La représentation de l’apocalypse dans Nos frères inattendus d’Amin Maalouf

تصوير نهاية العالم في « اخواننا غير المتوقعين» لأمين معلوف

The representation of the apocalypse in Nos frères inattendus by Amin Maalouf

Lamia Mecheri

Lamia Mecheri, « La représentation de l’apocalypse dans Nos frères inattendus d’Amin Maalouf », Aleph [], 9 (2) | 2021, 12 May 2022, 06 July 2022. URL : https://aleph-alger2.edinum.org/5245

La présente étude s’intéresse à l’analyse du dernier roman d’Amin Maalouf, intitulé Nos frères inattendus (2020). Pour cela, nous avons choisi l’approche géocritique de Bertrand Westphal afin d’analyser la thématique de l’apocalypse, en questionnant les frontières de l’univers réel et de l’univers fictif. Nous suivrons le parcours du personnage, Alec, seul habitant d’un îlot de la côte atlantique, confiné dans son espace îlien. Mais, l’avènement d’un événement étrange et inexplicable l’oblige à sortir de son confinement et à méditer sur l’effondrement du monde ainsi que des civilisations.

This study focuses of the analysis of Amin Maalouf’s latest novel, Nos frères inattendus (2020). For this, Bertrand Westphal’s geocritical approach has been adopted in order to analyze the theme of the apocalypse, through questioning the borders real universe and fictitious one. We will follow Alec’s journey, a character who is the only inhabitant of an islet of the Atlantic coast, confined to his island space. But, the advent of a strange and inexplcable event forces him to come out of his confinement and meditate on the collapse of the world as well as of civilizations.

تهتم

هذه الدراسة بآخر عمل روائي الأمين معلوف بعنوان « اخواننا غير المتوقعين »2020.ولهذا اخترنا المقاربة الجيونقدية،لبراتراند واستفال،من اجل تحليل موضوع نهاية العالم من خلال التشكيك بين حدود الكون الحقيقي والكون الوهمي.سنتتبع مسار الشخصية البطلة« اليك »،القاطن الوحيد على جزيرة من الساحل الاطلسي،محجور في حيزه الخاص،لكن بقدوم حدث غريب وغير مفسر يجبر على الخروج من حجره والتأمل في انهيار العالم والحضارات معا 

« Le monde n’était plus, ces dernières années, qu’un champ de bataille pour les avidités et pour les haines », Amin Maalouf.

Introduction

La littérature contemporaine est marquée par un certain nombre de thèmes qui la dominent, comme celui de l’apocalypse. En effet, l’imaginaire apocalyptique nourrit profondément les récits contemporains et, outre son aspect sacré, il peut être utilisé, par exemple, pour désigner une apocalypse politique, une apocalypse écologique, une apocalypse nucléaire, etc. Le roman Nos frères inattendus d’Amin Maalouf, qui met en scène une catastrophe ayant affecté l’univers – une panne de courant ayant plongé le monde dans l’obscurité –, semble s’inscrire dans cette mouvance. L’auteur montre, par le biais des protagonistes habitant une île minuscule, comment des individus au pouvoir mystérieux, nommés « frères inattendus » et qui ont des connaissances dans tous les domaines, vont tenter de sauver l’humanité du chaos menaçant leur espèce. Ainsi, en recourant à la géocritique, comme grille de lecture, et en empruntant le concept de transgressivité, nous tenterons de répondre aux questions suivantes : pourquoi l’auteur construit-il un espace archipélagique pour raconter un évènement apocalyptique ? Comment et en quoi l’écriture littéraire participe-t-elle à la construction d’un univers apocalyptique ?

1. Seul au monde

Nous avons choisi d’intituler le premier titre « Seul au monde », qui rappelle, entre autres, le titre traduit en français du film Cast Away (2000) de Robert Zemeckis. Selon nous, cet intitulé met en valeur l’idée de solitude et de survie d’un personnage au milieu d’une île déserte, avec toutes les images qui en découlent, des images utopiques, le plus souvent liées à la frayeur ou au paradis terrestre. Mais, avant de commencer notre analyse, il est nécessaire de poser les fondements théoriques de notre travail. Nous allons nous servir du concept de transgressivité, comme nous l’avons annoncé plus haut, afin de mettre en évidence l’aspect flottant et hétérogène de l’espace archipélagique et, ainsi, mieux comprendre les enjeux relatifs quant au déclenchement de l’apocalypse dans le texte de l’auteur. Dans la théorie géocritique, la transgressivité est, le plus souvent, liée à la représentation des espaces mobiles et hétérogènes. Bertrand Westpahal la définit comme suit :

« […] l’acte transgressif ponctuel […] s’inscrit dans un état de transgressivité permanent, qui affecte le territoire, autre nom d’un système de référence spatial et identitaire qui se voudrait homogène… et qui ne l’est pas. […] elle (la transgressivité) change de nature dans les systèmes hétérogènes et multiples engendrant leurs propres échappatoires. » (Westphal 2007 : 87)

La transgressivité renforce donc le caractère mobile de l’espace et participe même à l’éclatement de celui-ci par le franchissement des territoires et des frontières. Elle nous offre une nouvelle lecture des espaces pluriels, même les plus complexes. En appliquant le concept de trangressivité au texte Nos frères inattendus, nous remarquons que l’archipel, dont il est question, s’inscrit dans cette perspective. C’est un espace pluriel et hétérogène et, au sens de Bertrand Westphal, il devient « […] imprévisible dans son aspect et ses manifestations. Il est dépourvu de racine. Il ne se présente pas même sous forme de système radicelle, où tout ordre finirait en dernier ressort (in extremis, à ses extrémités) par se diluer dans le désordre » (Westphal 2007 : 89). Ceci montre, non seulement, l’importance qu’occupe le lieu dans les études géocritiques, mais aussi l’importance que lui accordent les auteurs contemporains dans la construction des lieux fictifs qui structurent leurs récits.

En outre, dans notre contexte, le recours à l’univers des îles n’est pas anodin. En effet, Amin Maalouf bâtit sa propre géographie fictive et trace les contours d’un cadre spatial délimité, en choisissant de situer les actions de son roman au milieu d’un archipel, appelé les Chirons, pour raconter un événement chaotique. Cet ensemble d’ilots fictifs, qui se trouve en Atlantique et qui porte un nom ayant une résonnance mythologique – et nous y reviendrons ultérieurement –, devient symbolique dans la mesure où il projette le lecteur vers un monde inconnu, à la croisée du réel et de l’imaginaire. C’est une sorte de monde parallèle, dans un langage géocritique, qui désigne « […] un ensemble de points, cette somme de fragments ayant appartenu à un grand tout » (Westphal 2001 : 240). Ainsi, l’auteur crée d’emblée un espace archipélagique complexe et matriciel, à la fois antique et moderne, dont les limites sont perméables et de cette façon, c’est-à-dire par le franchissement des frontières, la transgressivté prend forme. Ceci permet au narrateur de méditer sur le lieu dans lequel il a choisi de se réfugier, mais aussi de questionner à travers lui l’apocalypse qui menace le monde. En fait, le protagoniste Alec, un caricaturiste qui aime la solitude et a une voisine écrivaine nommée Ève, décrit son île tout au long du roman, même lorsqu’une apocalypse frappe le monde, comme suit :

« Car je vis sur une île. Une île minuscule. La plus petite d’un archipel de quatre, appelé ‘‘les Chirons’« (Maalouf, 2020 : 9)
« ‘‘Antioche’ ? […] Les plus intrigués se mirent à fouiller dans les atlas, les encyclopédies. […] Là, on était plus proche, mais il ne s’agissait toujours pas de mon ‘‘Antioche’, laquelle ne figurait que sur des cartes marines extrêmement détaillées. » (Ibid. p. 12)
« […] j’ai l’illusion de me trouver au cœur des événements du monde, alors que je vis en marge, loin de tout, sur mon minuscule caillou chauve. » (Ibid. p. 47)
« Il est amusant que, dans une île minuscule, il y ait encore des recoins que, après tant d’années, l’un de nous deux ne connaît pas encore. » (Ibid. p. 197)

La lecture de ces extraits nous fait comprendre que l’espace dont il est question est le lieu de l’isolement et de la solitude par excellence où tout devient possible. En ce sens, grâce à sa nature mobile et transgressive, il devient l’axe pivot ou mieux l’espace-clé, autour duquel tournent toutes les actions, mais aussi l’endroit idéal d’une retraite du monde, en incitant les deux protagonistes – déconnectés alors du reste du monde – à la méditation, notamment lorsqu’une catastrophe envahit la terre. Or, chaque personnage vit la solitude à sa manière : « Elle (Ève) fuit les humains, qu’elle a manifestement en horreur ; je me suis, quant à moi, écarté du monde pour l’observer plus sereinement. Et peut-être pour mieux le comprendre, mieux l’embrasser » (Ibid. p. 14), affirme Alec. En fait, ce dernier est un dessinateur de comics travaillant pour une presse anglo-saxonne et qui, du 9 novembre au 9 décembre, devient un auteur, notamment lorsqu’il décide de tenir un journal entre ses mains, en prenant le soin d’y noter les événements qui le préoccupent. Quant à Ève, elle est une auteure qui a aussi choisi de se confiner sur son île. Elle a écrit un seul roman à succès, intitulé L’avenir n’habite plus à cette adresse. Le titre est révélateur au sens où il décrit parfaitement le sentiment qu’éprouve une écrivaine solitaire ayant perdu foi en l’humanité. En outre, il semble prédire l’autodestruction d’une civilisation à la dérive sur le point de s’écrouler. Alec entame la lecture du roman lorsqu’il apprend qu’Ève va devenir sa nouvelle voisine. Voici ce qu’il nous dit au sujet du livre :

« Il avait pour titre L’avenir n’habite plus à cette adresse. Considérée (Ève) comme le porte-flambeau d’une génération dépossédée de tous ses idéaux, dépossédée même de cette merveilleuse raison de vivre qu’est l’attente du bonheur à venir […]. Cependant on devine, entre les lignes, que la romancière est persuadée que les ‘‘hommes’ ont perdu leur route […] et qu’elle espère que ‘‘l’avenir’, puisqu’il ‘‘n’habite plus à cette adresse’ comme l’affirme le titre, sera un jour repris en main par d’autres. Quels autres ? » (Ibid. p. 13-78)

Par ailleurs, nous remarquons que les parcours des deux protagonistes ont des points en commun avec la vie d’Amin Maalouf et nous permettent de relever quelques traces biographiques susceptibles de nous éclairer davantage quant à l’analyse du roman. Cela nous permet aussi de comprendre l’obsession de l’auteur à vouloir situer l’intrigue du récit au milieu d’un archipel ainsi que le rapport qu’entretient celui-ci avec le monde des îles et toute la symbolique qui en découle. C’est un univers qui nous invite à explorer en profondeur la richesse de l’espace, en nous offrant une lecture inédite du phénomène de l’apocalypse. On note, d’une part, que Alec et Ève exercent les métiers d’auteurs et préfèrent vivre sur île. Or, en lisant de près la biographie de l’auteur, nous découvrons que celui-ci séjourne durant une partie de chaque année sur l’île d’Yeu, en Vendée et en même temps inspirant, par ses couleurs, sa lumière et le son apaisant des vagues qui l’encerclent : « J’ai découvert tardivement le charme des îles et leurs liens privilégiés avec les écrivains, la qualité de concentration y est optimale »1, confie Amin Maalouf. L’univers îlien semble procurer au romancier le confort nécessaire pour écrire ses récits et porter un regard critique sur le monde : « Traverser un bras de mer marque une rupture avec les soucis du continent, explique-t-il. Le rituel de la traversée en bateau a un effet réel »2, ajoute-t-il. À partir de là, on peut supposer que cet élément biographique, relatif au trajet effectué par l’auteur, entre Paris et l’île d’Yeu, nous donne, a priori, une idée sur le contexte et l’élément déclencheur ayant permis l’émergence du roman Nos frères inattendus.

D’autre part, le livre d’Ève, que nous avons cité plus haut et dont le titre nous permet d’ores et déjà de construire un horizon d’attente nous projetant dans un univers où règnent l’apocalypse et le chaos, rappelle incontestablement certains récits de l’auteur ayant une thématique devenue un leitmotiv depuis des années et dont le champ sémantique tourne autour des termes suivants : dérèglement, désorientation, dérive, destruction, naufrage, etc. Ainsi, nous savons qu’Amin Maalouf écrit des récits historiques qui mettent en scène le choc des civilisations et aussi les conflits opposants, par exemple, l’Orient et l’Occident. Nous pensons, particulièrement, à l’essai intitulé Le Naufrages des civilisations (2019). Nous avons choisi de citer cet essai parce qu’il constitue une réflexion philosophique de l’auteur qui semble se poursuivre dans son dernier roman Nos frères inattendus, lequel fait partie du même cycle, c’est-à-dire un roman mêlant à la fois science-fiction et collapsologie1. D’ailleurs, le protagoniste fait un clin d’œil à ce texte par le biais d’une métaphore marine, en faisant allusion à l’arche de Noé, rattachée au déluge, qu’il assimile, dans un discours métaphorique, à son île flottante, symbole d’un nouveau monde : « […] je me sens encore capable de vivre à ma manière, et de même de commenter le naufrage des civilisations. Il va de soi que je perdais toute sérénité si mon arche minuscule était à son tour submergée » (Ibid. p. 156).

En outre, bien que les deux textes semblent précipiter le monde dans le désespoir, ils sont, tout de même, porteurs d’un message d’espoir et permettent à l’auteur d’affirmer que les « naufrages » – qui nous renvoient à un discours symbolique relatif aux crises sociale, politique, environnementale, etc. – peuvent être évités et que l’humanité peut être sauvée. Toutefois, pour ce qui est de la collapsologie, où il est question de l’effondrement des civilisations, on pourrait croire que la réflexion de l’auteur a commencé dès 1998, date qui correspond à la publication de l’essai Les Identités meurtrières, essai à travers lequel le narrateur met l’accent sur le choc des civilisations et leur effondrement.

Pour revenir à l’étude du roman et faire le lien avec la décadence du monde, il convient de préciser que la construction d’un espace archipélagique transgressif participe efficacement au déclenchement de l’apocalypse, en donnant de la profondeur à l’histoire racontée. Même si l’archipel semble être, d’une certaine façon, épargné par la tragédie puisqu’il va se transformer en un lieu de guérison pour le reste de la population grâce à l’intervention des amis d’Alec – en l’occurrence le passeur Agamemnon – il est question, cependant, d’une panne de réseau qui paralyse les îlots. Cette panne inhabituelle perturbe les habitants et transforme leurs habitations en un véritable enfer glacial. Alec nous dit :

« Car à l’instant où j’écris ces lignes, j’ai des raisons de croire qu’une tragédie vient de se produire […]. ‘‘Quand je pense qu’un tel cataclysme a pu se produire alors que j’étais là, chez moi, penché au-dessus de ma table à dessin, ne me doutant de rien. Il y sans doute eu d’énormes déflagrations, de gigantesques champignons, je n’ai rien entendu ni rien vu. Une sinistre journée […]’’. » (Maalouf, 2020 : 8-18)

Il ajoute ceci après un détour chez sa voisine à la suite d’une coupure de gaz :

« Lorsque je rentrai chez moi, ma chambre était devenue glaciale. […] N’ayant pas la possibilité de téléphoner, je n’avais plus d’autre choix ce soir que de faire, comme ma voisine, un feu dans la cheminée. Me sentant bien au chaud près des bûches, je ne voulais plus quitter le séjour pour m’aventurer dans l’atmosphère polaire de ma chambre à coucher. » (Ibid. p. 19-20)

Toutefois, au fil de la lecture, nous découvrons que le protagoniste croise sur son île un personnage mystérieux, nommé Empédocle, au moment de la catastrophe. Ce dernier ne se contente pas de décrire l’apocalypse, qui s’abat sur le monde, comme un simple cataclysme, mais plutôt comme un fait alarmant, c’est-à-dire un phénomène annonciateur de la fin du monde :

« Tu arrêteras les vents infatigables qui se déchaînent contre la Terre, et qui, de leur souffle puissant, anéantissent les cultures. Si tu le veux, tu ramèneras les brises contraires ; des pluies noires tu feras une sècheresse favorable aux hommes ; de la sécheresse torride tu feras les flots nourriciers des arbres qui peuplent l’éther… » (Ibid. p. 116-117)

Dans cet extrait, le personnage de Empédocle semble surgir de nulle part, comme s’il vient d’un autre monde et d’une autre époque – une sorte de personnage atemporel – en raison du jargon qu’il utilise, en l’occurrence les mots qui ponctuent son texte. En effet, il se sert d’un discours peu fréquent lorsqu’il décrit l’apocalypse qui s’abat sur le monde. C’est un propos voisin des textes sacrés, précisément apocalyptiques, qui narrent la destruction et la fin du monde et pourquoi pas le déluge, que nous avons évoqué précédemment, puisque Alec évoque le motif de l’arche, par la convocation d’un épisode sacré, qui semble toujours d’actualité. Si tel est le cas, ceci nous amène à nous interroger au sujet du prénom de la voisine d’Alec, Ève, qui nous fait inéluctablement penser à Ève l’originelle, c’est-à-dire la mère de l’humanité et l’épouse d’Adam, tel que mentionnée dans les textes monothéistes. En ces temps de crise où tout semble s’effondrer, est-ce un hasard si l’écrivaine – lasse de la société dans laquelle elle évolue – a décidé de s’isoler sur une île aux traits paradisiaques en quête d’un Éden perdu ?

Or, nous constatons qu’outre l’anéantissement physique de la planète, il est aussi question du déclin de ses cultures. En fait, Amin Maalouf met l’accent sur les civilisations et leur effondrement, ayant pour unique responsable l’homme, en plaçant au cœur de son récit l’événement de l’apocalypse. Ce dernier devient un moyen permettant d’avertir le monde de ce qui pourrait lui arriver. C’est aussi une façon de prévenir les hommes des crises qui les menacent, en les invitant à réorganiser leurs sociétés, pour écarter une totale perdition : « Le monde a besoin d’être reconstruit et il faut le repenser. Nous avons aussi besoin de fables fondatrices. C’est ce que j’essaye de faire avec [mon roman] » 1, suggère le romancier. La catastrophe, ou mieux l’apocalypse, devient donc un vecteur de dérèglement et de dérive des notions qui, comme nous l’avons souligné plus haut, nourrissent profondément la réflexion de l’auteur. C’est une « […] manière d’enrayer les dérives, afin que nos congénères, surmontant leurs frayeurs et leurs faiblesses, se mettent à espérer un nouveau commencement » 2, affirme Amin Maalouf lors d’une interview au sujet de son intention lorsqu’il s’est mis à écrire le texte. C’est pourquoi nous pensons que le roman peut, par exemple, s’inscrire dans le cadre d’une littérature de l’autodestruction ou une littérature d’alerte, en nous interrogeant sur le devenir eschatologique de la fin de l’homme et du monde dans lequel il vit.

Revenons, maintenant, à la rencontre des deux protagonistes. En confrontant les propos d’Alec et ceux de Empédocle, nous percevons que le premier décrit l’apocalypse comme une catastrophe naturelle liée à un phénomène météorologique. D’ailleurs, dès l’ouverture du roman, le protagoniste, confiant, nous prévient qu’à cette époque de l’année, en ce lieu, les tempêtes sont fréquentes et ne font l’objet d’aucun signal de détresse : « Dehors, c’était la tempête annoncée. La chose n’est pas rare en cette saison, au voisinage de l’Atlantique » (Maalouf, 2020 : 8). Mais, la rencontre avec Empédocle et la façon dont il décrit l’apocalypse, en convoquant l’univers sacré, va lui faire changer d’avis et le mettre en état d’alerte. Il est ainsi question d’un discours profane qui se double d’un discours sacré par la transgression des frontières, sous toutes leurs formes, au sein d’un espace mobile.

De ce fait, la dimension sacrée, introduite dans le roman d’Amin Maalouf, renforce le caractère pathétique de la situation, en amplifiant la condition tragique de l’homme contemporain, mais aussi en procurant au récit un aspect universel :

« La raison fondamentale de cette récurrence thématique et dramatique du paradigme en question est sans doute sa richesse et son universalité. De ce fait, il rend possible aux écrivains francophones, assoiffés d’actions et de notoriété, la réalisation de trois objectifs concomitants : ontologique (défendre une liberté inaliénable), poétique (se faire démiurge à l’instar du modèle mythique) et sociologique (se rendre solidaire de leur communauté asservie par un traditionalisme sclérosé) » (Abassi, 2005 : 52)

Par ailleurs, l’évocation de la sphère sacrée laisse transparaître un univers mythologique, qui apparaît en filigrane dans le roman Nos frères inattendus et, de ce fait, nous conduit à explorer la seconde partie de notre travail.

2. Apocalypse now

Le titre Apocalypse now, choisi ici, renvoie directement au film de Francis Ford Coppola, sorti en 1979, portant le même intitulé. À l’évidence, le long métrage met en scène la guerre du Viêtnam. Il est donc question d’une apocalypse, c’est-à-dire d’une guerre, provoquée par les hommes et dépourvue de tout caractère sacré. Le roman d’Amin Maalouf véhicule la même idée. En effet, au fil de la lecture, nous découvrons que l’apocalypse, qui se déclenche en s’étendant jusqu’à l’archipel des Chirons, est un complot qui se manifeste par une guerre nucléaire fatale, dont l’origine est incertaine, mais quoi qu’il en soit est causée par les humains :

« […] j’ai des raisons de croire qu’une tragédie vient de se produire. Non pas une calamité naturelle, mais une apocalypse brutale façonnée par la main de l’homme. Le cafouillage ultime de notre espèce. Qui conclura nos quelques milliers d’années d’histoire. Qui fera tomber le rideau final sur nos vénérables civilisations. Et, qui, incidemment, nous fera tous périr. Ce soir même. Ou peut-être demain aux aurores… » (Maalouf, 2020 : 8)

Même si le roman d’Amin Maalouf, écrit sous la forme d’un thriller porteur d’un message d’espoir, paraît s’ancrer dans l’actualité puisqu’il est question d’un complot menaçant notre civilisation – une explosion nucléaire qui est enclenchée dans le Maryland par un groupe terroriste –, il tisse cependant des liens solides avec le monde antique. En ce sens, la transposition de l’univers mythique au sein de l’univers contemporain devient possible par le biais de l’écriture intertextuelle. Dans un contexte géocritique, le déplacement d’un monde vers un autre se fait à travers l’écriture transgressive. À partir de là, il convient de préciser que la transgressivité spatiale affecte l’écriture qui, elle-même, devient mobile, en s’appropriant les caractéristiques de l’archipel en termes d’hétérogénéité et de déplacement. L’écriture permet, non seulement, à l’auteur de cartographier un monde ou bien un ailleurs, bifurquant dans tous les sens et qui, jusque-là, demeure inexploré, mais aussi de le maîtriser. Concernant le verbe « bifurquer », Bertrand Westphal attire notre attention lorsqu’il le rattache au verbe « délirer », en remontant jusqu’à l’époque romaine et en le reliant à la problématique de l’ailleurs et à la maîtrise de la carte mentale. À ce propos, le géocritique précise :

« Bifurquer permet de délirer, et “dé-lirer”, c’est sortir du sillon, la lira, chez les Romains – ce que trace le soc de la charrue. C’est donc ouvrir la perspective d’une innovation, ailleurs, hors des sentiers battus, loin du champ des conventions. Cet ailleurs est l’espace au sens le plus fort, une expression poétique du monde, riche en potentialités inexprimées. Le lieu, qui fait l’objet du travail cartographique et qui est censé résulter de la réduction de l’espace, et par définition circonscrit au dit et au code. Il est prisonnier de l’esprit des hommes et des femmes, de leur impérieux besoin de maîtriser l’environnement. » (Westphal, 2019 : 110-111)

Ainsi, en transgressant les frontières textuelles, par le biais de l’écriture transgressive, l’auteur nomme l’archipel les Chirons, un nom qui renvoie au nom du titan Chiron, fils de Kronos, connu pour sa connaissance et sa sagesse. Il convoque, au sein de cet espace métaphorique, des personnages mythiques issus du monde grec antique et les adapte au contexte présent, comme Alexandre, Agamemnon, Électre, Démosthène et Empédocle. Concernant ce dernier, mentionné plus haut et qui nous rappelle le célèbre philosophe et médecin grec antique, le protagoniste nous le décrit comme un personnage clé, à la frontière de deux univers : « Empédocle est l’un de ces personnages, très rare, en qui se côtoient l’univers réel et l’univers des mythes » (Ibid. p. 116).

De plus, dans ce monde symbolique créé par l’auteur, à la fois antique et moderne, le temps se fige et s’éternise : c’est là l’une des caractéristiques des mythes qui, selon Bertrand Westphal, « […] se moquent bien du temps humain et de la logique » (Westphal, 2016 : 84). De ce fait, la boucle temporelle se fragmente de sorte que le passé, le présent et le futur s’entremêlent, ce qui permet le passage des frontières. Ceci donne l’impression que l’histoire se répète et qu’il n’y a pas d’échappatoire, si les hommes continuent de s’entretuer :

« Ai-je eu l’occasion de dire que tous les événements qui faisaient naguère les grands titres avaient disparu ? Les conflits régionaux, les faits divers, l’économie, le sport, et même la météo ne sont plus guère mentionnés, tout est à l’arrêt, tout est suspendu [...] un chapelet d’incidents étranges, de bruits qui courent, et de prédictions confuses. » (Maalouf, 2020 : 118)

Par ailleurs, lorsque l’auteur procède à quelques modifications, par le biais de l’écriture transgressive, dans ce monde moderne, nous remarquons qu’il n’est plus question de l’affrontement entre les hommes et les Dieux de la mythologie. En effet, ces derniers sont remplacés par une organisation secrète que le narrateur nomme les « frères inattendus » : ainsi l’origine remonte jusqu’à la Grèce antique. Ces frères sont des néo-sauveurs de l’humanité – une sorte de groupe prométhéen qui garde la flamme de l’excellence – dont les prouesses remontent jusqu’à leur ancêtre Prométhée, le sauveur de l’humanité, car « Au moment où la flamme du miracle commençait à vaciller […]. Ils avaient compris que leur civilisation allait faire naufrage, et qu’il fallait, coûte que coûte, préserver les idéaux qu’elle portait » (Ibid. p. 52). En d’autres termes, ils n’interviennent qu’au moment où l’apocalypse, provoquée par les hommes, commence à faire des ravages. Agamemnon, le passeur de l’île d’Antioche et ami du protagoniste, faisant partie de cette fratrie, dissimule leur secret jusqu’à ce que Alec découvre son véritable rôle, au moment de la mission de sauvetage. Agamemnon, s’adressant au dessinateur, dévoile l’identité de ses confrères sans donner trop de détails :

« Aujourd’hui, il m’est difficile de parler aussi ouvertement que le voudrais. Nous vivons un moment délicat, et il n’est pas question que nous nous laissions aller à dire ici, sur l’archipel, entre mis, des qui pourraient compromettre les négociations en cours. Garde seulement à l’esprit que les miens ne sont au service d’aucune nation ni d’aucune puissance, et qu’ils n’ont qu’un seul objectif : éviter un cataclysme planétaire. Ils auront hâte de revenir à leur rôle de spectateurs dès que le danger aura été écarté. » (Ibid. p. 50)

Par la suite, nous apprenons que les frères ‘inattendus’, qui ont une reine nommée Électre et qui sont en avance en matière de savoir, car ils sont dotés de super-pouvoirs, parviennent à sauver les hommes en raison de la science qu’ils possèdent. D’ailleurs, les missions de sauvetages s’effectuent au sein de l’île sur des bateaux. C’est pourquoi l’archipel, qui se transforme en un centre médical, devient un lieu symbolisant la vie et la survie : ‘Surgis d’on ne sait où, ce sont des centaines d’hôpitaux flottants qui opèrent à présent sur les rivages des cinq continents’ (Ibid. p. 144). Par-là, Amin Maalouf veut ressusciter le miracle grec, qui marque un moment de gloire dans l’histoire de l’humanité, celui où la civilisation semble être à son paroxysme : ‘Nous nous réclamons de cette civilisation, et nous vénérons en particulier ce que certains historiens ont appelé le ‘miracle athénien’, ce moment grandiose où l’esprit humain s’est épanoui, dans tant de domaines à la fois […]’ (Ibid. p. 52)

Pour finir, nous nous interrogeons quant à la capacité de ce groupe à guérir les maladies. Aurait-il été capable de sauver l’humanité d’un virus nommé Covid19 ou en tout cas d’une pandémie du même genre ? Notre interrogation nous laisse croire que la littérature, à l’image du personnage mythique de Cassandre, a le pouvoir de prédire l’avenir. D’ailleurs, le narrateur évoque un virus qui se propage rapidement et dont les caractéristiques ressemblent à celles du coronavirus. Il décrit :

« Imaginez par exemple un virus mortel qui se propageait à une vitesse vertigineuse, et qui ne serait révélé par aucun symptôme avant plusieurs semaines. Le jour où l’on découvre son existence, il est déjà trop tard, personne ne peut plus enrayer sa propagation, ni votre médecine, ni la nôtre. Des populations entières auront déjà été irrémédiablement condamnées. » (Ibid. p. 159)

Lors d’une interview au sujet de la date de publication du roman Nos frères inattendus et de l’influence de la pandémie sur le récit, Amin Maalouf livre une réponse enveloppée de mystère :

« Le roman était déjà écrit et la décision de le publier était prise avec mon éditeur bien avant la pandémie. Nous nous demandions seulement s’il faudrait le publier cette année ou l’année prochaine. Le Naufrage des civilisations est sorti en 2019, et je préfère, d’ordinaire, laisser passer deux ans entre mes livres. Mais j’ai relu mon manuscrit pendant le confinement, et pour une raison que je ne m’explique pas clairement, l’atmosphère qui règne dans ce roman m’a semblé en phase avec ce que nous vivions. J’ai donc résolu de le publier sans tarder, et sans rien changer au texte… »1

Conclusion

Au terme de cette analyse et à travers l’étude du roman Nos frères inattendus d’Amin Maalouf, nous constatons que l’événement de l’apocalypse n’a de sens que par la création d’un espace archipélagique, c’est-à-dire un espace hétérogène, mobile et transgressif permettant l’ouverture des frontières. Ces dernières, en plus d’être spatiales, sont aussi textuelles et donc fictionnelles et permettent l’interaction du monde réel et du monde fictif. Mais, c’est l’écriture transgressive, souvent en marche et s’appropriant les caractéristiques de l’espace, qui rend possible le passage des frontières à travers la suspension du temps. Ceci permet à l’auteur de ressusciter un univers symbolique, celui des mythes, en l’adaptant à l’époque et au contexte contemporains, pour donner de la profondeur à la catastrophe, nous inviter à méditer sur l’état actuel de notre civilisation et ainsi anticiper l’avenir.

1 Payot, M. (2020). « Amin Maalouf ressuscite le miracle grec ». URL : https://www.pressreader.com/france/l-express-france/20201001/282153588726824

2 Savin. T. (2012). « Dans la tanière d’Amin Maalouf, sur l’île d’Yeu ». URL : https://www.lexpress.fr/culture/livre/

1 La collapsologie est un courant idéologique dont l’étude s’intéresse à l’effondrement des civilisations.

1 Lafferrière, D. (2020). « Nos frères inattendus : la nouvelle fable philosophique d’Amin Maalouf ». URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/

2 Perrier, J.C. (2020). « Apocalypse now ? ». URL : https://www.lorientlejour.com/article/1234607/apocalypse-now-.html consulté le 21/01/2021.

1 Perrier, J.C. (2020). « Apocalypse now ? ». URL : https://www.lorientlejour.com/article/1234607/apocalypse-now-.html consulté le 24/01/2021.

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2 Savin. T. (2012). « Dans la tanière d’Amin Maalouf, sur l’île d’Yeu ». URL : https://www.lexpress.fr/culture/livre/dans-la-taniere-d-amin-maalouf-sur-l-ile-d-yeu_1165720.html consulté le 22/01/2021.

1 La collapsologie est un courant idéologique dont l’étude s’intéresse à l’effondrement des civilisations.

1 Lafferrière, D. (2020). « Nos frères inattendus : la nouvelle fable philosophique d’Amin Maalouf ». URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/segments/entrevue/209134/amin-maalouf-freres-inattendus consulté le 22/01/2021.

2 Perrier, J.C. (2020). « Apocalypse now ? ». URL : https://www.lorientlejour.com/article/1234607/apocalypse-now-.html consulté le 21/01/2021.

1 Perrier, J.C. (2020). « Apocalypse now ? ». URL : https://www.lorientlejour.com/article/1234607/apocalypse-now-.html consulté le 24/01/2021.

Lamia Mecheri

Université d’Annaba

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