La Colombe de Kant d’Aïcha Kassoul : arborescence narrative, remythification et laboratoire identitaire

حمامة كانط لعائشة كسول : التشعّب السردي، إعادة الأسطرة، ومختبر الهوية

Aïcha Kassoul’s Kant’s Dove: Narrative Arborescence, Remythification, and the Identity Laboratory

Madina Douifi

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Référence électronique

Madina Douifi, « La Colombe de Kant d’Aïcha Kassoul : arborescence narrative, remythification et laboratoire identitaire », Aleph [En ligne], mis en ligne le 03 mai 2026, consulté le 07 mai 2026. URL : https://aleph.edinum.org/16501

Cet article examine le roman La Colombe de Kant d’Aïcha Kassoul afin de montrer comment la structure narrative arborescente et le « bricolage mythique » servent un objectif précis : déstabiliser les récits officiels des mythes et de l’histoire pour reconfigurer l’identité algérienne dans un cadre postmoderne et postcolonial. L’étude analyse la fragmentation du texte comme stratégie critique et émancipatrice.
Les résultats montrent que la dislocation puis la recomposition de mythèmes permettent une remythification de figures hétérogènes — Kahina, Hannibal, Antigone, Cronos — qui dialoguent pour créer un espace identitaire hybride. La narration éclatée agit ainsi comme un dispositif polyphonique où passé et présent, Orient et Occident, se répondent sans hiérarchie, offrant au lecteur une mémoire collective dynamique apte à subvertir les héritages coloniaux et à ouvrir des voies nouvelles de représentation nationale.

يركّز هذا المقال على رواية « حمامة كانط » للكاتبة الجزائرية عائشة كسول، ويهدف إلى الكشف عن الكيفية التي توظّف بها البنية السردية المتشعّبة (الهيكل الشجري) وأساليب « التفكيك وإعادة تركيب » الأساطير لإنتاج خطاب هويّاتي جديد، لفهم دور التشظّي السردي في تفكيك السرديات الرسمية للأسطورة والتاريخ.

خلصت الدراسة إلى أنّ تفتيت الأساطير وإعادة جمعها يتيح للكاتبة إعادة أسطرة شخصيات مثل الكاهنة، حنيبعل وأوديب داخل سياق جزائري معاصر، الأمر الذي يولّد « مختبراً هُويّاتياً » يُبرز التوترات بين الأمازيغي والعربي والمتوسطي. تبيّن النتائج أنّ البنية الشجرية تخلق فضاءً حوارياً تعدّدياً يزعزع الميتا-سرديات ويعيد تشكيل الذاكرة الجمعية، مقدِّماً نموذجاً أدبياً لمواجهة إرث الاستعمار وإعادة تصور الذات الوطنية.

This article examines Aïcha Kassoul’s novel to demonstrate how the arborescent narrative structure and “mythical bricolage” serve a specific purpose: destabilizing the official narratives of myths and history in order to reconfigure Algerian identity within a postmodern and postcolonial framework. The study analyzes textual fragmentation as a critical and emancipatory strategy.
The findings show that the dislocation and subsequent recomposition of mythemes allow for the remythification of heterogeneous figures — Kahina, Hannibal, Antigone, Cronos — who engage in dialogue to create a hybrid identity space. The fragmented narration thus functions as a polyphonic device where past and present, East and West, interact without hierarchy, offering the reader a dynamic collective memory capable of subverting colonial legacies and opening new pathways for national representation.

Introduction

Dans le vaste panorama de la littérature algérienne contemporaine, La Colombe de Kant (Kassoul, 2017) d’Aïcha Kassoul s’impose comme une œuvre d’une densité singulière, où la structure narrative arborescente se conjugue avec une hybridité générique et une plasticité mythique remarquable. Kassoul y tisse une trame où la mémoire individuelle et collective, l’histoire, la philosophie et le mythe dialoguent dans une dynamique de fragmentation, de recomposition et de remythification. Ce roman, à la croisée de l’autobiographie, de l’essai philosophique et du roman historique, interroge la manière dont la narration éclatée libère le potentiel transformateur des mythes et permet leur réinvention afin de penser l’identité algérienne contemporaine.

La problématique centrale de cette étude est la suivante : comment la structure arborescente et le bricolage mythique dans La Colombe de Kant favorisent-ils la remythification et la recomposition des identités dans le contexte postmoderne algérien ?

Trois hypothèses structurent cette réflexion : d’abord, la narration arborescente multiplie les perspectives mythiques, offrant une polyphonie et une pluralité d’interprétations. Ensuite, les figures mythiques, déconstruites et recomposées par le « bricolage mythique », deviennent des métaphores vivantes des tensions, des résistances et des aspirations identitaires. Et enfin, l’hybridité générique de l’œuvre crée un espace de dialogue interculturel, où se recomposent les héritages berbères, arabes, occidentaux et modernes.

L’analyse s’appuie sur quatre approches principales : la théorie du rhizome (Deleuze & Guattari, 1980) pour penser la structure narrative comme réseau non hiérarchique et ouvert ; la mythocritique (Frye, 1957; Barthes, 1957; Lévi-Strauss, 1962) pour comprendre le mythe comme structure vivante, sujette à des recompositions par mythèmes et bricolage ; les études postcoloniales (Bhabha, 1994) pour éclairer l’hybridité et le « troisième espace » où s’élaborent des identités métissées ; la postmodernité littéraire, selon Jean-François Lyotard (1979), qui insiste sur l’éclatement des repères, la pluralité des voix, la remise en cause des grands récits.

Cette approche croisée permet d’appréhender la complexité de l’œuvre dans sa totalité, en mettant en lumière la richesse de ses interactions formelles, symboliques et culturelles, et en révélant le potentiel subversif et créatif de sa narration arborescente.

1. Structure arborescente : polyphonie et mémoire rhizomatique

La narration d’Aïcha Kassoul oscille entre deux logiques fondamentales : celle de l’arborescence, fondée sur la hiérarchie, la clarté et la progression, et celle du rhizome, caractérisée par la multiplicité, la décentralisation et l’absence de centre fixe. L’écriture fusionne habilement une structure arborescente et une dynamique rhizomatique. Le roman maintient un point focal — l’allusion à Kant et la pensée philosophique qui en découle — qui garantit sa cohérence et oriente le développement du sens. Néanmoins, cette structure est parcourue par des éléments discursifs, diverses voix et échanges culturels qui dévient sans cesse le récit. Par conséquent, l’œuvre n’opte ni pour une linéarité absolue, ni pour un éclatement total : elle combine organisation et dispersion, donnant naissance à une forme mixte qui illustre tant une recherche structurée qu’une réflexion réceptive aux intersections et aux tensions.

Kassoul propose une plongée dans la dynamique où l’organisation hiérarchique du récit dialogue avec la multiplicité des voix et la fluidité de la mémoire. En offrant des repères hiérarchiques, elle laisse la place à la prolifération des sens et à la fluidité de la mémoire, qui se déploient en réseau, favorisant les associations libres, les retours en arrière, les échos et les reprises. Cela se traduit par une narration où les temporalités se superposent et où la construction du sens dépend de la capacité du lecteur à tisser des liens entre les fragments. Il est ainsi invité à circuler entre les différentes strates du récit, à reconstituer les liens entre les fragments et à participer activement à la construction du sens. Cette approche invite à repenser la manière dont Kassoul peut, à la fois, structurer et libérer l’imaginaire, en explorant les frontières entre ordre et chaos, unité et multiplicité.

1.1. Fragmentation et éclatement narratif

La narration de Kassoul rompt avec la linéarité et adopte une forme éclatée et fragmentée, où souvenirs, méditations philosophiques, événements historiques et récits mythiques s’entrecroisent. Elle déploie une structure narrative arborescente qui garantit la cohérence philosophique et intellectuelle du roman, mais son écriture est traversée par une dynamique rhizomatique reflétant la complexité interculturelle et postmoderne. Une tension s’impose entre l’arbre du questionnement sur l’identité et les racines et le rhizome des mythes qui déstabilisent et enrichissent. Elle déconstruit les versions canoniques des mythes en les fragmentant en multiples voix, temporalités et perspectives. Cette fragmentation ne se limite pas à une simple juxtaposition, mais instaure une polyphonie où chaque voix offre une interprétation singulière, parfois contradictoire, parfois incomplète, révélant ainsi la nature construite et mouvante des mythes. La narratrice elle-même évoque cette multiplicité lorsqu’elle confie : « Mes souvenirs s’éparpillent comme des feuilles mortes au vent, et chaque pensée est une île isolée dans l’océan de mon oubli » (Kassoul, 2017, p. 23).

Cette image poétique illustre la dispersion mémorielle des récits et la nécessité d’une lecture active, où le lecteur navigue entre les fragments pour recomposer le sens. Ce fonctionnement narratif trouve un écho théorique majeur dans la notion de rhizome développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Ces derniers opposent la structure arborescente traditionnelle, fondée sur une hiérarchie et un centre, au rhizome, qui se caractérise par une organisation horizontale, dénuée de fondement fixe :

La racine est une plante qui se développe suivant un axe vertical, c’est un système arborescent avec un haut et un bas qui suscite l’image philosophique du fondement et de la hiérarchie. Au contraire, le rhizome est un type de plante qui prolifère de manière horizontale. Les systèmes rhizomatiques […] sont dépourvus de centre et de fondement. Ils sont anarchiques. (Deleuze & Guattari, 1980, pp. 21–22)

Chaque fragment narratif fonctionne comme un nœud, une intersection possible, invitant le lecteur à recomposer le sens, à l’image d’un réseau vivant. Cette absence de hiérarchie dans la narration de Kassoul permet à chaque version du mythe de coexister sans qu’aucune ne s’impose comme vérité absolue.

Deleuze et Guattari précisent également que, dans un rhizome, « tout élément peut affecter ou influencer tout autre » (Deleuze & Guattari, 1980, p. 25), ce qui explique la perméabilité et la circulation constantes des mythes dans le récit. Cette dynamique se retrouve dans La Colombe de Kant, où les récits personnels, historiques et mythologiques s’entrelacent sans cesse, créant un réseau vivant et mouvant.

1.2. Polyphonie narrative et pluralité des voix

La structure arborescente permet la coexistence de voix multiples, parfois contradictoires, qui offrent chacune une interprétation singulière des figures mythiques et historiques. La narratrice confie : « Hannibal, la Kahina, Œdipe, Antigone… autant de voix qui résonnent en moi, tissant un chant polyphonique où s’entrelacent l’Orient, et l’Occident, le passé et le présent » (Kassoul, 2017, p. 45).

Par ailleurs, cette multiplicité des voix s’inscrit dans la conception bakhtinienne du dialogisme, selon laquelle le discours littéraire est constitué par la coexistence et l’interaction de voix multiples, chacune participant à la construction du sens dans un dialogue incessant : « La polyphonie est la coexistence de plusieurs consciences indépendantes et équivalentes » (Bakhtine, 1981, p. 263).

La Colombe de Kant ne propose pas un récit linéaire ; elle ouvre plutôt un « espace tiers » où se rencontrent, se chevauchent et se contestent des mythes hétérogènes. Les voix des dieux païens, des prophètes monothéistes ou des héros berbères coexistent sans se fondre, donnant chair au dialogisme bakhtinien : chaque mythe devient un « discours social » qui débat avec les autres au sein d’une société symboliquement multilingue. Par cette polyphonie, le roman illustre ce que Jean-François Lyotard appelle le postmoderne — « incrédulité à l’égard des métarécits », — lequel se caractérise par l’exigence de « faire la guerre aux totalités ; activer les différences et témoigner de l’imprésentable » (Lyotard, 1979, p. 7).

Ainsi, l’œuvre fait de la mémoire postcoloniale une mosaïque narrative : les fragments s’agrègent, mais refusent toute clôture, rappelant que le sens naît précisément de la tension irrésolue entre ces voix incompatibles.

1.3. Temporalité non linéaire et mémoire rhizomatique

Le temps dans La Colombe de Kant est envisagé comme un flux mouvant, où passé et présent dialoguent sans hiérarchie ni linéarité : « Le temps est un dévoreur, un Cronos insatiable qui engloutit nos jours et nos souvenirs. Mais parfois, il recrache des fragments, des éclats de lumière qui nous rappellent ce qui fut et ce qui reste à bâtir » (Kassoul, 2017, p. 23).

Le roman articule la mémoire individuelle et la mémoire collective dans une dynamique de recomposition et de résurgence des mythes : « Le passé n’est pas un lieu figé, mais un réseau mouvant » (Kassoul, 2017, p. 87).

En adoptant un schéma arborescent, on fracture les versions établies des mythes et de l’histoire, ouvrant ainsi l’espace à diverses lectures alternatives, critiques et subversives : « L’histoire se charge de mettre le feu à la narration » (Kassoul, 2017, p. 33).

La réécriture des figures mythiques et historiques participe à la décolonisation des imaginaires, en donnant voix aux figures marginalisées et en créant des ponts entre cultures et époques.

La mémoire devient alors un réseau mouvant, un « palimpseste mythologique » où les strates temporelles se superposent et se recomposent, selon la formule de Franz Boas : « On dirait que les univers mythologiques sont destinés à être pulvérisés à peine formés, pour que de nouveaux univers naissent de leurs débris » (Lévi-Strauss, 1958, p. 227).

La structure rhizomatique qui renonce à un mythe fondateur unique matérialise l’impossibilité pour l’Algérie post -1962 de trancher définitivement entre arabisation, berbérité et modernité occidentale.

2. Bricolage mythique et hybridité textuelle

Barthes déconstruit le mythe moderne comme système sémiologique où tout objet ou tout discours peut être mythifié. Il insiste sur la plasticité du mythe, sa capacité à s’adapter et à se recomposer selon les contextes sociaux et historiques :

Le mythe est une parole (…) Tout peut donc être mythe ? Oui, je le crois, car l’univers est infiniment suggestif. (…) Tout peut être mythe, pourvu qu’il soit pris en charge par un discours (Barthes, 1957, p. 109).

2.1. Le bricolage mythique : déconstruction et recomposition

Pour Lévi-Strauss, le mythe est une structure vivante, faite de mythèmes qui se combinent et se recombinent sans cesse, selon des logiques de bricolage et de résolution de contradictions. Le concept de mythème, forgé par lui, désigne les unités minimales du mythe, analogues aux phonèmes dans la langue. Dans La Colombe de Kant, ces mythèmes (le sacrifice, la quête, la résistance, l’exil, la souveraineté, la mémoire) sont disséminés dans le texte, portés par des figures comme Hannibal, la Kahina, Antigone ou Cronos. Par exemple, le mythème du sacrifice se décline selon différentes configurations narratives :

  • Le mythème du sacrifice abrahamique : figure fondatrice du monothéisme, structurée autour de l’épreuve, de la soumission et de la substitution.

  • Le mythème du sacrifice d’Iphigénie : configuration tragique grecque où le don de soi s’inscrit dans une logique de fatalité et de destin collectif.

  • Le mythème du sacrifice lié à Massinissa : reconfiguration politique antique où l’abnégation participe à la construction d’une légitimité historique.

Ces mythèmes, arrachés à leur contexte d’origine, sont recomposés dans une nouvelle trame narrative, illustrant la plasticité du mythe et sa capacité à signifier autrement.

Kassoul opère une transmutation des mythèmes traditionnels par un processus de bricolage symbolique, selon la définition de Lévi-Strauss : « Chaque élément composant le bricolage n’est pas astreint à un emploi précis et déterminé » (Lévi-Strauss, 1962, p. 17).

Dans le roman, les mythes sont déconstruits, puis recomposés en fragments réarticulés au service d’une quête identitaire mouvante. La narratrice évoque ainsi la fusion des mythes :

Vite, à la limite de son souffle, tenter un coup de théâtre. Aussi improbable qu’un mouton tombé du ciel sur une montagne de Judée, offrant à la place d’Isaac son cou à un couteau paternel, le même qui saigne à blanc la petite Iphigénie sur une plage grecque, car jamais on ne demande l’avis des mères avant de faire mourir leur enfant. Sarah ne savait rien ; sinon, elle aurait dit non à Dieu lui-même. Clytemnestre passera le reste de sa vie à venger le meurtre de sa fille avec le sang des Atrides. Abraham, Agamemnon, Massinissa poursuivaient leur carrière. (Kassoul, 2017, p. 33)

Le passage enchaîne une série d’images — un mouton tombant du ciel, un couteau paternel, une plage grecque maculée de sang — qui condensent plusieurs récits fondateurs autour du même motif : le sacrifice d’un enfant par son père. L’auteur fait dialoguer la Bible, la tragédie grecque et l’histoire numide pour universaliser la critique : toutes les civilisations glorifient le père sacrificateur. Ce fragment met en parallèle mythe, religion et histoire pour dénoncer une structure immuable : le pouvoir patriarcal exige le sang des enfants et réduit les mères au silence. La tension entre le bélier providentiel et le sang d’Iphigénie révèle l’arbitraire de la grâce ; l’ironie finale sur la « carrière » des pères révèle la banalité du mal : le meurtre d’un proche n’entrave pas la renommée masculine.

Le texte met en évidence la rupture et la reconstruction des mythèmes : des motifs issus de traditions hétérogènes sont d’abord extraits, isolés, pulvérisés, puis recombinés pour créer des récits inédits, selon la logique du bricolage mythique.

En Algérie, véritable carrefour méditerranéen, les strates berbères, arabes, antiques et françaises s’entremêlent et se heurtent, provoquant un déplacement et une collision permanents des mythes. Dans ce contexte, le « bricolage » au sens lévi-straussien désigne l’art de puiser librement dans ces répertoires disparates afin de recomposer des récits sur-mesure, capables de refléter la complexité culturelle du pays.

Face à la dépossession coloniale, qui relégua au second plan les référents locaux dans l’histoire officielle, Kassoul réinvestit la scène symbolique. Elle réintroduit des figures comme Kahina, Massinissa ou Hannibal aux côtés d’Œdipe ou d’Antigone, rééquilibrant ainsi le champ mythique pour contester l’hégémonie occidentale et affirmer une mémoire proprement algérienne.

2.2. Rémythification et hybridité

La mythocritique, chez Roland Barthes et Claude Lévi-Strauss, envisage le mythe comme une structure vivante et dynamique, sujette à des recompositions par mythèmes et bricolage.

La remythification désigne le processus par lequel le mythe, loin de s’éteindre, est réinvesti, actualisé, et transformé pour répondre à de nouveaux enjeux. Kassoul pratique cette remythification à travers une hybridité générique et culturelle. Dans un kaléidoscope romanesque : Kassoul fusionne récit intime, analyse critique, fresque historique et méditation philosophique pour n’en former qu’une seule trame narrative.

La colombe kantienne, mythe philosophique de la liberté conditionnée, est ainsi déplacée et algérianisée : elle n’y apparaît plus comme une autorité abstraite et universelle, mais comme un référent retravaillé, interrogé et réinscrit dans une sensibilité algérienne. Cette algérianisation relève d’un geste critique : Kassoul ne nie pas l’héritage philosophique occidental, mais le met à l’épreuve d’un autre horizon culturel, produisant ainsi un dialogue entre universalité et ancrage local : « Je suis cette colombe qui croit que l’air qui la freine est un obstacle […] C’est dans cette contradiction que se joue ma liberté » (Kassoul, 2017, p. 45).

En effet, La Kahina, reine berbère, est réactivée comme symbole de résistance et de mémoire vivante alors qu’Œdipe et Antigone (figures grecques) sont transposés pour interroger la quête identitaire et la résistance morale.

La remythification, ici, n’est pas simple répétition : elle est recomposition, hybridité, création de nouveaux univers à partir des débris des mythes originels. Cette hybridité permet de faire circuler des savoirs variés et de brouiller les frontières entre les disciplines, favorisant la circulation et la recomposition des mythes.

2.3. Techniques d’hybridation

L’œuvre déploie une stratégie d’hybridité textuelle articulée autour de cinq procédés majeurs. D’une part, le mélange des genres narratifs (roman, essai, chronique, autobiographie, poésie) crée une texture générique mouvante. D’autre part, la polydiscursivité et la polyphonie font coexister discours mythique, historique, scientifique et populaire, instaurant un dialogue intertextuel. Cette hybridité s’enrichit par l’insertion d’éléments exogènes : documents historiques, mythes grecs, légendes berbères et citations philosophiques qui s’intègrent organiquement au récit.

Structurellement, la fragmentation et l’éclatement se manifestent par la juxtaposition de blocs hétérogènes (anecdotes, analyses, souvenirs), tandis que la réécriture des modèles traditionnels (conte, fable, oralité) les actualise dans une langue moderne.

Cette hybridité dépasse la simple expérimentation formelle pour devenir un outil épistémologique. Comme le souligne Wladimir Krysinski :

L’hybridité, c’est avant tout l’élargissement des champs d’observation et l’intensification de la quête cognitive. Les modalités en sont très diverses, mais, en règle générale, il s’agit d’une transformation des langages narratifs et des registres discursifs. (Krysinski, 2004, pp. 27–39).

L’hybridité crée un espace où s’entrelacent les multiples héritages culturels, favorisant un dialogue interculturel inédit. Homi Bhabha conceptualise ce phénomène comme un « troisième espace » où se construisent des identités hybrides, ni totalement dominantes, ni entièrement subalternes, mais en perpétuelle négociation (Bhabha, 1994, p. 37). Par cette transformation des langages narratifs et des registres discursifs, le texte se mue en :

  • Carrefour des savoirs : où se croisent mémoires collectives, discours académiques et traditions orales ;

  • Laboratoire identitaire : permettant d’explorer les tensions entre héritages culturels algériens et influences globales.

C’est par l’actualisation mythique et l’hybridité générique que l’auteure reproduit littéralement l’hybridité socioculturelle algérienne ; le texte devient un « laboratoire identitaire » où chaque fragment tente de négocier sa place. Cette stratégie d’écriture fait du roman un espace de reconfiguration permanente des connaissances et des identités, où la complexité devient un principe structurant plutôt qu’obstacle.

3. Figures mythiques : mémoire plurielle et laboratoire identitaire

Dans La Colombe de Kant, Aïcha Kassoul ne se limite pas à convoquer les figures mythiques comme de simples références historiques ou symboliques. Elle les réinvente, les fait dialoguer, les inscrit dans un réseau narratif arborescent qui reflète la complexité identitaire et mémorielle de l’Algérie contemporaine. Ces figures, loin d’être figées, deviennent des métaphores vivantes, investies d’une puissance critique et émancipatrice.

3.1. Hannibal : résistance et stratégie

La figure d’Hannibal, bien que plus discrète, plane sur le roman comme un archétype de la résistance stratégique face à l’oppression. Kassoul l’évoque pour inscrire la lutte algérienne dans une continuité historique de résistance : « Face aux géants de l’histoire, il faut parfois l’audace d’un Hannibal pour traverser les montagnes et surprendre l’ennemi là où on ne l’attend pas » (Kassoul, 2017, p. 98).

Cette allusion dépasse le simple hommage historique et fait d’Hannibal un symbole d’ingéniosité et de persévérance, un modèle pour penser la lutte contre l’oppression dans un contexte postcolonial.

Hannibal, figure historique et mythique, est réactivé comme symbole de résistance stratégique face à l’oppression :

Rarement les enfants font mieux que leurs parents. Mais cet Hannibal sait pourquoi il est né, s’applique très tôt à le devenir. Un génie de la guerre sorti tout armé de la cuisse de Baal, dressé la foudre au poing contre l’Olympe et ses avatars sur terre, décidé à rappeler aux Romains vainqueurs des Grecs que toute civilisation est mortelle » (Kassoul, 2017, p. 24).

La guerre d’Hannibal devient une métaphore de la lutte contre la domination, une épopée qui traverse les siècles et inspire la mémoire collective :

La guerre d’Hannibal aura lieu. Supériorité tactique et effroi visuel, le grand récit est réglé. Des images et des effets spéciaux : une fantastique épopée mêlant hommes et bêtes […] Pour finir, un grand zoom : la cavalerie numide, légère et tourbillonnante, charge, encercle l’armée romaine et la cloue sur place. Anéantissement de l’empire. (Kassoul, 2017, p. 26)

3.2. La Kahina : mémoire berbère et résistance identitaire

La Kahina s’impose comme une figure de résistance et de mémoire vivante, surgissant des profondeurs du passé : « Dans le silence des Aurès, la voix de la Kahina murmure encore. Elle est ce lien indéfectible à la terre, à la souveraineté de nos montagnes, à une mémoire qui refuse d’être effacée » (Kassoul, 2017, p. 118).

Cette évocation poétique souligne la permanence d’une mémoire berbère, essentielle à la construction identitaire, et la résistance aux tentatives d’effacement culturel.

3.3. Œdipe et Antigone : figures grecques dans un contexte postcolonial

Œdipe, figure de la quête douloureuse et de la cécité, est réinterprété comme une métaphore du parcours labyrinthique de l’histoire et de la mémoire :

Mon chemin n’a jamais été droit. J’ai souvent eu l’impression de marcher dans un labyrinthe, aveugle aux vérités qui s’offraient à mes yeux, tel un Œdipe moderne cherchant sa propre lumière dans l’ombre des doutes. (Kassoul, 2017, p. 67)

Antigone, quant à elle, est invoquée comme une figure d’insoumission éthique, porteuse d’une mémoire contestataire : « Il y a des lois non écrites qui résonnent plus fort que tous les décrets. Comme Antigone, je crois à l’honneur des morts, à la dignité de leur mémoire, même si cela doit me coûter la paix » (Kassoul, 2017, p. 145).

3.4. Cronos, labyrinthe et Minotaure : temporalité et intériorité

Le mythe de Cronos symbolise le temps destructeur et régénérateur : « Le temps est un dévoreur, un Cronos insatiable qui engloutit nos jours et nos souvenirs. Mais parfois, il recrache des fragments, des éclats de lumière qui nous rappellent ce qui fut et ce qui reste à bâtir » (Kassoul, 2017, p. 23).

Le labyrinthe et le Minotaure figurent la complexité intérieure et les épreuves psychologiques :

« Parfois, le seul monstre que l’on rencontre dans le labyrinthe n’est autre que soi-même. Un Minotaure intérieur, tissé de nos peurs et de nos non-dits, qu’il faut affronter pour trouver la sortie » (Kassoul, 2017, p. 89).

3.5. Le bricolage mythique : un laboratoire identitaire

La mise en abyme de personnages apparemment incompatibles met au jour les lignes de fracture qui structurent l’imaginaire algérien. À la manière de La Colombe de Kant, où l’oiseau ne peut voler qu’en résistant à l’air, la culture nationale gagne son élan dans la confrontation de forces opposées : mémoires locales vs récits universels, mythes païens vs références abrahamiques, temps cyclique vs histoire datée.

En juxtaposant la reine berbère Kahina et l’héroïne grecque Antigone, le texte met en scène un dialogue entre deux voix féminines qui contestent l’ordre établi. L’une incarne la résistance autochtone aux conquêtes, l’autre l’obligation morale qui transcende la loi de la cité. Leur entremêlement fait surgir une question centrale : la légitimité de la révolte vient-elle de la terre ancestrale ou d’un principe universel ? La tension identitaire apparaît alors comme un va-et-vient entre enracinement berbère et aspiration à l’universel Méditerranéen.

La figure du général carthaginois Hannibal se superpose à celle du patriarche Abraham dans une scène d’élévation du sacrifice (Kassoul, 2017, p. 63). D’un côté, Hannibal porte la mémoire guerrière et stratégique de l’Afrique du Nord antique ; de l’autre, Abraham symbolise l’origine des trois monothéismes. Leur fusion dramatise le dilemme entre fidélité aux strates préislamiques et adhésion au récit sacré partagé avec l’Orient. Cette rencontre met en relief la façon dont la conscience algérienne articule le passé punique et la foi abrahamique sans jamais les réduire l’un à l’autre.

Enfin, l’image de Cronos dévorant ses enfants se greffe sur le souvenir brûlant de la guerre d’indépendance. Le dieu cannibale incarne un temps cyclique, immobile, qui menace d’engloutir les accomplissements historiques. À l’inverse, la lutte anticoloniale inscrit les Algériens dans un temps linéaire de libération et de progrès. Leur chevauchement dévoile une conscience nationale oscillant entre la répétition du mythe et l’irréversibilité de l’événement.

La Colombe de Kant se déploie à l’intersection du postcolonial et du postmoderne : un récit résolument hybride qui bouscule les catégories héritées tout en ouvrant « un troisième espace » de recréation identitaire, comme le souligne Homi K. Bhabha : « le “troisième espace” constitue les conditions d’énonciation où les signes culturels n’ont ni unité ni fixité primordiales » (Bhabha, 1994, p. 55), « c’est dans l’émergence des interstices — le chevauchement et le déplacement des différences — que se négocient les expériences collectives de l’identité » (Bhabha, 1994, p. 2).

Dans cette zone interstitielle, l’identité algérienne apparaît tout sauf monolithique. Elle circule librement entre héritages berbères, arabes, islamiques et méditerranéens ; elle se façonne précisément dans la tension — parfois douloureuse, toujours féconde — qui traverse ces multiples strates. L’emboîtement des voix, des temporalités et des références (de Kant à Fanon, du Coran aux récits populaires) fait émerger une subjectivité en mouvement : plutôt qu’une essence stable, La Colombe de Kant propose un processus continu de métissage, où chaque fragment culturel est renégocié, déplacé et re-signifié dans le présent de la narration.

Conclusion

La Colombe de Kant d’Aïcha Kassoul illustre la puissance des récits arborescents et du bricolage mythique pour renouveler les mythes et enrichir la réflexion sur l’identité, la mémoire et la liberté dans la littérature postmoderne. Le tronc narratif est ce questionnement philosophique à partir duquel se déploient les épisodes. L’évocation de Kant (et de sa Colombe) fait office de nœud organisateur : elle oriente les références, les débats et les tensions culturelles. Ce qui confère au texte une cohérence intellectuelle. Pourtant, cette structure de base n’est jamais figée : elle est sans cesse traversée par des fragments de réflexion, des voix diverses et des références culturelles qui déplacent le centre du récit. Le roman n’abolit pas la structure ; il la met en tension avec la fragmentation, il n’adopte donc ni un déroulement parfaitement linéaire ni une fragmentation chaotique. Il maintient un équilibre subtil entre cohérence et éclatement, donnant naissance à une écriture hybride, à la fois organisée et ouverte aux dialogues, aux croisements et aux tensions qui la nourrissent.

Par sa structure rhizomatique, son écriture hybride et sa capacité à faire dialoguer les héritages culturels, l’œuvre transforme les figures mythiques en métaphores vivantes, inscrites dans une dynamique de résistance et d’émancipation. Le bricolage mythique fonctionne comme sismographe : il enregistre les secousses d’une identité algérienne composite, héritière de conquêtes successives et encore travaillée par la colonisation. En éclatant et recomposant les mythes, La Colombe de Kant révèle autant qu’il tente de panser les fractures qui traversent la société. Kassoul fait de son roman un espace mnémonique dynamique, où passé et présent fusionnent, offrant au lecteur une immersion profonde dans une mémoire collective plurielle, critique et toujours en devenir.

Bakhtine, M. (1981). Esthétique et théorie du roman. Gallimard.

Barthes, R. (1957). Mythologies. Éditions du Seuil.

Bhabha, H. K. (1994). The Location of Culture. Routledge.

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Madina Douifi

Université Yahia Farès de Médéa
douifi.madina@univ-medea.dz

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