josiane et Blanc, Michel. 1983. Bilingualité et Bilinguisme. Bruxelles : Mardaga. 498 p.

Queffelec, Ambroise et al. (dir.). 2002. Le français en Algérie : lexique et dynamique des langues. Bruxelles : Duculot. (Coll. Champs linguistiques). 590 p.

Mouillaud, Maurice, Tetu, Jean-François. 1989. Le journal quotidien. Paris : Presses universitaires de Lyon. 204 p.

Tabouret-Keller, André. 1996. « Plurilinguisme et interférences ». Dans Baylon, Christian Sociolinguistique : société, langue et discours. Paris : Nathan Université.

Taleb-Ibrahimi, Khaoula. 1997. Les Algériens et leur (s) langue (s) : éléments pour une approche sociolinguistique de la société algérienne. Éditions El Hikma. 328 p.

Taleb-Ibrahimi, Khaoula. 1998. « De la créativité au quotidien : le comportement langagier des locuteurs algériens ». Dans Billiez Jacqueline (dir.). De la didactique des langues à la didactique du plurilinguisme. CDL-LIDILEM. Université Stendhal de Grenoble 3. Pages. 291-298.

Zongo, Bernard. 1996. « Alternance des langues et stratégies langagières en milieu d’hétérogénéité culturelle : vers un modèle d’analyse ». Dans Juillard Caroline & Calvet Louis-Jean (dirs.). Les Politiques linguistiques : mythes et réalité. Beyrouth. Aupelfuref. Pages 341-349.

1 Le parler algérien a de plus en plus envahi le langage de la presse audio-visuelle. Celle-ci est fortement marquée ces dernières années par une ouverture sur la mixité langagière. En effet, la plupart des chaines radiophoniques ou télévisées ne parviennent pas à maintenir un code unique (l’usage de l’arabe standard n’est plus exclusif). Elles ont tendance à mélanger les différentes variétés en présence en Algérie. Ainsi, l’alternance des codes et registres linguistiques est considérablement renforcée par les pratiques langagières des médias.

2 Nous écartons de notre étude les alternances codiques faites en langue berbère. Ainsi, nous nous limiterons à l’analyse des éléments appartenant à la langue arabe (standard) ou des dialectes (la daridja) et insérés dans le langage de la presse algérienne écrite en français.

3 Au sens de Tabouret-Keller qui pour lui bilinguisme ou plurilinguisme renvoie aux situations qui entraînent un usage, généralement parlé ou écrit, de deux ou plusieurs langues par un même individu ou un groupe (Baylon 1996 : 146).

Asma Amarni

Université Kasdi Merbah Ouargla

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