Narration éducative assistée par IA et acquisition des langues étrangères : affect, cognition et personnalisation pédagogique

السرد التعليمي المدعوم بالذكاء الاصطناعي واكتساب اللغات الأجنبية: الوجدان والإدراك والتخصيص البيداغوجي

AI-Assisted Educational Storytelling and Foreign Language Acquisition: Affect, Cognition, and Pedagogical Personalization

Selamat Brahim

Citer cet article

Référence électronique

Selamat Brahim, « Narration éducative assistée par IA et acquisition des langues étrangères : affect, cognition et personnalisation pédagogique », Aleph [En ligne], mis en ligne le 27 juin 2026, consulté le 30 juin 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17552

La narration occupe une place ancienne dans la transmission des savoirs, mais son intérêt pour la didactique contemporaine des langues se renouvelle avec l’émergence des dispositifs d’intelligence artificielle capables de générer, d’adapter et de scénariser des récits. Cet article propose une réflexion théorique et programmatique sur les conditions d’intégration de la narration assistée par IA dans l’enseignement-apprentissage des langues étrangères, notamment auprès d’apprenants du cycle moyen. Il examine les apports conjoints de l’immersion narrative, de l’apprentissage implicite, de l’input compréhensible, de la mémoire émotionnelle, du double codage, de la médiation culturelle et de la personnalisation pédagogique. L’analyse montre que le récit ne doit pas être réduit à un support motivationnel : il constitue une médiation cognitive, langagière, culturelle et affective susceptible de favoriser la mémorisation du vocabulaire, l’appropriation contextualisée des structures grammaticales, le développement de la compréhension, la prise de parole et l’ouverture interculturelle. L’article souligne toutefois que l’IA ne remplace pas l’enseignant : son usage exige une scénarisation didactique, une validation linguistique, une vigilance éthique et une prise en compte explicite des biais algorithmiques. La contribution conclut que la narration assistée par IA peut ouvrir une voie féconde pour une pédagogie des langues plus située, plus différenciée et plus humaniste, à condition de demeurer subordonnée à une intention éducative clairement définie.

تحتل السردية التعليمية مكانة مركزية في تاريخ نقل المعارف، غير أنّ أهميتها في تعليم اللغات الأجنبية تتجدّد اليوم بفعل تطوّر أنظمة الذكاء الاصطناعي القادرة على توليد القصص وتكييفها وتنظيمها وفق مستويات المتعلمين وحاجاتهم اللغوية والمعرفية. تقترح هذه الدراسة مقاربة نظرية وبرنامجية لشروط إدماج السرد التعليمي المدعوم بالذكاء الاصطناعي في تعليم اللغات الأجنبية، ولا سيما لدى متعلمي الطور المتوسط. وتستند الدراسة إلى تحليل تقاطعي لمفاهيم الانغماس السردي، والتعلم الضمني، والمدخل المفهوم، والذاكرة الوجدانية، والترميز المزدوج، والتخصيص البيداغوجي. وتبيّن أن السرد لا ينبغي اختزاله في وظيفة تحفيزية أو ترفيهية، بل يمثل وسيطًا معرفيًا ولغويًا وثقافيًا ووجدانيًا قادرًا على دعم ترسيخ المفردات، واستيعاب البنى النحوية داخل سياقات ذات معنى، وتنمية الفهم والتعبير الشفهي والانفتاح على الآخر. غير أن الذكاء الاصطناعي لا يعوّض المدرس، بل يستدعي هندسة تعليمية دقيقة، ومراجعة لغوية مستمرة، ويقظة أخلاقية تجاه الانحيازات الخوارزمية وإمكانات التبسيط أو التنميط الثقافي. وتخلص الدراسة إلى أن السرد المدعوم بالذكاء الاصطناعي يمكن أن يفتح أفقًا لتعليم لغوي أكثر تفريدًا وإنسانية، متى ظل خاضعًا لقصد تربوي واضح ورقابة تعليمية واعية.

Storytelling has long played a central role in the transmission of knowledge, but its relevance to contemporary foreign language pedagogy is being renewed by artificial intelligence systems capable of generating, adapting and sequencing narratives. This article offers a theoretical and programmatic reflection on the conditions under which AI-assisted storytelling may be integrated into foreign language teaching and learning, particularly at the lower-secondary level. It examines the combined contribution of narrative immersion, implicit learning, comprehensible input, emotional memory, dual coding, cultural mediation and pedagogical personalization. The analysis shows that storytelling should not be reduced to a motivational device: it is a cognitive, linguistic, cultural and affective mediation that may support vocabulary retention, contextualized grammar acquisition, comprehension, oral production and intercultural awareness. The article nevertheless stresses that AI cannot replace the teacher. Its use requires didactic design, linguistic validation, ethical vigilance and attention to algorithmic bias. The contribution concludes that AI-assisted storytelling may foster a more situated, differentiated and humanistic language pedagogy, provided that it remains subordinated to a clearly defined educational intention.

Introduction

L’usage du récit comme instrument de formation accompagne l’histoire longue des sociétés humaines. Avant d’être un objet littéraire ou un simple divertissement, la narration fut un mode de conservation de l’expérience, de transmission des valeurs, d’organisation de la mémoire collective et d’initiation des jeunes générations aux codes symboliques d’une communauté. Dans les traditions orales, les mythes, les fables, les contes, les paraboles, les biographies exemplaires ou les récits de voyage, l’humanité a constamment appris à comprendre le monde en l’inscrivant dans des intrigues, des personnages, des conflits, des épreuves et des résolutions. C’est pourquoi la narration ne relève pas seulement de l’ornement pédagogique : elle constitue une forme anthropologique fondamentale de médiation du savoir.

Dans l’enseignement contemporain des langues étrangères, cette fonction première du récit revêt une importance renouvelée. L’apprenant n’acquiert pas une langue en ne mémorisant que des règles ou des listes lexicales ; il l’acquiert en étant exposé à des usages, à des situations, à des intentions communicatives, à des voix, à des émotions et à des univers culturels. Une langue se donne dans des scènes de parole avant de se formaliser en paradigmes grammaticaux. La narration permet précisément de rétablir cette épaisseur situationnelle : elle place les mots et les structures dans une action, une temporalité, des relations sociales et des enjeux affectifs. Elle transforme ainsi l’apprentissage linguistique en une expérience signifiante.

L’essor des dispositifs d’intelligence artificielle générative invite à repenser ce potentiel. Ces outils peuvent produire des récits gradués selon le niveau de langue, reformuler une histoire pour des apprenants débutants, proposer plusieurs suites narratives, diversifier les personnages, adapter les dialogues à des objectifs lexicaux ou grammaticaux, générer des questions de compréhension, fournir des aides lexicales et soutenir des activités de réécriture ou de dramatisation. Toutefois, cette puissance technique ne garantit pas, par elle-même, une valeur éducative. L’enjeu scientifique n’est donc pas de célébrer l’IA comme solution magique, mais de déterminer à quelles conditions elle peut soutenir une pédagogie narrative cohérente, contrôlée par l’enseignant et orientée vers des apprentissages vérifiables.

La problématique de cet article peut être formulée ainsi : dans quelle mesure la narration assistée par intelligence artificielle peut-elle contribuer à l’acquisition des langues étrangères en articulant immersion, cognition, affect, personnalisation et médiation culturelle ? Cette question suppose de dépasser deux réductions fréquentes. La première consiste à considérer le récit comme un simple outil de motivation ou de divertissement. La seconde consiste à concevoir l’IA comme un dispositif autonome, en remplacement de l’enseignant. L’hypothèse défendue ici est différente : la narration assistée par IA peut constituer une médiation didactique féconde lorsqu’elle est intégrée à une ingénierie pédagogique explicite, articulant les objectifs linguistiques, la sélection des contenus, la scénarisation des tâches, la régulation par l’enseignant et l’évaluation des apprentissages.

Cette contribution est donc de nature théorique et programmatique. Elle ne prétend pas présenter des résultats statistiques issus d’une expérimentation achevée. Elle examine les fondements pédagogiques, cognitifs, affectifs et culturels de la narration en classe de langue, puis discute l’apport possible de l’IA dans la personnalisation des récits et des tâches. Ce positionnement permet d’éviter toute confusion entre les résultats empiriques avérés et les projections pédagogiques. Les chiffres parfois avancés dans certains travaux de vulgarisation ou dans des études localisées ne peuvent être repris sans protocole contrôlé ; ils doivent être traités comme des tendances à vérifier, et non comme des preuves universelles. L’article propose ainsi un cadre d’intelligibilité et d’action pour de futures recherches expérimentales ou recherches-actions en contexte scolaire.

1. Cadre théorique et statut didactique de la narration éducative

1.1. De la pratique ancienne à la médiation didactique contemporaine

La narration s’enracine dans une histoire pédagogique très ancienne. Elle apparaît dans les contes populaires, les récits mythologiques, les fables morales, les légendes, les biographies édifiantes, les traditions religieuses et les arts de la scène. Dans tous ces genres, le savoir n’est pas transmis comme une abstraction isolée ; il est incorporé à des situations concrètes. L’enfant ou l’apprenant ne reçoit pas seulement une règle, mais une scène où cette règle prend sens. La fable, par exemple, n’énonce pas d’abord une doctrine morale : elle construit une situation dramatique qui permet de comprendre une relation de force, une ruse, une faute, une sanction ou un apprentissage. La dimension narrative rend l’enseignement moins frontal et plus assimilable.

L’intérêt de cette médiation est particulièrement manifeste dans l’apprentissage des langues. Historiquement, les formes d’éducation bilingue précoce ont souvent reposé sur l’immersion, c’est-à-dire sur l’exposition régulière à une langue dans des situations d’usage. L’exemple classique des élites romaines confiant leurs enfants à des précepteurs ou à des esclaves grecs illustre cette conviction ancienne : l’enfant apprend plus aisément lorsqu’il est plongé dans des interactions où la langue est utile, nécessaire et investie affectivement. Sans transposer mécaniquement ce modèle à la classe contemporaine, on peut en retenir un principe : la langue s’acquiert mieux lorsqu’elle est vécue comme un moyen d’action et de compréhension du monde.

Dans la classe de langue étrangère, les ateliers de lecture, les séances de contage, le théâtre scolaire, la lecture expressive, le théâtre d’ombres, les dialogues scénarisés, les récits numériques ou les productions multimodales permettent de recréer un bain linguistique limité mais intense. L’apprenant écoute, lit, reformule, anticipe, interprète, joue un rôle, négocie un sens et réutilise des formes. Le récit devient un espace de simulation : il permet de faire l’expérience de situations communicatives variées sans quitter le cadre sécurisant de la classe. Il offre ainsi une solution didactique intermédiaire entre l’exercice scolaire décontextualisé et l’immersion réelle, souvent inaccessible.

Dans cette perspective, le narrateur — qu’il s’agisse de l’enseignant, d’un élève, d’un groupe ou d’un support numérique — assume une fonction d’orchestration. Il sélectionne les personnages, construit les décors, règle les tensions, introduit les informations nécessaires et maintient l’attention du public. L’enseignant, en particulier, n’est pas un simple lecteur : il module la voix, accompagne les gestes, explicite certains indices, ralentit ou accélère le rythme, attire l’attention sur une forme linguistique, relance les hypothèses et transforme le récit en activité langagière. Cette fonction de médiation humaine demeure centrale, même lorsque l’IA intervient dans la production ou l’adaptation des textes.

L’intelligence artificielle peut alors être comprise comme un instrument de préparation, de diversification et de différenciation. Elle peut aider à créer plusieurs versions d’une même histoire selon les niveaux A1, A2 ou B1, à intégrer un champ lexical ciblé, à varier les structures grammaticales, à proposer des questions de compréhension, à générer des dialogues, à transformer une narration au passé en narration au présent, ou à produire des supports complémentaires. Toutefois, ces productions doivent être vérifiées. Une histoire générée automatiquement peut contenir des maladresses culturelles, des approximations linguistiques, des incohérences narratives ou des stéréotypes. L’enseignant doit donc relire, corriger, contextualiser et intégrer le récit dans une progression.

1.2. Fondements théoriques : pensée narrative, médiation sociale, input et mémoire

Plusieurs cadres théoriques permettent de comprendre pourquoi la narration constitue un outil puissant pour l’apprentissage des langues. Le premier est le mode narratif de pensée décrit par Bruner (1991) : l’être humain ne comprend pas seulement le monde au moyen de catégories logiques ou scientifiques ; il l’organise également sous forme de récits. Les intentions, les actions, les conflits et les conséquences donnent de l’intelligibilité aux événements. L’apprentissage narratif s’accorde donc à une disposition cognitive fondamentale : nous retenons plus aisément ce qui s’inscrit dans une histoire que ce qui demeure isolé dans une liste ou dans une règle abstraite.

La théorie socioculturelle de Vygotski éclaire une autre dimension. L’apprentissage n’est pas seulement individuel ; il se construit dans l’interaction, au moyen de médiations symboliques, linguistiques et culturelles (Vygotski, 1997). Le récit est un artefact culturel particulièrement riche : il transmet des manières de penser, des valeurs, des formes de langage et des structures de relation. Lorsqu’un récit est discuté, joué, reformulé ou réécrit en classe, il devient un espace d’interaction où les apprenants construisent ensemble le sens. L’enseignant peut y exercer un étayage, en soutenant l’apprenant dans sa zone proximale de développement.

L’hypothèse de l’input compréhensible de Krashen (1982) permet de comprendre le rôle de l’exposition contextualisée. Les récits offrent une langue globalement accessible, tout en étant suffisamment riche pour faire progresser l’apprenant. Le contexte, la structure de l’histoire, les répétitions, les gestes, les images et les connaissances antérieures permettent de comprendre davantage que ce que l’on pourrait décoder mot à mot. L’acquisition se produit lorsque l’attention porte d’abord sur le message, tandis que les formes linguistiques sont progressivement internalisées.

La théorie du double codage de Paivio (1991) explique, pour sa part, la force mémorielle des récits. Une histoire engage simultanément le langage et l’imagerie mentale : l’apprenant traite des mots, mais il imagine aussi des lieux, des visages, des actions, des couleurs et des mouvements. Cette double inscription renforce le rappel. Elle devient particulièrement pertinente dans les récits numériques ou multimodaux, à condition que les supports visuels ne surchargent pas l’attention et demeurent alignés sur les objectifs d’apprentissage.

Enfin, la théorie des schémas rappelle que les nouvelles connaissances s’intègrent à des structures mentales préexistantes. Les récits activent des schémas familiers : départ, épreuve, rencontre, conflit, quête, résolution, réparation, retour. Ces structures aident l’apprenant à organiser les informations nouvelles. Un récit bien construit mobilise donc les connaissances antérieures tout en introduisant des éléments linguistiques, culturels ou cognitifs nouveaux. Cette articulation entre le connu et le nouveau constitue l’un des fondements de l’apprentissage.

1.3. Intelligence artificielle, personnalisation et vigilance éducative

L’intégration de l’IA dans la narration éducative doit être située dans ce cadre théorique, et non envisagée comme une rupture absolue. Les dispositifs génératifs peuvent produire des récits, les adapter à un niveau du Cadre européen commun de référence pour les langues, modifier la longueur d’un texte, proposer des aides lexicales ou générer des activités de compréhension. Cependant, les recommandations institutionnelles récentes insistent sur la nécessité de préserver la responsabilité pédagogique de l’enseignant, de protéger les données et d’exercer l’esprit critique face aux systèmes d’IA (Conseil de l’Europe, 2020 ; UNESCO, 2023 ; Commission européenne, 2026).

Ainsi, l’IA ne doit pas être considérée comme une autorité didactique, mais comme un assistant de conception. Elle peut accélérer la préparation de supports, diversifier les scénarios et faciliter la différenciation, mais elle ne garantit ni la qualité linguistique, ni l’adéquation culturelle, ni la pertinence affective des récits produits. Son usage scientifique et pédagogique suppose donc une vérification humaine, une explicitation des objectifs, une sélection critique des contenus et une analyse des effets réellement observables sur les apprentissages.

2. Immersion narrative, apprentissage implicite et input compréhensible

La première force pédagogique de la narration tient à son pouvoir d’immersion. Lorsqu’un apprenant entre dans une histoire, la langue n’est plus seulement un objet d’étude ; elle devient le moyen d’accéder à l’intrigue. Les mots ne sont pas rencontrés dans l’isolement, mais dans des situations où ils remplissent une fonction : décrire un personnage, exprimer une peur, formuler une demande, raconter un déplacement, donner un ordre, marquer une opposition, signaler une cause ou annoncer une conséquence. La compréhension du récit entraîne ainsi une mobilisation globale des ressources linguistiques.

Cette immersion narrative favorise l’apprentissage implicite. L’apprenant peut internaliser des régularités lexicales et syntaxiques sans que celles-ci soient immédiatement présentées sous forme de règles. Il observe, par exposition répétée, que certains temps verbaux accompagnent certains types d’événements, que certaines formules ouvrent ou clôturent une interaction, que certains adjectifs caractérisent des personnages, que certains connecteurs organisent la progression du récit. Ce processus n’exclut pas l’enseignement explicite ; il le prépare et le rend plus significatif. Une règle grammaticale déjà rencontrée dans une histoire sera mieux comprise lorsqu’elle sera ensuite formalisée.

La narration permet ainsi d’« instruire sans déplaire », selon une formule applicable aux fables, aux contes et aux récits pédagogiques. L’apprenant croit suivre une intrigue, mais il rencontre simultanément des formes linguistiques, des valeurs culturelles, des schémas argumentatifs et des modes de relation. La fonction de plaisir n’est pas périphérique : elle maintient l’attention, réduit la résistance à l’apprentissage et facilite l’appropriation. C’est précisément parce que le récit engage l’intérêt que les éléments linguistiques qui y sont intégrés peuvent entrer dans la mémoire avec moins d’effort apparent.

L’hypothèse de l’input compréhensible permet de mieux comprendre ce phénomène. Un récit bien choisi expose l’apprenant à une langue légèrement supérieure à son niveau actuel, mais compréhensible grâce au contexte, aux images mentales, à la prévisibilité de la structure narrative, aux gestes de l’enseignant, aux illustrations ou aux supports multimodaux. L’apprenant n’a pas besoin de comprendre chaque mot pour suivre l’histoire ; il s’appuie sur des indices. Cette compréhension globale rend possible l’acquisition progressive de formes nouvelles. Le récit constitue donc un cadre propice à l’équilibre entre la sécurité et le défi cognitif.

L’IA peut renforcer ce mécanisme en ajustant finement la difficulté. Elle peut reformuler une histoire trop complexe, insérer des paraphrases, simplifier certaines phrases, proposer des glossaires contextuels, formuler des questions graduées ou générer une version dialoguée. Elle peut également offrir plusieurs chemins narratifs en fonction des réponses des apprenants, ce qui permet de maintenir un niveau d’engagement plus élevé. Néanmoins, l’adaptation automatique ne doit pas conduire à une simplification excessive : une langue trop appauvrie réduit l’exposition aux formes riches, aux nuances et aux variations discursives. L’enjeu est donc de conserver un input accessible sans priver l’apprenant de la complexité linguistique.

Cette section montre que la narration ne se réduit pas à une simple activité de décoration pédagogique. Elle crée un environnement d’exposition où les formes linguistiques sont rencontrées dans l’usage, puis progressivement stabilisées par la répétition, la reformulation et l’étayage par l’enseignant. Dans un contexte scolaire où l’immersion réelle reste limitée, le récit constitue donc une immersion didactiquement construite : partielle, certes, mais dense, signifiante et orientée vers l’action langagière.

3. Acquisitions linguistiques ciblées : vocabulaire, grammaire et réemploi

3.1. Vocabulaire : contextualisation, inférence et répétition distribuée

Le vocabulaire est l’un des domaines où l’efficacité de la narration se manifeste le plus directement. Dans une liste lexicale, un mot est présenté comme une unité abstraite associée à une définition ou à une traduction. Dans un récit, il apparaît dans un usage. L’apprenant ne rencontre pas seulement le mot « avare » ; il observe un personnage qui refuse de partager, cache ses biens et suscite le jugement des autres. Le sens se construit par inférence. Cette inférence rend l’apprentissage plus actif, car l’apprenant participe à la construction du sens plutôt que de recevoir une équivalence figée.

L’apprentissage contextuel permet aussi de saisir les connotations. Un mot ne se réduit pas à sa définition ; il porte un registre, une valeur, une charge affective et des possibilités d’emploi. Les récits montrent comment les mots se combinent, dans quelles situations ils sont appropriés, avec quels gestes ou quelles attitudes ils peuvent être associés. Un champ lexical alimentaire, par exemple, prend une densité particulière lorsqu’il est introduit à travers une histoire de préparation du ramadan, de repas familiaux ou de marchés traditionnels. De même, le vocabulaire géographique devient plus vivant lorsqu’il accompagne un récit de voyage dans le désert, une traversée de montagne ou une visite de ville.

La narration favorise également la répétition naturelle. Les mots importants réapparaissent dans les descriptions, les dialogues, les péripéties et les reprises. Cette répétition distribuée n’a pas le caractère mécanique de l’exercice répétitif ; elle s’intègre à la progression de l’histoire. L’apprenant entend ou lit plusieurs fois le même mot, mais dans des contextes légèrement différents. Cette variation consolide la forme, élargit le sens et prépare le réemploi.

Les activités post-narratives sont décisives. Après l’écoute ou la lecture, l’enseignant peut demander aux apprenants de raconter l’histoire avec leurs propres mots, de classer les mots nouveaux par champs sémantiques, de compléter une carte des personnages, de jouer un dialogue, de rédiger une fin alternative, de transformer le récit en bande dessinée ou de produire un court texte en utilisant les expressions nouvellement rencontrées. Ces tâches permettent de passer d’une connaissance réceptive à une compétence productive. L’apprenant ne reconnaît plus seulement le mot ; il apprend à l’utiliser.

L’IA peut aider l’enseignant à concevoir ces prolongements. Elle peut générer des exercices de reformulation, des cartes lexicales, des dialogues lacunaires, des jeux de rôle, des questions inférentielles, des résumés à compléter ou des variantes narratives imposant le réemploi d’un champ lexical donné. Cependant, la validité de ces activités dépend de la précision des consignes et de la vérification humaine. Les exercices générés automatiquement peuvent être trop faciles, trop mécaniques ou insuffisamment adaptés au contexte culturel de la classe. La médiation de l’enseignant reste donc indispensable.

3.2. Grammaire : de la règle abstraite à l’usage vivant

La grammaire bénéficie, elle aussi, de l’ancrage narratif. Présentée sous forme de tableaux ou de règles isolées, elle peut apparaître aux apprenants comme un système extérieur à la communication. Dans un récit, elle devient fonctionnelle. Les temps verbaux organisent la temporalité des événements ; les pronoms assurent la cohésion ; les connecteurs indiquent la cause, l’opposition, la succession ou la conséquence ; les adjectifs caractérisent les personnages ; les interrogations structurent l’enquête ; les impératifs mettent en scène l’ordre, le conseil ou la menace.

Ainsi, le passé composé ou l’imparfait ne se réduit pas à des conjugaisons : ils permettent de raconter ce qui est arrivé, de décrire un décor, d’évoquer une habitude, de marquer une rupture dans la continuité. Les apprenants comprennent plus facilement la valeur des formes lorsqu’ils les voient agir dans un texte. Une histoire racontant le voyage d’un personnage, la découverte d’un vieux livre à la couverture déchirée, une dispute entre amis ou une enquête scolaire offre des contextes multiples pour observer les formes grammaticales en usage.

L’apprentissage implicite ne signifie pas l’absence de formalisation. Au contraire, le récit peut être suivi d’une phase d’observation réfléchie de la langue. L’enseignant extrait quelques phrases du texte, demande aux apprenants de repérer les régularités, d’expliquer les différences, de transformer les temps verbaux, de remplacer les pronoms ou de réorganiser les connecteurs. La règle n’est plus imposée de l’extérieur ; elle est reconstruite à partir d’un matériau déjà compris. Cette démarche réduit l’anxiété souvent associée à la grammaire et donne aux apprenants le sentiment que la règle sert à mieux dire, et non seulement à éviter les erreurs.

La narration assistée par l’IA peut offrir des variations grammaticales utiles. Un même récit peut être transformé du présent au passé, du discours direct au discours indirect, de la première personne à la troisième personne, ou d’un registre familier à un registre soutenu. Ces transformations mettent en évidence les effets de la grammaire sur le sens et le style. Elles permettent également de différencier le travail selon les niveaux : certains apprenants peuvent se concentrer sur les formes de base, tandis que d’autres travaillent les nuances temporelles, modales ou énonciatives.

Cette exploitation grammaticale doit cependant éviter deux dangers. Le premier serait de dissoudre la grammaire dans le récit au point de ne jamais la rendre explicite ; certains apprenants ont besoin d’une stabilisation formelle. Le second serait de transformer le récit en simple prétexte à exercices, en perdant sa dynamique de sens. L’équilibre consiste à préserver la valeur narrative du texte tout en y prélevant des ressources linguistiques pertinentes.

3.3. Compréhension, production et passage au réemploi

L’intérêt du récit ne se limite ni au lexique ni à la grammaire. Il concerne également les quatre compétences traditionnellement distinguées en didactique des langues : compréhension orale, expression orale, compréhension écrite et expression écrite. Une histoire lue ou écoutée sollicite d’abord la compréhension globale, puis la compréhension fine, l’inférence, l’anticipation et l’interprétation. Lorsqu’elle est suivie de tâches de reformulation, de dramatisation, de résumé ou de réécriture, elle soutient également la production orale et écrite. L’écrit devient alors un dispositif complet : il expose, guide, fait comprendre, puis invite à produire.

Le réemploi est une étape essentielle. La forme linguistique rencontrée dans une histoire ne devient une compétence que si l’apprenant est amené à l’utiliser dans une tâche nouvelle : raconter l’épisode du point de vue d’un autre personnage, modifier la fin, transformer un dialogue en récit, jouer une scène, écrire une lettre fictive ou produire un court récit parallèle. L’IA peut aider à varier ces tâches, mais la progression doit rester conçue par l’enseignant afin que les activités ne se réduisent pas à des exercices dispersés.

4. Cognition, affect et mémoire : conditions psychopédagogiques de l’efficacité narrative

4.1. Organisation narrative, mémoire à long terme et double codage

Les récits agissent comme des organisateurs cognitifs. L’esprit humain retient plus facilement des informations lorsqu’elles sont reliées par une séquence d’événements, des relations de cause à effet, des intentions, des obstacles et des résolutions. Une liste de mots ou une règle isolée exige un effort de mémorisation volontaire ; une histoire propose une structure qui relie les éléments entre eux. Le vocabulaire, les formes grammaticales et les informations culturelles sont alors pris dans une unité signifiante. La mémoire ne stocke pas seulement un mot, mais aussi le mot dans une scène, avec un personnage, une émotion et une action.

Cette organisation narrative facilite la compréhension de contenus abstraits. Un concept scientifique, historique ou social peut être rendu plus accessible lorsqu’il est incarné par une intrigue. Expliquer le cycle de l’eau par le parcours d’une goutte, comprendre une période historique à partir du parcours d’un personnage, ou saisir une règle de politesse à partir d’un dialogue intergénérationnel permet de donner une forme concrète à des notions complexes. La narration ne remplace pas l’explication ; elle prépare l’esprit à l’accueillir en lui construisant un cadre de sens.

La mémoire à long terme est également renforcée par l’émotion. Les récits suscitent la curiosité, l’attente, la surprise, la peur, la compassion, la joie ou le soulagement. Ces états affectifs ne relèvent pas seulement de la sensibilité : ils modulent l’attention et la consolidation mnésique. Un mot appris dans une scène forte, par exemple lors d’une promesse, d’une perte, d’une victoire ou d’un conflit, sera plus facilement rappelé qu’un mot appris dans une liste sans contexte. L’émotion agit comme un marqueur de pertinence ; elle signale à l’esprit que l’information mérite d’être retenue.

Le contexte narratif multiplie en outre les voies de récupération. Un apprenant peut se souvenir d’un mot parce qu’il se rappelle le personnage qui l’a prononcé, le lieu où l’action s’est déroulée, le geste qui l’accompagnait, l’image associée ou l’émotion ressentie. Cette pluralité d’indices rend l’information plus accessible. À l’inverse, l’apprentissage décontextualisé laisse souvent l’apprenant face à des formes isolées, difficiles à réactiver en situation de communication.

La théorie du double codage apporte une explication complémentaire. Lorsqu’un apprenant écoute ou lit une histoire, il traite des informations verbales, mais il construit aussi des images mentales. Les mots décrivant une forêt, une rue, une maison, un désert, une fête ou une dispute activent des représentations visuelles, auditives et, parfois, kinesthésiques. L’information est ainsi encodée à la fois dans un système verbal et dans un système imagé. Cette double inscription renforce la mémorisation, surtout lorsque le récit est accompagné d’illustrations, de gestes, de mise en voix, de théâtre ou de supports numériques.

Dans une narration assistée par IA, ce double codage peut être enrichi par des supports multimodaux : images, cartes mentales, bandes dessinées, voix synthétiques, capsules audios ou activités interactives. Toutefois, l’usage des multimédias doit rester maîtrisé. Une surcharge d’images, de sons ou d’animations peut accroître la charge cognitive et détourner l’attention des objectifs linguistiques. Le principe didactique essentiel consiste à faire servir la multimodalité à la compréhension, et non à la dispersion. L’enseignant doit donc sélectionner les éléments qui soutiennent réellement l’apprentissage.

4.2. Motivation, confiance et développement socio-émotionnel

La dimension affective de la narration constitue un élément central de son efficacité. Les récits captent l’attention parce qu’ils mettent en jeu des attentes, des conflits, des dangers, des désirs, des pertes, des surprises et des résolutions. Cette dynamique affective rend l’apprentissage plus intense. L’apprenant ne traite pas seulement une information linguistique ; il suit le destin d’un personnage, anticipe une issue, éprouve de l’empathie ou de la curiosité. Cette implication émotionnelle renforce la profondeur du traitement cognitif.

L’affect agit aussi sur la motivation. Dans de nombreuses classes de langue, certains apprenants se sentent bloqués par la peur de l’erreur, la timidité ou la représentation négative de leurs compétences. Le récit offre un détour. Parler au nom d’un personnage, jouer une scène ou continuer une histoire peut être moins intimidant que de parler directement de soi. Le masque narratif protège l’apprenant tout en l’autorisant à prendre la parole. La classe devient un espace de jeu sérieux où l’erreur peut être intégrée au processus d’expression.

La narration contribue en outre au développement socio-émotionnel. En suivant des personnages confrontés à l’injustice, au harcèlement, à la solitude, à l’amitié, à la jalousie, à la peur ou au courage, les apprenants développent leur capacité à comprendre les émotions d’autrui. Ils apprennent à interpréter des intentions, à reconnaître des dilemmes, à discuter des choix et à envisager plusieurs points de vue. Le récit devient alors un support d’empathie, de discussion éthique et de construction du savoir-être.

Cette dimension ne doit pas conduire à psychologiser excessivement le cours de langue. L’objectif premier reste l’apprentissage linguistique. Cependant, il serait réducteur d’ignorer que la langue s’apprend toujours dans un climat affectif. Une pédagogie narrative bien conduite peut créer un environnement plus sécurisant, plus participatif et plus humain. Elle favorise l’attention, l’engagement, la coopération et la confiance, autant de conditions qui soutiennent indirectement les acquisitions linguistiques.

L’IA peut renforcer l’engagement en proposant des récits interactifs, des choix de parcours, des personnages proches des centres d’intérêt des élèves ou des scénarios différenciés. Mais elle peut aussi produire une personnalisation superficielle si l’on se contente d’insérer le prénom de l’apprenant ou quelques éléments décoratifs. La véritable personnalisation pédagogique consiste à ajuster la difficulté, les objectifs, les supports, les aides et les tâches aux besoins d’apprentissage identifiés. Elle reste une décision didactique, et non une simple fonctionnalité technique.

5. Culture, identité et développement personnel

5.1. Récits, compétence culturelle et ouverture interculturelle

Les récits sont indissociables de la culture. Ils transmettent des valeurs, des représentations du monde, des normes relationnelles, des modèles de comportement, des imaginaires sociaux et des formes de mémoire collective. Enseigner une langue par le récit, c’est donc exposer l’apprenant à des façons de vivre, de penser, de sentir et de dire. L’acquisition linguistique s’élargit alors à la compétence culturelle et interculturelle.

Les contes populaires, les fables, les anecdotes historiques, les récits de migration, les histoires de famille ou les récits de voyage permettent d’introduire des éléments culturels sans les isoler dans un discours explicatif. Les traditions culinaires, les fêtes, les formes de politesse, les rapports intergénérationnels, les codes de l’hospitalité ou les représentations de l’école peuvent se manifester dans des scènes concrètes. L’apprenant ne mémorise pas une liste de traits culturels ; il observe des pratiques dans des situations narratives.

L’utilisation de récits issus de la culture des apprenants présente également un intérêt important. Elle renforce la pertinence de l’apprentissage, valorise les répertoires culturels locaux et permet de construire des ponts entre la langue cible et l’expérience vécue. Une histoire située dans un environnement arabe ou algérien familier peut faciliter l’entrée dans le vocabulaire, tout en ouvrant à des comparaisons interculturelles. L’enjeu n’est pas d’enfermer les apprenants dans leur culture d’origine, mais de partir de repères connus pour accéder à d’autres univers.

L’IA peut contribuer à cette diversification culturelle en générant des récits situés dans divers espaces, en proposant des variantes interculturelles ou en adaptant des scénarios à des contextes locaux. Mais cette possibilité exige une vigilance accrue. Les systèmes d’IA peuvent reproduire des clichés culturels, simplifier excessivement des pratiques, produire des personnages stéréotypés ou confondre des références. La compétence interculturelle ne peut pas être abandonnée à l’algorithme. Elle suppose une sélection critique, une discussion en classe et une comparaison argumentée des représentations.

La narration favorise également l’identité narrative des apprenants. En racontant, en réécrivant ou en jouant une histoire, les élèves expérimentent des positions énonciatives. Ils apprennent à dire « je », « nous », « il » ou « elle » dans une autre langue ; ils s’essaient à d’autres voix et à d’autres points de vue. Cette mobilité énonciative est fondamentale dans l’apprentissage des langues, car elle permet d’habiter symboliquement la langue cible plutôt que de la considérer comme un code extérieur.

5.2. Applications thérapeutiques : portée éducative et limites professionnelles

La dimension thérapeutique potentielle des récits mérite également d’être prise en compte, mais avec prudence. Les contes, les fables et les histoires d’apprentissage mettent souvent en scène des personnages confrontés à l’adversité, à la peur, à l’abandon, à l’échec ou à la tentation. En suivant ces parcours, l’enfant ou l’adolescent peut symboliser des conflits, reconnaître des émotions et entrevoir des issues. Les récits transmettent ainsi, de manière indirecte, des compétences de vie : faire face aux difficultés, différer une réaction, comprendre la valeur de l’amitié, maîtriser la colère, éviter la jalousie destructrice ou conserver l’espoir.

Les travaux de Bruno Bettelheim sur les contes de fées ont fortement contribué à mettre en évidence cette fonction symbolique (Bettelheim, 1976). Même si certaines analyses psychanalytiques doivent aujourd’hui être relues avec prudence, l’idée demeure pertinente : les récits offrent aux enfants des formes imaginaires pour penser des expériences difficiles. Ils ne donnent pas seulement des préceptes ; ils proposent des scénarios où le sujet peut s’identifier, se distancier et élaborer. Cette médiation est d’autant plus importante qu’elle opère sans moralisation directe.

Dans la classe de langue, cette dimension thérapeutique doit toutefois être abordée avec mesure. L’enseignant de langue n’est pas un thérapeute. Il ne s’agit pas d’utiliser les récits pour traiter des souffrances individuelles, mais de reconnaître que certains textes peuvent favoriser la confiance, l’expression des émotions, l’écoute des autres et la résilience symbolique. Les activités doivent rester éducatives, respectueuses et non intrusives. Les récits sensibles doivent être choisis avec discernement, notamment lorsqu’ils abordent la violence, le deuil, l’exclusion ou la peur.

L’IA appelle ici une vigilance particulière. Un outil génératif peut produire des histoires psychologiquement inadéquates, trop simplistes, trop dramatiques ou culturellement inappropriées. Les récits destinés à des jeunes apprenants doivent être relus avec une attention éthique. L’enseignant doit vérifier non seulement la correction linguistique, mais aussi la pertinence affective, la représentation des personnages, la nature des conflits et les valeurs implicites. La personnalisation ne doit jamais conduire à une manipulation émotionnelle.

6. Méthodologie envisageable pour une recherche-action contrôlée

6.1. Statut de la contribution et exigences de validation empirique

La présente contribution s’inscrit dans une perspective théorique et programmatique. Elle propose un cadre d’analyse et de mise en œuvre de la narration éducative assistée par l’intelligence artificielle, mais ne prétend pas présenter les résultats stabilisés d’une expérimentation déjà menée selon un protocole complet. Cette clarification est méthodologiquement nécessaire : dans un article scientifique, les hypothèses pédagogiques, les propositions didactiques et les données empiriques effectivement recueillies doivent être clairement distinguées. Sans cette distinction, le risque serait de transformer des intuitions plausibles en résultats prématurément généralisés.

Si l’objectif est de vérifier l’efficacité de la narration assistée par IA auprès d’élèves du cycle moyen, il convient donc de concevoir un dispositif de recherche-action suffisamment contrôlé. Une telle démarche permettrait d’améliorer une pratique de classe tout en produisant des connaissances situées sur les conditions réelles d’appropriation linguistique. Elle pourrait être complétée par une comparaison quasi-expérimentale entre un groupe bénéficiant de séquences narratives assistées par l’IA et un groupe suivant des démarches plus traditionnelles. Cette comparaison devrait toutefois rester prudente, car les classes ne sont jamais parfaitement équivalentes : les niveaux initiaux, les habitudes d’apprentissage, le rapport à la langue étrangère, l’expérience de l’enseignant et le climat de classe peuvent fortement influencer les résultats.

La rigueur du protocole supposerait ainsi de préciser le nombre d’apprenants concernés, leur niveau linguistique initial, la durée de l’intervention, les objectifs travaillés, la nature des récits utilisés, les modalités d’intervention de l’IA, le rôle exact de l’enseignant et les conditions matérielles de mise en œuvre. Il serait également nécessaire de documenter les récits générés ou adaptés par l’IA, afin d’examiner leur niveau linguistique, leur cohérence culturelle, leur adéquation aux objectifs didactiques et leur éventuelle reproductibilité.

6.2. Instruments de collecte, indicateurs d’apprentissage et analyse des données

L’évaluation d’un tel dispositif ne peut reposer sur une impression générale d’engagement ou de motivation. Elle doit s’appuyer sur des instruments explicites, adaptés aux compétences visées et articulés aux objectifs de la séquence. Les progrès des apprenants pourraient être observés à partir de tests de vocabulaire, de tâches de compréhension orale et écrite, de productions écrites, d’enregistrements d’expression orale, de grilles d’observation de la participation et de questionnaires portant sur la motivation, la perception de l’activité et le sentiment d’efficacité linguistique. Chaque instrument devrait préciser ce qu’il mesure : reconnaissance lexicale, réemploi du vocabulaire, correction grammaticale, fluidité orale, compréhension inférentielle, capacité de reformulation, engagement interactionnel ou autonomie de production.

L’analyse des données devrait combiner des approches quantitatives et qualitatives. Les statistiques descriptives permettraient de rendre visibles les évolutions entre un prétest et un post-test, tandis que l’analyse qualitative des productions, des interactions et des observations de classe permettrait de comprendre les processus d’apprentissage à l’œuvre. La triangulation des données serait ici essentielle : un gain lexical mesuré par un test n’a pas la même portée s’il est confirmé par le réemploi effectif des mots dans une production orale ou écrite. De même, une hausse de la participation doit être interprétée à partir d’observations précises, et non à partir d’une simple impression d’ambiance.

Les résultats chiffrés ne devraient donc être avancés qu’à partir de données réelles, d’un calcul explicite et d’une interprétation prudente. Les pourcentages généraux d’amélioration, lorsqu’ils ne sont pas rattachés à un échantillon, à une durée d’intervention, à des instruments validés et à un contexte déterminé, risquent d’affaiblir la crédibilité scientifique de l’article. À ce stade, il est plus rigoureux de parler d’hypothèses de recherche, de tendances attendues ou d’indicateurs à vérifier plutôt que de résultats établis. Cette prudence n’atténue pas l’intérêt de la démarche ; elle en renforce, au contraire, la valeur scientifique.

6.3. Conditions éthiques, traçabilité des données et limites du dispositif

L’usage de l’intelligence artificielle en contexte scolaire impose également un cadre éthique strict. Les apprenants et leurs responsables doivent être informés des objectifs de la recherche, des types de données recueillies et des conditions de traitement de ces données. Les productions d’élèves doivent être anonymisées, les informations personnelles ne doivent pas être introduites dans des outils numériques non sécurisés, et les récits générés doivent faire l’objet d’une validation humaine avant toute utilisation en classe. La transparence sur le rôle de l’IA constitue ici une exigence centrale : il importe de savoir si l’outil a servi à produire un récit, à le simplifier, à générer des exercices, à proposer des variantes ou à soutenir l’évaluation.

La traçabilité des supports est également nécessaire. Les récits générés, les consignes données à l’outil, les versions corrigées par l’enseignant et les activités associées devraient être conservés afin de permettre l’examen scientifique du dispositif. Cette documentation rend possible la discussion des biais, des limites, des choix de simplification, des ajustements culturels et des éventuels écarts entre la production automatique et l’intention didactique. Elle permet aussi d’éviter que l’IA soit présentée comme une source neutre, alors qu’elle demeure un outil dépendant de modèles, de données et de paramètres susceptibles de produire des effets de standardisation ou de stéréotypie.

Un protocole robuste pourrait ainsi combiner une phase diagnostique, la définition d’objectifs linguistiques précis, la création ou l’adaptation de récits par IA sous le contrôle de l’enseignant, la mise en œuvre de séquences narratives, des tâches de réemploi, une évaluation finale et une analyse réflexive des limites. Cette structuration permettrait de passer d’un discours convaincant sur les bénéfices potentiels de la narration assistée par IA à une démonstration scientifique contextualisée. Elle protégerait l’article contre les généralisations excessives tout en ouvrant la voie à de futures recherches-actions capables de mesurer, avec prudence et précision, les effets réels du dispositif sur l’acquisition des langues étrangères.

7. Discussion : apports, risques et conditions de validité de la narration assistée par IA

La narration assistée par l’IA présente plusieurs apports potentiels. Elle permet d’augmenter la disponibilité des supports, de différencier les niveaux de difficulté, de varier les genres narratifs, de produire des tâches rapidement adaptables et de soutenir la créativité des apprenants. Elle peut être particulièrement utile dans des contextes où les enseignants disposent de peu de manuels adaptés ou souhaitent produire des textes proches du vécu de leurs classes. Elle peut aussi favoriser l’autonomie lorsque les apprenants participent à la création, à la révision ou à la poursuite des récits.

Toutefois, ces apports s’accompagnent de risques. Le premier est le risque de banalisation : générer un grand nombre d’histoires ne garantit ni leur qualité littéraire ni leur pertinence didactique. Le second est le risque d’erreur linguistique ou culturelle. Le troisième est le risque de dépendance, si l’enseignant renonce à construire lui-même la progression. Le quatrième est le risque d’uniformisation, car les modèles génératifs tendent parfois à produire des récits prévisibles, stéréotypés ou moralement simplifiés. Le cinquième est le risque éthique lié aux données, aux biais et à la transparence.

La condition centrale de validité est donc la médiation enseignante. L’IA doit être utilisée comme assistant de conception, et non comme autorité pédagogique. L’enseignant définit les objectifs, choisit le niveau, vérifie les textes, adapte les activités, observe les réactions, régule la progression et évalue les apprentissages. L’IA peut accélérer certaines tâches, mais elle ne remplace pas l’interprétation didactique de la situation de classe.

Une seconde condition est la cohérence entre le récit et les objectifs. Un récit destiné à travailler le passé ne sera pas construit comme un récit destiné à enrichir le vocabulaire des émotions ou à développer la compétence interculturelle. La qualité pédagogique dépend de l’alignement entre les objectifs, les supports, les tâches et l’évaluation. La narration ne doit pas être ajoutée au cours comme animation périphérique ; elle doit être intégrée dans une séquence complète.

Une troisième condition consiste à prendre en compte la charge cognitive. Un récit trop long, trop complexe ou trop chargé de références peut décourager les apprenants. À l’inverse, un récit trop simplifié peut limiter l’exposition linguistique. La progression doit donc être graduée. Les supports visuels, les glossaires, les reprises et les activités collaboratives peuvent aider à maintenir l’équilibre entre la compréhension et le défi.

Enfin, la narration assistée par l’IA doit s’inscrire dans une pédagogie humaniste. L’objectif n’est pas d’optimiser mécaniquement les performances, mais de créer des conditions où l’apprenant comprend, s’exprime, imagine, coopère et entre dans la langue comme dans un espace culturel vivant. La technique n’a de valeur que si elle sert cette finalité.

Ces conditions s’alignent sur les orientations contemporaines en matière d’usage responsable de l’IA en éducation : transparence, protection des données, contrôle humain, équité, explicabilité des choix pédagogiques et attention aux biais. La narration assistée par IA ne peut donc être évaluée uniquement à partir de son pouvoir d’attraction. Elle doit être appréciée en fonction de sa contribution réelle à la compréhension, à la production, au réemploi, à la réflexivité linguistique et à la construction d’une relation plus vivante à la langue étrangère.

Conclusion

La narration éducative, loin d’être une pratique accessoire, constitue une médiation majeure pour l’acquisition des langues étrangères. Elle permet d’inscrire la langue dans des situations, des personnages, des émotions, des cultures et des actions. Elle favorise l’immersion, l’apprentissage implicite, la compréhension, la mémorisation, l’acquisition du vocabulaire, l’appropriation contextualisée de la grammaire, la prise de parole et le développement de la compétence interculturelle. Elle transforme l’apprentissage en expérience signifiante, ce qui explique sa puissance pédagogique ancienne et sa pertinence contemporaine.

L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles possibilités en matière de génération, d’adaptation, de personnalisation et de multimodalité narrative. Elle peut aider l’enseignant à créer des récits gradués, à varier les supports, à différencier les tâches et à stimuler la créativité des apprenants. Mais elle ne saurait être confondue avec une pédagogie en soi. Sans intention didactique, sans contrôle humain, sans validation linguistique et sans vigilance éthique, elle risque de produire des supports séduisants, mais scientifiquement faibles ou éducativement discutables.

L’apport principal de cet article consiste donc à proposer un cadre raisonné pour penser la narration assistée par l’IA comme une médiation didactique. Ce cadre repose sur l’articulation de l’affect, de la cognition, de la culture et de la personnalisation pédagogique. Il invite à mener des recherches-actions plus rigoureuses, capables de mesurer les effets réels des dispositifs narratifs sur les compétences langagières, tout en tenant compte des contextes, des niveaux, des instruments et des limites.

En définitive, adopter la narration assistée par IA ne signifie pas céder à une mode technologique. Cela signifie réactiver l’un des plus anciens outils de formation de l’humanité à la lumière des exigences contemporaines de différenciation, d’inclusion, de créativité et de réflexion critique. Le défi consiste à faire de l’IA non pas une machine à produire des textes, mais un instrument au service d’une pédagogie de la langue plus vivante, plus consciente et plus humaine.

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