Le discours populiste dans l’espace public marocain : mise en scène communicative, pathémisation et construction du peuple

الخطاب الشعبوي في الفضاء العام المغربي : التشخيص التواصلي وبناء صورة الشعب

Populist Discourse in the Moroccan Public Sphere: Communicative Staging, Pathemization and the Construction of the People

Badreddine El-Kacimi

p. 71-88

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Badreddine El-Kacimi, « Le discours populiste dans l’espace public marocain : mise en scène communicative, pathémisation et construction du peuple », Aleph, 71-88.

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Badreddine El-Kacimi, « Le discours populiste dans l’espace public marocain : mise en scène communicative, pathémisation et construction du peuple », Aleph [En ligne], mis en ligne le 01 avril 2024, consulté le 30 juin 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17491

Cet article examine le discours populiste comme dispositif de mise en scène communicative dans l’espace public marocain. À partir d’un corpus raisonné d’extraits de discours, de meetings et d’interventions médiatiques attribués à Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement, entre 2011 et 2021, l’étude interroge les mécanismes linguistiques, rhétoriques et énonciatifs par lesquels se construit une opposition entre un peuple moralement légitime et des élites présentées comme opaques, corrompues ou menaçantes. La méthode relève de l’analyse du discours politique et de la pragmatique argumentative : les proverbes, métaphores, hyperboles, répétitions, marques pathémiques, formules impersonnelles et euphémismes sont replacés dans leurs contextes d’énonciation. Les résultats montrent que la parole populiste étudiée combine cinq opérations récurrentes : l’activation d’une doxa populaire par le proverbe ; la diabolisation des adversaires ; la victimisation pathémique du peuple ; la dramatisation de la décision politique ; et l’usage d’une langue de bois qui neutralise la responsabilité énonciative. L’article conclut que le populisme analysé ne constitue pas seulement une idéologie, mais un mode de scénarisation du lien politique, fondé sur la simplification conflictuelle, l’intensification affective et la personnalisation de la représentation.

يتناول هذا البحث الخطاب الشعبوي بوصفه آلية للتشخيص التواصلي داخل الفضاء العام المغربي. وينطلق من مدوّنة منتقى من خطابات وتجمعات انتخابية وظهورات إعلامية منسوبة إلى عبد الإله بنكيران، الأمين العام لحزب العدالة والتنمية، خلال الفترة الممتدة بين 2011 و2021، قصد تحليل الآليات اللغوية والبلاغية والتلفظية التي تُبنى من خلالها مقابلة بين شعب يُقدَّم بوصفه حاملاً للشرعية الأخلاقية ونخبٍ تُصوَّر باعتبارها غامضة أو فاسدة أو مهدِّدة. وتستند الدراسة إلى تحليل الخطاب السياسي وإلى التداولية الحجاجية، من خلال فحص الأمثال والاستعارات والمبالغات والتكرارات والعلامات الانفعالية والصيغ اللاشخصية والتلطيفات داخل سياقاتها التلفظية. وتُظهر النتائج أن هذا الخطاب يقوم على خمس عمليات متكررة : استدعاء الحسّ المشترك الشعبي عبر المثل؛ شيطنة الخصوم السياسيين؛ تقديم الشعب في صورة الضحية؛ درامية القرار السياسي؛ واستعمال لغة خشبية تُضعف تحديد المسؤولية التلفظية. وتخلص الدراسة إلى أن الشعبوية هنا لا تُختزل في أيديولوجيا جاهزة، بل تعمل بوصفها نمطاً في تمثيل العلاقة السياسية، يقوم على تبسيط الصراع، وتكثيف الانفعال، وشخصنة التمثيل.

This article investigates populist discourse as a communicative staging device in the Moroccan public sphere. Based on a reasoned corpus of excerpts from speeches, rallies and media appearances attributed to Abdelilah Benkirane, secretary-general of the Justice and Development Party, between 2011 and 2021, it analyses the linguistic, rhetorical and enunciative mechanisms through which a morally legitimate people is opposed to elites portrayed as opaque, corrupt or threatening. The methodological framework combines political discourse analysis and argumentative pragmatics. Proverbs, metaphors, hyperboles, repetitions, pathos-oriented markers, impersonal formulas and euphemisms are examined within their contexts of utterance. The findings show that the discourse under study relies on five recurrent operations: the activation of popular doxa through proverbs; the demonization of political opponents; the pathos-driven victimization of the people; the dramatization of political decision-making; and the use of wooden language to blur enunciative responsibility. The article argues that the populism analysed here should not be reduced to an ideology. It functions as a specific mode of staging political attachment, based on conflictual simplification, affective intensification and the personalization of representation.

Introduction

Le populisme demeure une notion instable, à la fois omniprésente dans le débat public et difficile à circonscrire dans un cadre analytique univoque. Sa difficulté tient d’abord à sa polyvalence : il peut désigner une idéologie mince, une rhétorique de mobilisation, un style politique, une stratégie électorale, une forme de leadership charismatique ou encore un rapport conflictuel à la représentation démocratique. Il ne se laisse donc pas enfermer dans une position idéologique unique : des formations de droite, de gauche, d’extrême droite ou d’extrême gauche peuvent recourir à des procédés populistes, dès lors qu’elles construisent un peuple moralement homogène opposé à des élites disqualifiées.

Dans cette perspective, le discours populiste ne se réduit pas à un simple discours politique véhément. Il fonctionne comme un dispositif d’énonciation qui dramatise une crise, désigne une source du mal, exalte des valeurs supposément partagées par le peuple et construit l’image d’un acteur capable de le sauver. Le politique y devient scène, le locuteur y prend la figure du témoin, du défenseur ou du sauveur, tandis que l’adversaire est ramené à la figure de la corruption, de la duplicité ou de la menace. La rationalité programmatique s’y trouve concurrencée par la force affective de la plainte, de l’indignation et de l’exemplarité morale.

Le cas marocain offre, à cet égard, un terrain particulièrement significatif. Après les mouvements de 2011, la reconfiguration institutionnelle et l’arrivée au gouvernement du Parti de la justice et du développement ont favorisé l’émergence d’une parole politique fortement médiatisée, fondée sur la proximité langagière, l’usage massif de la darija, la mobilisation des proverbes, l’appel à la morale collective et l’opposition entre un « nous » populaire et des forces adverses présentées comme opaques. L’intérêt scientifique de cet objet ne tient donc pas seulement au contenu des énoncés, mais aussi à la manière dont ils transforment l’espace public en une scène d’adhésion affective.

L’article analyse ainsi les principales opérations discursives par lesquelles un leader politique peut produire l’effet populiste : faire parler la sagesse populaire, disqualifier les élites, victimiser le peuple, dramatiser les décisions publiques, se présenter comme le corps sacrificiel de la nation et recourir à une langue de bois qui masque certaines responsabilités sous des formules générales. L’enjeu n’est pas de qualifier moralement un acteur politique, mais de décrire les formes langagières par lesquelles se construit une relation politique fondée sur la polarisation, la confiance affective et la simplification conflictuelle.

1. Problématique et hypothèse

La question centrale peut être formulée ainsi : par quels procédés énonciatifs, rhétoriques et pragmatiques le discours d’Abdelilah Benkirane construit-il, entre 2011 et 2021, une scène populiste opposant le peuple légitime à des élites soupçonnées de corruption, d’illégitimité ou de conspiration ? Cette interrogation suppose de déplacer l’analyse du seul contenu politique vers les conditions de production de l’adhésion : ce qui importe n’est pas uniquement ce qui est dit, mais la manière dont l’énoncé institue un rapport entre le locuteur, l’auditoire, l’adversaire et la communauté imaginée.

L’hypothèse défendue est que le discours étudié relève d’un système cohérent de mise en scène communicative. Ce système articule une parole de proximité, souvent proverbialement fondée ; une axiologie binaire opposant droiture et corruption ; une pathémisation du peuple souffrant ; une dramatisation des moments électoraux ; et une euphémisation stratégique des responsabilités. Le populisme apparaît alors moins comme un contenu doctrinal stable que comme un régime d’énonciation, c’est-à-dire comme une manière de produire du peuple, de construire l’ennemi et de légitimer l’acteur politique qui prétend incarner la solution.

Cette problématique permet également d’éviter deux écueils. Le premier consisterait à essentialiser le populisme en l’attachant à un seul parti, à une seule orientation idéologique ou à une seule tradition religieuse. Le second consisterait à confondre le discours populiste avec la conflictualité ordinaire du discours politique. Or le populisme n’est pas une polémique : il se reconnaît à la combinaison récurrente de la crise, de la morale, de l’émotion, de la personnalisation du salut et de la simplification des médiations institutionnelles.

2. Cadre théorique : discours populiste, ethos et pathémisation

L’analyse s’inscrit dans le champ de l’analyse du discours politique et de la pragmatique argumentative. Le discours politique cherche à produire de la croyance, de l’adhésion et de la légitimité ; il ne transmet pas seulement des informations, mais il agence des positions, des valeurs, des affects et des identités collectives. Dans le cas du populisme, cette dimension est accentuée : la parole publique y construit un peuple unifié, un adversaire moralement disqualifié et un locuteur qui se donne comme médiateur direct entre la communauté et son destin.

La notion d’ethos permet de saisir l’image de soi que le locuteur projette dans son discours. L’ethos populiste se présente volontiers comme proche, familier, franc, sensible, courageux et non technocratique. Il se distingue de la parole institutionnelle par une apparente spontanéité : l’orateur pleure, s’excuse, s’indigne, plaisante, recourt au proverbe, rompt la distance protocolaire et simule un échange direct avec son auditoire. Cette familiarisation n’est pas un simple trait stylistique ; elle sert à produire une relation de confiance et à réduire l’écart entre gouvernant et gouvernés.

La pathémisation désigne, pour sa part, l’organisation discursive des émotions. Elle ne consiste pas seulement à exprimer une émotion individuelle, mais à faire circuler une émotion socialement partageable : peur de l’effondrement, compassion envers le peuple, colère contre les corrupteurs, fierté nationale, sentiment de sacrifice. Le discours populiste privilégie ainsi une économie de l’affect, dans laquelle l’argumentation rationnelle demeure présente, mais se voit régulièrement relayée, amplifiée ou court-circuitée par l’intensité émotionnelle.

Enfin, l’analyse s’appuie sur la distinction entre conflit démocratique et polarisation populiste. Toute démocratie suppose la pluralité et la confrontation des projets ; la parole populiste radicalise toutefois cette confrontation en transformant l’adversaire en ennemi moral. Le désaccord n’est plus seulement programmatique ; il devient une opposition entre droiture et corruption, peuple et complot, transparence et manœuvre. C’est dans cette mutation de la conflictualité que se situe l’effet populiste.

3. Corpus, méthode et limites

Le corpus étudié est constitué d’extraits de discours politiques, de meetings électoraux, d’interventions médiatiques et de prises de parole partisanes attribués à Abdelilah Benkirane, alors figure centrale du PJD, dans la séquence politique ouverte par 2011 et prolongée jusqu’à la fin de la décennie gouvernementale. Les fragments analysés proviennent notamment de rassemblements à Tanger, Fès, Casablanca, Taza, Agadir, Oujda, Meknès et Salé, ainsi que d’une émission télévisée et d’un forum partisan. Le choix de ce corpus tient à la forte visibilité médiatique de l’acteur, à sa présence durable dans l’espace public et à la densité rhétorique de ses interventions.

La démarche est qualitative. Elle ne prétend pas établir une statistique exhaustive de tous les discours produits par le PJD, mais dégager des régularités discursives à partir de segments contextualisés et significatifs. Chaque extrait est examiné selon quatre niveaux : le niveau lexical et axiologique, le niveau rhétorique, le niveau énonciatif et le niveau pragmatique. Cette méthode permet de relier la forme linguistique à l’effet politique : un proverbe, une répétition, un pronom, un euphémisme ou une métaphore n’ont pas seulement une valeur expressive ; ils participent à la construction d’un rapport social et politique.

Il convient toutefois de signaler une limite documentaire : pour atteindre un niveau de vérifiabilité pleinement conforme aux standards internationaux, chaque extrait devrait être accompagné d’une référence archivistique stabilisée, d’un lien consultable, lorsque possible, d’une durée ou d’un minutage précis et d’une transcription normalisée. La présente version reconstruit donc un cadre scientifique solide à partir des données disponibles, tout en recommandant que l’auteur valide définitivement les métadonnées du corpus avant la publication. Cette réserve n’affaiblit pas l’intérêt analytique de l’étude ; elle précise les conditions de sa consolidation éditoriale.

4. Paramètres discursifs du populisme: formes, scènes et opérations argumentatives

4.1. Le proverbe populaire comme autorité doxique

Le premier paramètre du discours étudié est l’usage du proverbe. Le proverbe occupe une place privilégiée parce qu’il condense une expérience collective sous une forme brève, mémorisable et fortement légitimante. Sa valeur ne réside pas uniquement dans son contenu sémantique : elle tient à son statut d’énoncé déjà validé par la communauté. Lorsqu’un orateur politique cite un proverbe, il ne parle pas seulement en son nom ; il s’adosse à une parole antérieure, impersonnelle et supposément partagée.

Dans les meetings analysés, le proverbe sert à donner aux accusations politiques la forme d’une évidence. Il permet de contourner l’argumentation longue en faisant apparaître la conclusion comme déjà connue de tous. Le locuteur ne se contente pas de démontrer ; il rappelle une vérité commune. Le proverbe devient ainsi un opérateur de connivence : il relie l’orateur à l’auditoire, active une mémoire culturelle et transforme le jugement politique en reconnaissance collective.

L’exemple du soleil, que l’on ne peut dissimuler, illustre cette fonction. Dans son usage premier, il affirme l’évidence du soutien populaire au gouvernement ; dans un autre contexte, il sert à dénoncer les pratiques supposément douteuses d’un parti adverse. La même forme proverbiale peut donc changer de cible tout en conservant sa force pragmatique : ce qui ne peut être caché, c’est tantôt la satisfaction du peuple, tantôt la faute de l’adversaire.

Le vers d’Abou al-Qasim al-Chabbi joue un rôle comparable, bien qu’il relève davantage de la mémoire poétique panarabe que du proverbe strictement populaire. Sa structure conditionnelle et l’insistance sur l’obligation confèrent à la volonté du peuple une valeur quasi fatale. La liberté, la dignité et la justice y sont présentées comme des nécessités historiques, ce qui permet au locuteur de relier son combat partisan à une grammaire plus vaste de l’émancipation.

Extraits analysés
[VO] : [majamkanš nġatiw šamš bal ġorbal] (Benkirane, campagne électorale, meeting de Tanger, 29 août 2015)
[Trad-FR] : « Le doigt ne peut pas dissimuler le soleil. »
[VO] : [taħ ħok osab ġtah] (Benkirane, campagne électorale, meeting de Tanger, 29 août 2015)
[Trad-FR] : « Il a trouvé une chaussure pour son pied. »
[VO] : [Ida šaçbo jawman arada ħajat la boda an jastaǧiba qadar waloboda li lajli an janǧali wa laboda il qajdi an jankasir]
[Trad-FR] : « Si le peuple veut vivre avec dignité et honneur, il est indispensable d’effacer toute trace d’injustice et de tyrannie. »
[VO] : [Li kajaħsab boħdo kajšijat] (Benkirane, campagne électorale, meeting de Casablanca, 28 octobre 2015)
[Trad-FR] : « Celui qui compte seul peut se tromper. »
[VO] : [Mħabat musa qatal laçrosa] (Benkirane, campagne électorale, meeting de Casablanca, 28 octobre 2015)
[Trad-FR] : « L’amour de Moïse fait joie. »
[VO] : [Ši man ši nzaha w ši man qalat ši sfaha] (Benkirane, Taza, 24 août 2015)
[Trad-FR] : « Une bonne chose provient de l’honnêteté, tandis qu’une mauvaise chose relève de la duplicité. »

Ces extraits montrent que la parole proverbiale produit un effet d’évidence. L’orateur peut soutenir une thèse politique sans l’énoncer comme simple opinion : il la fait porter par une mémoire commune. Le proverbe donne à l’argument la forme d’un savoir déjà là ; il naturalise le jugement et crée une connivence immédiate avec l’auditoire.

4.2. Diabolisation des élites et construction de l’ennemi

La deuxième opération structurante est la diabolisation des élites ou des adversaires politiques. Le discours ne se contente pas de critiquer des positions concurrentes ; il les inscrit dans une économie morale de la faute. L’adversaire est présenté comme corrupteur, manipulateur, menaçant ou animé par des intérêts cachés. Cette opération est décisive, car elle convertit la compétition politique en un affrontement entre une communauté vertueuse et des forces délégitimées.

Les extraits consacrés aux partis concurrents construisent un ennemi à la fois identifiable et flou. Identifiable, parce que certaines cibles partisanes sont évoquées ; flou, parce que les formulations élargissent rapidement l’accusation à des courants, des réseaux, des forces cachées, des crocodiles ou des spectres. Cette indétermination entretient l’imaginaire du complot : l’adversaire n’agit pas seulement à visage découvert, il opère dans l’ombre, déplace des pions et menace la volonté populaire.

La force de cette rhétorique tient à son caractère binaire. D’un côté, le PJD est présenté comme porteur de droiture, d’honnêteté, de sacrifice et de proximité avec le peuple ; de l’autre, les adversaires sont associés à la corruption, à l’illégitimité ou à la trahison démocratique. Une telle bipolarisation favorise l’identification affective, mais elle affaiblit le débat programmatique : l’enjeu n’est plus de comparer des politiques publiques, mais de choisir entre des qualités morales irréconciliables.

La diabolisation ne fonctionne donc pas seulement comme une attaque. Elle est aussi un mécanisme de légitimation réflexe : plus l’adversaire est construit comme corrompu, plus le locuteur peut apparaître comme défenseur du peuple. Le discours populiste tire ainsi sa cohérence d’une relation triangulaire : peuple victime, élite coupable, leader réparateur.

Extraits analysés
[VO] : [maši bħal li kajamši ijib fasidin okajqol lihom ana naħmikom sijasijan oqanonijan ...] (Benkirane, meeting de Taza, 2012),
[Trad-FR] : « Nous ne sommes pas comme ceux qui vont chercher les corrompus et les protéger politiquement et juridiquement. Ils ont violé Casablanca et Tanger, mais nous les avons affrontés. Leur but, c’est vous : ils veulent que le Maroc devienne comme l’Égypte et la Tunisie. »
[VO] : [tajar jorido fasad jorido istiġna’ çan ħajat sijasija ...] (Benkirane, meeting de Taza, 2012),
[Trad-FR] : « Ce courant encourage la corruption en soustrayant la politique à ses responsabilités. Ce courant se cache dans ce pays. Ô citoyens ! Ils veulent perturber le peuple, la démocratie et le gouvernement. »

La désignation des adversaires par des termes fortement axiologiques instaure un partage moral de l’espace politique. Le champ lexical de la corruption, de l’intrigue et de la menace donne au conflit électoral l’allure d’un affrontement existentiel. La critique politique, qui pourrait porter sur des programmes, glisse vers une dénégation de la nature morale des adversaires.

4.3. Victimisation du peuple et pathos de la proximité

La victimisation du peuple constitue le pendant nécessaire de la diabolisation. Pour qu’un sauveur soit crédible, il faut que le peuple soit présenté comme menacé, blessé ou empêché. Les discours analysés insistent sur la pauvreté, la marginalisation, la corruption, l’insécurité sociale, le chômage, l’injustice et le risque d’effondrement national. Ces thèmes ne sont pas seulement descriptifs ; ils servent à susciter un sentiment d’urgence et de solidarité émotionnelle.

L’extrait où le locuteur pleure et demande pardon est particulièrement révélateur. L’orateur y suspend l’ethos froid du responsable institutionnel pour adopter l’ethos sensible du citoyen souffrant. Il affirme que sa parole ne relève pas de la technique politique, mais du cœur. Le déplacement est décisif : la légitimité n’est plus seulement celle de la compétence gouvernementale ; elle devient celle de la sensibilité partagée. Le chef du gouvernement se présente comme celui qui ressent la douleur du peuple jusque dans son propre corps.

Le champ lexical de la désolation, de l’émotion et de l’excuse permet ainsi de transformer une difficulté politique en scène d’empathie. La posture est ambivalente : elle humanise le locuteur, mais elle peut aussi déplacer l’attention des responsabilités institutionnelles vers l’intensité affective de la relation. L’orateur se donne comme proche et sincère, tandis que l’échec partiel de l’action publique est reconfiguré en souffrance personnelle.

Dans cette économie pathémique, le peuple est simultanément exalté et vulnérabilisé. Il est noble, croyant, digne de sacrifice, mais aussi menacé par des adversaires, par la crise et par des forces obscures. Cette double représentation fonde la dynamique populiste : le peuple est assez pur pour être souverain, mais assez exposé pour avoir besoin d’un défenseur.

Extraits analysés
[VO] : [lyom f maghrib had intikhabat machi ’adiya…] (Benkirane, meeting de Fès, 2015),

[Trad-FR] : « Aujourd’hui, au Maroc, ces élections ne sont pas ordinaires : il existe une polarisation réelle, un conflit entre le courant auquel nous appartenons et un autre courant qui ne croit ni en vous ni en la démocratie et qui ne vous craint pas. »

[VO] : [Samħo lija (il pleure) klami majkon klam djal sijasi ...] (Benkirane, meeting de Fès, 2015),

[Trad-FR] : « Je suis désolé. Mes paroles ne sont pas celles d’un politicien, elles viennent de mon cœur. Excusez-moi si je suis ému : je suis une personne sensible. Je ne peux pas cacher l’effet que cela me fait. Vous sentez tous que je ne parle pas seulement : je souffre. Ne pensez pas que je suis le chef du gouvernement ; je suis comme vous, de la maison au bureau et du bureau à la maison. Ce qui me blesse le plus, c’est d’avoir réglé de grands dossiers de l’État sans parvenir à répondre à certaines revendications ordinaires des citoyens. Je m’en excuse. »

[VO] : [lyom ana hazin ma’raftch ach waqa’ fhad bled…] (Benkirane, rencontre de Fès, 2015)

[Trad-FR] : « Aujourd’hui, je suis triste, parce que je ne sais pas ce qui se passe dans ce pays, dans cette ville, qui est Umm al-Qura au Maroc. »

La répétition des marques affectives, l’auto-désignation sensible et la dramatisation de la souffrance personnelle constituent une scène d’empathie. Le locuteur n’est pas seulement celui qui gouverne ; il est celui qui ressent et qui demande pardon. Cette posture produit une proximité affective qui peut compenser l’insuffisance de démonstration programmatique.

4.4. Dramatisation, théâtralisation et simplification de la décision politique

La dramatisation constitue un troisième ressort majeur. Elle transforme les moments politiques en scènes décisives : l’élection n’est plus un simple rendez-vous institutionnel, elle devient un choix entre réussite et échec, salut et péril, continuité nationale et menace d’effondrement. Le temps politique est ainsi resserré autour d’une alternative radicale. La formule « ou vous réussirez, ou vous échouerez » illustre cette logique de condensation dramatique.

Cette dramatisation s’appuie également sur la simplification des décisions publiques. La réforme des subventions aux carburants, la relation avec le Fonds monétaire international ou la priorité accordée au budget de l’État sont présentées dans une narration courte et fortement personnalisée, où l’action gouvernementale se résume à quelques gestes décisifs. La complexité économique se traduit par un récit d’audace et de sauvetage.

La théâtralisation renforce cette logique. La lampe du PJD, présentée comme plus lumineuse lorsqu’on annonce son extinction, condense le rapport polémique à l’adversité. Le parti devient corps lumineux, cœur du peuple, voix de la liberté, de la droiture et de la bataille. Ces métaphores ne décrivent pas une organisation ; elles produisent un imaginaire d’énergie, de résistance et d’incarnation.

L’effet politique d’une telle rhétorique est double. D’un côté, elle rend le discours accessible, mémorisable et mobilisateur. De l’autre, elle risque de substituer à la délibération démocratique une scénographie émotionnelle où les enjeux sont simplifiés, les médiations effacées et les alternatives réduites à des oppositions morales.

Extraits analysés

[VO] : [Oqararna nrafço daçm çan mahroqat ...] (Benkirane, sortie médiatique, 2016),

[Trad-FR] : « Nous avons décidé de supprimer le soutien aux carburants. Notre budget est devenu un modèle à suivre. J’ai dit qu’il fallait emprunter 60 milliards de dirhams au Fonds monétaire international. Nous sommes allés négocier. Ils sont venus vérifier la situation. »

[VO] : [ra chofto kolchi, haldo lilah, khdina ijra’at daroriya f maslahat bled ...] (Benkirane, meeting d’Oujda, 2015),

[Trad-FR] : « Vous avez tout vu, Dieu merci. Nous avons pris les mesures nécessaires dans l’intérêt du pays. Je serai clair avec vous : l’État est prioritaire, car il doit être fort. »

[VO] : [arb’a chotanbir, ima tnajho aw tsaqto] (Benkirane, meeting d’Oujda, 2015)

[Trad-FR] : « Le 4 septembre : ou vous réussirez, ou vous échouerez. »

[VO] : [hadok li kayqolo ana masbah tfa, masbah ra mdawi ktar] (Benkirane, meeting d’Oujda, 2015)

[Trad-FR] : « À ceux qui disent que la lampe s’éteint : la lampe est plus lumineuse encore. »

[VO] : [‘adala watanmiya nabdo cha’b] (Benkirane, meeting d’Oujda, 2015)

[Trad-FR] : « Justice et Développement est le cœur du peuple. »

[VO] : [‘adala watanmiya sawt horiya, sawt istiqama, sawt ma’raka] (Benkirane, meeting de Fès, 2015)

[Trad-FR] : « Justice et Développement est la voix de la liberté, la voix de la droiture, la voix de la bataille. »

[VO] : [ikhwana, ‘adala watanmiya fi harb dad lfasad. Tayar akhar mafih ghir fasidin wal’aghbiya’] (Benkirane, meeting de Tanger, 2015)

[Trad-FR] : « Mes frères, Justice et Développement est en guerre contre la corruption. L’autre courant ne contient que des corrupteurs et des imbéciles. »

La série métaphorique et répétitive construit un parti-personnage : il éclaire, bat, parle, combat et incarne. Le discours attribue au collectif partisan des propriétés organiques et héroïques, ce qui facilite l’identification du public à une entité politique conçue comme cœur, voix et bataille.

4.5. Identité nationale, religiosité et ethos sacrificiel

Le discours étudié mobilise fortement l’identité nationale et les valeurs religieuses. Le peuple marocain est décrit comme croyant, généreux, fidèle, hostile à la corruption et digne de sacrifice. Cette représentation permet de produire une communauté morale homogène : être du côté du peuple revient à être du côté de la foi, de l’honnêteté et de la patrie.

L’éloge du peuple fonctionne alors comme un miroir valorisant. L’auditoire est reconnu dans sa dignité et dans sa vertu ; il reçoit une image de lui-même qui légitime son adhésion. En retour, le parti se présente comme l’expression politique de ces valeurs. L’identification n’est pas seulement électorale : elle devient morale, culturelle et nationale.

La figure du sacrifice renforce encore cette proximité. L’orateur affirme la disponibilité des élus à protéger la patrie, à engager leurs corps, leurs biens, leurs salaires, leurs enfants et leurs vies si l’intérêt national l’exige. Le discours construit ainsi un ethos sacrificiel qui lie la responsabilité politique, le dévouement religieux et la défense nationale. L’acteur politique n’est plus seulement gestionnaire ; il devient gardien du corps collectif.

Cette stratégie présente une efficacité symbolique évidente, mais elle doit être mise en question. Lorsqu’un parti se présente comme dépositaire privilégié des valeurs nationales et religieuses, il tend à réduire la pluralité politique à une hiérarchie morale. Les adversaires ne sont plus seulement des concurrents : ils peuvent apparaître comme moins patriotes, moins sincères ou moins fidèles à l’identité collective.

Extraits analysés
[VO] : [ghadi nqol likom ntoma mada’mouch ghachach. kanaqsam likom ana had cha’b kayastahaq tadhiya] (Benkirane, meeting de Tanger, 2015)
[Trad-FR] : « Je vais vous dire ceci : vous ne soutenez pas le tricheur. Je vous jure que ce peuple mérite des sacrifices. »
[VO] : [cha’b maghribi mo’min wahna kolna mo’minin. Mgharba kolhom dad fasad wal mofsidin] (Benkirane, meeting d’Agadir, 2012)
[Trad-FR] : « Le peuple marocain est croyant, et nous sommes tous croyants. Les Marocains sont tous contre la corruption et les corrupteurs. »
[VO] : [dima mastaçadin naħmiw lwatan man irhab bal ajsad djalna ...] (Benkirane, meeting d’Agadir, 2015),
[Trad-FR] : « Les élus du PJD sont toujours prêts à protéger la patrie du terrorisme. Nous sommes prêts à nous sacrifier par nos corps pour l’amour de Dieu. »
[VO] : [wa ida iqtadat maslaħato watan an nodahija bi aǧorina watarawatina ...] (Benkirane, meeting de Tanger, 29 août 2015)
[Trad-FR] : « Si l’intérêt de la patrie exige que nous sacrifiions nos salaires, nos richesses, nos personnes, nos vies et nos enfants, comme le font les habitants de cette région, nous le ferons sans hésitation. »
[VO] : [li anaho lawla howa watan li ana watan ẖaso ikon sħih otamasik ...] (Benkirane, meeting d’Oujda, 2015),
[Trad-FR] : « La patrie doit être solide et cohérente ; elle doit se porter bien, et cela suppose que son budget soit sain. »

La construction de l’identité collective associe la croyance, le patriotisme et l’intégrité. Le peuple est célébré comme source de légitimité et comme communauté morale. L’ethos sacrificiel permet au locuteur d’apparaître non comme simple administrateur, mais comme sujet engagé dans une fidélité supérieure à la patrie et à Dieu.

4.6. Langue de bois, euphémisation et brouillage de la responsabilité

La dernière opération analysée concerne la langue de bois. Celle-ci ne se limite pas aux slogans figés ; elle désigne un ensemble de procédés par lesquels le discours neutralise la précision, dissimule la responsabilité, généralise les causes et substitue des formules vagues aux explications vérifiables. Dans le corpus, cette langue de bois se manifeste par des euphémismes, des métaphores opaques, des désignations indéterminées, des répétitions et des formulations impersonnelles.

L’usage de termes tels que « vague », « crocodiles », « spectres » ou « certaines choses » permet de dire sans nommer explicitement. Le terrorisme devient événement, l’échec devient non-réussite partielle, les responsables deviennent forces cachées. Cette euphémisation produit un double effet : elle évite l’aveu frontal et alimente simultanément l’imaginaire d’une menace diffuse. Le discours ne précise pas toujours, mais il fait sentir.

Les formules impersonnelles et les généralisations jouent un rôle comparable. Elles déplacent la responsabilité sur des nécessités, des contraintes ou des évidences. Lorsqu’il est dit que l’État doit être fort, que le budget doit être sain ou que certaines révisions nécessaires ont été effectuées, la décision politique apparaît moins comme un choix discutable que comme une obligation imposée par la situation. La parole gouvernementale adopte alors une forme d’autorité qui réduit l’espace de contestation.

Enfin, la répétition contribue à l’effet de langue de bois lorsqu’elle substitue le martèlement à l’argumentation. Les lexèmes relatifs au courant adverse, à la corruption, au danger, au peuple ou au rôle militant reviennent comme des noyaux de fixation. Ils structurent la réception en imposant des associations axiologiques simples : nous/droiture/peuple ; eux/corruption/danger.

Extraits analysés
[VO] : [ẖaskom tfahmo dawr djalkom ljoma howa diro maçraka ...] (Benkirane, meeting de Tanger, 2015),
[Trad-FR] : « Vous devez comprendre que votre rôle, aujourd’hui, consiste à mener bataille pour que les gens aillent voter. Je ne vous dis pas de voter pour Justice et Développement ; que celui qui veut voter pour quelque chose vote, sauf pour ce parti-là, le tracteur [PAM]. »
[VO] : [ši ħwajaǧ manǧaħnaš fihom] (rencontre du parti avec sa jeunesse, 2017)
[Trad-FR] : « Nous n’avons pas réussi certaines choses. »
[VO] : [Kajnin wahdin oẖrin ẖatirin çafarit hado laçafarit šwija ...] (Benkirane, meeting de Meknès, 2012),
[Trad-FR] : « Il y en a d’autres, dangereux, parce que ce sont des spectres. Des crocodiles et des spectres déplacent des pions pour vous ; la personne finit par ne plus savoir ce qu’elle fait. »
[VO] : [waħna waẖa ǧat moǧa kona moǧodin wanzalna lšriç ...] (Benkirane, meeting de Tanger, 2015),
[Trad-FR] : « Même lorsqu’une vague était présente dans la rue, nous étions là ; nous sommes descendus dans la rue et nous avons demandé des réformes, mais sans toucher à notre institution monarchique ; et vous nous avez écoutés. »
[VO] : [lmowatinin ħta nġarqo kamlin wal hamdlah taħat šta ...] (Benkirane, meeting de Fès, 2015),
[Trad-FR] : « Citoyens ! Voulez-vous que nous coulions tous ? Dieu merci, il a plu, le prix du pétrole a baissé et le peuple n’a pas rencontré de problème majeur. »
[VO] : [saraha ǧina odarna morajaçat lazima wandamaǧna f wasat ijtimaçi djalna ...] (Benkirane, Forum partisan, 2014),
[Trad-FR] : « Franchement, nous sommes venus, nous avons effectué les révisions nécessaires et nous nous sommes intégrés à notre milieu social ; nous sommes restés attachés à ce qui était raisonnable et fort, tandis que nous avons rejeté ce qui ne servait pas l’intérêt général ; ce qui devait être corrigé, nous avons essayé de le corriger. »
[VO] : [kano mġarba ẖajafin çla bladhom šaf šabab ẖarag šariç ...] (Benkirane, meeting de Salé, 2012),
[Trad-FR] : « Les Marocains avaient peur pour leur pays ; ils ont vu les jeunes sortir dans la rue parce qu’ils en avaient assez de la domination de visages connus. Ils ont craint que leur pays ne connaisse le même sort que l’Égypte ; c’est pourquoi ils nous ont donné cent sept sièges. »
[VO] : [mali mšina çand sonduq naqd dawli ǧa qalina warina mizanija djalkom ...] (Benkirane, émission télévisée 2M, 2011)
[Trad-FR] : « Lorsque nous sommes allés au Fonds monétaire international, il nous a demandé de lui montrer notre budget. Nos responsables avaient peur ; aujourd’hui, le FMI vient et nous gardons la tête haute. »

La langue de bois se manifeste ici par des énoncés qui donnent l’impression de vérité sans toujours en préciser les conditions de vérification. Les « crocodiles », les « spectres », la « vague » ou les « certaines choses » constituent autant de signes flottants qui suggèrent davantage que ne démontrent.

5. Discussion: le populisme comme scénarisation du lien politique

Les analyses précédentes permettent de définir le populisme étudié comme un régime de scénarisation du lien politique. Il ne se limite pas à une idéologie ou à un programme ; il repose sur une dramaturgie de la représentation. Un peuple moralement légitime est présenté comme souffrant ou menacé ; une élite adverse est désignée comme source du mal ; un acteur politique se donne pour interprète, défenseur et réparateur de cette situation.

Cette scénarisation s’appuie sur la plasticité de la langue. La darija, les proverbes, les citations poétiques, les métaphores et les images religieuses permettent de produire une parole située, audible, proche et mémorisable. Le populisme tire ici sa force de sa capacité à se présenter comme parole du commun contre la parole des appareils, comme langue vivante contre la langue technocratique, comme émotion morale contre le calcul institutionnel.

Mais cette efficacité a un coût démocratique. La réduction de l’adversaire à la corruption, la dramatisation permanente du conflit, la généralisation du peuple et l’euphémisation de certaines responsabilités tendent à appauvrir la discussion rationnelle. La conflictualité démocratique, nécessaire, devient une polarisation morale ; la critique des élites, légitime lorsqu’elle est argumentée, devient une suspicion généralisée ; la proximité avec le peuple devient la personnalisation du salut.

L’apport de cette étude tient donc à la mise en évidence d’un agencement discursif. Ce ne sont pas les proverbes, les métaphores ou les émotions pris isolément qui produisent le populisme ; c’est leur articulation récurrente dans une scène où le peuple, l’ennemi et le leader se définissent mutuellement. L’analyse discursive permet ainsi de dépasser les jugements impressionnistes et d’identifier les mécanismes précis de fabrication de l’effet populiste.

Conclusion

L’examen du discours populiste dans l’espace public marocain montre que la parole politique étudiée se construit autour d’une série d’opérations cohérentes : activation de la doxa populaire, moralisation de l’opposition politique, pathémisation du peuple, dramatisation des choix institutionnels, invocation de l’identité nationale et brouillage partiel de la responsabilité énonciative. Ces opérations ne sont pas accessoires ; elles constituent l’architecture même de la mise en scène populiste.

Le populisme apparaît ainsi comme une forme exacerbée du discours politique démocratique. Il emprunte au débat public ses instruments ordinaires — argumentation, polémique, ethos, valeurs collectives — mais les infléchit vers une logique de simplification, de personnalisation et de polarisation. Sa puissance tient à sa capacité à rendre le politique sensible, familier et immédiatement lisible ; sa fragilité tient au risque de substituer au conflit des projets une opposition morale entre le peuple et ses ennemis.

L’étude invite enfin à renforcer l’analyse empirique du discours politique marocain. Une archive systématique des prises de parole, accompagnée de transcriptions normalisées, de métadonnées précises et d’une comparaison entre les formations politiques, permettrait de déterminer ce qui relève d’un style personnel, d’une stratégie partisane ou d’une transformation plus large de la communication politique. La présente contribution ouvre cette voie en proposant un cadre d’analyse centré sur les formes linguistiques et les effets pragmatiques de la parole populiste.

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