De l’emprunt savant à la conceptualisation endogène : la terminologie scientifique et l’amazighe comme langue de savoir

من الاقتراض المصطلحي العالِم إلى التأصيل المفهومي الداخلي: المصطلحية العلمية والأمازيغية لغةً لإنتاج المعرفة

From Learned Borrowing to Endogenous Conceptualization: Scientific Terminology and Amazigh as a Language of Knowledge

Afulki Aznat Musa Imaḥrazen

Seg ureṭṭal ussnan ɣer usnulfu agensan n yinumak: tasniremt tussnant akked tmaziɣt am tutlayt n tmusni
From Learned Borrowing to Endogenous Conceptualization: Scientific Terminology and Amazigh as a Language of Knowledge

Afulki Aznat Musa Imaḥrazen, « De l’emprunt savant à la conceptualisation endogène : la terminologie scientifique et l’amazighe comme langue de savoir », Aleph [], 15 September 2026, 18 September 2026. URL : https://aleph.edinum.org/18119

La reconnaissance institutionnelle de l’amazighe ne suffit pas à en faire une langue pleinement opératoire de production et de circulation des savoirs scientifiques. Cette étude examine les conditions permettant de passer de l’adaptation de terminologies élaborées dans des langues dominantes à une véritable capacité de conceptualisation endogène. Elle analyse les relations entre emprunt savant, calque, néologie morphologique et sémantique, reformulation définitoire et création terminologique interne. La recherche adopte une démarche qualitative d’analyse terminologique appliquée à six notions des sciences humaines — stéréotype, pragmatique, subjectivation, imaginaire, patrimoine symbolique et anamnèse critique — examinées selon cinq critères : précision notionnelle, intelligibilité, productivité morphologique, stabilité intervariétale et insertion discursive. Les résultats montrent qu’aucun procédé ne peut, isolément, assurer la constitution d’une terminologie scientifique stable. L’emprunt favorise l’intercompréhension internationale, tandis que la néologie et la reformulation mobilisent les ressources propres à la langue. L’étude propose en conséquence un modèle pluricentrique fondé sur la documentation terminologique, l’attestation des usages et la coordination entre institutions, chercheurs, revues, enseignants et outils numériques. La terminologie scientifique apparaît ainsi comme une infrastructure de conceptualisation et de souveraineté épistémique.

لا يكفي الاعتراف المؤسسي باللغة الأمازيغية لجعلها لغةً فاعلة بصورة كاملة في إنتاج المعرفة العلمية وتداولها، إذ يقتضي ذلك امتلاكها القدرة على تسمية المفاهيم المتخصصة وتعريفها وبناء العلاقات بينها، بما يتجاوز مجرد تكييف المصطلحات المصاغة في اللغات المهيمنة. تبحث هذه الدراسة في شروط الانتقال من الاقتراض المصطلحي والمحاكاة اللغوية إلى بناء قدرة حقيقية على التأصيل المفهومي الداخلي. وتعتمد مقاربة نوعية في التحليل المصطلحي، تُطبَّق على ستة مفاهيم من العلوم الإنسانية هي: الصورة النمطية، التداولية، تشكّل الذات، المتخيَّل، التراث الرمزي، والاستذكار النقدي. وتُقوَّم المقترحات المصطلحية وفق خمسة معايير: الدقة المفهومية، وقابلية الفهم، والإنتاجية الصرفية، والاستقرار بين التنوعات الأمازيغية، والقدرة على الاندماج في الخطاب العلمي. وتبيّن النتائج أن أي آلية مصطلحية منفردة لا تكفي لبناء جهاز علمي مستقر؛ فالاقتراض يعزز قابلية التفاهم العلمي الدولي، في حين تتيح آليات التوليد وإعادة الصياغة استثمار الموارد الداخلية للغة. وتقترح الدراسة، لذلك، نموذجاً متعدد المراكز يقوم على التوثيق المصطلحي، وإثبات الاستعمال، والتنسيق بين المؤسسات والباحثين والمجلات العلمية والمدرّسين والأدوات الرقمية. ومن ثمّ تغدو المصطلحية العلمية بنيةً تحتيةً للتفكير والتأصيل المفهومي والسيادة المعرفية.

Institutional recognition alone cannot make Amazigh a fully operational language for the production and circulation of scientific knowledge. This study investigates the conditions required to move beyond the adaptation of terminology developed in dominant languages toward a genuine capacity for endogenous conceptualization. It examines the relationships among learned borrowing, calquing, morphological and semantic neology, definitional reformulation, and language-internal term formation. The study adopts a qualitative terminological approach applied to six concepts from the humanities — stereotype, pragmatics, subjectivation, imaginary, symbolic heritage, and critical anamnesis — assessed according to five criteria: conceptual precision, intelligibility, morphological productivity, cross-variety stability, and discursive integration. The findings show that no single terminological procedure can, by itself, ensure the development of a stable scientific lexicon. Borrowing facilitates international intelligibility, whereas neology and definitional reformulation activate language-internal resources. The article therefore proposes a pluricentric model combining terminological documentation, usage-based attestation, and coordination among institutions, researchers, scholarly journals, teachers, and digital tools. Scientific terminology consequently emerges not as a mere lexical inventory, but as an infrastructure for conceptualization and epistemic sovereignty.

Introduction

Parler de terminologie scientifique en amazighe, ce n’est pas seulement parler de mots nouveaux. C’est interroger les conditions dans lesquelles une langue longtemps minorée peut devenir une langue du savoir, de la recherche et de la controverse intellectuelle. L’officialisation, l’enseignement et la visibilité publique constituent des avancées décisives, mais ne garantissent pas, à eux seuls, la capacité de produire des catégories abstraites. Une langue peut être reconnue dans le droit, présente sur les façades institutionnelles, et pourtant dépendante d’autres langues dès qu’il s’agit de formuler une hypothèse, de définir une méthode ou de construire un objet théorique.

Cette dépendance ne révèle aucune insuffisance interne. Elle résulte d’une histoire sociale qui a limité l’accès de l’amazighe à l’école, à l’administration, à l’imprimé, à l’université et aux infrastructures numériques. Une langue tenue à l’écart des domaines savants ne manque pas nécessairement de ressources morphologiques ou sémantiques ; elle manque d’occasions durables d’activer, de confronter et de stabiliser ces ressources. La terminologie est précisément l’un des lieux où cette activation se fait visible.

Le problème est souvent formulé sous la forme d’une alternative : faut-il emprunter les termes techniques aux langues dominantes ou forger des équivalents amazighs ? Cette opposition est politiquement lisible, mais scientifiquement insuffisante. Toute langue savante emprunte. Les terminologies européennes doivent une part considérable de leur histoire au grec, au latin, à l’arabe et aux circulations internationales. Inversement, une création interne n’est pas nécessairement claire, juste ou adoptable. L’origine d’un terme ne préjuge ni de sa précision ni de sa fécondité. La question pertinente est donc moins « emprunt ou néologie ? » que « quelle solution permet de construire, de transmettre et de discuter le concept dans un réseau notionnel cohérent ? ».

Notre hypothèse est qu’une terminologie scientifique amazighe viable doit articuler trois exigences : l’ancrage dans les ressources de la langue, l’intelligibilité pour ses différents publics et la compatibilité avec les échanges savants internationaux. Cette articulation interdit aussi bien le purisme que l’emprunt automatique. Elle exige, en outre, de distinguer la proposition lexicale de la normalisation : inventer une forme est un acte d’auteur ; en faire un terme de référence suppose des définitions, des corpus, des essais d’usage, des institutions et des procédures de révision.

L’article poursuit trois objectifs. Il clarifie d’abord la relation entre terminologie, conceptualisation et standardisation. Il analyse ensuite un ensemble limité de propositions afin de montrer comment plusieurs stratégies — emprunt intégré, calque, extension sémantique et périphrase — modifient la manière de rendre un concept. Il propose enfin un modèle pluricentrique de stabilisation, capable de coordonner l’unité nécessaire aux sciences et la pluralité constitutive du domaine amazighe. L’enjeu n’est pas de produire ici un dictionnaire normatif, mais de rendre explicites les critères et les procédures grâce auxquels une langue de mémoire peut devenir une langue d’élaboration.

1. La terminologie, du mot isolé au système conceptuel

Une terminologie ne se réduit pas à une liste bilingue. La traduction lexicale cherche souvent à établir une correspondance entre un terme source et une forme cible ; le travail terminologique, quant à lui, reconstruit les relations entre notions. Dire « subjectivation », par exemple, suppose de préciser les liens entre le sujet, le soi, l’identité, l’agentivité, l’énonciation, le pouvoir et la reconnaissance. Une forme amazighe n’est donc terminologiquement pertinente que si elle peut entrer dans cette constellation, produire des dérivés et fonctionner dans des définitions comme dans des raisonnements.

Cette distinction rejoint la tradition de la terminologie générale, qui envisage le terme comme l’unité linguistique d’un concept défini dans un domaine (Wüster, 1979 ; Rey, 1979 ; Sager, 1990). Elle doit toutefois être adaptée aux langues minorées. Dans un espace où les usages scientifiques sont récents, dispersés et plurilingues, les concepts ne circulent pas seulement entre disciplines : ils passent aussi par le français, l’arabe et l’anglais, avec des traditions de traduction différentes. La terminologie amazighe doit ainsi gérer simultanément la précision disciplinaire, la variation linguistique et la médiation interlinguistique.

Le terme scientifique possède au moins quatre dimensions. Il renvoie à une définition ; il s’insère dans une famille de notions ; il adopte une forme linguistique susceptible d’être fléchie ou dérivée ; il se réalise enfin dans des textes. Cette dernière dimension est souvent négligée. Une forme séduisante dans un glossaire peut devenir ambiguë ou lourde dans un article. À l’inverse, une périphrase jugée trop longue peut se révéler très utile lors de la première exposition d’un concept, avant qu’une forme plus compacte ne soit stabilisée. L’économie graphique ne saurait donc constituer le seul critère de qualité.

La conceptualisation endogène ne signifie pas que le concept serait enfermé dans une essence culturelle amazighe. Le savoir est fait de circulations. Elle désigne plutôt la capacité à retravailler un concept avec les ressources sémantiques, métaphoriques et morphologiques de la langue d’accueil, de manière à ce qu’il y devienne analysable et productif. Une langue conceptualise lorsqu’elle ne se contente plus de transporter un signifiant étranger, mais réorganise les relations de sens nécessaires à l’appropriation du concept.

Cette opération engage ce que l’on peut, avec prudence, appeler une souveraineté épistémique. Il ne s’agit ni d’autarcie lexicale ni de rejet des sciences internationales. Une langue est épistémiquement active lorsqu’elle permet de formuler, de contester et de transmettre des concepts sans dépendre entièrement de la syntaxe et du lexique d’une autre langue. Le dialogue entre langues devient alors un échange entre capacités de formulation, et non une simple répartition entre langue productrice et langue réceptrice.

Pour l’amazighe, cet enjeu revêt une dimension symbolique particulière. La langue est fréquemment associée à la transmission familiale, à l’oralité, au patrimoine, à la mémoire et à l’identité. Ces fonctions ne doivent pas être dévalorisées ; elles constituent une part de sa force historique. Mais leur célébration peut devenir une nouvelle assignation si elle maintient la langue du côté de ce qui est conservé plutôt que de ce qui se construit. La terminologie scientifique déplace cette frontière : elle fait de la langue non seulement l’archive d’une expérience, mais aussi l’atelier d’une interrogation.

2. Démarche d’analyse et critères de recevabilité

L’étude adopte une démarche qualitative et exploratoire. Le matériau est constitué de six concepts mobilisés dans les sciences du langage et les sciences humaines : stéréotype, pragmatique, subjectivation, imaginaire, patrimoine symbolique et anamnèse critique. Ils ont été retenus parce qu’ils représentent des degrés différents de technicité et qu’ils mobilisent plusieurs ressources : métaphore, dérivation, composition, extension sémantique et périphrase. Le corpus d’analyse n’est pas un corpus statistique d’usages ; il s’agit d’un ensemble raisonné de propositions destiné à éprouver une méthode. En conséquence, les choix présentés ci-dessous sont des hypothèses terminologiques, non des décisions normatives.

Chaque proposition est examinée selon cinq critères. La précision notionnelle mesure l’adéquation entre la forme et le concept dans le domaine concerné. L’intelligibilité désigne la possibilité d’interpréter la proposition sans connaissance obligatoire de la langue source. La productivité évalue sa capacité à former des dérivés ou à s’articuler à une famille lexicale. La stabilité intervariétale concerne sa circulation possible au-delà d’un parler unique. Enfin, l’insertion discursive vérifie si la forme fonctionne dans une définition, un résumé, un raisonnement et un contexte pédagogique. À ces critères linguistiques s’ajoute une condition sociale : aucun terme ne peut être déclaré stabilisé avant d’avoir été confronté à des locuteurs, à des spécialistes du domaine et à des corpus réels.

La méthode distingue cinq stratégies. L’emprunt intégré adapte un terme international à la phonologie, à la graphie et à la morphologie amazighes. Le calque maîtrisé reprend une architecture conceptuelle étrangère lorsque celle-ci demeure compatible avec la langue. La néologie formelle crée une unité à partir de procédés internes. La néologie sémantique étend le sens d’un mot attesté. La périphrase conceptuelle explicite les composantes du concept au moyen d’un syntagme. Ces stratégies ne forment pas une hiérarchie absolue. Une même notion peut exiger une périphrase dans l’enseignement, une forme compacte dans un article spécialisé et un équivalent international entre parenthèses lors de la première occurrence.

Cette approche conduit également à séparer trois niveaux que les débats confondent souvent : la sélection d’un concept et de sa définition ; la codification d’une forme linguistique ; la décision institutionnelle concernant la forme recommandée, les variantes admises et les domaines d’emploi. Cette distinction, inspirée des modèles d’aménagement de Haugen (1983), permet de comprendre pourquoi une bonne proposition individuelle ne devient pas automatiquement une norme. La norme suppose une acceptation, une élaboration fonctionnelle et des mécanismes de coordination.

Tableau 1. Grille d’analyse des solutions terminologiques

Critère

Question directrice

Indice de validation

Précision

La forme désigne-t-elle le concept dans son domaine ?

Définition et contre-exemples

Intelligibilité

Le sens est-il accessible sans la langue source ?

Tests auprès de lecteurs

Productivité

La forme permet-elle dérivation et mise en réseau ?

Famille lexicale attestable

Stabilité

Peut-elle circuler entre variétés et institutions ?

Corpus plurirégionaux

Insertion discursive

Fonctionne-t-elle dans des textes réels ?

Articles, cours et glossaires

Source : proposition des auteurs à partir de Rey (1979), Sager (1990), Haugen (1983) et Chaker (1998).

3. De l’emprunt à la reformulation : six études de cas

Le cas de « stéréotype » révèle d’abord la différence entre reconnaissance internationale et transparence conceptuelle. L’emprunt stereotip est immédiatement identifiable par un lectorat familiarisé avec le français ou l’anglais ; il peut donc être utile dans un texte spécialisé ou dans un index multilingue. Il reste cependant opaque pour d’autres lecteurs. La proposition tugna yettwaseqqnen — littéralement « une image fixée ou verrouillée » — rend perceptible l’idée de clôture et de répétition. Elle transforme le terme en micro-définition. Sa force est aussi sa limite : selon le domaine, le stéréotype ne désigne pas seulement une image immobilisée, mais une représentation socialement partagée, réductrice et mobilisable comme un automatisme discursif. La proposition doit donc être accompagnée d’une définition et confrontée à d’autres formes possibles. Elle constitue une hypothèse sémantiquement motivée, et non un équivalent définitivement validé.

Pour « pragmatique », la solution Pragmatika assure la continuité avec la nomenclature internationale et facilite la recherche documentaire. Elle ne précise toutefois pas si le terme renvoie à la discipline linguistique, à une orientation philosophique ou à l’usage courant de « pratique ». La périphrase tasleḍt n usiwel deg tegnit n taywalt — analyse de l’énonciation dans la situation de communication — possède une valeur pédagogique : elle explicite l’étude du langage en contexte. Elle risque néanmoins de réduire la pragmatique à l’énonciation et à la situation de communication, alors que le domaine inclut aussi les actes de langage, l’inférence, l’implicature, la deixis et la politesse. Ici, la meilleure politique n’est probablement pas le remplacement immédiat de l’emprunt, mais une double désignation : terme compact pour l’identification disciplinaire, paraphrase définitoire lors de la première occurrence, puis recherche d’une forme plus englobante.

La « subjectivation » pose un problème différent. Elle ne désigne pas seulement le sujet, mais le processus historique, discursif ou politique par lequel un individu devient sujet dans un régime de pouvoir et de reconnaissance. La proposition asbedded n yiman, que l’on peut comprendre comme « mise debout » ou « constitution de soi », possède une force métaphorique remarquable. Elle suggère l’émergence, la tenue et l’acquisition d’une voix. Mais cette richesse ne garantit pas, à elle seule, l’équivalence : la métaphore peut privilégier l’autonomie, alors que certaines théories insistent sur l’assujettissement. Le dossier terminologique devra donc distinguer les acceptions philosophiques, linguistiques et sociologiques, et vérifier si la forme peut produire des dérivés cohérents pour « subjectiver », « sujet » et « processus de subjectivation ».

Pour « imaginaire », l’hybridation imaginairen conserve la reconnaissance du mot source, mais elle importe aussi ses ambiguïtés. La proposition tugniwin, construite autour de l’image et de la représentation, s’intègre mieux au lexique amazighe et peut être utile dans les « imaginaires de crise ». Elle risque toutefois de confondre des images particulières avec l’ensemble organisé de représentations, de récits et de schèmes qui structure un collectif. Le passage du concret à l’abstrait est possible par néologie sémantique, mais il doit être démontré dans l’usage. Cette étude de cas rappelle qu’une traduction motivée n’est pas seulement une belle image : elle doit pouvoir porter la densité théorique du concept.

L’expression « patrimoine symbolique » se prête à la composition. Ayla azamulan associe l’idée de bien reçu ou transmis à celle du signe et du symbole. La construction permet de penser le patrimoine comme un ensemble de médiations signifiantes plutôt que comme un stock d’objets. Elle offre également une famille productive autour de la transmission, de la propriété collective et de la valeur symbolique. Son évaluation devra cependant préciser la portée de ayla : le terme implique-t-il une propriété au sens juridique, un héritage culturel ou une ressource commune ? La réponse dépendra du contexte disciplinaire et pourra justifier plusieurs variantes étiquetées.

Enfin, « anamnèse critique » met en relation la mémoire et l’activité réflexive. Usmektay s tmussni — remémoration par ou avec le savoir — rend visible le travail de la mémoire plutôt qu’un simple retour du souvenir. La proposition convient à une analyse qui oppose la commémoration répétitive et la mémoire interrogée. Elle reste néanmoins une paraphrase interprétative. Dans un texte philosophique ou psychanalytique, « anamnèse » possède des histoires notionnelles spécifiques qu’il faudra documenter. La solution montre l’intérêt de la conceptualisation endogène, à condition de ne pas effacer la polysémie du terme « source ».

Tableau 2. Statut provisoire des six propositions

Concept

Solution examinée

Atout principal

Point à valider

Stéréotype

tugna yettwaseqqnen

Transparence de la fixation

Dimension sociale du concept

Pragmatique

tasleḍt n usiwel deg tegnit n taywalt

Valeur définitoire

Extension complète du domaine

Subjectivation

asbedded n yiman

Force processuelle

Rapport autonomie/assujettissement

Imaginaire

tugniwin

Ancrage sémantique interne

Passage de l’image au système

Patrimoine symbolique

ayla azamulan

Composition productive

Sens juridique ou collectif

Anamnèse critique

usmektay s tmussni

Mémoire comme travail

Spécificités disciplinaires

Source : analyse des auteurs. Les formes sont des propositions à tester et non des normes arrêtées.

4. Stabiliser sans uniformiser : vers une architecture pluricentrique

Les études de cas conduisent à une conclusion méthodologique : la qualité linguistique d’une proposition est nécessaire, mais insuffisante. Un terme scientifique se stabilise parce qu’il est défini, repris, discuté, enseigné et révisé. La normalisation ne doit donc pas commencer par un verdict lexical ; elle doit organiser la circulation des propositions et rendre leurs justifications vérifiables. C’est ici que le cadre pluricentrique, développé pour la standardisation de l’amazighe, peut être appliqué à la terminologie.

L’amazighe ne dispose pas d’un centre unique. Les institutions marocaines et algériennes, les universités, les associations, les réseaux libyens et tunisiens, les communautés régionales et les diasporas n’ont ni les mêmes ressources ni les mêmes traditions graphiques. Une norme transnationale imposée par le centre le mieux doté risquerait de convertir son avantage institutionnel en autorité linguistique générale. À l’inverse, des lexiques régionaux sans correspondances multiplieraient les synonymes concurrents et limiteraient la circulation des savoirs. Le pluricentrisme propose une autre voie : plusieurs centres légitimes, reliés par un protocole commun de documentation et d’équivalence (Clyne, 1992).

Le premier niveau de cette architecture est le dossier terminologique. Chaque entrée devrait comporter le concept, le domaine, une définition, les équivalents français, arabe et anglais, les formes amazighes proposées, leur segmentation morphologique, leurs variantes régionales et graphiques, des exemples en contexte, les dérivés possibles, les sources et l’état de validation. Une étiquette distinguerait la proposition, la forme expérimentale, le terme recommandé et le terme consacré par l’usage. Ce dispositif empêcherait qu’une création individuelle soit présentée comme une norme déjà acquise.

Le second niveau est la validation pluricentrique. Des groupes associant des linguistes, des spécialistes du domaine, des traducteurs, des enseignants, des éditeurs et des locuteurs examineraient les entrées sur la base de corpus. Les décisions devraient être versionnées et révisables. Lorsqu’une variante est solide dans une région mais peu partagée ailleurs, elle pourrait être conservée avec une étiquette plutôt que supprimée. L’interopérabilité est ici plus importante que l’identité formelle : les lecteurs doivent pouvoir reconnaître les équivalences, effectuer des recherches et passer d’un centre à l’autre.

Le troisième niveau est l’épreuve discursive. Les revues et colloques peuvent demander que tout terme nouveau soit défini à sa première occurrence et, pendant une phase transitoire, accompagné de son équivalent international. Des corpus annotés permettraient ensuite d’observer la fréquence, la stabilité du sens et les cooccurrences. La norme scolaire, la norme universitaire et la langue de vulgarisation ne réclament pas toujours le même degré de condensation. Une périphrase peut être retenue à des fins pédagogiques, tandis qu’une forme courte circule entre spécialistes, à condition que leur relation soit explicitée.

Le quatrième niveau est graphique et numérique. La terminologie ne peut être dissociée des systèmes d’écriture, mais elle ne doit pas non plus être capturée par la « guerre des alphabets ». Une représentation lexicale commune peut être réalisée en latin aménagé, en tifinaghe ou, lorsque les pratiques le justifient, en arabe aménagé. Des tables de translittération publiées, des identifiants stables et des corpus parallèles éviteraient qu’un changement de graphie soit confondu avec un changement de terme. La pluralité graphique devient alors une propriété gérée de la ressource terminologique, et non un conflit de légitimité.

Ce modèle exige enfin une politique de la preuve. Les termes doivent être testés auprès de lecteurs présentant des profils différents : locuteurs premiers ou apprenants, étudiants ou spécialistes, lecteurs de différentes régions. Les enquêtes peuvent mesurer la compréhension spontanée, la mémorisation, l’acceptabilité et la capacité à réutiliser la forme dans une phrase. Les corpus permettent de vérifier la productivité et la stabilité. Sans ces données, l’appel à l’« authenticité » de la langue ou à la « transparence » d’une création reste une intuition d’auteur.

5. Discussion — Les conditions d’une souveraineté épistémique praticable

La conceptualisation endogène contribue à une souveraineté épistémique praticable si elle évite deux symétries trompeuses. La première oppose la pureté interne à la dépendance externe. Or l’emprunt peut être parfaitement intégré et scientifiquement utile, tandis qu’un néologisme interne peut être opaque. La seconde oppose l'unité et la diversité. Une terminologie commune n’exige pas l’effacement des variantes ; elle exige leur documentation, leur hiérarchisation fonctionnelle et leur convertibilité.

Cette perspective permet de reformuler la promotion linguistique. Une langue ne devient pas scientifique par décret ni par accumulation de néologismes. Elle le devient lorsqu’un étudiant peut lire plusieurs travaux sans réapprendre le vocabulaire à chaque page ; lorsqu’un enseignant dispose de définitions et d’exemples stables ; lorsqu’un chercheur peut discuter d’une proposition terminologique et en retracer la décision ; lorsqu’un moteur de recherche reconnaît les variantes et les graphies ; lorsqu’un auteur peut produire un raisonnement continu sans basculer systématiquement vers une autre langue.

Le risque du nationalisme lexical doit néanmoins être pris au sérieux. Présenter toute création interne comme supérieure parce qu’elle serait « authentiquement » amazighe transforme la terminologie en épreuve d’appartenance. Une science en amazighe doit rester ouverte aux circulations, à la citation et à la comparabilité internationale. Le but n’est pas de dissimuler l’histoire étrangère des concepts, mais de rendre leur appropriation active. Maintenir un terme international peut être préférable lorsque la précision et l’interopérabilité l’exigent ; le rôle du terminologue est alors d’en assurer l’intégration, la définition et la productivité.

Le risque inverse est l’illusion de scientificité induite par l’emprunt. Une forme proche du français ou de l’anglais peut paraître technique tout en demeurant incomprise. Elle peut créer un entre-soi universitaire et éloigner les locuteurs de la langue savante. La double désignation — forme amazighe motivée et équivalent international — offre souvent une transition féconde. Elle permet d’apprendre le concept, de le repérer dans la littérature et d’observer quelle forme s’impose dans l’usage.

L’étude présente plusieurs limites. Le nombre de notions est limité et se limite principalement aux sciences humaines. Les propositions n’ont pas encore été soumises à une enquête d’acceptabilité ni à une analyse quantitative de corpus. Certaines gloses littérales requièrent une vérification dialectologique et morphologique approfondie. Enfin, la question graphique n’est abordée qu’au niveau de l’interopérabilité. Une recherche ultérieure devra comparer des domaines plus techniques, documenter les variantes régionales et évaluer les termes dans des situations d’enseignement et de rédaction réelles.

Ces limites ne diminuent pas l’intérêt du cadre proposé ; elles en déterminent le statut. Il ne s’agit pas d’une liste normative prête à l’emploi, mais d’une méthode pour transformer des intuitions lexicales en objets scientifiques discutables. Cette transformation est décisive : elle fait passer la terminologie de l’affirmation identitaire à l’infrastructure de recherche.

Conclusion

La promotion de l’amazighe ne peut s’arrêter à sa reconnaissance institutionnelle, à son enseignement ou à sa visibilité symbolique. Elle suppose la possibilité de définir, de relier et de discuter des concepts dans la langue elle-même. La terminologie scientifique participe de cette capacité, à condition de ne pas être réduite à la simple fabrication accélérée d’équivalents.

L’analyse des six notions montre que l’emprunt, la néologie, le calque et la périphrase sont moins des solutions concurrentes que des instruments à évaluer selon les concepts, les publics et les genres discursifs. La conceptualisation endogène devient féconde lorsqu’elle rend le concept intelligible et productif sans masquer ses tensions théoriques. L’emprunt reste légitime lorsqu’il soutient la précision et l’intercompréhension, mais il doit être défini et intégré plutôt que simplement transcrit.

Le passage d’une proposition à une terminologie stable exige enfin une gouvernance pluricentrique : dossiers documentés, corpus, essais d’usage, variantes étiquetées, coordination entre institutions et translittération entre graphies. Standardiser ne signifie alors ni uniformiser les pratiques ni imposer la décision d’un seul centre. Cela signifie rendre les concepts partageables, les choix traçables et les révisions possibles.

L’amazighe n’est pas condamné à demeurer une langue dont on parle lorsqu’il s’agit de mémoire, d’identité ou de patrimoine. Il peut devenir une langue dans laquelle on construit les objets de la recherche et on discute les catégories du savoir. À cette condition, la terminologie n’enrichit pas seulement le lexique : elle transforme la langue défendue en langue productrice de pensée.

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Afulki Aznat

University of Arizona
1401 E. University Blvd.
Tucson, AZ 85721
USA

Musa Imaḥrazen

Université Mouloud Mammeri – Tizi Ouzou et Centre de recherche en langue et culture amazighes, Béjaïa / Vgayet

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