Ouvrons grand les livres, fermons les chapitres de la violence (Le Clézio, 2024). Jean-Marie Le Clézio
Introduction
La violence et la non-violence, la guerre, les drames de la condition humaine sont des thèmes récurrents et importants dans l’œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Dans plusieurs de ses romans, cet humaniste met en scène des personnages confrontés à la violence du monde qui les entoure. Pour lui, cette violence qui aboutit au mépris de l’identité individuelle, et qui s’avère un puissant révélateur de l’autre face, atroce et banale de l’humanité, peut prendre diverses formes :
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Violence coloniale et politique : Le Clézio met surtout en lumière les violences infligées par l’homme à l’homme, mais aussi les violences systémiques issues de l’histoire, telles que la colonisation et l’exploitation des peuples indigènes, l’anéantissement des civilisations et les traumatismes qu’elles engendrent.(Le Clézio, 1980)
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Violence économique, sociale et urbaine : Depuis Le Déluge (1966), Le Clézio dénonce la violence, l’angoisse et la peur produites par les grandes villes occidentales, dont l’organisation semble dissoudre les valeurs humaines. Cette contestation de la modernité, conjuguée à l’attention portée à des civilisations réputées épargnées par le progrès technique, s’accentue au seuil des années 1970, notamment dans Terra Amata (1967), Le livre des fuites (1969), La Guerre (1970) et Les Géants (1973).
Dans la lignée des ouvrages indiqués, nous avons Mondo et autres histoires (1978), où nous trouvons de nombreux exemples qui dénoncent la situation violente des villes modernes, où les gens « marchaient vite, en faisant du bruit avec leurs pieds, en parlant et en riant très fort » (Le Clézio, 1978 : 37), sans faire attention à Mondo.
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Violence psychologique et intérieure : Le Clézio explore également les traumatismes individuels. Dans L’Africain (2004), par exemple, il évoque son propre passé et les tensions entre un père autoritaire et une enfance marquée par le déracinement.
À travers son œuvre, Le Clézio pointe du doigt les systèmes oppressifs, qu’ils soient coloniaux, capitalistes ou patriarcaux. Son œuvre peut ainsi être lue comme un plaidoyer pour une humanité plus égalitaire qui rejette les manifestations de la violence.
Tout au long de cet article, nous essaierons d’expliquer que, face à toutes ces catégories de violence, Le Clézio développe surtout dans Mondo et autres histoires une réflexion sur la non-violence, en proposant une remise en question des structures de pouvoir qui génèrent la violence.
Nous montrerons également que, dans ce recueil de nouvelles, Le Clézio s’intéresse à la nature, à ce monde plus simple et plus harmonieux, loin des conflits sociaux et des injustices humaines, et à la nécessité de renouer avec elle pour réduire la violence et les tensions des sociétés modernes.
Dans une autre perspective, nous constaterons que l’amour et la solidarité constituent des antidotes à la violence. Ces deux puissantes armes dont disposent les personnages de Mondo et autres histoires s’emploient à résister aux forces d’anéantissement et à garder l’espérance. Ainsi, Le Clézio suggère une forme de spiritualité et de quête de sens comme alternative à la brutalité et à la violence du monde.
Dans cette même ligne d’interprétation, nous évoquerons également que le style narratif, souvent contemplatif, de ce recueil de nouvelles invite à une réflexion sur l’existence et sur la manière dont l’homme peut transcender ses instincts destructeurs qui sont à l’origine de tous les types de violence.
De plus, l’écriture lyrique et sensorielle utilisée dans ce recueil, constitue, elle-même, une forme de non-violence, tout en laissant entrevoir une lueur d’espoir. Elle reflète une résistance silencieuse, une vision du monde où la beauté et la contemplation peuvent désarmer la brutalité.
Cette étude de Mondo et autres histoires, tentera aussi d’explorer l’engagement de Le Clézio en tant que défenseur de la paix dont les personnages incarnent un modèle de rupture des liens avec la civilisation et l’aliénation propre aux sociétés avancées, et qui s’efforcent de se diriger vers les origines et la Mère Nature. Cet engagement de Le Clézio contre la violence nous invite à prendre en considération l’étude des éléments représentatifs de non-violence qui parcourent les pages de cet ouvrage et à focaliser notre attention sur l’interrelation existant entre la littérature et la paix.
1. La représentation de la non-violence dans Mondo et autres histoires
En ce qui concerne la non-violence dans Mondo et autres histoires, il convient de préciser que, dans ce recueil de huit nouvelles, Le Clézio ne montre pas la violence de manière directe ou brutale comme dans certains de ses autres romans. Au contraire, il la suggère : l’exclusion sociale, l’ennui moderne, la solitude des enfants, la coupure entre l’homme et la nature, etc. Mais la vraie force du livre, c’est la réponse à cette violence : une forme de résistance douce, silencieuse, presque spirituelle.
1.1 Les figures de la non-violence dans Mondo et autres histoires
La littérature française du XXe siècle s’était inscrite dans un siècle tumultueux, marqué par deux guerres mondiales, la décolonisation, les tensions sociales et les graves crises économiques d’après-guerre. Par ailleurs, le XXe siècle a connu un progrès rapide dans les domaines scientifiques et technologiques. Dans ce contexte et dans ce monde de concurrence économique et sous le poids des événements et des crises historiques et politiques, certains écrivains ont commencé à s’interroger sur leur enfance perdue, âge où ils vivaient à l’abri de toutes les difficultés. Cette nostalgie les a également dirigés vers un retour à l’enfance comme source d’inspiration littéraire. En utilisant, dans leurs écrits, le personnage d’enfant innocent et oublié des hommes modernes, ils se sont engagés dans une littérature de révolte : une sorte de leitmotiv visant à défendre, en général, les valeurs humaines négligées ou rejetées.
Ainsi, les figures de la non-violence dans Mondo et autres histoires, sont, pour la plupart, les enfants ou les adolescents en quête de liberté. Ces enfants sont, en fait, les porte-parole de Le Clézio, car ils incarnent l’innocence, la force de l’espérance et l’élan vers la paix.
Comme le souligne François Marotin, dans son livre critique sur Mondo et autres histoires (Marotin, 1995 : 15), toutes les nouvelles de cet ouvrage mettent en scène un enfant, plutôt un enfant innocent, paradigme du bon sauvage, celui qui trouve refuge dans la nature et loin de son milieu familial ou social. Mondo, par exemple, est un garçon mystérieux, errant, mais jamais violent. Il incarne une innocence pure, une forme de paix intérieure qui contraste avec le monde violent qui l’entoure.
Mais pourquoi le choix de l’enfance, cette période de la vie presque « toujours associée à la pureté originelle dans l’univers leclézien ? » (Ook, 2001 : 133)
En ce qui concerne l’importance de l’enfance chez Le Clézio, notons qu’il voudrait constamment rester enfant et tenir ses distances avec le monde adulte. Interrogé à ce propos, Le Clézio affirme que « Ce qu’on appelle adulte […] ne m’intéresse absolument pas, parce que c’est quelqu’un qui ne se définit que par ce qu’il possède et par ce qu’il dirige. Donc c’est un choix pour moi de l’ignorer. » (Le Clézio, 2008 : 52)
Aliette Armel confirme cette déclaration en disant que « le point de départ de presque toutes les entreprises de Le Clézio se situe dans l’enfance et dans le livre. » (Armel, 1998 : 57)
Le Clézio pense que, pour retrouver l’esprit de l’enfance, « il faut devenir soi-même petit, si petit qu’on est à l’ombre d’une herbe ou d’une fleur, et vivre au soleil, dans la poussière, sous le vent, dans une seule journée longue comme une saison » (La, 1977 : 3-4) pour se libérer des idées abstraites et complexes qui masquent le monde vivant.
Il nous semble également qu’il a choisi les protagonistes de Mondo et autres histoires, parmi les enfants au seuil de l’adolescence, ou bien des vieillards redevenus enfants, car selon lui, il faut : « être un enfant ou posséder une âme d’enfant pour s’initier à la plénitude de la vie, à la vie cosmique, à la vie intérieure. » (Nezami Zade, s. d. : 57) Le Clézio voulait inviter les lecteurs à rester enfants et à préserver, dans une société tumultueuse et violente, l’innocence enfantine, la sensibilité, l’imaginaire, et la spiritualité.
Mondo et autres histoires, décrit un monde où tous les symboles de la civilisation moderne et machiniste, ainsi que le désir de dominer et de conquérir, sont partout présents. Les machines, les villes et les routes envahissent ce monde moderne et plongent les êtres humains dans un état de violence et de peur permanents. Dans un tel monde de dominance technique et urbaine, les protagonistes-enfants et adolescents, Mondo, Lullaby, Daniel et Gaspar, ces enfants ou ces adolescents, en marge de la société, représentent l’esprit de révolte. Toute l’énergie de ces personnages est alors concentrée sur le désir d’échapper à cette situation regrettable et à ces structures sociales oppressives (école, famille, ville, …) qui les empêchent de vivre en harmonie avec leur environnement naturel (Boulos Stendhal, 1999 : 69).
1.2. La nature, comme foyer protecteur contre la violence du monde moderne
Rappelons qu’à partir d’un certain moment, Le Clézio s’est intéressé, dans ses livres, aux sociétés et cultures éloignées du monde moderne qui donnaient la priorité à la nature. Se tourner vers ces sociétés indiennes ou nomades, qui ne séparaient pas l’individu de son rapport au cosmos, représentait, dès lors, l’intérêt de Le Clézio pour une certaine utopie, selon laquelle il voulait s’écarter du dualisme cartésien, pilier de la modernité, de la société capitaliste fondée sur l’individualisme et la consommation (Weber, 2000), et de la civilisation corruptrice, dont la complexité et la violence éloignent l’homme de ses origines.
En choisissant l’espace naturel, Le Clézio a tenté de présenter la nature comme foyer protecteur des enfants ou des adolescents, pour enfin dénoncer les grands traumatismes psychiques du peuple du XXe siècle, vivant dans une société urbanisée et moderne dont les traits essentiels sont le développement de la technologie, l’apogée de la solitude humaine et la crise d’identité. Paul Valéry affirme à cet égard que « L’Homme moderne est l’esclave de la modernité : il n’est point de progrès qui ne tourne pas à sa plus complète servitude. » (Guilbaud, 2007 : 415)
Le Clézio, dans la tradition rousseauiste, objecte toujours à la brutalité du monde moderne, qui empêche l’homme de vivre librement dans la nature, et à cette entité protectrice et réparatrice, qui joue un rôle essentiel dans la non-violence.
L’étude de Mondo et autres histoires, révèle que tous les personnages-enfants ou adolescents sont dans un état de symbiose avec la nature, cet équivalent de la pureté et de l’innocence. Face au monde industriel qui détruit constamment les valeurs humaines, ils vivent en pleine liberté dans la montagne, la forêt ou le désert, en suivant les règles de la nature, cette incarnation de la mère. Comme le note Flores García : « Si la ville, la foule, privent l’homme de sa propre identité, bouchant ses sens, ses expériences, la seule issue est la fuite, la recherche d’un endroit propice à l’expérience de la vie. C’est ainsi que les héros de Le Clézio partent toujours » (Sueza Espejo, 2009 : 341) à la recherche du calme en pleine nature où il n’y a plus de peine, ni de souffrance, ni de malheur, où règnent la solidarité et la fraternité parmi les habitants.
L’amour de Le Clézio envers la nature est tel que, par exemple, dans la première nouvelle de Mondo et autres histoires, intitulée « Mondo », nous avons Giordan le pêcheur qui enseigne l’alphabet à Mondo et cela à travers les lettres symboliques qui le poussent à découvrir le monde naturel, […] pour lui, « C et D […] sont comme la lune, en croissant et à moitié pleine, et O […] est la lune tout entière dans le ciel noir ou M est une montagne. » (Le Clézio, 1978 : 61)
Ce qui est notable, c’est qu’à travers cet épisode et le personnage de Mondo, surgit un être qui n’a pas été (dé)formé par une éducation unilatéralement rationaliste, par une pensée scientifique et technique, et il n’est point fortuit que Mondo apprenne à lire et à écrire avec ce « vieil homme au visage d’Indien » (Le Clézio, 1978 : 77), parce qu’il apporte implicitement tout ce dont le monde occidental s’est amputé.
Prenons un autre exemple : dans « Les bergers », Gaspar, grâce aux enseignements des bergers, fait la connaissance des mystères de la nature, des astres et des bêtes, puisque le berger Antoine a à moitié apprivoisé un chien sauvage. Khaf est l’amie d’un petit renard, Augustin celui d’un bouc noir. Ainsi, nous constatons que la solitude partagée avec la nature, la mer, le soleil et le vent constitue le plus grand bonheur pour les personnages lecléziens.
L’une des autres caractéristiques majeures des personnages-enfants et adolescents de Mondo et autres histoires, c’est qu’en souffrant tous d’un manque d’identité, symptôme de leur mal-être, ils quittent le monde clos de la ville moderne et ses sortilèges pour un voyage réel ou virtuel. Ils sont toujours à la recherche d’un ailleurs, un monde meilleur où ayant un regard pur, ils seront capables de découvrir la vraie beauté, la paix et la grandeur des éléments naturels.
Ainsi, dans la nouvelle intitulée « Celui qui n’avait jamais vu la mer » (Le Clézio, 1978 : 168), Daniel, le héros, abandonné par sa famille pauvre, vit dans une pension. Passionné par la nature, Daniel « ne se mêlait pas aux conversations des autres, sauf quand il était question de la mer ou de voyages » (Le Clézio, 1978). En vue de réaliser son rêve et en s’enfuyant de son pensionnat, Daniel a entamé un voyage vers la mer. Quand il est arrivé au bord de la mer, n’ayant plus de force pour bouger, il répétait au fond de lui-même, « La mer, la mer, la mer… » (Le Clézio, 1978 : 172). Il a enfin trouvé un refuge dans une grotte, devant la mer, où il a atteint une véritable extase spirituelle.
Prenons encore comme exemple, les cas suivants : Lullaby (Le Clézio, 1978 : 80-90) quitte son école et part pour la mer. Jon (Le Clézio, 1978 : 123-130) et Mondo (Le Clézio, 1978 : 11-20) sortent de leur quartier familier et montent vers le haut de la montagne. Juba (Le Clézio, 1978 : 149-155) et Petite Croix (Le Clézio, 1978 : 221-230) continuent leur vie hors de leurs villages respectifs. Alia (Le Clézio, 1978 : 191-200) mène, elle aussi, une vie à l’écart du monde civilisé. De même, Gaspar, vêtu comme les gens de la ville (Le Clézio, 1978 : 247-251), vit dans le désert.
En ce qui concerne plus précisément le cas de Lullaby, nous observons que cette fille, qui en a assez des murs et des grillages, décide un matin (Le Clézio, 1978 : 81) de quitter sa famille et son lycée, et de se diriger vers la mer. Là, elle passe des heures à rêver au soleil. Ou bien, Jon escalade le mont Reydarbarmur (Le Clézio, 1978 : 123), où l’on peut toucher le ciel. Il y a de même Juba (Le Clézio, 1978 : 150-151), qui conduit à l’aurore les bœufs vers la noria. Là, ce petit paysan regarde l’eau qui s’élève en même temps que le soleil s’illumine. Ces personnages sont tous éloignés de leur foyer familial et à la recherche de la quiétude des éléments naturels.
Il faut préciser que l’effort de Le Clézio, à travers ces différentes nouvelles et en retournant à la nature, consiste bien sûr à projeter, dans une société moderne, une vie utopique semblable à celle de l’homme originel. Ce dernier, contrairement à l’homme moderne, se caractérisait par son étroite et constante intimité avec le sacré de l’être, d’une part, et, de l’autre, par la sacralisation de la vie et du cosmos. Mircea Eliade partage cette idée, en affirmant que « les sociétés modernes se définissent comme telles justement par le fait qu’elles ont poussé assez loin la désacralisation de la vie et du cosmos. » (Eliade, 1949 : 27)
1.3. Le silence contre la violence
Dans « L’œuvre de Le Clézio, le silence parle » (Labbé, 1999 : 99), la parole est considérée comme une dégradation de l’être originel. Pour lui, le silence s’impose comme un moyen de révéler les mots. De plus, il se révolte par le silence contre le langage et les mots qui sont faibles et insuffisants pour dire tout ce qui se passe dans la vie intérieure des individus. Ajoutons que, chez les personnages lecléziens, le silence se valorise comme une vertu suprême face à la violence des mots et que se taire, ce n’est jamais ne rien dire. Prenons à ce propos l’exemple de Daniel, le personnage-enfant de la cinquième nouvelle, « Celui qui n’avait jamais vu la mer », qui garde un long silence parmi ses camarades de classe et ne parle qu’en présence de l’élément marin.
Dans une telle condition où le silence devient un élément fondamental du monde, plus essentiel que le discours, les personnages lecléziens limitent leurs conversations à un petit nombre de mots. Ils s’expriment plutôt par des onomatopées et des cris, par exemple dans la quatrième nouvelle intitulée « La roue d’eau », Juba utilise ces onomatopées « le Ttttt ! Outta, Outta ! » (Le Clézio, 1978 : 151) que les bœufs reconnaissent tout de suite.
1.4. Le désert, le lieu de non-violence
Un phénomène littéraire dont nous sommes témoins dans les années 1970 et 1980, c’est le retour du thème du désert dans la littérature française (Henry, 2011 : 115-120). Comme si la référence au désert, cet antipode de l’espace civilisé moderne, exposait une réponse symbolique au traumatisme laissé dans l’imaginaire collectif français par les violences et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et de la civilisation moderne.
Le Clézio présente le désert comme un endroit où la parole doit être réduite au minimum : « C’était un endroit où on ne devait pas poser de questions. » (Le Clézio, 1978 : 256) Cette parole absente, ce mutisme suggéré ou imposé par la nature devient un leitmotiv dans l’œuvre, elle est un idéal à atteindre, en opposition aux mots de l’Occident qu’il faut fuir.
L’espace désertique, ce lieu merveilleux et sacré de l’intériorité, du silence, de la liberté et de la recherche spirituelle de soi, pousse chaque lecteur à entamer une relation étroite avec le désert et à revenir sur soi et ses origines, en renonçant à certains plaisirs de la société tels que la consommation ou la quête de richesse matérielle.
La dernière nouvelle, « Les bergers » (Le Clézio, 1978 : 244-259), raconte l’histoire de Gaspar, un garçon qui a quitté la ville pour se promener au milieu du désert, où il a rencontré un groupe de quatre petits bergers, âgés de six à quatorze ans : trois garçons, Abel, Antoine et Augustin, et une petite fille, Khaf. Gaspar, fasciné par la liberté et le nomadisme de ces bergers, a décidé d’expérimenter la vie en harmonie avec la nature : « ici, le ciel était grand, la lumière plus belle, plus pure. » (Le Clézio, 1978 : 260) Il a reçu de ces bergers et, tout au long de sa nouvelle vie, des enseignements directs en pleine nature, sans mots ni livres. Pendant son séjour avec ces derniers, Gaspar a tout oublié de la vie citadine : « les rues de la ville, les salles d’étude sombres […] tout cela avait disparu comme un mirage dans l’air surchauffé de la plaine déserte. » (Le Clézio, 1978 : 259) De surcroît, dans « Les bergers », le désert, ce révélateur d’un espace intérieur divin qui résiste à l’emprise de la modernité, sera ainsi plus parlant que la ville.
1.5. La montagne et la sublimation de non-violence
Dans Mondo et autres histoires, il existe un autre motif naturel de non-violence, qui a une grande portée symbolique : la montagne, qui symbolise l’éternité autant que la grandeur et la sublimation de l’âme des protagonistes-enfants et adolescents. Les chemins menant vers le haut des rochers de la nouvelle « Lullaby », et vers les sommets de la colline de « Mondo » et du mont Reydarbarmur, dans « La montagne du dieu vivant », sont en vérité des métaphores chez les personnages-enfants d’une ascension de l’âme, d’une ouverture au monde initiatique et d’un passage à une nouvelle vie à l’abri de la violence.
2.1. L’enjeu violent de l’absence ou le dysfonctionnement familial
Il convient ici de noter que dans la société moderne du XXe siècle, parfois, la famille n’était plus l’unité de base de la vie des enfants, car les évolutions sociales telles que l’urbanisation, l’augmentation du travail des femmes et l’évolution des valeurs ont transformé la structure familiale traditionnelle. Ces changements ont entraîné que de nombreux enfants passent moins de temps avec leurs parents et que leurs interactions familiales sont réduites.
En conséquence, dans la plupart des cas, il n’y avait pratiquement aucune relation intime entre l’enfant ou l’adolescent et ses parents. En fait, les changements dans les structures sociales et familiales ont entraîné chez ces enfants davantage de problèmes d’identité et de sentiments de vide.
En conséquence, l’absence d’enracinement identitaire et spatial due à l’effacement des origines, qui ôte tout sentiment d’appartenance à un milieu, engendre, chez les personnages lecléziens, un manque de confiance et la nécessité de chercher une identité : « pour la plupart des personnages de Le Clézio, dit Joël Glaziou, l’identité s’exprime d’abord par la privation et le manque : être sans origine, sans famille, sans domicile fixe, sans papiers. » (Le Clézio, 1978 : 12)
Un regard récapitulatif sur Mondo et autres histoires, nous dévoile que tous les personnages-enfants sont coupés de leur foyer familial, cette première sphère sociale dans laquelle on doit évoluer. Dans une telle situation, la majorité des adolescents, qui vivaient une sorte de crise identitaire, manifestée par le besoin de se découvrir et de s’affirmer, ont quitté assez tôt la maison familiale pour se chercher eux-mêmes à travers une quête d’identité. En effectuant un parcours initiatique, ces protagonistes ont dépassé leur crise identitaire et leur mal-être psychique, et ont ainsi atteint une sérénité et une paix intérieure.
Sous le même angle, puisque ces protagonistes privés de repères sociaux solides ont besoin d’un modèle pour communiquer avec le monde et pour dépasser ses obstacles, nous constatons qu’ils le trouvent auprès de certains adultes, parfois âgés et marginaux « êtres étranges, excentriques ou étonnants, qui vivent tous en marge de la société. » (Beckett, 1994 : 154) Ces personnages permettent aux enfants ou adolescents une relation d’échanges et d’apprentissage, un accès à la sagesse. Ces guides, orientent également ces personnages vers le bonheur et les aident à surmonter les difficultés de la vie.
Dans une optique plus vaste, concernant la représentation de la famille dans les nouvelles de Mondo et autres histoires, nous observons que l’absence du père, en tant que figure solide et structurante, ou celle de la mère, en tant que source affective de la famille, peut être relevée comme un trait social marquant de ces huit nouvelles. Prenons l’exemple suivant pour mieux illustrer ce propos : dans la première nouvelle intitulée « Mondo » et dans la dernière intitulée « Les bergers », la famille des personnages principaux est absente, alors que, dans les autres nouvelles, elle n’a aucun rôle dans l’action des protagonistes.
Dans « Hazaran » (Le Clézio, 1978 : 191-217), par exemple, Alia, de son côté, forme une famille monoparentale avec Martin, qui joue pour elle le rôle de père spirituel. Elle aime bien écouter les contes racontés par Martin, ce révélateur des choses cachées.
2.2. La crise identitaire et la rencontre de l’Autre
Le mal nostalgique des personnages, enraciné dans une nostalgie ontologique, engendre un désir de fuite, qui commence par la recherche des origines, celle du paradis perdu de l’enfance, symbole de l’innocence, et se transforme en quête de l’identité et de la connaissance de soi et de l’Autre. Un Autre qui compensera, pour ces personnages-enfants ou adolescents, le manque du foyer familial et qui joue le rôle d’un substitut parental, en leur dédiant les affections maternelles, ainsi que le sentiment de sécurité et de bien-être. Ce substitut réussit à fournir à l’enfant, l’occasion de son intégration à la collectivité et de son apprentissage de la vie sociale.
Cette quête consiste en effet, en une étrangéisation à soi-même et par là même à se découvrir. L’idée de l’évasion, ou de la quête, pourrait aussi être celle de la quête du désert, de l’harmonie ou de l’altérité. Les voyages métaphoriques dans les écrits de Le Clézio sont aussi variés que les voyages géographiques, mais l’idée de la quête initiatique reste commune.
Référons-nous à ce sujet aux nouvelles de ce recueil : dans la première nouvelle, le manque d’affection maternelle poussait Mondo, dont on ne savait ni d’où il venait ni où il allait (Le Clézio, 1978 : 11), à chercher cette affection chez d’autres personnes, surtout des femmes, et cela en s’approchant des passants inconnus et en leur demandant « est-ce que vous voulez m’adopter ? » (Le Clézio, 1978 : 12) Cette question, qui montre discrètement une invitation à créer des liens avec l’Autre, est accueillie par les passants, avec surprise ou avec des questions concernant son âge, son nom, son adresse ou ses parents.
Parmi les passants, Mondo trouve enfin Thi Chin, une Vietnamienne qui vit seule en marge de la société, dans un quartier abandonné sur une colline. Cette femme joue pour Mondo le rôle d’une mère de substitution (Notons que la quête de la mer, ou bien la mère qu’on observe dans les nouvelles de ce recueil, pourrait dénoncer une maternité manquée, subie en général, par les enfants du XXe siècle) et s’occupe de lui comme s’il était son enfant : elle lui prépare ses repas, lui raconte des histoires afin qu’il s’endorme, etc. Mondo, ici initié à l’amour maternel, se sent tout attaché à Thi Chin. Pour sa part, il lui apporte des fruits et des légumes du marché et arrache les herbes autour de sa maison (Le Clézio, 1978 : 39).
À part les substituts parentaux dont nous venons de mentionner un exemple, il existe parfois d’autres personnages rejetés et incompris qui vivent en marge de la société et jouent le rôle de guides et d’initiateurs auprès des enfants. Ce sont en général des personnages intelligents qui transmettent aux enfants une partie de leur savoir. Dans « Hazaran », la sixième nouvelle de ce recueil, Martin, un personnage savant et pédagogue, raconte tantôt des histoires pour fasciner Alia, cet enfant seul, qui lui pose tantôt des questions afin de lui faire découvrir les secrets du monde, ce qui lui permet de révéler sa propre richesse intérieure. Suivant les instructions de Martin, Alia comprend facilement le message principal que cet initiateur lui transmet : « pour bien vivre dans ce monde, on doit être partageux, avoir l’esprit ouvert et savoir aider les gens. » (Le Clézio, 1978 : 197)
En plus des adultes qui jouent auprès des enfants le rôle de guide initiatique, les personnages-enfants et adolescents lecléziens, entament une relation avec des personnes âgées, surtout les vieillards. L’enfant, affirme Sandra Beckett, « est porté instinctivement vers ces vieillards, en qui il semble reconnaître une sorte de sage ou de mentor […] Ils sont doués d’une sagesse apprise au long contact intime avec la nature sauvage et c’est cette connaissance qu’ils cherchent à transmettre à l’enfant. » (Beckett, 1994 : 154) Tous ces vieillards, souligne Michelle Labbé, « conservent en eux, sous la forme d’un certain regard, l’enfant qu’ils ont été. » (Labbé, 1999 : 99)
Mais pourquoi la présence des vieillards ?
Comme le note Michelle Labbé, le rôle d’initiateur effectué par ces guides est « de permettre à l’initié de renouer avec l’univers, avec ce que lui a fait perdre la civilisation occidentale, et de découvrir son être. » (Labbé, 1999)
Nous voyons enfin que ces vieillards, investis du rôle de guide initiateur, aident le personnage-enfant à l’accomplissement de son être et à son changement intérieur, en lui exposant aussi bien les moyens nécessaires pour s’intégrer dans la société (Camet, 2007 : 37).
3.1. Contre la violence de la solitude et de la marginalité
La solitude et la marginalité constituent les deux impressions violentes, ou bien les deux malaises sociaux et essentiels, qui mettent en péril la vie de l’homme du XXe siècle. Ainsi, une étude approfondie des huit nouvelles de ce recueil nous amène à prendre en considération un défi fortement vécu par le peuple du XXe siècle : la solitude. Cette menace menaçait la vie des humains et était enracinée dans la destruction progressive des relations humaines.
En fait, la culture moderne, ayant changé les habitudes de l’homme, qui vivait déjà en paix au sein de la nature, conduit l’homme à se sentir isolé, et à ne plus réussir réellement à communiquer avec son entourage. Ce phénomène engendre la solitude et puis la marginalité de l’individu (Bornai Zenouzi, 2009).
3.1.1. La marginalité choisie ou imposée ?
La définition suivante de la figure du marginal, cet être vivant, volontairement ou non « en marge de la société, parce qu’[il] en refuse les normes ou n’y est pas adapté » (Robert, 2009 : 1537) implique deux types de marginalité (Bellamine Ben Aissa, 2013 : 30) : une marginalité choisie où la personne « refuse » volontairement de se conformer à la société et à la normalité et une marginalité imposée ou subie qui s’explique par une non-adaptation de la personne à son environnement social. Une dualité qu’André Vant appelle « le binôme marginalité volontaire-marginalité involontaire. » (Vant, 1986 : 15) Ainsi est-on « marginal par rapport à un groupe institutionnalisé », comme le rappelle Arlette Boulimie (Boulimie, 2003 : 11).
Dans Mondo et autres histoires, Le Clézio peint plutôt des personnages qui vivent seuls ou en marge de la société, puisqu’ils ne sont pas bien intégrés à un groupe social ni soumis à ses normes (Chelebourg, 2005 : 78). Ces marginaux fréquentent habituellement les lieux de la marginalité sociale. Retenons encore l’exemple de Mondo : « tout pareil aux enfants errants dans les rues et les plages, Mondo fréquente lui aussi les lieux de la marginalité sociale, tels que la place du marché, les terrasses de café, le parvis de l’église, la plage, les terrains vagues, les bidonvilles et les jardins publics où il trouve des retraités pour lui lire quelques magazines illustrés. » (Le Clézio, 1978 : 11-12)
Si nous nous focalisons davantage sur la marginalité des personnages de ce recueil, nous verrons que certains, comme Lullaby ou Gaspar, n’ayant pas la capacité de s’adapter au cadre social, choisissent de s’écarter de la société, tandis que d’autres, comme Thi Chin, subissent le rejet de la part de celle-ci pour diverses raisons, parmi lesquelles la misère ou la race.
Les amis et les personnes avec qui Mondo a le plus de contacts vivent tous un peu à part de la société ; Dadi, mendiant qui vit avec ses deux pigeons, et Giordan, le pêcheur qu’il rencontre toujours sur la plage au bord de la mer, un endroit qui symbolise pour Le Clézio la marginalité.
Dans une perspective générale, la marginalité des personnages de Mondo et autres histoires se situe à deux niveaux : une marginalité extérieure et visible, ou une marginalité intérieure et invisible, connue sous l’expression de « marginalité identitaire ». Chez Le Clézio, la représentation de la marginalité décrite sous les deux aspects mentionnés, représente un défi à la société moderne et une ouverture vers d’autres façons de vivre et de voir le monde.
3.1.1.1. La marginalité extérieure ou sociale
Concernant la marginalité extérieure, nous pouvons nous référer avec Denise Jodelet (Jodelet, 2005 : 19), au cas de ceux qui, marqués du sceau d’une différence, qu’elle soit d’ordre physique ou corporel (couleur, race, handicap, genre, etc.), ou liée à une appartenance de groupe (national, ethnique, communautaire), se distinguent à l’intérieur d’un même ensemble social ou culturel et peuvent y être considérés comme source de malaise, violence ou menace.
Dans Mondo et autres histoires, la marginalité extérieure ou sociale des personnages, visible par tous, résulte de la dévalorisation de leur identité objective ou sociale par la société, largement influencée par l’environnement social, ce qui les oblige à vivre dans l’abandon, l’errance, la souffrance, la faim, la solitude, la pauvreté, etc.
La quatrième nouvelle, intitulée « La roue d’eau », constitue un bon exemple de cette marginalité extérieure et visible, puisque Juba vit avec sa famille pauvre, si l’on considère la maison où il habite : une « maison sombre » (Le Clézio, 1978 : 14) qui ne comporte qu’une seule pièce où tout le monde dort.
En effet, l’une des raisons de la marginalité sociale des gens, c’est le manque d’argent. Pour mieux nous expliquer, référons-nous ici au cas de Mondo, qui rencontre un garçon avec un vélo et lui demande de l’emprunter. Le garçon lui répond : « Non ! Non ! Va-t’en ! » (Le Clézio, 1978 : 34). La réaction de ce garçon, qui se sent peut-être plus riche, empêche ces deux enfants de se connaître et de devenir amis pour enfin partager les plaisirs de leur bien matériel. Par le moyen de cet épisode apparemment simple, Le Clézio tente de dénoncer l’importance de l’argent, ce symbole de domination et de violence et l’un des mots sordides du XXe siècle « qui nous rongent, qui nous font mal. » (Marotin, 1998 : 60) Le Clézio, qui se montre ici le porte-parole des minoritaires a découvert à l’âge de quatorze ans, son appartenance au camp des colonisateurs, ce qui réveille, chez lui, un intérêt pour les peuples opprimés et une volonté de dénoncer les violences et les injustices commises par son camp : « Je parle, dit-il, de la rédemption de mon passé colonial qui est très vivant, très présent. » (Dutton, 2003 : 288)
3.1.1.2. La marginalité intérieure ou identitaire
Le deuxième niveau de la marginalité correspond à la marginalité intérieure ou identitaire des personnages.
Claude Lévi-Strauss souligne que « […] la crise d’identité est devenue le mal du siècle. Quand les habitudes séculaires s’effondrent, quand les genres de vie disparaissent, quand de vieilles solidarités s’effritent, il est certes fréquent qu’une crise d’identité se produise. » (Levi-strauss, 1977 : 9)
Selon Philippe Gutton, « l’errance serait une quête issue des origines qui, au lieu de s’effectuer dans le temps psychique, s’accomplit dans l’espace ». Inconsciemment, certains adolescents justifient leurs errances par la quête d’un parent inconnu, perdu, disparu depuis longtemps, qu’ils cherchent dans la rue ou dans les gares, dans les campagnes, voire hors des frontières. » (Gutton, 2004 : 141)
Concernant ce type de marginalité, citons brièvement l’exemple de Mondo, ce garçon errant d’une dizaine d’années (Le Clézio, 1978 : 11), sans identité précise et sans lieu d’origine connue : « personne n’aurait pu dire d’où il venait. On ne savait rien de sa famille, ni de sa maison. Peut-être qu’il n’en avait pas. » (Le Clézio, 1978)
L’errance manifestée dans le cas de ce personnage mentionné et dans d’autres cas, est en fait l’expression du malaise intérieur du personnage et la cause de sa marginalité identitaire. Autrement dit, pour les personnages-enfants ou adolescents de ce recueil, l’errance est due à l’éloignement des milieux familiaux ou scolaires, ces vraies sources de malaise à leur avis. En effet, pour eux, l’errance constitue la partie intégrante de leur personnalité et la marche, manifestation physique de l’errance, « semble alors être leur caractéristique commune, leur identité même. » (Glaziou, 2003 : 220)
En général, l’errance se manifeste chez Le Clézio, d’une manière physique ou psychique, et représente l’expression symptomatique et violente du mal-être des personnages et de leur vide identitaire. Ce mal-être psychique, que vivent les enfants ou adolescents à la recherche d’une identité, s’exprime plutôt à travers les lieux qu’ils fréquentent et les déplacements qu’ils effectuent, car, comme l’explique Joël Glaziou en parlant des protagonistes lecléziens : « venus de nulle part et n’allant nulle part, sans origine et sans projet, ces personnages trouvent dans la fuite et la marche qui dénote le mouvement et la vie, les seuls moyens d’affirmer une identité. » (Glaziou, 2003 : 221) En vue de pouvoir dépasser la violence de sa marginalité, le protagoniste leclézien se trouve par ses errances dans l’obligation de mener une sorte de quête de son identité comme nous l’avons déjà souligné ; cette quête d’identité sociale, qui semble se faire dans le cadre d’un récit d’aventures, implique la rencontre et la confrontation du protagoniste-enfant avec l’altérité.
Cet Autre a donc un rôle primordial dans la découverte de soi du personnage (Le Clézio, s. d.), car « la conscience de soi est dérivée de l’échange avec les autres. » (Jodelet, 2005 : 31) C’est ce qui marque, par conséquent, le changement et la métamorphose du personnage qui, à travers les différentes épreuves et étapes initiatiques, devient lui-même un Autre.
3.2. Le Clézio contre la violence écologique
Dans cette dernière partie de notre étude, nous allons aborder l’engagement écologique de Le Clézio et sa préoccupation face à la violence commise contre la nature. Le Clézio, défenseur de la nature et du cosmos, qui entend inciter le lecteur à réfléchir au respect de la nature à travers ses écrits, démontre dans ce recueil son engagement écologique au service de l’environnement.
En fait, Le Clézio, qualifié d’écrivain « écologiste engagé », fait confiance à la littérature comme moyen d’intervention auprès de jeunes générations et des générations à venir, et comme moyen de transmission des valeurs écologiques, afin d’encourager les gens à agir et à prendre des mesures contre la destruction progressive de la nature (Sueza Espejo, 2009 : 330).
En effet, c’est pour surveiller la nature, que Le Clézio choisit dans Mondo et autres histoires, les enfants ou les adolescents qui désirent vivre en pleine nature. Nous constatons de plus que, par cet engagement, cet auteur qui est contre l’écologisme industriel qui nie le lien entre l’homme et la nature, tente de dévoiler la culture implicite de la nature, puisqu’il est toujours préoccupé dans ses livres par des problèmes d’environnement en vue de la préservation de la planète. Pour lui, l’engagement environnemental est d’autant plus fondamental qu’il est jugé prioritaire, car l’environnement est une entité sociale, politique et morale ambiguë, où le problème de l’épuisement des ressources naturelles et celui de la destruction des systèmes écologiques sont étroitement liés. Ajoutons à cela, les enjeux liés aux activités industrielles et économiques qui causent des dommages, et la question de la responsabilité envers les générations futures.
Dans cette perspective, il s’impose donc de agir sur une échelle planétaire en informant, sensibilisant et mobilisant le grand public aux enjeux écologiques.
En conséquence, la production littéraire leclézienne est représentative puisque tous les composants de l’environnement, tels que la lumière, l’eau, le sable, la mer, les animaux, les plantes, le vent, etc., y ont une présence et une importance remarquables. Comme l’affirme Flores : la littérature de Le Clézio « c’est l’exaltation de tout l’univers » (Flores García, 1987 : 54) et éveille chez les lecteurs une sorte de « conscience environnementale ». Comme le prouve Dutton (Dutton, 2003 : 288), cet enfant qu’il n’est plus, même s’il lui arrive encore de sentir en lui, dans sa chair, dans sa mémoire sensitive, ce qu’il a été ; cet enfant demeure captif du passé, il appartient aux « mythes du paradis perdu, […] des origines, et de l’enfance […] s’inscrivant dans ce mouvement régressif qui est souvent étudié chez Le Clézio et qui suggère un retour à la source, à la nature, à l’origine » (Dutton, 2003 : 289)
Il faut donc accepter notre responsabilité pour ce qui est de la conservation et du respect de la nature à partir d’une conception écocentriste, comme propose Buell (1995)(Buell, 1995), opposée à une vision homocentriste de l’Univers et il ne faut pas oublier le pouvoir de la littérature afin de promouvoir le développement d’une conscience écologique qui vise au respect et à la conservation de la nature tout en préservant le contact entre les êtres humains et la Terre.
Conclusion
Au terme de notre réflexion et en guise de conclusion, rappelons qu’à travers cette étude, nous avons vu que les bouleversements sociaux et idéologiques du XXe siècle et le processus d’urbanisation provoqué par la Révolution industrielle de l’époque précédente, ont provoqué une perte de confiance dans le progrès et dans la science, et que ces grandes déceptions ont poussé certains écrivains parmi lesquels Le Clézio, à chercher refuge dans l’enfance, cet état de l’innocence refoulée de l’âme collective.
En ce qui concerne les contributions de Le Clézio à la réflexion sur la violence et la non-violence dans Mondo et autres histoires, nous avons observé que Le Clézio a réussi, à travers ce recueil de nouvelles, à répondre aux besoins de l’imaginaire collectif et aux désirs inconscients de toute la société de son époque tout en soulignant l’importance du respect des cultures et des minoritaires et en s’exprimant contre la violence due à l’industrialisme et au capitalisme, symbolisés par la ville qui rejette dans la marge, les plus faibles. Le Clézio ne cesse pas d’explorer et de décrire dans Mondo et autres histoires, le tiers-monde (Ook, 2001 : 16-17), la défense écologique des cultures naturelles, la défense des droits de l’homme et de l’enfant, les maux de la civilisation et de son époque, tels que la mondialisation, la blessure identitaire et le sentiment de marginalité. Tous les thèmes qui prennent l’origine du propre vécu de Le Clézio et de la vie de ses contemporains, sont au centre de la réflexion leclézienne dans Mondo et autres histoires. Puisqu’il existe toujours des liens étroits et réciproques entre la littérature et la société, nous pouvons dire que Mondo et autres histoires a pu s’imposer dans la société française, telle une revendication du droit de l’homme, infligé et angoissé par divers types de violence de la vie moderne.
De plus, nous avons montré qu’à travers son œuvre, surtout Mondo et autres histoires, Jean-Marie Gustave Le Clézio offre une réflexion profonde sur la nature de la violence et sur les moyens de la surmonter. Le Clézio ne se limite pas à dénoncer les brutalités historiques et contemporaines. Au contraire, il nous rappelle à travers ses récits, que la littérature peut être un outil puissant de résistance et de transformation sociale.
Nous avons également noté que dans Mondo et autres histoires, la non-violence se manifeste dans la fuite, le rêve, la nature, le silence et l’amour discret. C’est une forme de sagesse : ne pas répondre à la violence par la violence, mais par un retrait volontaire du monde brutal.
Ainsi, nous avons découvert que la figure enfantine, plutôt que d’être représentée pour elle-même, semble être l’agent par lequel Le Clézio exprime un message et une certaine vision du monde. Une vision du monde utopique qui montre au peuple la nécessité de s’ouvrir à tout ce que la modernité a rejeté et de renouer avec les liens naturels qu’elle a rompus avec le monde. À travers l’expression de la nostalgie de l’innocence enfantine et de la société préindustrielle donnant de l’importance à la nature, Le Clézio critique la société de consommation, les possessions matérielles dont l’homme est en fait prisonnier, et apporte un nouvel éclairage sur la société en suggérant des solutions de non-violence à la crise des valeurs spirituelles et la déchéance de la subjectivité humaine.
À la lumière de toutes ces explications, nous pouvons enfin noter que Le Clézio invite ses lecteurs à réfléchir à la violence sous toutes ses formes, tout en proposant des alternatives pacifiques et humaines pour y faire face. Ses œuvres sont une forme de méditation sur la fragilité de l’homme et sur l’espoir d’un monde où la violence serait surmontée par des actes de compassion et de solidarité.
À cet égard, ses personnages cherchent souvent des moyens de transcender les conflits violents, qui n’étaient pas seulement physiques, mais aussi symboliques, incarnés par l’exclusion, le mépris et la domination culturelle, et par des gestes de solidarité, d’amour et de compréhension mutuelle. Ainsi, l’auteur de Mondo et autres histoires a bien répondu à l’horizon d’attente de son époque et a attiré l’attention du grand public plongé dans les sortilèges du rationalisme et du modernisme.
