Poétique de l’honneur et recomposition des hiérarchies sociales dans les Isefra de Si Mohand Ou Mhand

شعرية الشرف وإعادة تشكّل التراتبيات الاجتماعية في إسفرا سي محند أومحند

Poetics of Honor and the Recomposition of Social Hierarchies in Si Mohand Ou Mhand’s Isefra

Liza Djelloudi

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Liza Djelloudi, « Poétique de l’honneur et recomposition des hiérarchies sociales dans les Isefra de Si Mohand Ou Mhand », Aleph [على الإنترنت], نشر في الإنترنت 09 septembre 2026, تاريخ الاطلاع 18 septembre 2026. URL : https://aleph.edinum.org/18087

Cet article analyse la recomposition de l’honneur dans un ensemble d’Isefra de Si Mohand Ou Mhand transmis par l’édition de Mouloud Mammeri. Il étudie la manière dont la voix poétique représente la crise des solidarités, le déclassement, la réputation, la fidélité et l’inversion des rangs dans le contexte de la rupture coloniale. La méthode repose sur une lecture qualitative rapprochée des poèmes retenus, attentive aux lexèmes traduits par « honneur » ou « dignité », aux relations de parenté et d’amitié, aux figures religieuses ainsi qu’aux métaphores animales. Les résultats mettent en évidence une recomposition ambivalente : l’honneur se déplace partiellement du statut hérité vers une exigence de tenue de soi, de parole vraie et de fidélité, sans que les représentations hiérarchiques anciennes disparaissent. Les images d’inversion sociale traduisent ainsi moins une célébration univoque des groupes subalternes qu’un trouble face à la redistribution du prestige. L’étude montre finalement que la critique de la déchéance sociale ne saurait être assimilée à une égalisation des statuts. Son apport réside dans l’identification de la tension entre l’intériorisation morale de l’honneur, la mémoire d’un ordre bouleversé et la persistance des hiérarchies.

تحلل هذه الدراسة إعادة تشكّل مفهوم الشرف في مجموعة من إسفرا سي محند أومحند كما نقلها مولود معمري. وتبحث في كيفية تمثيل الصوت الشعري لأزمة التضامن، والتراجع في المكانة، والسمعة، والوفاء، وانقلاب المراتب في سياق القطيعة الاستعمارية. وتعتمد منهجيا على قراءة نوعية دقيقة للقصائد المختارة، مع الانتباه إلى الألفاظ المترجمة إلى الشرف أو الكرامة، وعلاقات القرابة والصداقة، وحضور الشخصيات الدينية، والاستعارات الحيوانية. وتبين النتائج أن إعادة تشكّل الشرف تتسم بالازدواجية؛ إذ ينتقل جزئيا من المكانة الموروثة إلى مطلب أخلاقي يقوم على التماسك الداخلي، وصدق القول، والوفاء، من دون أن تختفي التمثلات الهرمية القديمة. كما تعبر صور انقلاب المكانة الاجتماعية عن القلق من إعادة توزيع الهيبة أكثر مما تعبر عن تمجيد صريح للفئات التابعة. وتخلص الدراسة إلى أن نقد الانحطاط الاجتماعي لا يعني بالضرورة تسوية المراتب. وتكمن مساهمتها في إبراز التوتر بين أخلاقية الشرف، وذاكرة نظام اجتماعي مضطرب، واستمرار بعض التصنيفات الهرمية. وتتيح هذه المقاربة التمييز بين القيمة الوثائقية للقصيدة وخصوصيتها الجمالية والتاريخية.

This article examines the recomposition of honor in a selection of Si Mohand Ou Mhand’s Isefra transmitted through Mouloud Mammeri’s edition. It explores how the poetic voice represents disrupted solidarity, downward mobility, reputation, loyalty, and reversals of rank in the context of colonial rupture. The method is based on a qualitative close reading of the selected poems, with particular attention to terms translated as honor or dignity, kinship and friendship relations, religious figures, and animal metaphors. The findings reveal an ambivalent recomposition: honor partly shifts from inherited status toward an ethical demand for self-command, truthful speech, and fidelity, while inherited hierarchical representations remain active. Images of social inversion therefore convey unease about the redistribution of prestige rather than an unequivocal celebration of subordinate groups. The study ultimately shows that criticism of social decline cannot be equated with an equalization of status. Its contribution lies in identifying the tension among the moral interiorization of honor, the memory of a disrupted social order, and the persistence of hierarchical categories.

Introduction

Si Mohand Ou Mhand occupe une place majeure dans l’histoire de la poésie kabyle de tradition orale. Sa trajectoire, marquée par la répression qui suit l’insurrection de 1871, la dispersion familiale et l’errance, a souvent servi de clé d’interprétation d’une œuvre où reviennent la perte, l’exil, la désillusion, la fidélité et la dignité. Les dates biographiques elles-mêmes varient selon les sources, ce qui invite à ne pas fonder l’analyse littéraire sur une chronologie trop rigide. L’enjeu de la présente étude n’est donc pas de reconstituer une biographie exhaustive du poète, mais d’examiner la manière dont certains Isefra mettent en scène l’honneur au moment où les cadres de reconnaissance sociale semblent ébranlés.

La notion d’honneur ne peut être réduite ici à une vertu individuelle abstraite. Les travaux d’ethnologie kabyle ont montré qu’elle s’inscrit dans des relations de réputation, de réciprocité, d’offense, de réponse et de prestige collectif. Bourdieu (1972), notamment, analyse le sens de l’honneur comme une logique pratique et relationnelle, tandis que Lacoste-Dujardin (2005) décrit la densité des normes sociales, familiales et politiques qui structurent les sociétés kabyles. Le manuscrit source emploie lɛerḍ, nnif et leurs traductions françaises « honneur » ou « dignité ». Ces termes appartiennent au même champ axiologique sans être nécessairement synonymes. En l’absence d’une étude lexicographique spécifique, nous les abordons donc comme des indices complémentaires d’un univers de réputation, de tenue de soi et d’obligation sociale, sans postuler leur équivalence stricte.

Cette prudence est d’autant plus nécessaire que Si Mohand n’est pas seulement le témoin d’un ordre social détruit. Sa poésie entretient une relation ambivalente avec cet ordre. Une lecture récente a souligné que l’image du poète iconoclaste doit être nuancée : Chouiten (2023) montre que la contestation et l’errance coexistent avec un attachement persistant à certaines hiérarchies et un regard critique sur la mobilité sociale. Cette observation oblige à reprendre une idée souvent formulée trop rapidement : la perte du rang ne conduit pas mécaniquement à une « démocratisation » de l’honneur. Elle peut aussi intensifier la nostalgie d’un ordre antérieur, tout en déplaçant une partie de la valeur vers la parole, la fidélité et l’endurance morale.

La question directrice est dès lors la suivante : comment les Isefra cités dans le corpus reconfigurent-ils l’honneur lorsque les supports habituels de la reconnaissance sociale — famille, rang, réputation, solidarité et autorité — deviennent instables ? Trois sous-questions organisent l’analyse : quels signes de rupture des liens et des rangs sont mis en scène ; dans quelle mesure la parole poétique déplace-t-elle l’honneur vers une exigence de conduite personnelle ; et comment les images d’inversion, notamment animales, révèlent-elles à la fois une critique du présent et la persistance d’un imaginaire hiérarchique ?

Le corpus principal est constitué des poèmes reproduits dans le manuscrit, à partir des éditions de Mouloud Mammeri (1969, 1982). Il ne s’agit pas d’un relevé exhaustif de tous les Isefra. La méthode relève d’une lecture qualitative rapprochée : chaque extrait est replacé dans la fonction argumentative qui lui est attribuée, et l’interprétation est limitée à ce que le texte permet effectivement d’établir. Cette démarche distingue la voix poétique de la personne historique de Si Mohand et évite de transformer une plainte, une invective ou une métaphore en une description ethnographique directe de toute la société kabyle.

1. L’honneur comme relation sociale mise à l’épreuve

1.1. Autorité poétique et efficacité sociale de la parole

Dans les Isefra, l’honneur apparaît d’abord comme une relation de reconnaissance. La valeur d’un individu dépend de la parole qui circule à son sujet, de sa capacité à tenir sa place et de la manière dont il répond à ses obligations de solidarité. Le poème suivant, souvent lu comme un indice du prestige de Si Mohand, doit être interprété avec précision : il ne fournit pas à lui seul une preuve biographique du statut social du poète ; il construit plutôt une figure de parole dotée d’un pouvoir d’apaisement et d’assistance.

« Si Muḥend ḥareb fell-i (Si Mohand sois ma sauvegarde),
Caylelleh a lwali (Gloire à toi),
D lecyax i ak-iseɣren (Et aux maîtres qui t’ont instruit),
Bu leklam ẓiḍen am wudi (Ta parole à la douceur du beurre),
Kulci ad t-yessefsi (Elle résout tout),
D ddwa ɣef wulawen (Elle est le baume des cœurs),
Ad tedduḍ d uẓawali (Assiste le malheureux),
Yerwan lemḥani (Gravé d’épreuves),
Ireffed yesrusu s wallen (Et qui ne peut plus que tout suivre des yeux) » (Mammeri, 1982, pp. 464–465)

Le centre de gravité du passage est moins la noblesse d’origine que l’efficacité symbolique de la parole. Celle-ci « résout », soigne les cœurs et s’oriente vers le malheureux éprouvé. Dans un univers où la reconnaissance publique est essentielle, l’autorité du poète se donne ainsi comme une capacité à produire du lien, à nommer l’épreuve et à soutenir celui qui ne peut plus agir. L’honneur poétique se définit par une compétence relationnelle : la parole vaut parce qu’elle restaure, au moins symboliquement, une forme de dignité.

1.2. Rupture de la solidarité familiale et redistribution du crédit moral

La crise de l’honneur ne signifie pas seulement la disparition d’une valeur ancienne. Elle se manifeste d’abord par la défaillance des solidarités qui devraient la rendre visible. Le passage consacré aux proches est, de ce point de vue, particulièrement éclairant :

« A sidi Brahem a baba (Père Sidi Brahem),
Daɛɛaɣ-k s ssḥaba (Je t’invoque par les compagnons du Prophète),
Rniɣ akk wid yeqqaren (Aussi par tous les clercs),
Nudaɣ-d akk lquraba (J’ai visité tous mes proches),
Tagmat d nnesba (Mes frères, mes parents),
Ur ufiɣ wwiɣ-d iɛemmalen (Et n’ai trouvé secours auprès de personne),
Nufa lxir deg lɛaruba (J’ai reçu l’hospitalité chez les campagnards),
Leblad n ɛennaba (De la région de Bône),
Nečča aɣrum gar-asen (Parmi eux j’ai gagné mon pain) » (Mammeri, 1982, pp. 188–189)

La structure du poème oppose deux espaces de solidarité. Les proches, pourtant liés par la fraternité et la parenté, ne fournissent aucun secours ; l’hospitalité est fournie ailleurs, chez des « campagnards » de la région de Bône. Le texte permet donc de parler d’une crise de la réciprocité familiale, mais non d’une disparition générale de l’honneur. Au contraire, la valeur morale se redistribue : le crédit symbolique quitte momentanément la proximité généalogique pour s’attacher à ceux qui offrent effectivement de la nourriture et de l’accueil. Cette redistribution est importante parce qu’elle montre que la dignité ne dépend pas exclusivement d’un statut transmis ; elle se vérifie dans l’acte.

Cette logique reste toutefois traversée par un jugement sévère sur le monde contemporain. L’invective collective suivante ne doit pas être lue comme une enquête sociologique sur « les Kabyles », mais comme une hyperbole poétique qui transforme le sentiment de rupture en accusation :

« Leqbayel seg zik ṭṭurnan (Les Kabyles ont apostasié),
Qqlen d Rruman (Ils sont redevenus Romains),
Tebɛen tajaddit ɣef llsas (Suivant en cela l’exemple de leurs aïeux),
Nnefs deg-sen ay geǧǧuǧan (Plus de la moitié sont engagés),
S ṭṭbel ay ddan (Ils sont partis tambours battant),
Rebɛin i yenza uterras (Un homme se vendait quarante réaux) » (Mammeri, 1982, pp. 194–195)

L’énoncé de l’« apostasie » et de la vente de l’homme condense une expérience de dépossession morale. Sa force tient précisément à son caractère excessif : le poète dramatise l’écart entre un idéal de fidélité collective et un présent perçu comme compromis. Cette parole de crise renseigne moins sur la conduite réelle de tous les membres du groupe que sur la norme à partir de laquelle la voix poétique juge son époque.

Le lexème nnif rend cette tension plus explicite :

« Yekfa di tegmat nnif (Les frères ont perdu tout sentiment de l’honneur),
Armi rwiɣ lḥif (Et me voici repu de peines),
Teḍra yid-i am usekran (Et comme ivre),
D imerẓi mebla lmutif (À quoi bon les querelles sans raison),
Yak ma briɣ i nnif (Que si j’oublie ce que je me dois),
Ad aɣ-ferḥen wid i aɣ-ikerhen (Nos ennemis s’en réjouiront),
Sber ay ul-iw xaq bessif (Mon cœur, prends patience, fût-ce à force),
Ad ak-iɛeddi wurrif (Ta colère passera),
Sxesren-aɣ zzhu yiḍan (Même si les chiens ont gâté nos plaisirs) » (Mammeri, 1982, pp. 442–443)

Ici, la perte de nnif est d’abord attribuée aux « frères », mais le poème se tourne vers le sujet lui-même : « si j’oublie ce que je me dois », les ennemis se réjouiront. Ce passage étaye l’hypothèse d’un déplacement partiel de l’honneur. La valeur reste socialement exposée — elle dépend du regard des autres, y compris des ennemis — mais elle devient aussi une discipline de soi, une patience et un refus de céder à la colère. L’intériorité n’abolit donc pas le social ; elle en constitue une autre scène.

2. Hiérarchies sociales : critique du présent et persistance des rangs

Le manuscrit initial classait les poèmes selon des groupes sociaux — notables, pauvres, errants et marabouts — en leur attribuant à chacun une relation stable à l’honneur. Une telle typologie est trop rigide pour un corpus poétique. Les extraits disponibles montrent plutôt des positions mouvantes : le prestige peut être contesté, la solidarité surgir hors de la parenté, la richesse récente être présentée comme scandaleuse, et l’autorité religieuse demeurer un recours. L’analyse doit donc porter sur la circulation du prestige plutôt que sur des « classes » supposées homogènes.

2.1. Parole, dépendance et prestige compromis

Le poème consacré à « l’insensé » est souvent mobilisé comme critique des notables. Or le texte ne permet pas d’identifier avec certitude le référent comme un notable. Ce qu’il met clairement en cause est une parole bruyante mais dépourvue d’autonomie :

« Yeggul wul ur yenṭiq (Mon cœur a fait serment),
Ɣer win ur neḥdiq (De ne plus adresser la parole à l’insensé),
Nekk ɣur-i yif-it fiḥel (Qui pour moi vaut moins que rien),
Ad ihedder ad yettxerriq (Il parle à tort et à travers),
S yiles yettfeqfiq (Fait trépigner sa langue),
Deg ufus n sidi-s yewḥel (Mais la main de son seigneur le tient) » (Mammeri, 1982, pp. 142–143)

L’opposition se joue entre l’apparence discursive et la dépendance effective. Celui qui « parle à tort et à travers » est pourtant retenu par « la main de son seigneur ». La critique vise donc moins une catégorie sociale nommée qu’un déficit de cohérence entre la parole et la position réelle. Dans une économie de l’honneur, la parole n’a de poids que si elle est soutenue par une capacité d’action et une conduite reconnue. L’extrait autorise ainsi une critique du prestige vide, mais non l’affirmation que tous les notables seraient hypocrites ou corrompus.

2.2. Souffrance partagée, hospitalité et ambivalence envers la mobilité sociale

L’errance ouvre un autre registre : celui d’une communauté de souffrance qui peut traverser les différences de condition.

« Nudaɣ-t-id mkul rrif (J’ai parcouru tous les lieux),
Leblad akk kifkif (Dans tout le pays, c’est le même sort),
Tečča akk medden lḥerqa (Le même feu brûle tous les cœurs) » (Mammeri, 1982, pp. 174–175)

Le « même feu » qui brûle tous les cœurs produit une égalisation affective, et non une égalité sociale démontrée. Le poème permet de parler d’une expérience partagée de la peine, mais il ne suffit pas à faire des pauvres et des errants les détenteurs exclusifs d’un honneur plus authentique. Cette nuance devient indispensable lorsqu’on lit le poème de l’inversion des positions :

« Ddunit-a d mm lehmum (Le monde est lieu de scandales),
Nettat ur tettdum (Encore qu’il ne dure pas),
D ikerri tberrez-it taɣaḍt (J’y ai vu la chèvre encorner le bélier),
Lbaz izewwiren i lqum (Le faucon qui allait en tête des foules),
Ahat deg unezgum (Est dans l’affliction),
D aklan i irefden tacḍadt (Les bouchers maintenant ont du crédit),
D ifassen i igezzmen aksum d lfert ḥacakum (Les mains qui débitaient la viande et, sauf votre respect, nageaient dans les tripes),
Qqlen ɣer llebsa n lqaṭ (Maintenant s’habillent richement) » (Mammeri, 1982, pp. 158–159)

La chèvre qui encorne le bélier, le faucon déchu et les bouchers devenus prospères constituent une scène de monde renversé. L’interprétation initiale, selon laquelle les groupes autrefois marginalisés deviendraient désormais des « porte-parole » participant au débat public, est anachronique et ne correspond pas au ton du passage. Le texte exprime, au contraire, le trouble suscité par une redistribution du prestige jugée illégitime ou absurde. Cette lecture rejoint l’avertissement de Chouiten (2023) : la poésie de Si Mohand peut contester le présent sans renoncer pour autant aux hiérarchies héritées. Le renversement social est ici perçu comme un signe de dérèglement, et non comme un programme d’émancipation.

La relation d’amitié offre cependant un espace où l’honneur se définit plus clairement par l’épreuve que par le rang :

« Wi yebɣan ad ijerreb arfiq (Qui veut éprouver un ami),
Yawi-t ɣer ddiq (L’attend au jour critique),
Ar din i yettban lefḥel (Alors seulement se voient les preux) » (Mammeri, 1982, pp. 142–143)

L’ami n’est reconnu qu’au « jour critique ». La notion de lefḥel renvoie ici à des valeurs éprouvées dans l’action : présence, fiabilité, courage et fidélité. Le lien affectif devient une obligation morale parce qu’il est soumis à une épreuve publique. Cette conception ne dissout pas l’individu dans la communauté ; elle montre plutôt que la réputation personnelle se forme à partir d’actes relationnels observables. L’honneur se mesure à la capacité à répondre présent lorsque la norme de solidarité cesse d’être simplement déclarative.

2.3. Figures religieuses : médiation symbolique plus que satire dans les extraits retenus

Le manuscrit source annonçait une section consacrée aux marabouts, « entre respect et satire ». Les deux extraits cités ne suffisent pourtant pas à établir la dimension satirique. Ils mettent principalement en scène l’invocation de saints, de chorfa et de figures de médiation :

« A sselṭan bab n lkelfa (Maître à qui va toute confiance),
Daɛɛaɣ-k s ccurafa (Je t’invoque par les chorfa),
Si balwa ar ssi ḥend wedris (Depuis Balwa jusqu’à Ouedris),
Wigad i xeddmen s ssfa (Par les saints aux actes purs),
Iheddren di lbaḍna (Associés aux devins secrets),
Mkul s yisem-is (Appelés chacun par son nom),
Aqcic d lfahem yeɣra (À l’enfant intelligent instruit),
Di lweɛd iweffa (Fidèle à la promesse),
Terreḍ-as-d imeddukkal-is (Rends ses compagnons) » (Mammeri, 1982, pp. 298–299)

« Txilek a Balwa ḥerrek (Baloua, de grâce, lève-toi),
Ay at-Umalek a ssadat deg Beḥriyen (Et vous, saints d’Oumalek et des Ibahriyen) » (Mammeri, 1982, pp. 310–311)

Dans ces passages, l’autorité religieuse apparaît comme une ressource symbolique mobilisée dans la demande de protection et de restitution. La relation à la sainteté n’est donc pas extérieure au champ de l’honneur : elle rappelle qu’une partie de la reconnaissance et de la réparation se pense sous le regard d’un ordre religieux. Une éventuelle satire des imrabḍen peut exister ailleurs dans l’œuvre, mais elle doit être démontrée par des poèmes explicitement critiques. Pour le corpus retenu ici, la conclusion la plus solide est celle d’une présence révérencielle et médiatrice, compatible avec l’ambivalence religieuse plus générale de la figure de Si Mohand.

3. Métaphores animales et poétique de l’inversion

La métaphore animale constitue l’un des procédés les plus efficaces par lesquels la poésie rend visible la crise des positions. Le manuscrit initial évoquait le coq et le chacal, mais ces figures ne figurent pas dans les extraits reproduits. L’analyse doit donc partir des animaux effectivement présents : faucon, bécasse, lion, chiens, chèvre et bélier. Leur fonction commune est de matérialiser l’écart entre un ordre attendu et un ordre devenu méconnaissable.

3.1. Le monde renversé comme crise de la vérité sociale

« Tamurt deg tɣab tidet (En ce pays la vérité est morte),
Ɛebden tiḥilet (L’on adore la ruse),
Amussnaw yebɣa ad yeggal (Le sage manque devenir dément),
Yeḥzen lbaz bu tferret (Le faucon aux belles plumes a pris le deuil),
Aɣbub yettferres (La bécasse se mêle de chevalerie),
Yuɣal wakli d amellal (Et les noirs ont blanchi),
Izem yewqeɛ di tcerket (Le lion pris dans les rets),
Aqjun la t itett (Subit la morsure des chiens),
At Zitun kesben Camlal (Les Aït Zitoun sont devenus les maîtres de Chamlal) » (Mammeri, 1982, pp. 168–169)

Le poème associe explicitement la disparition de la vérité au triomphe de la ruse. L’opposition animale n’est pas décorative : le faucon endeuillé, la bécasse qui « se mêle de chevalerie » et le lion mordu par les chiens construisent une grammaire du déclassement. Ce qui était haut est abaissé ; ce qui était subalterne occupe une position jugée indue. L’image traduit donc une crise de lisibilité du monde social. Elle ne prouve pas que les catégories anciennes étaient justes ; elle montre que la voix poétique continue de les utiliser comme étalon pour diagnostiquer le désordre.

La ligne traduite par « les noirs ont blanchi » doit être contextualisée avec la plus grande prudence. Elle appartient à une poétique historique de l’inversion et transporte des représentations hiérarchiques et racialisées qui ne peuvent être reprises comme des catégories analytiques de la revue. Leur présence dans le poème est précisément un indice des limites d’une lecture qui ferait de Si Mohand un critique égalitaire de toute hiérarchie. L’objet de l’analyse est ici de décrire la représentation, non de l’endosser.

3.2. Le lion dévalué : du symbole vivant à l’emblème décoratif

« Yella yizem zik mucaɛ (Jadis le lion était renommé),
Muhab yessexlaɛ (Il inspirait respect et terreur),
Deg teẓgi mechur yisem-is (Dans la forêt son nom est répété),
Tura yuɣal d ccaraɛ (Il est maintenant galvaudé comme un terrain vague),
Di lqahwa isenneɛ (On l’a peint dans un café),
Ma tɣillem akk d lewsayef-is (Croyez-vous que ce soit vraiment lui ?) » (Mammeri, 1982, pp. 172–173)

Le lion n’est plus seulement vaincu : son nom est « galvaudé » et son image réduite à une peinture de café. Le prestige se détache ainsi de la puissance qu’il était censé représenter. La satire porte sur la dévaluation des signes : un emblème peut survivre alors que la force sociale qui le rendait crédible a disparu. Cette dissociation entre signe et valeur éclaire l’ensemble du corpus. L’honneur ne peut plus être garanti par le rang, le nom ou l’apparence ; il doit être éprouvé dans la conduite, mais cette exigence nouvelle coexiste avec la nostalgie de signes anciens.

4. De l’héritage statutaire à l’exigence morale : une transformation inachevée

Le manuscrit initial formulait une opposition nette entre l’héritage matériel et l’héritage moral. Les poèmes parlent plutôt d’un déplacement incomplet. La perte de biens, de soutien familial ou de rang fragilise les supports ordinaires de l’honneur, mais le sujet poétique continue de raisonner dans un univers où le regard d’autrui, la mémoire du groupe et les anciennes distinctions demeurent actifs. L’intériorisation morale n’efface donc pas la structure sociale ; elle fournit une manière de survivre à son dérèglement.

Le passage suivant condense cette expérience :

« Ddunit tura tɛebba (Le monde plie sous le faix),
Cwiṭ d ssebba (Il suffit d’un rien),
Alfahem teddu s talwit (Sages, procédez doucement),
Ma d nnif yettuɣebba (On a enseveli la dignité),
Tebseṭ lemḥibba (Galvaudé l’amitié),
Win iḍemɛen zzhu yayes-it (Quiconque espérait la joie, qu’il y renonce) » (Mammeri, 1982, pp. 176–178)

Le nnif est « enseveli », l’amitié est « galvaudée », le monde plie sous le poids de ses malheurs. La dignité apparaît comme une valeur menacée plutôt que comme un acquis assuré. Or, le poème s’adresse aux « sages » et leur demande de faire preuve de mesure. La réponse au désordre n’est pas la restauration immédiate d’un rang perdu ; elle consiste en une discipline de conduite dans un univers où les repères se sont déplacés. C’est à ce niveau que l’on peut parler d’un héritage moral : non pas comme d’une substitution totale du spirituel au matériel, mais comme d’une tentative de maintenir une forme de valeur lorsque les garanties sociales deviennent incertaines.

4.1. Honneur, résistance et rupture coloniale

Le contexte colonial confère à cette recomposition une profondeur historique. La répression de 1871, la dépossession et la dispersion de nombreuses familles kabyles ont transformé les conditions matérielles et politiques dans lesquelles les hiérarchies locales se reproduisaient. Yermèche (2007) a montré à quel point la poésie de Si Mohand est traversée par les événements sociopolitiques et économiques consécutifs à l’insurrection. Cette contextualisation est décisive, mais elle ne permet pas d’attribuer directement à la colonisation chaque métaphore de déclin ou chaque conflit d’honneur. Le plus sûr est de considérer la rupture coloniale comme l’horizon historique qui rend intelligible la récurrence de la perte, du déplacement et du monde renversé.

La résistance qui se dégage des Isefra est donc d’abord une résistance de la parole et de la tenue de soi. Elle consiste à nommer le déclassement, à refuser que la valeur personnelle se confonde entièrement avec la richesse ou la position acquise, et à maintenir des obligations de fidélité lorsque les structures de soutien se défont. Mais cette résistance reste ambivalente : elle peut contester les détenteurs d’un prestige vide tout en regrettant la mobilité de ceux qui n’occupaient pas autrefois les positions dominantes. C’est précisément cette tension qui confère à la poésie sa densité anthropologique.

4.2. Dimension spirituelle et limite d’une lecture purement sociale

Les invocations religieuses et la représentation du poète comme médiateur d’une parole qui le dépasse empêchent enfin de réduire l’honneur à un simple capital mondain. Ali-Benali (2007) insiste sur la dimension de la voix et du dépassement qui accompagne la figure poétique, tandis que Mammeri (1982) situe le poète dans un ordre où la parole peut acquérir une fonction presque prophétique. Il serait néanmoins excessif d’en déduire une théologie systématique de l’honneur. Le corpus permet seulement d’observer que le jugement social se trouve fréquemment placé à côté d’un horizon religieux : la fidélité à soi, la patience, l’invocation et la promesse prennent sens dans un monde où la valeur humaine n’est pas exclusivement produite par le rang social.

5. Discussion

5.1. Recomposition ambivalente de l’honneur et portée anthropologique

La lecture des extraits conduit à reformuler la thèse initiale. Si Mohand ne transforme pas simplement un honneur collectif et héréditaire en une dignité purement individuelle. Il met plutôt en scène une recomposition à trois niveaux. Premièrement, l’honneur demeure relationnel : il dépend de la parenté, de l’amitié, de l’hospitalité, de la réputation et du regard des adversaires. Deuxièmement, les supports statutaires de cette reconnaissance sont fragilisés : la famille peut faillir, le prestige peut devenir vide, le lion peut n’être plus qu’une image, et les positions sociales peuvent se renverser. Troisièmement, la voix poétique répond à cette instabilité par une exigence de conduite personnelle — patience, fidélité, parole vraie, présence dans l’épreuve — qui permet de conserver une valeur lorsque le rang ne la garantit plus.

Cette recomposition n’est pourtant pas égalitaire au sens moderne du terme. Les poèmes d’inversion montrent que certaines promotions sociales sont perçues comme des scandales. Le monde renversé est jugé à partir d’une mémoire des rangs. La contribution de Chouiten (2023) est ici essentielle : elle empêche de confondre l’iconoclasme biographique et la rupture totale avec l’ordre social. Le présent corpus confirme l’existence de cette ambivalence. Le poète peut dénoncer la défaillance des puissants ou valoriser l’hospitalité reçue de personnes modestes sans renoncer à toutes les distinctions héritées.

Cette tension permet aussi de mieux comprendre les métaphores animales. Elles ne fonctionnent pas comme un simple bestiaire moral où chaque espèce correspondrait à une classe fixe. Elles servent plutôt à dramatiser des écarts de position : le fort dominé par le faible, le noble réduit à une décoration, l’animal attendu dans une position qui en occupe soudain une autre. L’ironie naît de ce décalage. Ce procédé fait du poème un lieu d’analyse sociale indirecte : il ne décrit pas les structures comme un traité d’anthropologie, mais il rend sensible leur crise en dérangeant l’ordre des images.

La lecture proposée possède enfin une portée méthodologique. Une anthropologie littéraire de la poésie orale doit éviter deux réductions symétriques : traiter les vers comme des documents transparents sur la société, ou les isoler de tout contexte social. Les Isefra sont des productions poétiques transmises, éditées et traduites ; leur valeur documentaire passe par des choix de langue, de mémoire et d’édition. La médiation de Mammeri doit donc être considérée comme une condition du corpus, non comme un simple support neutre. Cette prudence rejoint la distinction entre culture savante et culture vécue formulée par Mammeri (1991). Une étude ultérieure pourrait comparer les variantes disponibles chez Boulifa, Feraoun, Mammeri et d’autres collecteurs afin d’évaluer la stabilité lexicale et thématique des passages consacrés à l’honneur.

5.2. Limites de l’étude

En dépit de ces apports, quatre limites doivent être explicitées. Premièrement, le corpus analysé est sélectif : il ne rassemble que les poèmes mobilisés dans le manuscrit et ne prétend pas couvrir l’ensemble des Isefra attribués à Si Mohand. Deuxièmement, l’étude dépend des transcriptions et traductions éditoriales utilisées ; une analyse sémantique exhaustive de lɛerḍ, nnif, lefḥel et des termes voisins demanderait une confrontation systématique des versions kabyles. Troisièmement, la poésie ne permet pas de reconstituer directement la structure sociale historique : elle met en scène des jugements, des valeurs et des affects qui doivent être distingués des faits administratifs ou démographiques. Quatrièmement, l’articulation entre la rupture coloniale et la transformation de l’honneur reste interprétative ; elle gagnerait à être triangulée avec des sources historiques relatives aux familles, aux statuts locaux et aux effets de la dépossession après 1871.

Conclusion

Les Isefra retenus font de l’honneur une valeur instable, exposée au déclassement mais constamment réaffirmée. La crise ne supprime pas les obligations de réputation, de solidarité et de fidélité ; elle révèle au contraire combien celles-ci deviennent problématiques lorsque la parenté ne protège plus, que les positions se renversent et que les signes traditionnels du prestige perdent leur évidence. La parole poétique répond à cette déstabilisation en valorisant la tenue de soi, la patience, l’amitié éprouvée et la capacité à préserver la dignité dans l’adversité.

Il serait cependant réducteur de conclure à une simple substitution de l’honneur individuel à l’honneur collectif. Le sujet poétique demeure pris dans les hiérarchies qu’il critique. Il peut reconnaître la valeur morale de ceux qui offrent l’hospitalité au-delà du cercle familial, tout en décrivant certaines ascensions sociales comme des symptômes d’un monde renversé. L’honneur se recompose donc dans une tension entre éthique personnelle et mémoire d’un ordre statutaire.

C’est cette ambivalence qui confère aux Isefra leur intérêt anthropologique. La poésie de Si Mohand ne fournit ni un code social intact ni un manifeste d’émancipation homogène. Elle donne à entendre le moment où une société et un sujet cherchent des critères de valeur au milieu d’une rupture historique. L’honneur y devient moins un patrimoine assuré qu’une question : comment rester digne lorsque les supports de la reconnaissance se dérobent ? La force du poème réside précisément dans le fait qu’il ne résout pas entièrement cette question, mais en expose les contradictions.

Références

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Liza Djelloudi

Université Akli Mohand-Oulhadj de Bouira
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