L’adresse nominale dans la Correspondance de Madame de Sévigné : formes vocatives et effets illocutoires

أشكال العنوان الاسمي في مراسلات مدام دو سيفينيه: الصيغ الندائية والآثار الإنجازية للخطاب

Nominal Address in Madame de Sévigné’s Correspondence: Vocative Forms and Illocutionary Effects

Kahina Gamar

p. 285-309

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Kahina Gamar, « L’adresse nominale dans la Correspondance de Madame de Sévigné : formes vocatives et effets illocutoires », Aleph, Vol 13 (2) | 2026, 285-309.

بحث إلكتروني

Kahina Gamar, « L’adresse nominale dans la Correspondance de Madame de Sévigné : formes vocatives et effets illocutoires », Aleph [على الإنترنت], Vol 13 (2) | 2026, نشر في الإنترنت 20 avril 2025, تاريخ الاطلاع 11 juin 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17029

Cette contribution analyse les formes nominales d’adresse (FNA) dans la Correspondance de Madame de Sévigné, en les envisageant comme des opérateurs pragmatiques et non comme de simples unités de désignation. À partir d’un corpus constitué des 1 373 lettres conservées dans l’édition de Roger Duchêne, l’étude examine la manière dont les FNA s’articulent aux actes directifs, expressifs et assertifs, ainsi qu’aux reproches, aux supplications et aux salutations finales. L’analyse montre que l’adresse nominale agit simultanément sur trois plans : elle institue l’allocutaire, module la force illocutoire de l’énoncé et reconfigure le rapport de places entre les correspondants. Selon sa composition lexicale, sa position syntaxique et le cotexte qui l’enveloppe, la FNA peut adoucir une injonction, renforcer un reproche, soutenir une supplication, signaler une transition thématique ou préserver la continuité phatique de l’échange. L’article met particulièrement en évidence la fréquence des FNA dans les actes directifs, où elles fonctionnent comme régulateurs de la menace interactionnelle et comme marqueurs d’une politesse affective propre à la lettre familière du XVIIe siècle. Il propose ainsi une lecture pragmatique, énonciative et discursive de la correspondance sévignéenne, en montrant que l’adresse nominale constitue l’un des lieux où se négocient l’affect, la civilité et l’autorité.

ملخص. تتناول هذه الدراسة صيغ النداء الاسمية في مراسلات مدام دو سيفيني بوصفها مشغّلات تداولية لا تقتصر على تعيين المخاطَب، بل تسهم في بناء فعل المخاطبة وتوجيه قوته الإنجازية وتنظيم العلاقة بين المتخاطبين داخل التبادل الرسائلي. وتعتمد الدراسة على مدوّنة تضم 1373 رسالة محفوظة في طبعة روجيه دوشين، وتفحص ارتباط هذه الصيغ بالأفعال التوجيهية والتعبيرية والتقريرية، وبأفعال العتاب والتوسل والتحية الختامية. وتبيّن النتائج أن النداء الاسمي يعمل في ثلاثة مستويات مترابطة: تثبيت المخاطَب بوصفه شريكًا معترفًا به في التلفظ، وتعديل القوة الإنجازية للقول، وإعادة ضبط موقع كل طرف داخل العلاقة التخاطبية. فبحسب بنيتها المعجمية وموقعها التركيبي وسياقها النصي، يمكن لصيغ النداء أن تخفف الأمر، أو تشدد العتاب، أو تسند التوسل، أو تعلن انتقالًا موضوعيًا، أو تحفظ استمرارية الاتصال في الرسالة. وتبرز الدراسة، على وجه الخصوص، كثافة حضور هذه الصيغ في الأفعال التوجيهية، حيث تؤدي وظيفة تنظيم التهديد التداولي وحفظ المجاملة الوجدانية في الرسالة العائلية الفرنسية في القرن السابع عشر.

This article examines nominal forms of address in Madame de Sévigné’s Correspondance as pragmatic operators rather than merely referential devices. Based on the 1,373 preserved letters edited by Roger Duchêne, it studies how forms of address interact with directive, expressive and assertive speech acts, as well as with reproaches, supplications and closing salutations. The analysis shows that nominal address operates on three interrelated levels: it establishes the addressee as a ratified participant, modulates the illocutionary force of the utterance, and reshapes the relational positioning of the correspondents. Depending on its lexical make-up, syntactic position and cotextual environment, a form of address may soften a directive, intensify a reproach, support a supplication, mark a thematic shift or maintain the phatic continuity of epistolary exchange. Particular attention is paid to directive acts, in which address forms function as regulators of face-threatening force and as markers of affective politeness in seventeenth-century familiar correspondence. The article therefore contributes to a pragmatic, enunciative and discourse-oriented reading of Sévigné’s letters by showing how nominal address organizes affect, civility and authority within the epistolary relationship.

Introduction

Dans la Correspondance de Madame de Sévigné, l’adresse nominale constitue un observatoire privilégié de la relation épistolaire. Elle ne se réduit pas à la désignation du destinataire ; elle participe à l’architecture même de l’échange, en orientant la réception de l’énoncé, en donnant une valeur affective à l’interpellation et en modulant la portée illocutoire des actes de langage. Les formes telles que « ma fille », « ma bonne », « ma chère enfant », « mon cousin », « Monsieur de Grignan » ou encore « ma très chère bonne » ne sont donc pas de simples marques de civilité. Elles fonctionnent comme des opérateurs de relation, c’est-à-dire comme des unités par lesquelles la scriptrice inscrit son destinataire dans un rapport de proximité, de distance, de sollicitude, d’autorité, d’inquiétude ou de reproche.

La spécificité du corpus sévignéen tient à ce qu’il conjugue fortement la familiarité affective et la contrainte sociale. Les lettres s’adressent à des proches, mais s’inscrivent dans le cadre d’une société où la civilité, la convenance et la maîtrise de soi jouent un rôle essentiel. La lettre familière du XVIIe siècle ne supprime donc pas les normes de politesse ; elle les reconfigure dans une interaction écrite où l’absence physique du destinataire rend l’adresse d’autant plus nécessaire. Dans ce contexte, la FNA compense l’éloignement, réintroduit une scène d’interlocution et donne à la lettre l’allure d’une conversation différée.

La problématique de cette étude peut ainsi être formulée comme suit : comment les formes nominales d’adresse, dans les lettres de Madame de Sévigné, interviennent-elles dans la réalisation, l’atténuation ou le renforcement des actes de langage ? Il s’agira plus précisément de montrer que les FNA ne sont pas seulement associées à des actes de langage déjà constitués, mais qu’elles contribuent à en régler la force, le rythme et la valeur relationnelle. L’hypothèse défendue est que la FNA assume une double fonction : elle est, d’une part, un acte d’adressage autonome, puisqu’elle institue le destinataire comme allocutaire ratifié ; elle est, d’autre part, un modulateur pragmatique, capable d’adoucir une injonction, d’intensifier un reproche, de rendre plus recevable une supplication ou de maintenir la continuité phatique de l’échange.

L’étude s’inscrit dans la continuité des travaux consacrés aux actes de langage, à la politesse linguistique, à l’apostrophe nominale et aux formes d’adresse. Elle mobilise notamment les apports de Searle sur la classification des actes illocutoires, de Kerbrat-Orecchioni sur les relationèmes et les interactions verbales, de Brown et Levinson sur les actes menaçants pour les faces, ainsi que les analyses de Lagorgette, Détrie et Monte sur le vocatif, l’apostrophe et les fonctions textuelles de l’adresse. L’enjeu n’est pas de substituer à la lecture littéraire de Sévigné une approche strictement linguistique, mais de montrer que la poétique de la lettre sévignéenne se construit aussi dans des micro-dispositifs pragmatiques, dont les FNA constituent l’un des lieux les plus sensibles.

La contribution spécifique de l’article consiste à déplacer l’analyse de la FNA du seul plan lexical vers le plan de la portée énonciative. Une forme comme « ma fille » ou « ma bonne » n’a pas la même valeur selon qu’elle précède l’acte, qu’elle l’interrompt ou qu’elle en constitue la retombée finale. L’enjeu est donc de décrire l’adresse comme un fait de syntaxe détachée, de rythme discursif et de gestion interactionnelle. Ce déplacement permet de mieux comprendre pourquoi la même forme peut être tour à tour adoucisseur, intensificateur, pivot thématique ou indice de mise en demeure.

1. Corpus, contexte épistolaire et démarche d’analyse

1.1. Le corpus : les Lettres dans l’édition de Roger Duchêne

Le corpus de référence est constitué des 1 373 lettres conservées et publiées dans les trois volumes de la Correspondance éditée par Roger Duchêne dans la Bibliothèque de la Pléiade. Il s’agit principalement de lettres familières adressées à des proches : la fille de la marquise, Madame de Grignan, occupe une place centrale, mais l’échange concerne également Bussy-Rabutin, Monsieur de Grignan, Ménage ou encore d’autres correspondants appartenant au réseau social et mondain de la scriptrice. Le corpus est donc traversé par des relations de nature diverse : relation maternelle, alliance familiale, cousinage, amitié lettrée, sociabilité aristocratique.

Ce caractère relationnel est déterminant. Les lettres de Madame de Sévigné ne sont pas de simples véhicules d’information ; elles visent à maintenir une relation durable malgré l’éloignement géographique. Elles transmettent des nouvelles, sollicitent des réponses, expriment des inquiétudes, formulent des conseils, entretiennent une familiarité, réparent des tensions et parfois exercent une pression affective sur le destinataire. Dans cette économie de la présence différée, l’adresse nominale devient un instrument essentiel : elle recrée une forme de face-à-face dans l’écriture, elle inscrit le destinataire au cœur de l’énoncé, elle mime l’oralité sans se confondre avec elle.

La période concernée, le XVIIe siècle, impose en outre un cadre de civilité fortement codifié. Les pratiques épistolaires sont liées aux usages sociaux des élites, aux secrétaires, aux modèles de lettre, aux règles de bienséance et à l’art de maintenir les liens. La FNA, dans un tel cadre, n’est jamais neutre : elle manifeste une reconnaissance du statut de l’autre, mais elle peut aussi instaurer une familiarité ou un rapport de supériorité. Elle signale le degré de proximité que la scriptrice entend construire ou rappeler au moment même où elle accomplit un acte discursif.

1.2. Méthodologie : repérage, contextualisation et interprétation des FNA

L’analyse repose sur un repérage qualitatif des formes nominales d’adresse dans l’ensemble de la correspondance, puis sur une étude contextualisée de leurs emplois les plus représentatifs. L’objectif n’est pas seulement d’établir une liste lexicale des FNA, mais d’observer leur fonctionnement dans l’énoncé : leur position initiale, médiane ou finale ; leur rapport au verbe principal ; leur association avec des interrogations, des impératifs, des interjections, des adverbes d’intensification ou des formules de clôture ; enfin leur effet sur la valeur illocutoire de l’acte accompli.

Trois paramètres guident l’interprétation. Le premier est formel : il concerne la composition de la FNA, notamment la présence de déterminants possessifs, d’adjectifs axiologiques, de titres de civilité ou de termes de parenté. Le deuxième est syntaxique et textuel : il concerne la place de la FNA dans la phrase ou dans la séquence épistolaire. Le troisième est pragmatique : il concerne le type d’acte de langage que la FNA accompagne et l’effet relationnel qu’il produit. Selon les cas, la FNA peut atténuer la menace d’un ordre, intensifier la force d’un reproche, rééquilibrer une position basse, marquer une transition thématique, ou encore donner à une salutation une valeur phatique et affective.

Cette démarche implique une attention constante au cotexte. Comme le rappelle Maingueneau, le sens d’une unité discursive dépend de son environnement textuel et générique ; de même, Brès distingue le cotexte antérieur et le cotexte postérieur, dont l’étendue peut varier selon les nécessités de l’analyse. Appliquée aux FNA, cette perspective oblige à ne jamais isoler l’adresse de l’acte qui la précède ou la suit. Une même forme, par exemple « ma fille », peut être affectueuse, régulatrice ou durcissante selon le lieu où elle apparaît et selon le type d’acte qu’elle accompagne.

La démarche adoptée combine ainsi une analyse positionnelle et une analyse fonctionnelle. La première distingue les FNA initiales, médianes et finales. Les FNA initiales cadrent l’acte à venir et installent d’emblée une scène d’adresse ; les FNA médianes suspendent momentanément la progression syntaxique pour réorienter l’attention vers l’allocutaire ; les FNA finales modulent la retombée de l’acte, soit en l’adoucissant, soit en en prolongeant la charge affective. La seconde analyse porte sur l’effet produit : atténuation, durcissement, relance, focalisation, réparation ou maintien du contact.

2. Cadre théorique : FNA, actes de langage et relationèmes

2.1. Les formes nominales d’adresse comme actes d’adressage

Les formes nominales d’adresse désignent les syntagmes nominaux par lesquels un locuteur s’adresse explicitement à un destinataire. Elles peuvent prendre la forme d’un nom propre, d’un titre, d’un terme de parenté, d’une désignation affective ou d’une combinaison de plusieurs éléments. Dans la correspondance sévignéenne, elles sont souvent composées d’un possessif et d’un adjectif évaluatif : « ma bonne », « ma chère enfant », « ma très chère bonne ». Ces formes ne se contentent pas de désigner ; elles évaluent, configurent et affectent la relation. Le possessif ne marque pas la possession au sens strict, mais l’inscription du destinataire dans une sphère affective ; l’adjectif vient ensuite qualifier cette relation en lui donnant une valeur émotionnelle.

La FNA réalise un acte d’adressage autonome : elle fait du destinataire le sujet de l’interlocution. Même lorsqu’elle apparaît à l’intérieur d’un énoncé plus vaste, elle suspend momentanément la progression syntaxique pour revenir vers l’allocutaire. Elle ouvre ainsi une micro-scène vocative. Dans une lettre, où l’autre est absent, cette micro-scène est particulièrement importante : elle donne l’illusion d’une présence et transforme l’écriture en échange adressé. L’énoncé cesse d’être uniquement informatif ; il devient orienté vers la relation.

C’est pourquoi la FNA doit être distinguée d’une simple mention référentielle. Dire « ma fille » dans une phrase adressée à Madame de Grignan n’équivaut pas à parler de sa fille. La forme n’a pas pour fonction première d’identifier une personne inconnue, mais de rappeler à l’interlocutrice sa place dans la relation et de l’engager dans la réception de l’acte qui suit. L’adresse nominale est donc un embrayeur relationnel : elle fait exister l’autre dans le discours en tant que destinataire impliqué.

Sur le plan syntaxique, l’adresse nominale relève d’un détachement qui n’est pas périphérique au sens faible du terme. Elle est détachée de la rection verbale, mais elle n’est pas détachée de l’économie énonciative. Sa mobilité — initiale, interne ou finale — lui confère une grande plasticité pragmatique. Cette plasticité explique qu’elle puisse s’insérer entre un verbe et son complément, entre un adverbe et une proposition, entre une interjection et le reproche, ou encore après une salutation. Chaque position redistribue l’énergie illocutoire de l’énoncé.

2.2. Actes de langage, rapport de places et politesse

L’analyse des FNA est étroitement liée à la théorie des actes de langage. Les actes assertifs engagent le locuteur sur la vérité d’une proposition ; les actes directifs visent à faire agir l’interlocuteur ; les promissifs engagent le locuteur pour l’avenir ; les expressifs manifestent un état psychologique ; les déclaratifs modifient une situation institutionnelle par leur énonciation même. Dans les lettres de Madame de Sévigné, les FNA se rencontrent surtout dans les actes directifs, expressifs et assertifs, mais elles jouent aussi un rôle décisif dans les reproches, les supplications et les salutations.

En suivant Kerbrat-Orecchioni, on peut considérer les actes de langage comme des relationèmes, c’est-à-dire des marqueurs verbaux du rapport de places. Tout acte illocutoire positionne les interlocuteurs : demander, ordonner, conseiller, remercier, s’excuser ou reprocher ne distribue pas les rôles de la même manière. La FNA intervient précisément dans cette distribution. Elle peut confirmer l’asymétrie, la compenser ou la rendre acceptable. Lorsqu’un impératif risque de blesser la face du destinataire, l’adresse affective peut en atténuer la force ; lorsqu’un reproche pourrait sembler trop brutal, la FNA peut tantôt l’adoucir, tantôt le rendre plus incisif en rappelant le lien à partir duquel le reproche devient légitime.

Les travaux de Brown et Levinson sur les Face Threatening Acts permettent d’éclairer ce fonctionnement. Une demande, un ordre, une critique ou une mise en garde peuvent restreindre la liberté d’action du destinataire ou altérer son image. Dans la lettre sévignéenne, la FNA agit alors comme un amadoueur au sens de Kerbrat-Orecchioni : elle aide à faire accepter l’acte menaçant en le réinscrivant dans une relation d’affection, de sollicitude ou de civilité. Toutefois, l’effet n’est pas toujours atténuateur. Certaines FNA, notamment lorsqu’elles sont précédées d’une interjection ou suivies d’un reproche, renforcent la portée de l’acte. Leur valeur dépend donc de leur articulation précise avec le cotexte.

2.3. Position syntaxique, portée illocutoire et rythme épistolaire

L’analyse des FNA dans la Correspondance exige de tenir ensemble trois niveaux. Le niveau morpho-lexical concerne la structure interne de la forme : déterminant possessif, terme de parenté, titre de civilité, adjectif axiologique ou qualification métaphorique. Le niveau syntaxique concerne la place de l’adresse dans la phrase : amorce, incise, rupture ou clôture. Le niveau pragmatique concerne enfin l’effet produit sur l’acte de langage. C’est l’articulation de ces trois niveaux qui permet de rendre compte de la valeur exacte d’une FNA dans un passage donné.

La position initiale tend à pré-orienter la réception de l’acte : elle prépare le destinataire à recevoir un ordre, une demande, un reproche ou une confidence. La position médiane, plus caractéristique du rythme conversationnel, crée un décrochage allocutif : l’énoncé se replie un instant sur l’interlocuteur avant de poursuivre son développement. La position finale, quant à elle, intervient souvent comme une modulation de clôture : elle amortit l’acte déjà accompli, en corrige la brusquerie ou, au contraire, lui donne une résonance pathétique. Ces différences de position doivent être comprises comme des différences de portée.

Dans la lettre familière, cette mobilité produit une illusion d’oralité. Elle donne à l’écrit la souplesse d’un échange en présence, tout en conservant les contraintes d’une forme socialement codifiée. La FNA devient alors un instrument de réglage très fin : elle permet à Madame de Sévigné de passer de la narration à l’interpellation, de la plainte à la demande, de la civilité au reproche, sans rompre la continuité de la relation.

3. Les FNA dans les actes directifs

Les actes directifs occupent une place centrale dans la correspondance de Madame de Sévigné. La marquise demande des nouvelles, exige des réponses, conseille, avertit, supplie, invite à prendre soin de soi, incite à écrire ou à agir. Or, ces actes sont potentiellement menaçants : ils imposent une orientation au destinataire et peuvent être perçus comme une pression. Les FNA jouent alors un rôle de régulation. Elles permettent à la scriptrice de maintenir l’exigence tout en préservant la douceur de la relation. Cette tension entre contrainte et affection constitue l’un des traits les plus remarquables de l’écriture sévignéenne.

Leur importance tient aussi à la logique même de la correspondance. Écrire, pour Madame de Sévigné, c’est presque toujours demander une réponse, réclamer des détails, prescrire une conduite, recommander un soin ou obtenir une assurance. Les directifs ne relèvent donc pas d’un simple supplément interactionnel ; ils constituent le moteur de la relation épistolaire. C’est précisément parce que la lettre a besoin d’être relancée que les FNA y sont si nombreuses.

3.1. Demander de dire : l’adresse comme relance et sollicitation

La demande de dire prend fréquemment la forme d’une interrogation ou d’un impératif. Elle correspond à l’une des nécessités fondamentales de la correspondance : obtenir des nouvelles. Chez Madame de Sévigné, cette demande n’est jamais purement informative. Demander des nouvelles de sa fille, de sa santé, de son sommeil ou de ses sentiments revient aussi à solliciter une preuve d’affection. La FNA vient alors envelopper la demande dans un cadre relationnel qui en rend l’insistance plus acceptable.

« Ma pauvre bonne, n’êtes-vous point effrayée de ces jambes froides et mortes ? Ne craignez-vous point que cela ne se tourne à la fin à la paralysie ? Est-il possible que, dans le pays des bains chauds, vous trouviez le moyen de laisser périr vos pauvres jambes que vous ne sentez que par des douleurs ? » (Sévigné, 1972-1978, lettre 809, t. III, p. 21).

Dans cet extrait adressé à Madame de Grignan, la FNA « ma pauvre bonne » associe le possessif affectif, l’adjectif compassionnel et le terme valorisant « bonne ». Elle ne se contente pas d’identifier la destinataire : elle construit une scène d’inquiétude maternelle. Les interrogations successives ne visent pas seulement à obtenir une réponse ; elles dramatisent l’état de santé de la fille et l’amènent à reconnaître la gravité de la situation. La FNA installe donc un ethos de sollicitude à partir duquel la pression exercée par les questions devient recevable. L’acte directif est indirect : la marquise ne dit pas explicitement « soignez-vous », mais l’enchaînement interrogatif produit une injonction implicite.

« Mais, ma chère Comtesse, comment vous portez-vous ? N’avez-vous point un peu dormi ? » (Sévigné, 1972-1978, lettre 577, t. II, p. 461).

La FNA « ma chère Comtesse » est ici placée en position médiane, entre la conjonction « mais » et la demande de nouvelles. L’ensemble « mais + FNA » assure une transition à valeur conversationnelle. Le « mais » ne marque pas une opposition logique forte ; il relève plutôt d’un mouvement de relance, proche de l’oralité, par lequel la scriptrice passe d’un développement narratif à une interpellation directe. La FNA complète cette transition en recentrant l’énoncé sur la destinataire. Elle crée un changement de foyer : la lettre cesse momentanément de raconter pour s’adresser.

« Mandez-moi, mon cousin, des nouvelles de cette belle fête. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 441, t. II, p. 139).

Dans cet exemple adressé à Bussy-Rabutin, la FNA « mon cousin » sépare l’impératif « mandez-moi » de son complément. Cette insertion produit un double effet. D’une part, elle met en relief le verbe de demande, en signalant qu’une réponse est attendue ; d’autre part, elle adoucit l’impératif par le rappel du lien familial. L’ordre potentiel devient une requête autorisée relationnellement. La marquise peut demander avec insistance parce qu’elle parle depuis une place de parenté et de familiarité.

« Mandez-moi, ma très chère, en quel état vous êtes relevée, si vous avez le teint beau, j’aime à savoir des nouvelles de votre personne. Pour moi, je vous dirai que mon visage, depuis quinze jours, est quasi tout revenu. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 487, t. II, p. 250).

La FNA « ma très chère » renforce ici la dimension affective de la demande. Le verbe « mandez-moi » ouvre une sollicitation précise, mais l’adresse affectueuse en amortit la force. La suite révèle toutefois une structure plus complexe : la demande concernant l’état de la fille se poursuit par une information sur l’état de la mère. Le passage à « Pour moi » indique que la demande de nouvelles est aussi une manière d’établir un échange symétrique. La FNA sert alors de pivot : elle relie la sollicitude envers l’autre et le désir de parler de soi, deux dimensions constitutives de la lettre familière.

« Qu’aurez-vous cru de moi, mon cher cousin, d’avoir reçu une si bonne lettre de vous, il y a plus de six semaines, et de n’y avoir pas fait réponse ? » (Sévigné, 1972-1978, lettre 485, t. II, p. 246).

La FNA médiane « mon cher cousin » intervient au cœur d’une longue interrogation. Elle fonctionne à la fois comme une pause rythmique et comme un rappel de connivence. La question pourrait laisser entendre une faute de la scriptrice, puisqu’elle reconnaît un délai de réponse ; mais l’adresse affective prévient une interprétation strictement accusatrice ou défensive. Elle invite le destinataire à juger l’absence de réponse dans le cadre d’une relation de confiance. La FNA transforme ainsi une justification implicite en un moment de rapprochement.

« N’irez-vous point à Livry, ma bonne ? » (Sévigné, 1972-1978, lettre 891, t. III, p. 148).
« Où est votre fils, mon cousin ? » (Sévigné, 1972-1978, lettre 653, t. II, p. 621).

Dans ces deux interrogations, la FNA finale adoucit la demande en la faisant retomber sur une marque relationnelle. Placée après la question, elle empêche l’énoncé de se clore sur le contenu interrogatif lui-même, ce qui pourrait paraître abrupt. Elle ajoute une queue affective ou familière, grâce à laquelle la demande est réinscrite dans la continuité du lien. Monte a montré que ce type d’apostrophe resserre la relation entre les coénonciateurs au moment où la conversation change de sujet ; les exemples sévignéens confirment cette fonction de transition et d’ancrage.

3.2. Demander de faire : impératif, proximité fictive et adoucissement

Les demandes de faire sont plus directement menaçantes que les demandes de dire, car elles orientent l’action du destinataire. La lettre sévignéenne recourt fréquemment à l’impératif, mais l’impératif est rarement nu. Il est accompagné d’adverbes, d’explications, de justifications ou de FNA qui en modulent la réception. L’adresse nominale joue alors un rôle décisif : elle transforme la commande en sollicitation affectueuse, ou du moins tente de rendre l’injonction compatible avec la délicatesse du lien.

« Ma très chère, embrassez-moi, car je ne puis vous embrasser. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 487, t. II, p. 250).

La FNA initiale « ma très chère » crée une proximité fictive. Elle installe la fille dans un face-à-face imaginaire, au moment même où l’absence rend l’embrassement impossible. L’impératif « embrassez-moi » n’a pas la brutalité d’un ordre ; il exprime un désir de présence et de réciprocité affective. La justification causale « car je ne puis vous embrasser » achève de déplacer l’acte : il ne s’agit pas d’exiger une action, mais de compenser, par l’écriture, une impossibilité corporelle.

« Mais peut-on jamais être plus insensée que je le suis en vous écrivant à l’infini toutes ces prosodies ? Ma chère enfant, je vous demande excuse à la mode du pays. Je cause avec vous, cela me fait plaisir ; gardez-vous bien de m’y faire réponse. Mandez-moi seulement des nouvelles de votre santé, un demi-brin de vos sentiments, pour voir seulement si vous êtes contente et comme vous trouvez Grignan ; voilà tout. Aimez-moi quoique nous ayons tourné ce mot au ridicule, il est naturel, il est bon. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 172, t. I, p. 271).

Ce passage illustre la densité pragmatique de l’écriture sévignéenne. L’auto-ironie initiale désamorce l’abondance de la lettre ; la FNA « Ma chère enfant » ouvre ensuite une série d’actes : excuse, défense de répondre, demande de nouvelles, demande d’aimer. Les impératifs y sont nombreux, mais ils sont encadrés par la tendresse, la justification et la minimisation. L’expression « seulement » réduit l’apparente exigence, tandis que « un demi-brin de vos sentiments » rend la demande moins pesante grâce à une formulation plus légère. La FNA agit comme un amadoueur : elle permet d’accepter une pluralité d’actes potentiellement menaçants en les plaçant sous le signe de l’affection maternelle.

« Ma fille, aimez-moi donc toujours. C’est ma vie, c’est mon âme que votre amitié ; je vous le disais l’autre jour, elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 170, t. I, p. 263).

L’injonction « aimez-moi donc toujours » met en lumière l’ambivalence de la FNA. « Ma fille » est à la fois un terme d’affection et un rappel de filiation. La demande d’amour devient presque une exigence relationnelle : l’adverbe « donc » implique que l’amour attendu est légitime et nécessaire. La suite hyperbolique — « c’est ma vie, c’est mon âme » — transforme l’acte directif en supplication affective. La FNA ne diminue pas seulement la force de l’impératif ; elle la fonde dans la relation mère-fille.

« J’attends vendredi de vos lettres, ma fille, et la réponse à la princesse. C’est un extrême plaisir pour moi que de savoir de vos nouvelles, mais il semble que je n’en sais jamais assez ; vous coupez court sur votre chapitre, et ce n’est point ainsi qu’il faut faire avec ceux que l’on aime beaucoup. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 489, t. II, p. 251).

La FNA médiane « ma fille » adoucit ici une attente très précise. La marquise demande à la fois des lettres et une réponse à la princesse ; elle mêle donc un désir intime et une exigence sociale. Mais l’énoncé bascule rapidement vers le reproche : la fille « coupe court », elle ne donne pas assez de nouvelles. La FNA fonctionne comme un régulateur fragile. Elle rend l’exigence acceptable, mais elle ne la neutralise pas. Elle permet, au contraire, de faire passer une norme relationnelle : avec ceux que l’on aime, il faut écrire davantage.

« Écoutez, Monsieur de Grignan, c’est à vous que je parle : vous n’aurez que des rudesses de ma part pour toutes vos douceurs. Vous vous plaisez dans vos œuvres ; au lieu d’avoir pitié de ma fille, vous ne faites qu’en rire. Il paraît bien que vous ne savez ce que c’est que d’accoucher. Mais écoutez, voici une nouvelle que j’ai à vous dire : c’est que, si après ce garçon-ci vous ne lui donnez quelque repos, je croirai que vous ne l’aimez point, que vous ne m’aimez point aussi, et je n’irai point en Provence. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 210, t. I, p. 364-365).

La relation change de nature avec Monsieur de Grignan. La FNA « Monsieur de Grignan » n’est pas affective ; elle est formelle et solennelle. Associée à l’impératif « Écoutez » et renforcée par la mise en relief « c’est à vous que je parle », elle constitue un véritable dispositif de confrontation. La marquise ne cherche plus seulement à adoucir l’acte directif ; elle impose un cadre d’écoute et de responsabilité. Le titre de civilité crée une distance qui autorise le reproche. L’adresse, loin d’être un simple marqueur de politesse, devient un instrument de mise en demeure.

« Approchez-vous, mon gendre. Vous voulez donc me renvoyer ma fille par le coche. Vous en êtes mal content, vous êtes fâché, vous êtes au désespoir qu’elle admire votre château, qu’elle le trouve bien. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 179, t. I, p. 289).

L’impératif de déplacement « Approchez-vous » construit une scène quasi théâtrale. La FNA finale « mon gendre » ne sert pas ici seulement à atténuer l’ordre ; elle rappelle un lien d’alliance à partir duquel la marquise se donne le droit de plaisanter, de soupçonner et de gourmander. L’adverbe « donc » ajoute une nuance d’exaspération ironique. La FNA fonctionne alors comme une marque de familiarité autorisée, mais aussi comme un moyen de rappeler au destinataire la place qu’il occupe au sein de la famille.

« Voilà des aventures bien extraordinaires ; je crains que vous n’en soyez effrayée en l’état où vous êtes. Buvez un verre d’eau, ma bonne. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 211, t. I, p. 368).

La FNA finale adoucit nettement l’impératif. Si l’énoncé avait été formulé « Ma bonne, buvez un verre d’eau », l’impératif aurait été placé sous le signe d’une injonction plus directe. En position finale, « ma bonne » intervient après l’ordre et en module la retombée. L’acte est ainsi reçu moins comme une contrainte que comme un geste de soin. La FNA transforme la directive en sollicitude.

« Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille. J’en viens de recevoir une de vous, qui enlève, tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensée, toute pleine de tendresses : un style juste et court, qui chemine et qui plaît au souverain degré, je dis même sans vous aimer comme je fais. » (Sévigné, 1972-1978, t. I, p. 450).

La défense « Ne me parlez plus » est atténuée par la FNA finale « ma fille », puis immédiatement réorientée vers l’éloge. L’adresse empêche l’injonction négative de se fermer sur une tension. Elle prépare le développement laudatif, dans lequel l’écriture de la fille est célébrée. La FNA joue donc un rôle transitionnel : elle atténue la négation et ouvre la voie à une reconfiguration positive de l’échange.

3.3. Avertir et conseiller : entre sollicitude et position haute

Avertir et conseiller sont des actes directifs particuliers, car ils se présentent comme bénéfiques pour le destinataire tout en plaçant le locuteur dans une position de supériorité pratique ou morale. Celui qui conseille prétend savoir ce qui convient ; celui qui avertit signale un danger. Chez Madame de Sévigné, la FNA intervient souvent pour rendre cette position haute moins brutale, mais elle peut aussi la renforcer.

Du point de vue de la théorie des faces, ces actes présentent une ambiguïté constitutive. Ils se donnent comme bénéfiques pour l’autre, mais supposent que le locuteur dispose d’un savoir supérieur ou d’une lucidité plus grande. L’adresse nominale sert alors de médiation entre l’asymétrie du conseil et la proximité affective. Dans les lettres à Madame de Grignan, cette médiation est d’autant plus sensible que la marquise parle à la fois comme mère, amie et correspondante mondaine.

« Voici une réflexion qui me revient sur les pertes que vous faites au jeu, et sur celles de M. de Grignan. Prenez-y garde, ma fille, il n’est pas agréable d’être la dupe. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 257, t. I, p. 465).

La FNA « ma fille » suit l’avertissement impératif « Prenez-y garde ». Elle ne manifeste pas ici une tendresse explicite ; elle rappelle plutôt la position maternelle d’où émane la mise en garde. La marquise se place en surplomb : elle voit le danger, formule la règle, prévient l’erreur. L’adresse n’adoucit que partiellement l’acte ; elle en confirme aussi la légitimité.

« Je vous conseille, ma fille, de bien rafraîchir le vôtre, en prenant de bons bouillons comme l’année passée. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 179, t. I, p. 288).

Dans cet autre exemple, l’adresse médiane sépare le verbe « conseiller » de son complément. Elle attire l’attention sur le destinataire et réinscrit le conseil dans une relation de soin. L’acte demeure directif, mais il est configuré comme un acte de bienveillance. La FNA assure ainsi la compatibilité entre la position haute de la conseillère et la tendresse maternelle de la scriptrice.

4. Les FNA dans les actes expressifs

Les actes expressifs manifestent un état psychologique : gratitude, excuse, joie, regret, inquiétude, compassion. Dans la correspondance de Madame de Sévigné, les FNA accompagnent fréquemment ces actes, car elles permettent de canaliser l’émotion vers un destinataire précis. Remercier ou s’excuser ne revient pas seulement à exprimer un sentiment ; c’est aussi régler une relation, reconnaître une dette, réparer une faute ou maintenir l’échange.

La dimension expressive de la FNA est d’autant plus forte que l’adresse rend l’émotion transitive. La joie, l’inquiétude, la reconnaissance ou la douleur ne sont pas seulement déclarées ; elles sont dirigées vers un destinataire. Autrement dit, la FNA transforme l’état psychologique en événement relationnel. Elle donne à l’affect une adresse, une cible et une forme de partage.

4.1. Remercier : la FNA comme intensificateur de gratitude

Le remerciement est une réaction à un acte antérieur du destinataire. Il n’est pas systématiquement accompagné d’une FNA, mais lorsque c’est le cas, l’adresse renforce la valeur relationnelle de la gratitude. Elle place le destinataire au centre de la reconnaissance et confère au remerciement une densité affective.

« Ma fille, je vous remercie mille fois des trois lignes que vous m’avez écrites ; elles ont fait l’accomplissement d’une joie toute entière. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 221, t. I, p. 384).

Placée en tête, la FNA « Ma fille » précède l’acte de remerciement et le prépare. Elle désigne l’allocutaire ratifié avant même l’expression de gratitude. La construction hyperbolique « mille fois » et l’expression « joie toute entière » montrent que le remerciement excède la simple politesse : il répond au besoin profond de nouvelles et de présence. La FNA donne à cette gratitude son ancrage relationnel.

« Enfin, ma fille, je vous remercie mille fois de m’avoir si bien conté cette histoire d’original ; c’est la première de cette nature dont je voudrai répondre. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 210, t. I, p. 366).

La FNA médiane est insérée entre l’adverbe conclusif « Enfin » et l’acte de remerciement. Elle marque une transition vers un moment de reconnaissance explicite. La marquise attire l’attention de sa fille avant de souligner la qualité du récit reçu. L’adresse fonctionne donc comme un seuil énonciatif : elle prépare le passage de la réception d’une histoire au remerciement pour la manière dont elle a été racontée.

« Je vous remercie, ma bonne, de toutes les honnêtetés que vous avez faites à la Brosse. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 162, t. I, p. 244).

Ici, la FNA médiane sépare le verbe « remercie » de son complément. Cette insertion a pour effet de densifier l’acte de gratitude. La reconnaissance ne porte pas seulement sur l’action accomplie ; elle s’adresse à la personne dans sa qualité affective. La FNA « ma bonne » confère une chaleur particulière à l’acte et le distingue d’un remerciement formel.

4.2. S’excuser : position basse et rééquilibrage affectif

L’excuse est un acte expressif complexe. Elle implique la reconnaissance d’un tort réel ou possible et place le locuteur dans une position de dépendance vis-à-vis du destinataire. Celui qui s’excuse demande à l’autre de suspendre ou d’atténuer son jugement. Dans la correspondance de Madame de Sévigné, la FNA permet de rendre cette position basse moins exposée, en la réinscrivant dans la familiarité.

« Excusez, ma fille, si je parle toujours de moi et de ma maladie. Je vous promets qu’à Paris je serai de meilleure compagnie ; c’est encore une de mes raisons d’y aller, pour désemplir un peu ma tête de moi et de mes maux passés. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 491, t. II, p. 255).

La FNA « ma fille », placée entre l’impératif « Excusez » et la subordonnée explicative, atténue la rudesse possible de l’acte. L’impératif d’excuse est paradoxal : demander à être excusé revient à solliciter une faveur, mais la forme impérative peut elle-même sembler directive. L’adresse médiane adoucit cette tension. Elle rappelle l’intimité relationnelle et permet à la marquise de reconnaître sa tendance à parler d’elle-même sans que l’aveu ne devienne trop humiliant. La justification qui suit — la maladie, la promesse d’être de meilleure compagnie — montre que l’excuse se prolonge en auto-explication.

L’analyse des actes expressifs confirme ainsi que les FNA n’ont pas seulement une fonction ornementale. Elles participent à la gestion de la dette relationnelle : dette de gratitude dans le remerciement, dette de réparation dans l’excuse. Elles rendent visible l’allocutaire, celui ou celle à qui l’émotion est due.

5. Les FNA dans les actes assertifs

Les actes assertifs engagent le locuteur, à des degrés variables, quant à la vérité ou à la validité d’un contenu propositionnel. Dans les lettres de Madame de Sévigné, les FNA accompagnent fréquemment des marqueurs tels que « oui », « non », « vraiment », « assurément » ou de constructions comme « vous savez ». Leur rôle consiste alors à orienter l’assentiment, la promesse ou le partage de savoir vers un destinataire précis. L’adresse nominale ne modifie pas seulement la tonalité affective ; elle renforce également l’engagement énonciatif.

« Non, ma chère bonne, je vous promets de ne me point effrayer de vos maux ; je vous conjure de me les dire toujours comme ils sont. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 893, t. III, p. 151).

L’assertif négatif « Non » est immédiatement suivi de la FNA « ma chère bonne ». La négation répond à une inquiétude supposée de la destinataire et se transforme en promesse. La FNA sert à rassurer : elle encadre la négation dans la tendresse et prépare le passage à la supplication « je vous conjure ». La marquise affirme sa capacité à entendre les maux de sa fille, mais cette affirmation est inséparable d’une demande de vérité : il faut que la fille dise les choses « comme elles sont ». L’adresse rend cette exigence recevable.

« Vraiment oui, ma fille, je vous la donne, cette jolie écritoire, et ç’a toujours été mon intention. J’attendais que vous l’eussiez approuvée, pour vous déclarer ce présent. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 714, t. II, p. 754).

L’association « Vraiment oui » intensifie l’assentiment. La FNA médiane « ma fille » confère à la déclaration une valeur relationnelle et quasi cérémonielle. Le don de l’écritoire est confirmé par l’assertion, mais l’adresse en fait un geste affectif. Elle situe le présent dans l’histoire de la relation, comme le montre l’expression « ç’a toujours été mon intention ». L’assertif devient ainsi l’acte verbal qui accomplit symboliquement le don.

« Oui, assurément, ma très chère bonne, je suis fort aise que vous alliez vous coucher et, quelque amitié que j’aie pour vos lettres, vous savez que j’aime encore mieux votre repos et votre santé. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 800, t. II, p. 1058).

Le « oui » renforcé par « assurément » instaure un accord ferme. La FNA « ma très chère bonne » intensifie l’affect et prépare une hiérarchisation des valeurs : les lettres sont aimées, mais la santé l’est davantage. L’assertif sert à rassurer la fille quant à la priorité accordée à son repos. La FNA permet de maintenir l’exigence de correspondance tout en affirmant que l’amour maternel ne se confond pas avec la demande d’écriture.

« Comme vous savez, mon pauvre cousin, que je vous aime un peu rustaudement, je voudrais qu’on vous l’accordât, car on dit qu’il n’y a rien qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que j’ai pour votre fortune. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 38, t. I, p. 36).

La formule « comme vous savez » présuppose un savoir partagé. La FNA « mon pauvre cousin » insérée entre le verbe et la complétive produit un effet d’empathie et de connivence. L’adjectif « pauvre » manifeste une compassion familière, tandis que le possessif rappelle le lien de parenté. La marquise ne se contente pas d’affirmer son affection ; elle demande au destinataire de la reconnaître comme un fait déjà connu. La FNA synchronise ainsi les perspectives : ce que la marquise dit, le cousin est censé le savoir déjà. L’assertif devient un acte de confirmation relationnelle.

6. Les FNA comme opérateurs de renforcement

Si les FNA peuvent adoucir les actes menaçants, elles peuvent aussi les renforcer. Cette ambivalence est essentielle. Une même forme affective peut, selon le cotexte, rendre un reproche plus douloureux, une supplication plus insistante ou une mise au point plus ferme. L’adresse nominale intensifie alors l’acte en rappelant que celui-ci s’énonce depuis une relation qui engage fortement les interlocuteurs.

Cette réversibilité interdit toute lecture mécanique. Il serait insuffisant d’associer automatiquement la FNA à la politesse positive ou à l’adoucissement. La valeur d’une adresse dépend du régime affectif de la séquence : dans une plainte, elle peut accroître la pathétisation ; dans un reproche, elle peut rappeler le lien qui rend la faute plus sensible ; dans une mise en garde, elle peut confirmer la position haute de la scriptrice. La FNA est donc un opérateur contextuel, non un marqueur univoque.

6.1. Renforcer le reproche

Le reproche constitue un acte particulièrement sensible, car il met en cause la conduite du destinataire. Dans les lettres de Madame de Sévigné, il est souvent indirect, enveloppé dans l’humour, l’hyperbole ou la plainte. La FNA peut contribuer à cette stratégie en adoucissant la surface du reproche ; mais elle peut également en renforcer la force en rappelant la proximité à partir de laquelle la déception est ressentie.

« Ma bonne, je ne vous ferai plus de questions. Comment ! « En trois mots, les chevaux sont maigres, ma dent branle, le précepteur a les écrouelles. » Cela est épouvantable. […] Je ne vous demande point, après cela, si votre montre va bien ; vous me diriez qu’elle est rompue. Pauline répond bien mieux que vous. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 624, t. II, p. 581).

L’adresse initiale « Ma bonne » ne rend pas l’acte plus doux ici ; elle le rend plus personnel. Le reproche porte sur la concision excessive des réponses de la fille. L’interjection « Comment ! », l’hyperbole « Cela est épouvantable » et la comparaison avec Pauline accentuent la critique. La FNA ouvre la séquence en plaçant la destinataire dans une relation affective forte, ce qui rend la sécheresse reprochée d’autant plus blessante. La marquise ne reproche pas seulement un manque d’information ; elle reproche aussi un manque de participation à la relation.

« Je suis agréablement surprise de votre souvenir, Monsieur : il y a longtemps que vous aviez retranché les démonstrations de l’amitié que je suis persuadée que vous avez toujours pour moi […] Mon grand voyage, dans une si rude saison, ne m’a point du tout fatiguée, et ma santé est d’une perfection que je souhaiterais à la vôtre. J’irai vous en rendre compte, Monsieur, et vous assurer qu’il y a des sortes d’amitié que l’absence et le temps ne finissent jamais. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 11, t. I, p. 11).

Dans la lettre à Ménage, l’adresse « Monsieur » maintient une distance formelle. Le reproche n’est pas frontalement formulé sous la forme « Pourquoi ne m’avez-vous point écrit ? » ; il est contenu dans l’expression « il y a longtemps que vous aviez retranché les démonstrations de l’amitié ». La FNA participe à un jeu de politesse : elle garde les apparences de la civilité tout en laissant affleurer l’indignation. La répétition de « Monsieur » encadre l’ensemble dans une courtoisie ferme, où l’amitié est rappelée comme un devoir de continuité.

« Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois ; et comment se peut-il que je n’en ai seulement pas une ? Ah ! ma fille, de quelque endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu’il me fait souffrir. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 173, t. I, p. 272).
« Vous me dites que vous êtes fort aise que je sois persuadée de votre amitié, et que c’est un bonheur que vous n’avez pas eu quand nous avons été ensemble. Hélas ! ma bonne, sans vouloir vous rien reprocher, tout le tort ne venait pas de moi. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 146, t. I, p. 187).

Dans ces deux extraits, l’interjection prépare l’entrée de la FNA : « Ah ! ma fille », « Hélas ! ma bonne ». L’adresse est donc prise dans un mouvement émotionnel déjà exacerbé. Elle ne sert pas seulement à nommer ; elle donne au reproche sa charge pathétique. Dans le premier cas, l’absence de lettre est ressentie comme une souffrance ; dans le second, la formule « sans vouloir vous rien reprocher » annonce précisément le reproche qu’elle prétend éviter. La FNA rend cette tension plus aiguë : elle rappelle l’intimité au moment même où la relation est mise en défaut.

6.2. Renforcer ou rééquilibrer la supplication

La supplication place le locuteur en position basse. Elle exprime une dépendance à l’égard de la réponse ou de la bienveillance de l’autre. Dans ce type d’acte, la FNA a souvent une valeur de rééquilibrage : elle atténue l’exposition du locuteur en réaffirmant le lien affectif. Mais elle peut aussi accroître la pression émotionnelle, précisément parce qu’elle rend la demande plus personnelle.

« Ma bonne, ne vous fâchez point : je vous écris à six heures du soir, loin des eaux, loin de toute vapeur. C’est pour me donner de la joie que je veux causer un moment avec vous ; j’ai rompu tout autre commerce. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 606, t. II, p. 543).

La FNA initiale « Ma bonne » précède la défense « ne vous fâchez point ». La marquise anticipe une réaction négative de sa fille et tente de la détourner. L’adresse affective adoucit la demande de non-colère, mais elle signale aussi la vulnérabilité de la scriptrice. L’écriture est présentée comme une source de joie, et non comme une intrusion. La FNA prépare donc une justification affective : écrire à la fille, c’est préserver un moment de relation au milieu de l’éloignement.

« Il est bien aisé de comprendre la tristesse de vos souffrances ; rien n’est plus affligeant. Et pensez-vous que cela n’entre pas dans la composition de ce qui cause le douloureux état où vous êtes ? Ma chère bonne, je vous supplie de croire que je le partage avec vous et que je sens si vivement et si tendrement tout ce qui vous touche que ce n’est point y prendre part ; ma bonne, c’est y rentrer dans le ressentir entièrement. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 723, t. II, p. 785).

Ce passage montre la puissance empathique de l’adresse. « Ma chère bonne » ouvre la supplication ; « ma bonne » revient ensuite au cœur de la reformulation. La marquise cherche à convaincre sa fille que sa compassion n’est pas extérieure. Elle ne se contente pas de « prendre part » à la souffrance ; elle affirme y « rentrer ». La FNA accompagne ce déplacement de l’empathie vers l’identification affective. Elle constitue le point d’articulation entre la douleur de l’autre et celle ressentie par la scriptrice.

« Et même si mes délicatesses et les mesures injustes que je prends sur moi ont donné quelquefois du désagrément à mon amitié, je vous conjure de tout mon cœur, ma bonne, de les excuser en faveur de leur cause. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 337, t. II, p. 608).

Le verbe « conjurer » exprime une demande particulièrement pressante. La FNA « ma bonne », insérée entre l’expression intensive « de tout mon cœur » et le complément infinitif, permet de rééquilibrer la position basse de la marquise. Elle demande à être excusée, mais le fait au nom de l’amour qui motive ses délicatesses. L’adresse affective empêche la supplication de basculer dans la pure dépendance ; elle la rattache à une cause relationnelle légitime.

« Je vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez obliger, de changer votre écriteau, et si vous n’y voulez point mettre de bien, n’y mettez point de rabaissement. J’attends cette marque de votre justice, et du reste d’amitié que vous avez pour moi. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 89, t. I, p. 106).

La lettre à Bussy-Rabutin montre une supplication plus ferme. L’adverbe « donc » indique une conclusion ou une mise au point. La FNA médiane « mon cousin » replace le destinataire au centre de la requête et rappelle le lien familial. La structure conditionnelle semble laisser un choix, mais ce choix est étroit : s’il veut obliger la marquise, il doit changer l’écriteau ; s’il ne veut pas y mettre de bien, il doit au moins éviter le rabaissement. La FNA donne à cette demande une forme de légitimité relationnelle et morale, en l’adossant au « reste d’amitié » supposé du destinataire.

7. Les FNA dans les actes de salutation

Les salutations finales occupent une place stratégique dans la lettre. Elles marquent la clôture, mais ne clôturent pas nécessairement l’échange. Elles peuvent, au contraire, confirmer la continuité du lien, annoncer l’attente d’une réponse, atténuer une tension ou laisser résonner un état affectif. La FNA, lorsqu’elle accompagne la salutation, participe pleinement à cette fonction phatique.

« C’est vous qui m’avez appris à parler de votre amitié comme d’une pauvre défunte, car pour moi, je ne m’en serais jamais avisée, en vous aimant comme je fais. Prenez-vous-en donc à vous cette vilaine parole qui vous a déplu, et croyez que je ne puis avoir plus de joie que de savoir que vous conservez pour moi l’amitié que vous m’avez promise, et qu’elle est ressuscitée glorieusement. Adieu. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 19, t. I, p. 18).

L’« Adieu » nu, dans cet extrait, produit un effet de sécheresse. Il clôt une séquence où la marquise exprime une blessure relative à l’amitié de sa fille. L’absence de FNA rend la clôture plus abrupte, presque volontairement dépouillée. La salutation ne cherche pas ici à adoucir ; elle laisse subsister la tension.

« Adieu, ma très chère enfant ; vous ne me parlez point assez de vous. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 168, t. I, p. 260).

À l’inverse, la salutation suivie d’une FNA affective maintient l’échange dans la tendresse, même lorsqu’elle est accompagnée d’un reproche. « Ma très chère enfant » adoucit la remarque selon laquelle la fille ne parle pas assez d’elle-même. La clôture ne met donc pas fin à la demande ; elle la prolonge sous une forme affective.

« Adieu, l’aimable scélérat : écrivez-moi donc de temps en temps, et adressez vos lettres ici : on me les fera toujours tenir. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 837, p. 395).

La FNA « l’aimable scélérat » associe éloge et blâme dans une formule plaisante. Elle permet de formuler une demande d’écriture tout en jouant sur une familiarité ironique. La salutation devient une relance : l’« Adieu » ne clôt pas seulement, il ouvre sur l’attente de lettres futures. La FNA porte cette tension entre séparation et continuité.

« Adieu, Madame, ma chère Madame, l’objet de mon estime et de mon envie. Ma fille me prie de vous assurer de ses très humbles services et de vous dire qu’elle espère que bientôt vous aurez une pareille occupation. » (Sévigné, 1972-1978, lettre 1320, t. III, p. 1074).

La salutation regroupe ici les formes d’adresse : « Madame », « ma chère Madame », « l’objet de mon estime et de mon envie ». La clôture devient éloge, reconnaissance et maintien du lien. La FNA médiane met en avant la destinataire au moment de conclure la lettre ; elle donne, à la fin, une densité relationnelle qui dépasse la formule conventionnelle. La salutation confirme ainsi que l’adresse nominale est un lieu de négociation entre civilité, affect et sociabilité.

8. Synthèse linguistique : formes, positions et effets pragmatiques

L’ensemble des analyses permet de dégager une régularité générale : la valeur pragmatique de la FNA résulte moins de la forme isolée que de la relation entre forme, position et acte de langage. Une même adresse affective peut adoucir l’ordre lorsqu’elle suit un impératif, mais durcir le reproche lorsqu’elle est précédée d’une interjection. Inversement, une adresse formelle peut maintenir la civilité tout en installant une distance accusatrice. Le fonctionnement des FNA sévignéennes repose donc sur une grammaire discursive de la position.

Tableau 1. Valeurs positionnelles et effets pragmatiques des FNA dans la correspondance sévignéenne.

Position de la FNA

Effet énonciatif dominant

Actes associés

Valeur relationnelle

Initiale

Cadrage allocutif et pré-orientation de l’acte

Demande, injonction, supplication

Installation d’une proximité ou d’une autorité

Médiane

Décrochage vocatif, pause rythmique, focalisation de l’allocutaire

Remerciement, conseil, promesse, conjuration

Régulation du rapport de places

Finale

Retombée affective ou phatique de l’acte

Question, impératif, salutation

Adoucissement, relance ou maintien du lien

Avec interjection

Intensification pathétique

Reproche, plainte, désaveu

Renforcement de la charge émotionnelle

Avec titre formel

Distance, solennisation, assignation

Mise en demeure, reproche courtois

Civilité contrôlée et position haute

Cette synthèse confirme que la FNA n’est pas un simple accessoire de l’adresse. Elle fonctionne comme un micro-dispositif de gouvernement de l’échange. À l’échelle du syntagme nominal, elle permet de gérer simultanément la progression textuelle, la force des actes et la qualité de la relation. C’est pourquoi elle constitue, dans la Correspondance, un indice particulièrement fin de la poétique interactionnelle de Madame de Sévigné.

Conclusion

L’analyse des formes nominales d’adresse dans la Correspondance de Madame de Sévigné montre que ces unités ne peuvent être réduites à des marques d’identification, à des automatismes de civilité ou à des ornements stylistiques. Elles constituent de véritables opérateurs illocutoires et relationnels. Par leur forme lexicale, leur position syntaxique, leur statut de syntagmes détachés et leur articulation aux actes de langage, elles contribuent à construire la scène d’adresse, à régler la force de l’énoncé et à organiser le rapport de places entre la scriptrice et ses destinataires.

L’étude a mis en évidence la fréquence particulière des FNA dans les actes directifs. Demander des nouvelles, demander d’écrire, conseiller, avertir ou ordonner sont des actes susceptibles de menacer la liberté ou l’image du destinataire. Les FNA interviennent alors comme des régulateurs : elles adoucissent l’impératif, rendent la requête plus acceptable, transforment l’ordre en sollicitude ou inscrivent l’exigence dans la relation affective. Toutefois, leur rôle ne se limite pas à l’atténuation. Dans les reproches, les supplications et certaines mises en demeure, elles peuvent au contraire renforcer l’acte, en rappelant la proximité ou la légitimité relationnelle à partir desquelles la marquise parle.

Cette ambivalence est décisive. La FNA sévignéenne n’est ni simplement douce ni simplement polie ; elle est stratégique. Elle permet à Madame de Sévigné de tenir ensemble des exigences parfois contradictoires : exprimer une affection intense sans abolir la civilité ; demander beaucoup sans paraître commander brutalement ; reprocher sans rompre ; supplier sans perdre entièrement la maîtrise de la relation ; saluer tout en maintenant l’attente d’une réponse. Elle est donc l’un des lieux où se révèle la finesse interactionnelle de la lettre familière au XVIIe siècle.

En ce sens, l’adresse nominale participe pleinement de la poétique de la correspondance. Elle recrée la présence de l’autre en son absence, module l’intensité de l’affect et transforme l’écriture en une scène relationnelle. Lire les FNA de Madame de Sévigné, c’est ainsi observer, à l’échelle du syntagme, la manière dont une pratique épistolaire devient un art de gouverner la distance, l’émotion et la parole adressée.

Une telle lecture permet enfin de réinscrire la correspondance sévignéenne dans une pragmatique historique attentive aux formes brèves, aux marques apparemment mineures et aux opérations de réglage qui donnent à l’écriture épistolaire sa force relationnelle. L’adresse nominale y apparaît comme un instrument de présence différée : elle compense l’éloignement, dramatise l’affect, soutient la civilité et fait de la lettre un espace d’interaction continûment négocié.

Références bibliographiques

Édition de référence

Sévigné, M. de. (1972-1978). Correspondance (R. Duchêne, éd., 3 vol.). Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.

Études et références théoriques

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Kahina Gamar

Praxiling, UMR 5267 CNRS
Université Paul-Valéry Montpellier 3
kahina.gamar@univ-montp3.fr

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