Gestualité réactionnelle et ethos télévisuel dans le débat Macron–Le Pen de 2022

الإيماءات التفاعلية والإيثوس التلفزيوني في مناظرة ماكرون–لوبان لسنة 2022

Reactive Gesturality and Televised Ethos in the 2022 Macron – Le Pen Debate

Sonia M’farredj

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Sonia M’farredj, « Gestualité réactionnelle et ethos télévisuel dans le débat Macron–Le Pen de 2022 », Aleph [En ligne], mis en ligne le 27 juin 2026, consulté le 30 juin 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17567

Cet article analyse la gestualité réactionnelle d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen lors du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française de 2022. À partir d’un corpus audiovisuel constitué d’une séquence d’environ quinze minutes et de vingt captures d’écran, l’étude examine la manière dont les gestes d’écoute, les expressions faciales, les postures corporelles et les micro-réactions contribuent à la construction de l’ethos politique. La démarche adoptée relève d’une analyse sémiotico-discursive attentive à la morphologie des gestes, à leur récurrence, à leur relation avec la parole adverse et aux effets de sens produits par le dispositif télévisuel. L’analyse montre qu’Emmanuel Macron construit une gestualité fortement évaluative, fondée sur la fermeture posturale, le regard soutenu et les gestes de mise à distance, susceptibles de produire un effet de compétence critique, mais aussi de mépris interactionnel. Marine Le Pen, quant à elle, mobilise une gestualité de retenue, de sourire contrôlé et de stabilité corporelle, construisant une sérénité affichée, traversée par des micro-tensions. L’article souligne enfin la nécessité d’une prudence interprétative : les gestes ne révèlent pas directement l’intériorité des acteurs, mais constituent des signes visibles, situés et médiatiquement interprétables.

يتناول هذا المقال الإيماءات التفاعلية لكلٍّ من إيمانويل ماكرون ومارين لوبان خلال المناظرة التلفزيونية التي سبقت الدور الثاني من الانتخابات الرئاسية الفرنسية لسنة 2022. وينطلق البحث من مدوّنة سمعية بصرية يتكوّن من مقطع يمتدّ قرابة خمس عشرة دقيقة ومن عشرين لقطة ثابتة مستخرجة من المناظرة، وذلك قصد دراسة كيفية إسهام إيماءات الإصغاء، وتعابير الوجه، ووضعيات الجسد، والتفاعلات الدقيقة في بناء الإيثوس السياسي داخل الفضاء التلفزيوني. وتعتمد الدراسة مقاربة سيميائية خطابية تراعي بنية الإيماءة، وتكرارها، وعلاقتها بكلام الخصم، وآثار المعنى التي تنتجها داخل جهاز المناظرة المتلفزة. وتبيّن النتائج أنّ إيمانويل ماكرون يبني حضورا جسديا تقويميا يقوم على الانغلاق الوضعي، والنظر الثابت، وتعبيرات الوجه المتوترة، وإيماءات المسافة، بما يعزز صورة الكفاءة النقدية، لكنه قد ينتج أيضا أثرا من التعالي أو الاحتقار التفاعلي. أما مارين لوبان فتسعى إلى بناء صورة من الهدوء المضبوط عبر الابتسام المتحكم فيه، وثبات الوضعية، والاقتصاد في الحركة، غير أنّ هذه السكينة الظاهرة تظل مخترقة بتوترات دقيقة. ويؤكد المقال ضرورة الحذر التأويلي، لأن الإيماءات لا تكشف مباشرة عن باطن الفاعلين السياسيين، بل تشتغل بوصفها علامات مرئية، سياقية، وقابلة للتأويل إعلاميا.

This article examines the reactive gestures of Emmanuel Macron and Marine Le Pen during the televised debate preceding the second round of the 2022 French presidential election. Based on an audiovisual corpus comprising an approximately fifteen-minute sequence and twenty screenshots, the study investigates how listening gestures, facial expressions, bodily postures, and micro-reactions contribute to the construction of political ethos. The approach is grounded in a semiotic-discursive analysis that considers the morphology of gestures, their recurrence, their relation to the opponent’s speech, and the effects of meaning produced within the televised setting. The analysis shows that Emmanuel Macron develops a strongly evaluative gestural posture, characterized by closed body positions, sustained gaze, facial tension, and distancing gestures. These signs may reinforce an image of critical competence, while also producing an effect of interactional contempt. Marine Le Pen, by contrast, relies on restrained gestures, controlled smiles, and bodily stability, thereby constructing an image of displayed serenity, although this serenity is crossed by visible micro-tensions. The article finally emphasizes the need for interpretive caution: gestures do not provide direct access to the inner emotional states of political actors, but function as visible, situated, and media-mediated signs.

Résumé

الملخص

Introduction

La communication politique contemporaine ne se réduit plus à l’échange d’arguments, de chiffres, de programmes ou de positions idéologiques. Elle s’inscrit dans un espace médiatique où la parole verbale est inséparable des formes corporelles qui l’accompagnent, la prolongent ou la contredisent. Dans un débat télévisé, le candidat ne signifie pas uniquement lorsqu’il prend la parole : il continue de produire du sens lorsqu’il écoute, sourit, se tait, croise les bras, incline la tête, fronce les sourcils, détourne le regard ou se fige. Le corps devient ainsi une surface sémiotique exposée, soumise à l’interprétation du public et intégrée à la construction de l’ethos politique.

Cette centralité du corps s’est accentuée avec la professionnalisation de la communication électorale. Les dispositifs de médiatisation, les préparations au débat, les stratégies d’image, le cadrage télévisuel et la circulation ultérieure des extraits vidéo transforment la confrontation politique en une épreuve multimodale. Le téléspectateur n’évalue pas seulement ce qui est dit ; il interprète également la manière de se tenir, d’écouter, d’attendre, de réagir ou de contenir une émotion. Les gestes ne constituent donc pas de simples ornements du discours verbal. Ils participent à la production de la crédibilité, de l’autorité, de la maîtrise de soi, mais aussi de l’agacement, de la distance, de l’ironie ou de la disqualification de l’adversaire.

Le débat télévisé du 20 avril 2022, opposant Emmanuel Macron et Marine Le Pen entre les deux tours de l’élection présidentielle française, constitue à cet égard un observatoire privilégié de la communication politique multimodale. Les deux candidats y confrontent leurs positions sur des thèmes programmatiques majeurs, notamment les retraites, la dette publique, l’emploi, la fiscalité et la gestion de la crise sanitaire. Toutefois, l’intérêt de la séquence ne réside pas uniquement dans le contenu argumentatif des prises de parole. Il tient également aux réactions corporelles qui surviennent lors des moments d’écoute, lorsque le candidat silencieux demeure visible et continue de commenter, par le regard, le visage, les mains ou la posture, la parole de son adversaire.

L’objet de cet article est précisément d’analyser cette gestualité réactionnelle. À partir d’une séquence d’environ quinze minutes et d’un ensemble de vingt captures d’écran, l’étude examine comment les gestes d’écoute, les expressions faciales, les postures de fermeture ou d’ouverture, les sourires et les micro-réactions contribuent à la construction de deux régimes d’ethos. La problématique peut être formulée ainsi : comment les gestes réactionnels d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen contribuent-ils, dans le dispositif télévisuel du débat présidentiel, à produire des effets de mépris interactionnel, de sérénité affichée, de maîtrise ou de contre-ironie ?

L’hypothèse retenue est que les gestes d’Emmanuel Macron peuvent être lus, avec prudence, comme des indices récurrents de mise à distance, d’évaluation critique et parfois de mépris interactionnel, tandis que ceux de Marine Le Pen construisent davantage une posture de retenue, de sérénité affichée et de résistance à la déstabilisation. Cette hypothèse ne revient pas à attribuer mécaniquement une intention psychologique aux candidats. Elle consiste plutôt à décrire des configurations corporelles visibles et à interroger les effets de sens qu’elles peuvent produire dans une situation de confrontation médiatisée.

La démarche adoptée relève d’une analyse sémiotico-discursive du non-verbal. Elle tient compte de la forme des gestes, de leur récurrence, de leur inscription dans la séquence interactionnelle, de leur relation avec la parole adverse et du cadrage télévisuel qui les rend perceptibles. Une attention particulière est accordée aux limites de l’interprétation : les gestes ne donnent pas accès directement à l’intériorité des acteurs politiques ; ils constituent des signes situés, culturellement interprétables et médiatiquement exposés.

L’article s’organise en quatre temps. La première section présente le cadre théorique relatif aux gestes, aux émotions et à la communication politique non verbale. La deuxième précise le corpus, le protocole d’observation et les précautions méthodologiques. La troisième analyse successivement les gestes réactionnels d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen, avant d’en proposer une comparaison. La quatrième discute les résultats en les rapportant à la construction de l’ethos télévisuel, à la spectacularisation du débat politique et aux limites de l’analyse multimodale.

1. Cadre théorique : gestes, émotions et communication politique

L’étude de la gestualité politique suppose d’articuler trois niveaux d’analyse : le niveau sémiotique, qui concerne les formes corporelles observables ; le niveau interactionnel, qui situe ces formes dans le déroulement du débat ; et le niveau médiatique, qui transforme les gestes en signes publics exposés au regard du téléspectateur. Le débat télévisé présidentiel ne se réduit pas à une confrontation verbale entre deux programmes. Il constitue une scène multimodale où la parole, le regard, la posture, les gestes, les silences et les expressions faciales participent simultanément à la construction de l’image politique.

Dans cette perspective, le corps du candidat n’est pas un simple support de la parole. Il contribue à la production de l’ethos, c’est-à-dire de l’image de soi que le locuteur construit dans et par l’interaction. Cette image n’est pas seulement verbale : elle se donne aussi à voir dans la manière d’écouter, d’attendre, de sourire, de froncer les sourcils, de croiser les bras, de soutenir le regard ou de retenir sa réaction. L’analyse du non-verbal permet ainsi d’interroger une dimension décisive de la communication politique contemporaine : la manière dont le corps contribue à la crédibilité, à l’autorité, à la disqualification de l’adversaire ou à la mise en scène de la maîtrise.

1.1. Théories du geste et analyse multimodale du discours

Les travaux consacrés au geste ont montré que la communication humaine mobilise simultanément plusieurs canaux sémiotiques. Dans une perspective restreinte, le geste peut être défini comme un mouvement des doigts, des mains ou des bras, étroitement articulé à la production verbale. Cette conception permet d’étudier les gestes qui accompagnent l’énoncé, en soulignent la structure, en illustrent le contenu ou en renforcent l’orientation argumentative. Elle demeure toutefois insuffisante lorsqu’il s’agit d’analyser une interaction politique télévisée, car le sens ne se limite pas aux mains : il se construit aussi dans le visage, le regard, la posture, les mouvements de tête, l’orientation du buste et les micro-ajustements corporels.

Les approches plus larges de la gestualité, notamment celles qui prennent en compte la posture, le regard et les expressions faciales, sont donc particulièrement pertinentes pour l’étude d’un débat présidentiel. Dans un tel dispositif, les candidats sont filmés non seulement lorsqu’ils parlent, mais aussi lorsqu’ils écoutent. Le corps continue alors de signifier pendant les moments de silence verbal. La main portée au menton, le poing placé devant la bouche, les bras croisés, le sourire retenu, la moue dissymétrique ou le hochement de la tête ne sont pas de simples détails visuels. Ils participent à la dynamique de l’échange, car ils donnent à voir une manière de recevoir, d’évaluer ou de contester la parole de l’autre.

La gestualité ne doit donc pas être pensée comme un simple supplément décoratif du langage. Elle peut illustrer le propos, l’intensifier, l’atténuer, le contredire ou le commenter. Elle peut également intervenir en position réactionnelle, lorsque le corps répond à un énoncé de l’adversaire. Cette dimension est centrale dans le corpus étudié : une part importante de l’image politique des deux candidats se construit précisément lorsqu’ils ne parlent pas. L’écoute devient alors une scène discursive à part entière. Le candidat silencieux demeure visible ; il ne produit pas d’argument verbal, mais son corps continue d’orienter l’interprétation du débat.

La typologie proposée par Ekman et Friesen permet de distinguer plusieurs fonctions du geste : les emblèmes, les illustrateurs, les régulateurs, les adaptateurs et les manifestations affectives. Les gestes emblématiques possèdent une valeur conventionnelle relativement stabilisée au sein d’une communauté culturelle ; les illustrateurs accompagnent ou structurent la parole ; les régulateurs participent à l’organisation de l’interaction ; les manifestations affectives rendent visibles certaines tensions, émotions ou attitudes relationnelles. Dans le cadre d’un débat politique, ces catégories ne doivent pas être utilisées de manière rigide. Un même geste peut avoir plusieurs fonctions selon le moment où il apparaît, la parole à laquelle il répond, la durée de son maintien et les autres signes corporels auxquels il est associé.

L’analyse proposée dans cet article ne réduit donc pas les gestes à des équivalents verbaux. Elle ne cherche pas à dire qu’un geste « signifie » mécaniquement le mépris, la colère, la sérénité ou l’ironie. Elle traite les conduites corporelles comme des indices multimodaux dont la valeur dépend d’une configuration : forme du geste, posture générale, expression faciale, relation au tour de parole, récurrence dans la séquence, cadrage télévisuel et mémoire médiatique des acteurs. Le sens du geste n’est jamais donné par sa forme isolée ; il émerge de son inscription dans une situation interactionnelle.

Cette précaution est décisive pour éviter deux écueils. Le premier serait de psychologiser abusivement le geste, en prétendant accéder directement à l’intériorité du candidat. Le second serait de le réduire à une simple description morphologique, sans interroger son rôle dans la construction du rapport de force. Entre ces deux limites, l’analyse multimodale permet d’observer comment les gestes participent à la fabrication d’un ethos politique : ethos de compétence, de maîtrise, de distance critique, de respectabilité ou de contention.

1.2. Émotion, mépris et sérénité : de l’état intérieur à l’effet interactionnel

L’émotion renvoie, étymologiquement, au mouvement : elle désigne ce qui met le sujet en mouvement, affecte son corps et modifie son rapport à l’action. Les approches contemporaines la décrivent comme une configuration à la fois psychophysiologique, cognitive, expressive et sociale. Elle se manifeste dans l’expérience subjective, mais se donne également à voir à travers le visage, la voix, la posture, la respiration, la tension musculaire, l’orientation du regard ou les gestes de fermeture et d’ouverture.

Dans l’espace politique médiatisé, l’émotion n’est jamais seulement individuelle. Elle est socialement interprétée, publiquement évaluée et parfois modulée stratégiquement. Un candidat peut chercher à montrer l’indignation pour signaler sa fermeté, à afficher le calme pour construire une image de maîtrise, à retenir un sourire pour ne pas paraître ironique, ou, au contraire, à sourire pour minorer le propos de l’adversaire. L’émotion politique est donc à la fois éprouvée, contrôlée, représentée et reçue. Elle appartient au corps, mais elle circule aussi dans l’espace public comme signe interprétable.

C’est pourquoi l’analyse doit distinguer l’émotion en tant qu’état intérieur de l’émotion en tant qu’effet sémiotique. L’état intérieur demeure inaccessible à l’observateur : l’analyste ne peut pas savoir avec certitude ce qu’un candidat ressent au moment précis où il sourit, fronce les sourcils ou croise les bras. En revanche, il peut décrire ce que ces signes produisent au sein du dispositif interactionnel. Un sourire peut produire un effet d’apaisement, mais aussi d’ironie ou de condescendance. Un froncement de sourcils peut être perçu comme une marque de concentration, de doute ou de désapprobation. Les bras croisés peuvent suggérer la fermeture, mais aussi la retenue, l’attente ou la stabilisation corporelle.

Deux catégories structurent plus particulièrement cette étude : le mépris et la sérénité. Le mépris implique une relation asymétrique : celui qui paraît mépriser se place dans une position de surplomb et tend à dévaluer l’autre, son discours ou sa légitimité. Dans une interaction politique, il ne se manifeste pas nécessairement par des paroles explicitement injurieuses. Il peut se manifester par des gestes de mise à distance, des sourires de dépit, des hochements de tête, des regards fixes, des postures fermées ou des expressions faciales qui semblent disqualifier le propos adverse avant même la réponse verbale. Le mépris interactionnel correspond donc moins à une émotion vérifiable qu’à un effet de scène produit par un ensemble de signes corporels.

La sérénité, à l’inverse, renvoie à une apparence de calme, de stabilité et de maîtrise de soi. Elle peut être construite par une posture tenue, une limitation des interruptions, un sourire contrôlé, une écoute soutenue, une immobilité relative ou une économie des gestes. Elle ne signifie pas nécessairement l’absence de tension. Une posture sereine peut être traversée par des signes de crispation, de concentration ou de désaccord. Dans un débat télévisé, la sérénité est souvent une performance interactionnelle : elle consiste à paraître maître de soi dans une situation conçue pour provoquer la confrontation.

L’opposition entre mépris et sérénité ne doit donc pas être comprise comme une caractérisation psychologique des personnes. Elle désigne deux effets d’ethos mis en scène. D’un côté, certains gestes peuvent donner l’impression d’un surplomb critique, d’autorité ou de disqualification. De l’autre, certaines postures peuvent donner l’impression de calme, de maîtrise et de respectabilité. L’analyse porte précisément sur ces effets visibles, sans prétendre en faire des certitudes quant aux intentions réelles des candidats.

1.3. Communication politique non verbale, ethos et marketing politique

La communication politique est un espace de concurrence symbolique. Les acteurs y cherchent à rendre visibles leurs propositions, mais aussi à imposer une image d’eux-mêmes : compétence, autorité, proximité, sérieux, stabilité, fermeté ou capacité d’écoute. Dans les démocraties médiatisées, cette concurrence passe par les discours, les programmes, les médias de masse, les réseaux numériques, les sondages, les formats de débat et les dispositifs de mise en scène. Le politique n’est donc pas seulement un locuteur ; il est aussi un corps cadré, observé, commenté et mémorisé.

Le débat présidentiel constitue l’un des espaces les plus intenses de cette exposition. Les candidats y sont soumis à une double contrainte. Ils doivent défendre un programme, répondre aux objections, corriger l’adversaire et produire des arguments ; mais ils doivent aussi contrôler l’image corporelle qu’ils donnent d’eux-mêmes. Ils doivent savoir parler, mais aussi écouter. Ils doivent manifester la fermeté sans paraître agressifs, la confiance sans paraître arrogants, la retenue sans paraître faibles, l’ironie sans paraître méprisants. Le corps devient ainsi un espace de négociation entre la stratégie discursive et la perception publique.

Le marketing politique s’inscrit dans cette professionnalisation de l’exposition publique. Il ne se confond pas nécessairement avec la manipulation ; il désigne l’ensemble des techniques par lesquelles un candidat, un parti ou une orientation politique cherche à ajuster sa présentation aux attentes d’un public, aux contraintes d’un média et aux objectifs d’une campagne. Il concerne les messages, les éléments de langage, la scénographie, les formats d’intervention, mais aussi la posture, le regard, la gestuelle, la tonalité et la maîtrise de l’image. Dans cette perspective, la communication politique contemporaine ne se limite pas au contenu programmatique ; elle intègre la manière dont ce contenu est incarné.

Cette professionnalisation comporte toutefois une tension démocratique. Le souci de l’efficacité visuelle peut déplacer l’attention du débat d’idées vers la performance visuelle. Le risque est alors que la crédibilité d’un candidat soit évaluée davantage à partir de sa capacité à produire des signes de maîtrise, d’empathie, d’autorité ou de sérénité qu’à partir de la solidité de ses arguments. La gestualité politique devient ainsi un lieu stratégique : elle peut renforcer un argument, mais aussi détourner l’attention, disqualifier silencieusement l’adversaire ou produire une impression de compétence indépendamment du contenu discuté.

Dans un débat présidentiel, la posture d’écoute joue un rôle particulièrement important. Lorsque l’adversaire parle, le candidat silencieux reste visible dans le champ. Il peut manifester l’attention, le doute, l’agacement, la distance, l’ironie ou le surplomb. Cette écoute visible constitue une forme de communication non verbale à part entière. Elle permet de répondre sans interrompre, de contester sans parler, de dévaloriser sans formuler explicitement une attaque. Elle transforme le silence en ressource interactionnelle.

C’est précisément cette scène silencieuse que l’article prend pour objet. L’analyse porte sur la manière dont Emmanuel Macron et Marine Le Pen construisent, dans les moments d’écoute et de réaction, deux régimes corporels distincts. Le premier relève d’une gestualité évaluative susceptible de produire un effet de surplomb ou de mépris interactionnel ; le second relève d’une gestualité de retenue visant à produire une sérénité affichée, sans exclure des signes de tension. L’étude s’inscrit ainsi dans une approche sémiotico-discursive de la communication politique : elle interroge non seulement ce que les candidats disent, mais aussi ce que leurs corps font à la parole de l’autre.

2. Corpus, protocole d’observation et précautions méthodologiques

Après avoir posé les principaux repères théoriques relatifs à la gestualité, à la communication non verbale et aux émotions dans l’espace politique, il convient de préciser le statut du corpus analysé ainsi que la démarche retenue pour interpréter les gestes observés. Cette précision est nécessaire dans la mesure où l’analyse du non-verbal comporte toujours un risque de surinterprétation : un geste visible ne donne jamais accès, ni de manière immédiate ni certaine, à l’état psychologique d’un sujet. Il constitue plutôt un signe corporel situé, interprétable dans un contexte interactionnel, médiatique et culturel déterminé. L’objectif de cette étude n’est donc pas de produire un diagnostic psychologique sur Emmanuel Macron ou Marine Le Pen, mais d’examiner la manière dont certaines conduites corporelles contribuent à la construction d’effets de posture dans le débat télévisé.

2.1. Délimitation du corpus audiovisuel

Le corpus étudié est constitué d’un extrait du débat télévisé opposant Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle française de 2022. Ce débat, diffusé le 20 avril 2022, met en présence deux candidats engagés dans une situation d’affrontement argumentatif fortement ritualisée, médiatisée et contrainte par les règles du dispositif télévisuel. L’extrait retenu correspond à une séquence d’environ quinze minutes, située entre les minutes 56 et 71 du replay consulté. Cette séquence porte principalement sur les retraites, la dette publique, la crise sanitaire et l’emploi, c’est-à-dire sur des objets discursifs à forte charge polémique, susceptibles de produire des réactions corporelles marquées.

Le choix de cette séquence se justifie par trois raisons principales. Premièrement, elle place alternativement les deux candidats dans des positions d’énonciation et d’écoute prolongée, ce qui permet d’observer non seulement les gestes accompagnant la parole, mais aussi les gestes réactionnels produits pendant que l’adversaire parle. Deuxièmement, les thèmes abordés engagent directement le bilan, la crédibilité programmatique et l’ethos politique de chacun des candidats ; ils favorisent donc l’apparition de signes corporels de désaccord, de retenue, de tension ou de mise à distance. Troisièmement, le cadrage télévisuel offre une visibilité suffisante des mains, du visage, du regard, des épaules et de l’orientation du buste, permettant une analyse sémiotique des conduites non verbales sans pour autant prétendre reconstituer l’ensemble du comportement corporel des participants.

Le corpus iconographique se compose de vingt captures d’écran extraites de cette séquence : onze concernent Emmanuel Macron et neuf Marine Le Pen. Chaque capture est rapportée à un moment précis du débat et replacée dans son environnement interactionnel immédiat. Les images ne sont donc pas considérées comme des unités isolées, mais comme des indices prélevés dans un flux audiovisuel continu. Cette précaution est essentielle, car un arrêt sur image peut accentuer artificiellement certains traits expressifs ; l’interprétation doit dès lors tenir compte de la parole en cours, de la position interactionnelle du candidat, de la récurrence du geste et de sa relation au discours de l’adversaire.

2.2. Protocole d’observation des gestes réactionnels

L’analyse repose sur une observation sémiotico-discursive de la gestualité réactionnelle. Par gestualité réactionnelle, nous entendons l’ensemble des conduites corporelles produites par un participant pendant que son adversaire parle, ou immédiatement après une prise de parole adverse. Ces gestes ne sont pas seulement des accompagnements du discours verbal ; ils participent à la dynamique interactionnelle du débat, dans la mesure où ils peuvent signaler l’écoute, le désaccord, la retenue, la contestation, l’ironie, la mise à distance ou la tentative de maîtrise de soi.

Les unités d’observation retenues sont les suivantes : configuration des mains, position des bras, orientation du regard, froncement des sourcils, mouvement de la bouche, inclinaison de la tête ou du buste, présence ou absence de sourire, immobilité relative, interruption éventuelle du tour de parole et relation entre le geste observé et les propos de l’adversaire. Ces unités ne sont pas analysées séparément, mais comme des éléments d’une configuration corporelle globale. Ainsi, un sourire ne prend pas le même sens s’il est associé à un regard détourné, à un froncement de sourcils, à des bras croisés ou à une posture d’ouverture. De même, une main portée au menton peut relever de l’écoute attentive, de l’évaluation critique, de la lassitude ou de la mise à distance selon le contexte discursif dans lequel elle apparaît.

Chaque geste est analysé selon quatre paramètres complémentaires. Le premier est morphologique : il concerne la forme observable du geste, par exemple les bras croisés, la main portée au menton, le poing placé devant la bouche, le sourire retenu ou l’inclinaison du buste. Le deuxième est interactionnel : il situe le geste dans le déroulement du débat, notamment selon que le candidat parle, écoute, réagit, conteste ou attend son tour de parole. Le troisième est énonciatif : il met le signe corporel en relation avec l’image de soi construite par le candidat, c’est-à-dire avec son ethos discursif et médiatique. Le quatrième est interprétatif : il examine l’effet de sens possible du geste pour le téléspectateur, sans confondre cet effet de sens avec une certitude quant à l’état intérieur réel de l’acteur politique.

Cette démarche permet de dépasser une lecture purement descriptive des images. Il ne s’agit pas seulement d’indiquer qu’un candidat croise les bras, sourit ou fronce les sourcils, mais de comprendre comment ces gestes s’insèrent dans une stratégie interactionnelle plus large. Dans un débat présidentiel, le corps devient un lieu de signification politique : il peut renforcer la parole, la contredire, la nuancer ou produire un commentaire silencieux sur le discours adverse. La gestualité contribue ainsi à l’élaboration d’un ethos visible, c’est-à-dire d’une image corporelle de crédibilité, de maîtrise, de supériorité, de calme ou d’autorité.

Afin de rendre explicite le protocole d’analyse, les gestes réactionnels ont été observés selon une grille articulant des paramètres morphologiques, des fonctions interactionnelles et des précautions interprétatives. Cette grille ne vise pas à établir un diagnostic psychologique des candidats, mais à décrire les effets de sens produits par les conduites corporelles visibles dans le dispositif télévisuel du débat.

Tableau 1. Grille d’observation sémiotico-discursive des gestes réactionnels

Paramètre observé

Indicateurs retenus

Fonction analytique

Précaution interprétative

Configuration des mains

Main au menton, poing devant la bouche, mains jointes, doigts serrés, mains posées ou projetées vers l’avant

Identifier les formes gestuelles récurrentes et leur rôle dans la construction d’une posture d’écoute, de désaccord, de retenue ou de mise à distance

Ne pas attribuer automatiquement une émotion intérieure à partir d’un seul geste isolé

Position des bras

Bras croisés, bras ouverts, coudes posés sur la table, mains rapprochées du visage

Observer les signes d’ouverture, de fermeture interactionnelle, de tension ou de contrôle postural

Tenir compte de la position assise et des contraintes matérielles du plateau télévisé

Expression faciale

Sourcils froncés, bouche fermée, sourire contenu, sourire de dépit, crispation du visage, rire bref

Repérer les indices expressifs associés au désaccord, à l’ironie, à la sérénité affichée ou à la tension argumentative

Distinguer l’expression visible de l’état psychologique réel du candidat

Orientation du regard

Regard fixé sur l’adversaire, regard détourné, maintien prolongé du contact visuel

Examiner la dynamique interactionnelle : confrontation, écoute, défi, contrôle ou mise à distance

Le regard dépend aussi du cadrage télévisuel et de l’adresse aux journalistes ou aux caméras

Inclinaison de la tête et du buste

Inclinaison vers la droite ou vers la gauche, redressement, immobilité, mouvement de recul

Étudier les formes corporelles de distance, d’opposition, d’attention ou d’adhésion partielle

Éviter les équivalences mécaniques entre orientation corporelle et signification psychologique

Récurrence du geste

Répétition d’un même geste ou d’une même configuration corporelle au fil de la séquence

Distinguer un indice ponctuel d’une posture gestuelle stabilisée

Un geste n’est interprétable comme stratégie que s’il revient dans plusieurs moments significatifs

Relation au discours adverse

Geste produit pendant la parole de l’adversaire, pendant une interruption, au moment d’un désaccord ou d’une accusation

Relier le non-verbal à la dynamique argumentative du débat

Ne pas isoler l’image fixe de la parole en cours ni de la séquence interactionnelle

Catégorie interprétative

Mépris, ironie, désapprobation, sérénité, retenue, tension, contrôle de soi

Construire une lecture sémiotico-discursive des effets de posture

Employer ces catégories comme effets de sens visibles, non comme diagnostics psychologiques

2.3. Précautions interprétatives et limites du dispositif

L’analyse de la gestualité politique exige une vigilance particulière, car les gestes peuvent être facilement ramenés à des significations figées ou à des interprétations psychologisantes. Or, un même geste peut recevoir des valeurs différentes selon le moment où il apparaît, la parole qui l’accompagne, la relation entre les interlocuteurs et le regard du téléspectateur. Ainsi, les bras croisés peuvent signaler la fermeture, la défense, la concentration ou simplement une posture de repos ; le sourire peut traduire l’apaisement, l’ironie, la retenue, la gêne ou la volonté de ne pas se laisser déstabiliser ; le froncement des sourcils peut indiquer la concentration, la désapprobation, la tension ou l’effort de compréhension.

C’est pourquoi les termes « mépris » et « sérénité » sont employés ici comme catégories d’interprétation sémiotique et discursive, et non comme diagnostics psychologiques. Dire qu’un geste produit un effet de mépris ne signifie pas que le candidat éprouve nécessairement du mépris ; cela signifie que, dans une situation donnée, ce geste peut être perçu comme un signe de distance, de supériorité, de désapprobation ou d’ironie à l’égard du discours adverse. De même, qualifier une posture de sereine ne revient pas à affirmer l’absence de tension intérieure ; cela signifie que la conduite corporelle observée construit, pour le téléspectateur, une image de maîtrise, de retenue ou de calme affiché.

La démarche adoptée demeure également attentive aux limites du support audiovisuel. Le débat télévisé est un objet médiatisé : il dépend du cadrage, de l’alternance des plans, de la qualité de l’image, de la position des caméras, de l’éclairage et du choix des moments rendus visibles. Les captures d’écran ne restituent donc qu’une partie de la dynamique corporelle réelle. Elles immobilisent un geste à un instant précis, alors que celui-ci relève d’un mouvement continu. Pour cette raison, l’analyse privilégie la répétition des signes corporels, leur cohérence avec d’autres indices et leur inscription dans la progression interactionnelle du débat.

Il convient également de rappeler que les candidats à une élection présidentielle sont préparés à l’exposition médiatique. Leur parole, leur posture, leur regard, leur rythme, leurs silences et leurs gestes peuvent faire l’objet d’un travail préalable avec des conseillers en communication. La gestualité observée ne relève donc pas nécessairement de la spontanéité pure ; elle peut résulter d’un mélange complexe de réactions immédiates, d’habitudes corporelles, de contraintes situationnelles et de stratégies d’image. Dans un tel contexte, le corps politique devient un espace de médiation entre l’individu, le rôle institutionnel, l’adversaire et le public.

Cette précision permet de mieux comprendre l’enjeu de l’analyse. Il ne s’agit pas d’opposer de manière simpliste un candidat « méprisant » à une candidate « sereine ». L’objectif est plutôt d’examiner comment deux régimes gestuels se construisent dans la confrontation. Chez Emmanuel Macron, plusieurs gestes récurrents peuvent être interprétés comme des signes de mise à distance, de désapprobation, d’ironie ou de contrôle critique du discours adverse. Chez Marine Le Pen, plusieurs postures construisent au contraire un effet de retenue, de calme et de maîtrise, même si cette sérénité affichée peut être traversée par des indices de crispation, de concentration ou d’hésitation.

Ainsi, la gestualité ne constitue pas un simple supplément visuel du débat. Elle participe à la dramaturgie politique de l’échange télévisé. Elle façonne l’image des candidats, influence la perception de leur ethos et contribue à la construction d’un rapport de force symbolique. Dans le débat présidentiel, chaque geste peut devenir un commentaire silencieux sur la parole de l’autre : il peut la contester, la minorer, la ridiculiser, l’absorber ou tenter d’en neutraliser les effets. C’est cette dimension interactionnelle et médiatique de la gestualité qui sera étudiée dans l’analyse des figures.

Enfin, les figures reproduites dans l’article doivent être considérées comme des supports d’analyse et non comme de simples illustrations. Elles exigent, avant publication définitive, une vérification des droits de reproduction et une homogénéisation éditoriale des légendes : mention du débat, de la chaîne ou de la source de diffusion, de la date et de la minute de l’extrait, ainsi qu’une indication précise du geste observé. Cette normalisation permettra de renforcer la solidité documentaire de l’article et d’éviter que les images ne soient perçues comme des captures décoratives plutôt que comme des éléments constitutifs du corpus.

3. Analyse des gestes : entre disqualification interactionnelle et sérénité construite

L’analyse des gestes observés dans la séquence retenue ne consiste pas à attribuer mécaniquement une intention psychologique aux candidats, ni à réduire leur comportement corporel à un répertoire d’émotions immédiatement lisibles. Une telle démarche conduirait à une interprétation simplificatrice du non-verbal. Le geste politique, en situation de débat télévisé, doit plutôt être appréhendé comme un signe situé, inscrit dans une interaction contradictoire, médiatisé par un dispositif de cadrage et pris dans une économie concurrentielle de l’ethos. Le corps y fonctionne comme une surface sémiotique : il accompagne la parole, la prolonge, la module, mais peut aussi la contredire, la commenter ou l’évaluer en silence.

Dans le débat présidentiel, l’écoute n’est jamais neutre. Le candidat qui ne parle pas demeure pleinement visible ; il continue donc à signifier. Cette visibilité contrainte transforme les gestes réactionnels en actes de présence discursive. Les mouvements de la tête, la direction du regard, la position des bras, la fermeture de la bouche, le sourire, l’immobilité ou le déplacement des mains contribuent à produire un commentaire muet sur la parole de l’autre. La gestualité réactionnelle agit ainsi comme un métadiscours corporel : elle ne formule pas explicitement d’arguments, mais indique au téléspectateur comment le discours de l’autre doit être reçu, évalué, relativisé ou disqualifié.

Dans cette perspective, les gestes d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen ne sont pas étudiés comme de simples attitudes individuelles. Ils sont analysés comme des configurations signifiantes qui contribuent à la construction de deux postures interactionnelles contrastées. D’un côté, Emmanuel Macron déploie, à plusieurs moments de la séquence, une gestualité de fermeture, de contrôle critique et de mise à distance. De l’autre, Marine Le Pen s’efforce de donner une image de retenue, de calme et de maîtrise, même lorsque certains indices corporels laissent apparaître des tensions, des hésitations ou des marques de désaccord.

Les catégories de « mépris » et de « sérénité » doivent donc être comprises comme des effets de posture. Elles ne désignent pas des états intérieurs directement observables, mais des valeurs interprétatives construites à partir d’un faisceau d’indices corporels : répétition des gestes, relation au propos adverse, expression faciale, orientation du buste, dynamique du regard, degré d’ouverture ou de fermeture posturale. Le « mépris interactionnel » correspond ici à un ensemble de conduites visibles susceptibles de produire un effet de surplomb, de disqualification ou de dévalorisation silencieuse. La « sérénité construite » renvoie, quant à elle, à une stratégie corporelle de maîtrise apparente, par laquelle le sujet politique cherche à contrôler son image dans un contexte fortement polémique.

L’enjeu de cette analyse n’est donc pas de déterminer ce que les candidats « ressentent », mais d’examiner ce que leurs gestes font dans l’interaction. Ils orientent la réception, configurent le rapport de force, participent à l’ethos télévisuel et contribuent à la dramaturgie argumentative du débat. C’est dans cette perspective sémiologique et discursive que sont analysées les figures suivantes.

3.1. Emmanuel Macron : indices de mise à distance, désaccord et mépris interactionnel

Dans la séquence observée, Emmanuel Macron adopte à plusieurs reprises des postures fermées ou semi-fermées : bras croisés, main portée au menton ou à la bouche, poing posé devant le visage, sourcils froncés, regard durablement fixé sur l’adversaire, inclinaison de la tête et maintien d’une immobilité évaluative. Ces gestes ne constituent pas seulement des réactions ponctuelles. Par leur récurrence et par leur association à des moments de désaccord argumentatif, ils forment une véritable isotopie corporelle de la distance critique.

Cette isotopie repose d’abord sur la fermeture posturale. Les bras croisés, les mains rapprochées du visage ou le poing placé devant la bouche créent une barrière entre le corps du candidat et la parole de l’adversaire. Le visage, partiellement encadré ou obstrué par la main, devient le lieu d’une évaluation silencieuse. Le corps ne se donne pas comme simple récepteur du discours de l’autre ; il agit comme un filtre, un écran, voire un dispositif de résistance. La parole de Marine Le Pen est entendue, mais aussitôt soumise à une contre-lecture corporelle.

Cette mise à distance est renforcée par la fixité du regard. Le regard soutenu, lorsqu’il s’accompagne de sourcils froncés, d’une bouche fermée et d’une posture fermée, ne produit pas seulement un effet d’attention. Il peut devenir un regard d’examen, de contrôle ou de contestation. Dans un débat télévisé, cette fixité a une double adresse : elle vise l’adversaire, mais elle s’offre également au téléspectateur comme signe de vigilance, de supériorité argumentative ou d’incrédulité. Le candidat ne se contente pas d’écouter ; il donne à voir son écoute comme une évaluation.

L’effet de mépris interactionnel naît précisément de cette combinaison de signes : fermeture des bras, tension du visage, sourire contenu ou de dépit, hochement de tête latéral, immobilité prolongée, gestes d’obturation autour de la bouche. Aucun de ces signes, pris isolément, ne suffit à établir une intention méprisante. Leur accumulation, en revanche, construit un ethos de surplomb. Emmanuel Macron apparaît alors comme un locuteur qui se place au-dessus du propos adverse, non seulement par la parole, mais aussi par une gestualité qui commente, minore ou disqualifie silencieusement ce qui est dit.

Cette posture présente une ambivalence stratégique. Elle peut renforcer l’image d’un président sortant maîtrisant les dossiers, capable de repérer les contradictions et de contrôler la dynamique argumentative. Mais elle peut aussi produire un effet inverse : celui d’une condescendance, d’une dureté interactionnelle ou d’une agressivité non verbale. Le même geste peut donc fonctionner simultanément comme signe d’autorité et comme indice de surplomb. C’est cette ambivalence qui rend la gestualité macronienne particulièrement signifiante au sein de la séquence.

Figure 1. Emmanuel Macron : main au menton, bras croisés et écoute évaluative — 56 min 08 s

Figure 1. Emmanuel Macron : main au menton, bras croisés et écoute évaluative — 56 min 08 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Dans la première figure, Emmanuel Macron apparaît avec la main gauche posée sur le menton, les doigts ouverts vers la gorge, les bras croisés, les sourcils froncés et la tête légèrement inclinée. La configuration corporelle associe plusieurs indices de fermeture : les bras forment un écran, la main encadre le visage, le menton est soutenu et le regard reste orienté vers l’adversaire. Cette posture peut être interprétée comme une écoute évaluative, c’est-à-dire une écoute qui ne se limite pas à recevoir la parole de l’autre, mais la soumet à une appréciation critique.

Le geste de la main au menton est particulièrement significatif dans ce contexte. Il renvoie souvent, dans les interactions argumentatives, à une activité de jugement, de réserve ou d’examen. Mais ici, son association avec les bras croisés et le froncement des sourcils lui confère une valeur plus polémique : le corps semble suspendre l’adhésion et manifester une distance. Le candidat ne répond pas encore verbalement ; il répond déjà par le corps. L’image construit ainsi un premier effet de scepticisme et de surplomb discret.

Figure 2. Emmanuel Macron : main en équerre sur la joue et fermeture posturale — 56 min 52 s

Figure 2. Emmanuel Macron : main en équerre sur la joue et fermeture posturale — 56 min 52 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La deuxième figure présente une variante de la même logique posturale. La main droite est placée en équerre sur la joue, l’auriculaire se situe sous le nez, tandis que les bras demeurent croisés. La main ne sert pas ici à accompagner une prise de parole ; elle intervient pendant l’écoute et contribue à produire une attitude d’évaluation silencieuse. La joue soutenue, le visage partiellement fermé et les bras croisés composent une posture de retrait critique.

Sur le plan sémiologique, cette configuration peut être lue comme une forme de suspension de l’accord. Le candidat se tient dans une position d’attente, mais cette attente n’est pas neutre. La fermeture du buste et le contact de la main avec le visage construisent une scène d’intériorisation critique : le discours adverse est reçu comme un objet à examiner, à mettre à distance, voire à contester. L’effet produit n’est pas celui d’une écoute empathique, mais celui d’une écoute sous réserve.

Figure 3. Emmanuel Macron : poing devant la bouche et contrôle de la réponse — 57 min 31 s

Figure 3. Emmanuel Macron : poing devant la bouche et contrôle de la réponse — 57 min 31 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La troisième figure est construite autour d’un geste d’obturation : le poing droit est placé devant la bouche, les bras restent croisés et le regard demeure fixé sur Marine Le Pen. La bouche, organe de la parole, se trouve symboliquement couverte par la main. Cette configuration peut être interprétée comme un signe de retenue : le candidat semble contenir sa réponse, différer une intervention ou contrôler l’expression verbale d’un désaccord.

Le poing introduit cependant une nuance supplémentaire. Contrairement à une main ouverte, il condense une tension. Il peut signaler à la fois une concentration et une forme de crispation argumentative. Dans cette image, la parole adverse semble provoquer une réaction qui demeure contenue dans le corps. La main devant la bouche met ainsi en évidence une tension entre l’impulsion de répondre et l’obligation d’écouter. Cette tension participe à l’ethos de maîtrise : le candidat se montre capable de retenir sa réaction, mais cette retenue laisse transparaître une opposition fortement marquée.

Figure 4. Emmanuel Macron : sourire de dépit et disqualification ironique — 62 min 56 s

Figure 4. Emmanuel Macron : sourire de dépit et disqualification ironique — 62 min 56 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La quatrième figure introduit un autre registre sémiotique : celui du sourire. Il ne s’agit pas ici d’un sourire d’apaisement ou d’ouverture relationnelle. Associé aux sourcils froncés, à la bouche fermée et au regard dirigé vers l’adversaire, le sourire revêt une valeur de dépit, d’ironie ou de désaccord évaluatif. Il produit un effet de commentaire silencieux : le visage semble dire que le propos adverse ne mérite pas une réfutation immédiate, mais une forme de distance moqueuse.

Ce type de sourire joue un rôle central dans la disqualification interactionnelle. Il permet de contester sans interrompre, de minorer sans argumenter explicitement, de déplacer le débat vers le registre de la crédibilité de l’adversaire. Dans un contexte télévisé, un tel signe est particulièrement efficace, car il est immédiatement lisible par le public. Il ne formule pas d’objection, mais suggère que celle-ci va de soi. Le geste facial fonctionne alors comme une modalisation visuelle du discours adverse : ce qui est dit est présenté comme peu sérieux, excessif ou contestable.

Figure 5. Emmanuel Macron : poing sur la joue et impatience interactionnelle — 63 min 58 s

Figure 5. Emmanuel Macron : poing sur la joue et impatience interactionnelle — 63 min 58 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Dans la cinquième figure, le poing droit est posé sur la joue, les coudes reposent sur la table et la main gauche soutient le bras droit. La posture est plus appuyée, plus lourde, comme si le corps matérialisait une attente prolongée ou une lassitude argumentative. Le visage soutenu par le poing ne se contente pas de signaler l’attention ; il met en scène une patience contrainte.

Ce geste peut être interprété comme un indice d’impatience ou d’exaspération, surtout lorsqu’il survient au moment où le candidat semble attendre une réponse jugée insuffisante ou détournée. Le corps se fait alors instrument de pression interactionnelle. En soutenant la tête, le poing crée une image de résistance face à la parole adverse : le candidat attend, mais son corps indique que cette attente est déjà saturée par le désaccord. L’effet produit est celui d’une évaluation négative sans verbalisation immédiate.

Figure 6. Emmanuel Macron : regard fixe, sourcils froncés et désapprobation silencieuse — 65 min 03 s

Figure 6. Emmanuel Macron : regard fixe, sourcils froncés et désapprobation silencieuse — 65 min 03 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La sixième figure repose sur une économie gestuelle relativement réduite : regard fixe, sourcils froncés, bras croisés, tête légèrement inclinée. Cette sobriété ne diminue pas la force expressive de l’image ; au contraire, elle la concentre. L’absence de mouvement ample confère au visage et au regard une fonction dominante. Le corps ne produit pas de geste spectaculaire ; il adopte une posture de désapprobation compacte.

La tête inclinée contribue à cette mise à distance. Elle peut être interprétée comme un déplacement du point de vue, une manière de marquer que le propos entendu appelle une restriction, une correction ou une contestation. Les bras croisés stabilisent cette réserve dans une posture de fermeture. L’ensemble construit une opposition silencieuse : le candidat ne contredit pas encore par la parole, mais son corps prépare la réfutation en donnant déjà au téléspectateur le signal d’un désaccord.

Figure 7. Emmanuel Macron : mains jointes près de la bouche et concentration critique — 65 min 14 s

Figure 7. Emmanuel Macron : mains jointes près de la bouche et concentration critique — 65 min 14 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Dans la septième figure, les mains jointes et serrées sont placées près de la bouche, tandis que les coudes reposent sur la table. Le geste est ambivalent. D’un côté, il peut être interprété comme un signe de concentration : le candidat écoute, rassemble ses arguments, suspend sa réponse. De l’autre, la proximité des mains à la bouche peut suggérer une parole retenue ou une intervention contenue. Le corps semble travailler à maîtriser le moment de la réplique.

La tension des mains serrées mérite attention. Elle inscrit dans le geste une forme de densité corporelle : l’écoute est active, mais contractée. Le candidat ne paraît pas disponible à l’accueil du propos adverse ; il semble plutôt en train de le tenir à distance, de le soumettre à une vérification critique. L’effet de sens oscille donc entre concentration et désintérêt affiché, mais dans les deux cas, l’image construit une posture d’autorité évaluative.

Figure 8. Emmanuel Macron : hochement de tête et réaction restrictive — 66 min 05 s

Figure 8. Emmanuel Macron : hochement de tête et réaction restrictive — 66 min 05 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La huitième figure met en jeu le hochement de tête, associé au regard fixe, à la bouche fermée et à une légère inclinaison du corps. Le mouvement de tête constitue ici un signe interactionnel fort, car il permet de répondre sans prendre immédiatement la parole. Selon son orientation et son rythme, il peut signaler l’approbation, l’incrédulité, la restriction ou la contestation. Dans le contexte observé, il fonctionne plutôt comme une réaction restrictive.

Ce geste a une valeur métadiscursive : il porte sur le discours de l’autre en train de se faire. Le candidat ne produit pas encore un contre-argument verbal, mais il indique que la formulation adverse est contestable. Le hochement participe ainsi à une économie de la réfutation différée. Il prépare le terrain de la réponse en signalant au public que le propos entendu doit être accueilli avec réserve.

Figure 9. Emmanuel Macron : mains serrées et désapprobation latérale — 66 min 21 s

Figure 9. Emmanuel Macron : mains serrées et désapprobation latérale — 66 min 21 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La neuvième figure prolonge la logique précédente en associant les mains serrées près de la bouche à un hochement de la tête. La désapprobation devient ici plus explicite. Le mouvement latéral est généralement interprété comme une forme de négation ou de refus, surtout lorsqu’il survient immédiatement après une affirmation de l’adversaire. Il constitue donc un acte corporel de contestation.

Les mains serrées maintiennent cependant le geste dans un registre de contrôle. La réfutation n’est pas encore pleinement verbalisée ; elle est condensée dans le corps. Cette condensation produit un effet de tension maîtrisée. Le candidat se montre à la fois engagé dans la confrontation et soucieux de conserver une posture de contrôle. La désapprobation est donc visible, mais disciplinée par la tenue corporelle.

Figure 10. Emmanuel Macron : bras croisés, regard soutenu et posture de défi — 66 min 45 s

Figure 10. Emmanuel Macron : bras croisés, regard soutenu et posture de défi — 66 min 45 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La dixième figure condense plusieurs signes déjà observés : bras croisés, sourcils froncés, bouche fermée, regard soutenu. La fermeture corporelle est particulièrement nette ici. Les bras croisés ne doivent pas être interprétés automatiquement comme un refus du dialogue ; ils peuvent aussi relever d’une posture d’écoute ou d’une stabilisation corporelle. Cependant, dans cette séquence, leur association répétée avec le regard fixe, le froncement des sourcils et la tension du visage leur confère une valeur de défi.

La figure construit un rapport de confrontation silencieuse. Le candidat semble opposer à la parole adverse une résistance corporelle compacte. Cette posture peut être comprise comme une manière de signifier : « le propos ne passe pas ». Elle produit un effet de verrouillage interactif. Le corps devient une frontière symbolique entre soi et le discours de l’autre. Cette frontière nourrit l’ethos de surplomb, mais elle peut aussi être perçue comme une forme de dureté ou de fermeture.

Figure 11. Emmanuel Macron : hochement latéral, tension faciale et réfutation contenue — 69 min 29 s

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Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La onzième figure clôt la série consacrée à Emmanuel Macron par une configuration où la main droite couvre le poignet gauche, tandis que les sourcils sont froncés et que la tête effectue un mouvement latéral. Ce geste combine plusieurs valeurs : fermeture, tension, retenue et contestation. La main posée sur le poignet peut être interprétée comme une forme d’auto-contact régulateur, c’est-à-dire un geste par lequel le corps contient sa propre réaction en cas de désaccord.

Le hochement latéral confère à cette retenue une orientation négative. Il inscrit dans le corps une réfutation silencieuse. Le candidat ne se contente pas d’être en désaccord ; il donne à voir ce désaccord comme une évidence corporelle. L’expression faciale renforce cette lecture : les sourcils froncés et la fermeture de la bouche produisent un effet de colère contenue ou de contestation fortement maîtrisée.

L’ensemble des figures consacrées à Emmanuel Macron permet ainsi de dégager une cohérence gestuelle. Les gestes observés ne relèvent pas d’une expressivité dispersée ; ils constituent une grammaire corporelle de la distance critique. Bras croisés, mains au visage, poing devant la bouche, sourire de dépit, hochements de tête latéraux et regard soutenu constituent autant d’indices d’une écoute active, mais peu accueillante. Cette gestualité transforme le silence en commentaire : elle qualifie la parole adverse avant même que la réfutation verbale ne soit formulée.

Sur le plan de l’ethos, cette gestualité produit une image de maîtrise, de vigilance et de compétence argumentative. Emmanuel Macron apparaît comme un candidat qui contrôle la scène, surveille les affirmations adverses et prépare ses réponses. Mais cette même maîtrise peut basculer dans un effet de condescendance. Le mépris interactionnel ne réside donc pas dans un geste unique ; il naît de la répétition d’une posture de surplomb, par laquelle le corps semble établir une hiérarchie entre celui qui évalue et celle dont la parole est évaluée.

Cette ambivalence est décisive. Elle montre que le non-verbal politique n’est jamais univoque. Ce qui peut être perçu par certains téléspectateurs comme autorité, assurance et compétence peut être perçu par d’autres comme arrogance, mépris ou brutalité symbolique. La gestualité d’Emmanuel Macron dans cette séquence se situe précisément dans cette zone instable : elle renforce l’image d’un président sortant maître du débat, mais elle expose aussi cette maîtrise au risque d’une réception négative, lorsque l’autorité corporelle devient posture de domination.

3.2. Marine Le Pen : sérénité affichée, contre-ironie et maîtrise de l’image

La gestualité de Marine Le Pen se distingue, dans la séquence retenue, par une stratégie de retenue prépondérante. Contrairement à une expressivité expansive ou frontalement offensive, la candidate tend à adopter une posture de contrôle : regard maintenu sur l’adversaire, stabilité relative du buste, gestes contenus, sourires maîtrisés, limitation des interruptions et maintien d’une attitude d’écoute. Cette configuration corporelle contribue à la construction d’un ethos de sérénité. Il ne s’agit pas nécessairement d’une sérénité intérieure, mais d’une sérénité affichée, c’est-à-dire d’une image de calme produite par le dispositif télévisuel.

Cette sérénité construite doit être comprise dans sa dimension stratégique. Dans un débat présidentiel, l’image de maîtrise constitue une ressource politique. Elle permet à la candidate de se présenter comme une interlocutrice disciplinée, capable de soutenir la contradiction sans perdre le contrôle de sa parole ni de son corps. La retenue gestuelle devient alors un instrument de légitimation : elle vise à neutraliser l’image d’excès, d’agressivité ou de radicalité que ses adversaires peuvent associer à son positionnement politique. Le corps devient ainsi un lieu de reconfiguration de l’ethos : il travaille à produire une image de respectabilité, de calme et de compétence interactionnelle.

Toutefois, cette sérénité n’est ni homogène ni totalement stable. Elle est traversée par des indices de tension : sourcils froncés, crispation du visage, bouche légèrement ouverte, sourires ambivalents, gestes d’auto-contact, notamment le toucher des cheveux, et mouvements de défense des mains. Ces signes ne contredisent pas nécessairement la stratégie de maîtrise ; ils en révèlent plutôt le coût interactionnel. Le corps semble contenir l’affect plutôt que de le laisser éclater. L’intérêt sémiologique de la séquence tient précisément à cette tension entre contrôle et affect, entre calme affiché et réactivité corporelle.

La gestualité de Marine Le Pen peut donc être décrite comme une gestualité de contre-positionnement. Face aux gestes de mise à distance et de surplomb observés chez Emmanuel Macron, elle cherche moins à dominer visuellement la scène qu’à résister à la déstabilisation. Ses sourires, ses regards et ses postures d’écoute font office de réponses silencieuses. Ils ne relèvent pas seulement de la sérénité ; ils peuvent aussi produire une contre-ironie, c’est-à-dire une manière de retourner la disqualification sans adopter une agressivité ouverte. Le sourire devient alors une arme à basse intensité : il suggère le désaccord, relativise la parole adverse et permet à la candidate de ne pas paraître déstabilisée.

Figure 12. Marine Le Pen : moue dissymétrique, sourcils froncés et doute interactionnel — 59 min 57 s

Figure 12. Marine Le Pen : moue dissymétrique, sourcils froncés et doute interactionnel — 59 min 57 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Sur la figure 12, Marine Le Pen présente une moue asymétrique, accompagnée d’un froncement des sourcils et d’un regard tourné vers son adversaire. Cette configuration faciale ne relève pas d’une simple expression émotionnelle ; elle constitue une réaction interactionnelle au discours en cours. La moue marque une suspension de l’adhésion. Elle signale que le propos entendu est reçu avec réserve, voire avec incrédulité.

Sur le plan sémiologique, l’expression du visage fait ici office de commentaire silencieux. La candidate ne coupe pas nécessairement la parole ; elle manifeste néanmoins une forme de contestation. Le doute est donc rendu visible avant d’être éventuellement verbalisé. La dissymétrie de la bouche, associée au froncement des sourcils, construit une image d’évaluation critique. Ce n’est pas encore une attaque ; c’est une mise en question corporelle de la parole adverse.

Cette figure est importante parce qu’elle nuance l’idée d’une sérénité pure. La candidate cherche à maintenir une posture de contrôle, mais son visage traduit une tension argumentative. Le désaccord est contenu, mais il n’est pas absent. La sérénité affichée apparaît ainsi comme une forme de discipline corporelle : elle encadre l’affect sans l’effacer entièrement.

Figure 13. Marine Le Pen : sourire fermé, mains serrées et contre-ironie maîtrisée — 61 min 11 s/61 min 23 s

Figure 13. Marine Le Pen : sourire fermé, mains serrées et contre-ironie maîtrisée — 61 min 11 s/61 min 23 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La figure 13 montre un sourire à la bouche fermée, accompagné de mains serrées sur la table. Le sourire n’est pas ici un simple signe d’apaisement ou de convivialité. Placé dans un contexte de désaccord, il peut être lu comme un sourire de contre-ironie. Il permet à la candidate de répondre à la parole adverse sans recourir à une opposition frontale. Le sourire devient ainsi un opérateur de distance : il signale que le propos d’Emmanuel Macron est perçu comme contestable, excessif ou insuffisamment convaincant.

Les mains serrées sur la table introduisent cependant une dimension de retenue. Elles stabilisent le corps et empêchent l’expression de devenir trop expansive. La candidate paraît contenir sa réaction. L’effet sémiologique réside dans cette combinaison : le visage crée une distance ironique, tandis que les mains maintiennent une image de contrôle. Le corps articule donc deux exigences contradictoires : exprimer le désaccord et ne pas rompre l’image de maîtrise.

Cette figure illustre l’un des mécanismes centraux de la gestualité de Marine Le Pen dans la séquence : la contestation indirecte. Là où une interruption verbale risquerait de la faire paraître agressive ou instable, le sourire fermé lui permet d’exister dans l’échange tout en conservant une posture calme. La contre-ironie devient une ressource d’ethos.

Figure 14. Marine Le Pen : bouche fermée, sourcils froncés et écoute critique — 62 min 19 s

Figure 14. Marine Le Pen : bouche fermée, sourcils froncés et écoute critique — 62 min 19 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Sur la figure 14, la candidate se tient la bouche fermée, les sourcils froncés, le regard fixé sur Emmanuel Macron. L’expression faciale se caractérise par une forte concentration. Le visage ne manifeste pas d’ouverture relationnelle, mais une écoute serrée, orientée vers la compréhension et la contestation potentielle du propos de l’adversaire. La stabilité de la posture renforce l’impression de maîtrise.

Le froncement des sourcils joue ici un rôle essentiel. Il ne doit pas être réduit à une marque de colère ; il peut signaler l’attention, l’effort cognitif, la perplexité ou la préparation d’une réponse. Dans le contexte du débat, il contribue à la construction d’une écoute critique. La candidate semble suivre le raisonnement adverse tout en se préparant à en repérer les failles. Le corps produit une image de vigilance argumentative.

Cette figure confirme que la sérénité construite n’est pas une passivité. Marine Le Pen ne se retire pas de l’échange ; elle s’y inscrit par une économie gestuelle maîtrisée. La tension du visage ne détruit pas l’image de calme, mais la complexifie. Elle indique que le calme affiché est aussi un travail de contention.

Figure 15. Marine Le Pen : mains jointes ascendantes et résistance argumentative — 67 min 50 s/67 min 51 s

Figure 15. Marine Le Pen : mains jointes ascendantes et résistance argumentative — 67 min 50 s/67 min 51 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La figure 15 introduit une gestualité plus active. Les mains sont jointes, orientées vers le haut et proches du visage. Cette configuration signale une entrée plus visible dans la défense argumentative. Les mains ne sont plus seulement posées ou retenues ; elles montent vers l’espace du visage, c’est-à-dire vers une zone où la parole, l’expression et l’adresse à l’autre se rencontrent.

Sur le plan sémiotique, ce geste peut être interprété comme une demande d’explication, une résistance ou une tentative de reprendre le contrôle de l’interaction. Les mains jointes conservent une part de retenue, mais leur orientation ascendante indique une tension à l’égard de l’interlocuteur. Le geste semble dire : il faut préciser, répondre, justifier. Il ne constitue pas une rupture agressive ; il fonctionne plutôt comme une mise en forme corporelle de la défense.

Cette figure marque un déplacement dans la stratégie gestuelle de la candidate. La sérénité ne se limite plus à l’immobilité ou au sourire contrôlé ; elle devient la capacité à se défendre sans excès. Le geste est plus expressif, mais il demeure encadré. La candidate cherche à manifester sa résistance tout en préservant l’image d’une interlocutrice maîtrisée.

Figure 16. Marine Le Pen : mains en V horizontal et adresse contrôlée à l’adversaire — 68 min 04 s

Figure 16. Marine Le Pen : mains en V horizontal et adresse contrôlée à l’adversaire — 68 min 04 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Sur la figure 16, les mains forment un V horizontal sur la table et sont dirigées vers l’adversaire. La posture est moins fermée que dans les figures précédentes. Les mains orientées vers l’autre créent une forme d’adresse. Elles ouvrent un espace d’échange, mais cette ouverture reste contrôlée par la symétrie du geste et par son maintien sur la table.

Le geste en V peut être interprété comme une tentative d’organiser le discours. Les mains dessinent un espace argumentatif : elles semblent cadrer, délimiter ou poser les termes de la discussion. La candidate ne se contente pas de réagir ; elle cherche à reprendre sa place dans l’échange. Le corps devient ici instrument de structuration discursive. Il accompagne une volonté de clarification ou de recentrage.

L’intérêt de cette figure tient à son équilibre entre ouverture et contrôle. La candidate s’adresse à l’adversaire, sans rompre le cadre de la retenue. Le geste n’est pas expansif ; il reste inscrit dans l’espace de la table, qui fait office de surface de régulation. La sérénité affichée se transforme alors en maîtrise interactionnelle : il ne s’agit plus seulement de paraître calme, mais de montrer que l’on peut tenir sa position dans l’échange.

Figure 17. Marine Le Pen : inclinaison du buste, geste vers les cheveux et tension régulée — 68 min 41 s/68 min 45 s

Figure 17. Marine Le Pen : inclinaison du buste, geste vers les cheveux et tension régulée — 68 min 41 s/68 min 45 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La figure 17 associe deux éléments distincts : une inclinaison du buste vers la gauche et un geste vers les cheveux. L’inclinaison peut être interprétée comme une forme de disponibilité interactionnelle : le corps se déplace légèrement, accompagne l’écoute, marque une attente ou une ouverture à la suite du propos. Elle signale que la candidate demeure engagée dans la discussion.

Le geste vers les cheveux introduit une autre valeur. Dans l’analyse non verbale, les gestes d’auto-contact doivent être interprétés avec prudence. Ils peuvent relever d’une habitude, d’un ajustement corporel ou d’un geste de confort. Cependant, dans une situation de forte exposition médiatique et de tension argumentative, ils peuvent aussi servir de gestes de régulation. Toucher les cheveux peut alors participer à la gestion d’un affect, d’une gêne ou d’un moment de tension.

Cette figure est donc particulièrement intéressante, car elle met en évidence la fragilité relative de la sérénité affichée. Le corps demeure dans l’échange, mais il cherche en même temps à se réajuster. La maîtrise de l’image n’est pas un état stable ; elle est un travail continu. La candidate doit tenir son rôle, soutenir la contradiction et contenir les micro-tensions engendrées par le débat. Le geste vers les cheveux met en évidence ce travail corporel de régulation.

Figure 18. Marine Le Pen : regard fixe, bouche fermée et sourire contenu — 68 min 59 s

Figure 18. Marine Le Pen : regard fixe, bouche fermée et sourire contenu — 68 min 59 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Sur la figure 18, Marine Le Pen fixe son adversaire, garde la bouche fermée et semble contenir un sourire. La configuration est ambivalente. D’un côté, le regard fixe maintient la confrontation ; de l’autre, la bouche fermée et le sourire retenu produisent une image de contrôle. La candidate semble réagir à une accusation ou à une formulation qu’elle conteste, mais elle choisit de ne pas laisser cette réaction s’exprimer pleinement.

Le sourire contenu revêt ici une valeur sémiologique importante. Il ne se déploie pas comme un rire ouvert ; il reste retenu, presque suspendu. Cette suspension crée une forme de contre-commentaire. La candidate semble signifier que le propos adverse appelle une réserve ironique, mais elle évite de transformer cette réserve en moquerie trop visible. Le contrôle de l’expression faciale permet de maintenir l’équilibre entre désaccord et respectabilité.

Cette figure prolonge la logique de contre-ironie déjà observée. Marine Le Pen ne se contente pas d’écouter ; elle oppose au discours adverse une réaction faciale minimale, mais signifiante. Le corps produit une désapprobation de faible intensité, compatible avec l’ethos de sérénité qu’elle cherche à instaurer.

Figure 19. Marine Le Pen : sourcils froncés, bouche fermée et désapprobation contenue — 69 min 03 s

Figure 19. Marine Le Pen : sourcils froncés, bouche fermée et désapprobation contenue — 69 min 03 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La figure 19 souligne la dimension critique de l’expression faciale. Les sourcils sont froncés, la bouche est fermée et le visage se resserre. Cette fermeture du visage peut être interprétée comme une marque de désapprobation à l’égard de l’argument relatif à la dette liée à la crise sanitaire. La candidate manifeste une opposition, mais elle demeure contenue dans une expression contrôlée.

La bouche fermée est ici significative. Elle indique que la réponse n’est pas immédiatement libérée dans la parole. L’affect est retenu, condensé dans le visage. Le froncement des sourcils renforce l’effet d’objection : il confère au visage une valeur de contestation silencieuse. La candidate paraît refuser l’interprétation adverse sans rompre la discipline interactionnelle.

Cette figure montre que la sérénité construite ne doit pas être confondue avec l’absence de conflit. Le conflit est bien présent, mais il est régulé par le corps. Le visage devient le lieu d’un compromis entre désaccord et contrôle de soi. La candidate cherche à préserver son image de calme tout en signalant que le propos entendu est inacceptable ou contestable.

Figure 20. Marine Le Pen : rire, crispation faciale et oscillation entre ironie et tension — 70 min 51 s

Figure 20. Marine Le Pen : rire, crispation faciale et oscillation entre ironie et tension — 70 min 51 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

La figure 20 clôt la série par une expression plus instable : Marine Le Pen rit, puis son visage laisse apparaître une crispation, la bouche légèrement ouverte et les dents visibles. Le rire introduit une forme de relâchement apparent, mais la crispation qui l’accompagne ou le suit en modifie la valeur. Il ne s’agit pas d’un rire simplement joyeux ou détendu ; il participe plutôt à une oscillation entre ironie, tension et effort de reprise du contrôle.

Dans une confrontation politique, le rire peut avoir plusieurs fonctions. Il peut servir à dédramatiser, à marquer la distance, à ridiculiser indirectement un propos adverse ou à masquer une gêne. Ici, son association avec une crispation faciale le rend ambigu. Il produit un effet de contre-ironie, tout en laissant percevoir la tension du moment. Le corps ne parvient pas à stabiliser totalement l’image de sérénité ; il révèle une réaction plus marquée.

Cette figure est particulièrement révélatrice de la dynamique générale observée chez Marine Le Pen. Sa gestualité repose sur une volonté de maîtrise, mais cette maîtrise n’exclut ni l’ironie, ni la tension, ni les micro-ruptures expressives. L’image du calme est donc moins une donnée qu’une construction. Elle se fabrique dans l’interaction, à travers des gestes de retenue, des sourires contrôlés, des regards soutenus et des ajustements corporels.

L’ensemble des figures consacrées à Marine Le Pen permet ainsi de dégager une cohérence gestuelle distincte de celle observée chez Emmanuel Macron. Là où ce dernier produit fréquemment un effet de surplomb par la fermeture posturale, le regard évaluatif et les gestes de disqualification silencieuse, Marine Le Pen privilégie une stratégie de contention. Elle cherche à paraître stable, calme et disciplinée, tout en laissant affleurer des indices de désaccord, d’ironie et de tension.

Cette stratégie corporelle a une portée politique. Elle contribue à la normalisation de l’image de la candidate dans l’espace télévisuel. En limitant les débordements expressifs et en privilégiant le sourire contrôlé, l’écoute soutenue et la réaction contenue, Marine Le Pen construit un ethos de maîtrise destiné à contrecarrer l’image d’une parole excessive ou incontrôlée. La sérénité affichée devient ainsi un instrument de crédibilisation.

Cependant, cette sérénité demeure travaillée par l’affrontement. Les sourcils froncés, les sourires ambivalents, les gestes d’auto-contact et les crispations faciales montrent que le corps ne se réduit jamais entièrement à la stratégie. Il laisse apparaître des traces de tension, même lorsque l’image publique cherche à les contenir. La gestualité de Marine Le Pen s’inscrit donc dans une double logique : elle construit une posture de calme, mais révèle en même temps l’effort nécessaire pour la maintenir dans une situation de forte conflictualité.

La comparaison avec Emmanuel Macron permet dès lors de mieux comprendre la dramaturgie corporelle de la séquence. Les deux candidats ne se contentent pas d’opposer des programmes ; ils opposent aussi des manières d’habiter le débat. Emmanuel Macron tend à transformer son écoute en évaluation critique visible, parfois en disqualification silencieuse. Marine Le Pen tend à transformer son écoute en maîtrise affichée, parfois en contre-ironie contenue. Dans les deux cas, le geste devient un opérateur politique : il construit une image de soi, qualifie la parole de l’autre et oriente la réception du téléspectateur.

3.3. Comparaison des stratégies corporelles : deux régimes d’ethos en confrontation

La comparaison des deux séries de figures permet de dégager deux régimes distincts de présence corporelle. Emmanuel Macron construit principalement une gestualité d’évaluation critique : bras croisés, mains portées au visage, poing devant la bouche, sourcils froncés, regard soutenu et hochements de tête constituent autant de signes par lesquels l’écoute devient une forme de commentaire silencieux. Le candidat ne se contente pas de recevoir la parole adverse ; il la qualifie visuellement. Son corps produit une lecture du discours de Marine Le Pen avant même que la réfutation verbale ne soit formulée.

Cette gestualité peut être comprise comme une stratégie de maîtrise argumentative. Elle donne à voir un président sortant vigilant, sûr de ses dossiers, attentif aux contradictions et prêt à contester les affirmations adverses. Toutefois, cette même posture comporte un risque interactionnel : l’autorité corporelle peut basculer vers un effet de surplomb. Lorsque l’écoute se transforme en regard évaluatif, lorsque le sourire devient un sourire de dépit et lorsque le silence prend la forme d’une disqualification visuelle, l’ethos de compétence peut être perçu comme un ethos de condescendance. Le corps présidentiel semble alors juger avant même de répondre.

La gestualité de Marine Le Pen obéit à une autre logique. Elle repose moins sur la disqualification directe de l’adversaire que sur la stabilisation de sa propre image. Le maintien du regard, la limitation des interruptions, le sourire contrôlé, les mains serrées, la posture relativement stable et les réactions faciales contenues contribuent à la construction d’un ethos de sérénité. Cette sérénité ne doit pas être interprétée comme un état psychologique transparent, mais comme une forme de tenue interactionnelle. La candidate cherche à paraître calme, disciplinée et capable de soutenir la contradiction sans se laisser emporter par l’affrontement.

Cette stratégie corporelle a une portée politique évidente. Dans le cadre d’un débat présidentiel, l’enjeu n’est pas seulement de répondre à l’adversaire ; il est aussi de produire une image de présidentiabilité. La retenue gestuelle de Marine Le Pen peut ainsi être lue comme un travail de normalisation de l’ethos. En donnant à voir une candidate moins expansive, moins agressive et plus contrôlée, le corps participe à une entreprise de respectabilisation. Cependant, cette sérénité demeure traversée par des micro-tensions : sourcils froncés, crispations faciales, sourire retenu, rire ambivalent ou geste vers les cheveux. Ces indices rappellent que la maîtrise de l’image est un effort continu, et non une donnée stable.

L’opposition entre mépris interactionnel et sérénité construite ne doit donc pas être comprise comme l’expression immédiate de deux personnalités. Elle relève d’abord d’un effet de scène. Le débat télévisé transforme les gestes en signes publics, soumis à l’interprétation du téléspectateur, à la reprise médiatique et à la circulation fragmentée des extraits vidéo. Dans ce dispositif, le corps politique n’est jamais un simple support de la parole : il devient un opérateur de signification, un lieu de confrontation symbolique et un instrument de production de l’ethos.

La comparaison montre enfin que les deux candidats mobilisent le silence corporel de manière opposée. Chez Emmanuel Macron, le silence tend à fonctionner comme un espace de jugement : il évalue, conteste et parfois disqualifie. Chez Marine Le Pen, il fonctionne plutôt comme un espace de contention : il retient, régule et tente de stabiliser l’image. Dans les deux cas, le non-verbal ne se situe pas à la marge du discours politique. Il en constitue une dimension centrale, car il oriente la réception de la parole, construit le rapport de force et participe à la mémoire visuelle du débat.

4. Discussion : ethos télévisuel, dramaturgie politique et prudence interprétative

L’analyse du corpus met en évidence le caractère profondément hybride du débat présidentiel télévisé. Celui-ci ne relève ni du seul échange argumentatif ni de la simple confrontation programmatique. Il constitue un dispositif composite où s’articulent l’argumentation, la spectacularisation médiatique, la régulation interactionnelle et la performance corporelle. Les candidats n’y défendent pas seulement des propositions ; ils y produisent, seconde après seconde, une image d’eux-mêmes destinée à être évaluée par l’adversaire, les journalistes, les téléspectateurs et, plus largement, l’espace public médiatisé.

Dans un tel dispositif, l’ethos ne se construit pas uniquement par la parole. Il se forme aussi dans les silences, les temps d’écoute, les réactions faciales, les postures d’attente et les micro-gestes de désaccord. L’écoute devient ainsi un moment stratégique à forte visibilité. Le candidat silencieux demeure filmé, observé et interprété. Son corps continue de signifier alors même que sa parole est suspendue. Cette visibilité de l’écoute transforme les gestes réactionnels en ressources discursives : ils ne produisent pas un argument au sens strict, mais ils orientent la réception de l’argument adverse.

Chez Emmanuel Macron, les gestes de fermeture, les mains portées au visage, les sourcils froncés, les regards fixes et les hochements de tête latéraux construisent une posture d’évaluation critique. Cette gestualité peut être perçue comme le signe d’une compétence argumentative : le président sortant paraît contrôler le débat, repérer les contradictions, contester les chiffres et préparer la réfutation. Le corps renforce alors l’image d’un candidat maîtrisant les dossiers et occupant une position de surplomb dans l’échange.

Toutefois, cette même configuration gestuelle demeure ambivalente. L’autorité corporelle peut basculer vers un effet de condescendance lorsque l’écoute prend la forme d’un jugement silencieux, lorsque le sourire se fait sourire de dépit ou lorsque le regard soutenu semble disqualifier l’adversaire avant même que la réponse verbale ne soit formulée. Le mépris interactionnel n’est donc pas un état psychologique directement observable ; il est un effet de lecture produit par l’accumulation de signes de distance, de fermeture et de dévaluation implicite. Cette ambivalence rappelle que la communication non verbale n’a jamais de sens fixe : elle dépend de la relation entre les gestes, le contexte discursif, la mémoire politique des acteurs et les attentes du public.

Chez Marine Le Pen, la gestualité observée relève davantage d’un travail de stabilisation de l’image. Le maintien du regard, les sourires contrôlés, la limitation des interruptions, les gestes retenus et la posture relativement stable contribuent à la construction d’un ethos de maîtrise. Cette sérénité affichée peut être interprétée comme une stratégie de respectabilité. Elle contribue à produire l’image d’une candidate disciplinée, capable de soutenir la contradiction sans débordement visible et soucieuse d’apparaître comme une interlocutrice légitime en face-à-face présidentiel.

Cette sérénité n’est cependant pas absence d’affect. Les sourcils froncés, les crispations faciales, les sourires ambivalents, le rire suivi d’une tension du visage ou le geste vers les cheveux indiquent que le contrôle corporel est traversé par des micro-tensions. La posture de calme apparaît ainsi comme une construction interactionnelle, et non comme un état naturel. Elle se fabrique au fil du débat, au prix d’un effort de contention. La candidate ne neutralise pas l’émotion ; elle la régule, la retient et la convertit en signes compatibles avec l’image de maîtrise qu’elle cherche à produire.

La comparaison des deux candidats montre ainsi que la communication politique télévisuelle ne peut être comprise sans tenir compte du corps comme opérateur sémiotique. Emmanuel Macron tend à faire de l’écoute un espace de jugement visible ; Marine Le Pen tend à faire de l’écoute un espace de contention et de respectabilisation. Dans les deux cas, la gestualité n’est pas périphérique : elle intervient dans la construction du rapport de force symbolique, dans la qualification de la parole adverse et dans l’élaboration d’une mémoire visuelle du débat.

Cette mémoire visuelle est d’autant plus importante que le débat présidentiel ne se limite pas à sa diffusion en direct. Les gestes, les regards, les sourires et les expressions faciales peuvent être isolés, recadrés, commentés, repris dans les médias, diffusés sur les réseaux sociaux et transformés en fragments interprétatifs autonomes. Le geste politique entre alors dans une seconde vie médiatique : il circule comme signe détaché de son contexte initial, parfois intensifié par un arrêt sur image ou un extrait vidéo. Cette circulation renforce la nécessité d’une analyse prudente, attentive à la fois au moment d’interaction d’origine et aux effets de réception ultérieurs.

La prudence méthodologique constitue donc une exigence centrale. Les gestes ne révèlent pas directement l’intériorité des acteurs. Ils ne sont ni des preuves psychologiques ni des révélateurs transparents d’une intention. Ce sont des formes visibles, culturellement interprétables, produites dans une situation contrainte et soumises à des régimes de réception variables. Leur sens dépend du contexte immédiat, de la parole à laquelle ils répondent, de leur récurrence, de leur combinaison avec d’autres signes corporels, du cadrage télévisuel et de la mémoire politique attachée aux candidats.

L’analyse scientifique doit dès lors articuler trois niveaux : la description morphologique des gestes, leur fonction interactionnelle dans le déroulement du débat et leur portée interprétative dans la construction de l’ethos. C’est à cette condition que l’étude de la gestualité politique peut éviter deux écueils : d’un côté, la réduction psychologisante qui prétend lire directement les émotions ; de l’autre, la simple description impressionniste qui juxtapose des observations sans les inscrire dans une problématique discursive. L’intérêt du corpus étudié réside précisément dans cette tension : les gestes y sont à la fois des indices corporels, des signes médiatiques et des instruments de positionnement politique.

Conclusion

L’étude de la gestualité d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen lors du débat du second tour de l’élection présidentielle française de 2022 montre que le langage corporel constitue une dimension essentielle de la communication politique télévisuelle. Les gestes d’écoute, les postures de fermeture, les sourires, les inclinaisons de tête, les mouvements des mains, les expressions faciales et les silences corporels participent à la construction de l’ethos au même titre que les arguments explicitement formulés. Dans un débat présidentiel, le corps ne se contente pas d’accompagner la parole : il l’oriente, la modalise, la prolonge ou la conteste.

Dans la séquence analysée, Emmanuel Macron donne à voir une gestualité fortement évaluative. Les bras croisés, les mains portées au visage, les regards fixes, les sourcils froncés et les hochements latéraux composent une grammaire corporelle de la distance critique. Cette gestualité peut renforcer l’image d’un candidat maître du débat, capable d’examiner et de réfuter les propos adverses. Mais elle peut aussi produire un effet de surplomb, voire de mépris interactionnel, lorsque l’écoute devient un jugement visible et que le corps semble disqualifier la parole de l’autre avant même l’intervention verbale.

Marine Le Pen construit, pour sa part, une posture de sérénité affichée, fondée sur la retenue, le maintien du regard, le sourire contrôlé et la limitation des débordements expressifs. Cette stratégie corporelle participe à une entreprise de maîtrise de l’image : la candidate cherche à apparaître stable, disciplinée, attentive et capable d’habiter la scène présidentielle sans se laisser déstabiliser. Toutefois, cette sérénité demeure travaillée par des tensions perceptibles : sourcils froncés, crispations, gestes d’auto-contact, sourires ambivalents et rire contrôlé indiquent que le calme affiché relève d’un effort de régulation de l’interaction.

La confrontation entre les deux candidats apparaît ainsi comme un duel multimodal. Les corps y argumentent sans paroles, commentent en silence, organisent la réception du discours adverse et contribuent à la dramaturgie politique de l’échange. Emmanuel Macron transforme fréquemment son écoute en évaluation critique ; Marine Le Pen transforme la sienne en posture de contention et de respectabilité. Ces deux régimes gestuels participent à la production de deux images concurrentes : celle d’une autorité maîtrisée, mais exposée au risque de condescendance ; celle d’un calme stratégique, mais traversé par des micro-tensions.

La portée de l’analyse doit néanmoins être rigoureusement circonscrite. Il ne s’agit pas d’établir un lien causal direct entre une stratégie gestuelle et le résultat électoral, ni de prétendre accéder à l’intériorité émotionnelle des candidats. L’étude montre plutôt comment les gestes contribuent à la construction des images publiques, à la perception de la crédibilité politique et à la mémoire médiatique du débat. Les signes corporels étudiés sont des formes visibles interprétables dans un contexte donné ; ils ne constituent ni des preuves psychologiques ni des équivalents transparents des intentions.

Cette recherche ouvre plusieurs pistes. Une comparaison avec le débat présidentiel de 2017 permettrait d’observer l’évolution des postures corporelles, notamment chez Marine Le Pen, entre une exposition médiatique perçue comme déstabilisante et une stratégie ultérieure de maîtrise plus affirmée. L’analyse pourrait également être élargie aux candidats du premier tour afin de dégager des styles gestuels différenciés selon les positionnements politiques, les habitus médiatiques et les contraintes de format. Enfin, l’étude de la réception des gestes sur les réseaux sociaux et dans les commentaires médiatiques permettrait de comprendre comment les micro-expressions politiques sont reprises, isolées, amplifiées et transformées en signes publics.

En définitive, l’analyse de la gestualité politique rappelle que la communication électorale contemporaine ne se joue pas seulement dans les programmes, les discours ou les arguments. Elle se joue aussi dans la visibilité du corps, dans les formes d’écoute, dans les silences expressifs et dans les signes apparemment mineurs qui orientent l’interprétation du téléspectateur. Le débat présidentiel apparaît alors comme une scène où la parole et le corps participent conjointement à la construction de la légitimité politique.

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Vidéographie

TF1/France 2. (2022, 20 avril). Débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française : Emmanuel Macron / Marine Le Pen [émission télévisée]. Replay consulté par l’auteure ; URL et droits de reproduction des captures à stabiliser avant publication.

Figure 1. Emmanuel Macron : main au menton, bras croisés et écoute évaluative — 56 min 08 s

Figure 1. Emmanuel Macron : main au menton, bras croisés et écoute évaluative — 56 min 08 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 2. Emmanuel Macron : main en équerre sur la joue et fermeture posturale — 56 min 52 s

Figure 2. Emmanuel Macron : main en équerre sur la joue et fermeture posturale — 56 min 52 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 3. Emmanuel Macron : poing devant la bouche et contrôle de la réponse — 57 min 31 s

Figure 3. Emmanuel Macron : poing devant la bouche et contrôle de la réponse — 57 min 31 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 4. Emmanuel Macron : sourire de dépit et disqualification ironique — 62 min 56 s

Figure 4. Emmanuel Macron : sourire de dépit et disqualification ironique — 62 min 56 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 5. Emmanuel Macron : poing sur la joue et impatience interactionnelle — 63 min 58 s

Figure 5. Emmanuel Macron : poing sur la joue et impatience interactionnelle — 63 min 58 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 6. Emmanuel Macron : regard fixe, sourcils froncés et désapprobation silencieuse — 65 min 03 s

Figure 6. Emmanuel Macron : regard fixe, sourcils froncés et désapprobation silencieuse — 65 min 03 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 7. Emmanuel Macron : mains jointes près de la bouche et concentration critique — 65 min 14 s

Figure 7. Emmanuel Macron : mains jointes près de la bouche et concentration critique — 65 min 14 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 8. Emmanuel Macron : hochement de tête et réaction restrictive — 66 min 05 s

Figure 8. Emmanuel Macron : hochement de tête et réaction restrictive — 66 min 05 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 9. Emmanuel Macron : mains serrées et désapprobation latérale — 66 min 21 s

Figure 9. Emmanuel Macron : mains serrées et désapprobation latérale — 66 min 21 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 10. Emmanuel Macron : bras croisés, regard soutenu et posture de défi — 66 min 45 s

Figure 10. Emmanuel Macron : bras croisés, regard soutenu et posture de défi — 66 min 45 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 12. Marine Le Pen : moue dissymétrique, sourcils froncés et doute interactionnel — 59 min 57 s

Figure 12. Marine Le Pen : moue dissymétrique, sourcils froncés et doute interactionnel — 59 min 57 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 13. Marine Le Pen : sourire fermé, mains serrées et contre-ironie maîtrisée — 61 min 11 s/61 min 23 s

Figure 13. Marine Le Pen : sourire fermé, mains serrées et contre-ironie maîtrisée — 61 min 11 s/61 min 23 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 14. Marine Le Pen : bouche fermée, sourcils froncés et écoute critique — 62 min 19 s

Figure 14. Marine Le Pen : bouche fermée, sourcils froncés et écoute critique — 62 min 19 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 15. Marine Le Pen : mains jointes ascendantes et résistance argumentative — 67 min 50 s/67 min 51 s

Figure 15. Marine Le Pen : mains jointes ascendantes et résistance argumentative — 67 min 50 s/67 min 51 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 16. Marine Le Pen : mains en V horizontal et adresse contrôlée à l’adversaire — 68 min 04 s

Figure 16. Marine Le Pen : mains en V horizontal et adresse contrôlée à l’adversaire — 68 min 04 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 17. Marine Le Pen : inclinaison du buste, geste vers les cheveux et tension régulée — 68 min 41 s/68 min 45 s

Figure 17. Marine Le Pen : inclinaison du buste, geste vers les cheveux et tension régulée — 68 min 41 s/68 min 45 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 18. Marine Le Pen : regard fixe, bouche fermée et sourire contenu — 68 min 59 s

Figure 18. Marine Le Pen : regard fixe, bouche fermée et sourire contenu — 68 min 59 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 19. Marine Le Pen : sourcils froncés, bouche fermée et désapprobation contenue — 69 min 03 s

Figure 19. Marine Le Pen : sourcils froncés, bouche fermée et désapprobation contenue — 69 min 03 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Figure 20. Marine Le Pen : rire, crispation faciale et oscillation entre ironie et tension — 70 min 51 s

Figure 20. Marine Le Pen : rire, crispation faciale et oscillation entre ironie et tension — 70 min 51 s

Capture du débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle française, TF1/France 2, 20 avril 2022.

Sonia M’farredj

Institut Supérieur des Langues de Tunis (ISLT), Université de Carthage, Tunisie
Sonia_mfarrej@yahoo.com

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