Le temps et l’espace dans le phénomène d’appropriation de l’espace dans les grands ensembles : l’exemple d’El Istiqlal à Oum El Bouaghi (Algérie)

الزمان والمكان في ظاهرة الاستيلاء على الفضاء في المجمعات الكبيرة: مثال الاستقلال في أم البواقي (الجزائر)

Time and Space the Phenomenon of Appropriation of Space in Estate Housing: The Example of El Istiqlal in Oum El Bouaghi (Algeria)

Nadia Righi

p. 245-261

Nadia Righi, « Le temps et l’espace dans le phénomène d’appropriation de l’espace dans les grands ensembles : l’exemple d’El Istiqlal à Oum El Bouaghi (Algérie) », Aleph, Vol 10 (2) | 2023, 245-261.

Nadia Righi, « Le temps et l’espace dans le phénomène d’appropriation de l’espace dans les grands ensembles : l’exemple d’El Istiqlal à Oum El Bouaghi (Algérie) », Aleph [], Vol 10 (2) | 2023, 31 March 2023, 16 April 2024. URL : https://aleph.edinum.org/8392

Cette intervention propose une lecture des relations entre le temps, l’espace et l’appropriation de l’espace dans les grands ensembles. Elle fait appel à l’histoire longue, à la parole des habitants, et à l’analyse des politiques publiques. En Algérie, la crise de logements, l’industrialisation de l’habitat, l’importation des procédés de construction de l’étranger, font que les techniques de réalisation ne soient pas fortement maitrisées par les entreprises de construction. Généralement, les projets devraient durer quatre ans mais vu plusieurs contraintes les retards s’accumulent. Les bénéficiaires des logements attendent des années avant de se voir attribuer un logement dans un grand ensemble. Dans plusieurs cas, les habitants squattent les lieux et s’installent dans leurs logements inachevés. Les occupants deviennent des maitres d’ouvrage. Ils complètent leurs logements eux-mêmes. Devant ce constat, les questions qui se posent : cette participation des habitants dans la réalisation de leurs logements est-elle une forme d’appropriation de l’espace ? Cette manière d’appropriation est-elle uniquement contrainte, n’est-elle pas également stratégique ? Pour élucider ce phénomène d’appropriation, nous avons opté pour la méthode d’interviews avec questionnaire, auprès de 40 familles, choisis aléatoirement, dans le grand ensemble El Istiqlal réalisé en 1982, dans la ville d’Oum El Bouaghi. L’objectif central de cette intervention est l’amélioration des structures d’habitabilité.

يقدم هدا التدخل تفسيرا للعلاقات بين الزمان والمكان وتملك الفضاء في المجمعات السكنية الكبرى. تستدعي هذه المداخلة التاريخ الطويل، تدخل السكان، وتحليل السياسة العامة. في الجزائر، بسبب ازمة السكن وتصنيع الاسكان واستيراد تقنيات البناء من الخارج، فإن شركات البناء لا تتقن فنيات البناء بقوة. بشكل عام، تستمر المشاريع لمدة أربع سنوات، و لكن نظرا للقيود العديدة، تتراكم التأخيرات. المستفيدون من السكن ينتظرون سنوات قبل ان يتم تخصيص سكن لهم في مجمع سكني كبير. في العديد من الحالات، يقوم السكان باحتلال المباني والانتقال إلى منازلهم غير المكتملة. الشاغلون يصبحون ملاكًا. يكملون أماكن إقامتهم بأنفسهم. في هذا الموقف، فإن الأسئلة التي تطرح نفسها هي: هل مشاركة السكان في بناء منازلهم شكل من أشكال الاستيحواذ على الفضاء؟ هل طريقة الاستيلاء هذه مقيدة فقط، أليست استراتيجية أيضًا؟ لتوضيح ظاهرة الاستحواذ هذه ، اخترنا طريقة المقابلات مع الاستبيان ، مع 40 عائلة تم اختيارها عشوائياً ، من حي الاستقلال الذي بني عام 1982 ، في مدينة أم البواقي. الهدف المركزي لهذا التدخل هو تحسين هياكل السكن.

This intervention offers an interpretation of the relationships between time, space and its appropriation in estate housing. It draws on long history, discussion with inhabitants, and public policy analysis. In Algeria, the housing crisis, the industrialization of housing, the importation of construction techniques is strongly mastered by construction companies. Generally, the projects should last four years but given several constraints the delays accumulate. Beneficiaries of housing wait years before being assigned a house in estate housing. In several cases, residents squat the premises and move into their unfinished homes. The occupants become owners. They complete their homes themselves. Faced with this observation, the question that arises: is this participation of residents in the construction of their homes a form of appropriation of space? Is this way of appropriation only forced, is it not also strategic? To elucidate this phenomenon of appropriation, we opted for the method of interviews with a questionnaire, with 40 families, chosen at random, from the estate housing El Istiqlal built in 1982, in the town of Oum El Bouaghi. The central objective of this intervention is the improvement of habitability structures.

Introduction

Cette intervention propose une lecture des relations entre le temps, l’espace et l’appropriation de l’espace dans les grands ensembles. En Algérie, on peut dire que les grands ensembles sont à situer dans la continuité du logement social dans les pays industrialisés (la France en particulier, puissance coloniale jusqu’en 1962). Après l’indépendance, l’intérêt du pouvoir algérien pour l’architecture et l’urbanisme s’est manifesté à partir des années 70, et s’est axé sur l’habitat collectif. Ce type d’habitat était censé résoudre une crise conjoncturelle. Les grands ensembles provoquent un sérieux débat de la part des chercheurs (Meghraoui, 1988; Cote, 1993; Rouag, 1996; Tebib, 2008; Lazri, 2008), qui ont constaté une inadaptation quasi générale, de l’appartement moderne aux exigences sociales et spatiales de la société. Cette inadaptation provoque chez les habitants une appropriation de l’espace.

Il est un fait que le phénomène d’appropriation de l’espace est un miroir qui reflète la manière dont l’habitant habite l’espace domestique. Par conséquent toute recherche qui se focalise sur l’appropriation de l’espace par les usagers, présente un intérêt particulier.

Notre intervention fait appel à l’histoire longue, à la parole des habitants, et à l’analyse des politiques publiques. En Algérie, la crise de logements, l’industrialisation de l’habitat, l’importation des procédés de construction de l’étranger font que les techniques de réalisation importées ne sont pas fortement maitrisées par les entreprises de construction. Généralement, les projets devraient durer quatre ans, mais vu plusieurs contraintes, les retards s’accumulent. Les bénéficiaires des logements attendent des années avant de se voir attribuer un logement dans un grand ensemble. Dans plusieurs cas, les habitants squattent les lieux et s’installent dans leurs logements inachevés. Les occupants deviennent des maitres d’ouvrage, ils complètent leurs logements eux-mêmes.

Devant ce constat, les questions qui se posent cherchent à savoir si cette occupation peut être considérée comme une forme de participation des habitants dans la construction de leur espace architectural et urbain. Cette participation des habitants dans la réalisation de leurs logements est-elle une forme d’appropriation de l’espace? Cette manière d’appropriation est-elle uniquement contrainte, n’est-elle pas également stratégique?

Cette analyse porte sur le rapport entre le temps passé, les formes urbaines et l’occupation sociale de l’espace. L’objectif principal est l’adaptation du cadre de l’habitation aux hommes et aux groupes humains, au lieu de l’adaptation des hommes au cadre artificiellement construit. Le but est l’amélioration des structures d’habitabilité. Pour élucider cette appropriation, nous avons opté pour la méthode d’interviews avec questionnaire, auprès de 40 familles, choisies aléatoirement, dans le grand ensemble El Istiqlal. Une grande importance est donnée aux matériaux recueillis sur le terrain par l’observation directe et le recueil de la parole des habitants.

Cet article qui s’inscrit dans un travail de recherche essaye de mettre en lumière une lecture dans le temps et une lecture dans l’espace du phénomène d’appropriation de l’espace. Le cas du grand ensemble El Istiqlal, réalisé en 1982, dans la ville d’Oum El Bouaghi offre ainsi un exemple parfait de cette situation contrastée. Pour identifier l’objet grand ensemble dans une ville comme Oum El Bouaghi, il faut tout d’abord éclairer les caractéristiques de la ville. Le destin des grands ensembles à Oum El Bouaghi est fortement lié au contexte historique de leur apparition, ainsi qu’à leur localisation dans un espace urbain, très marqué par un double traumatisme. Un traumatisme pré-indépendant en 1954, et un second traumatisme lors de la promotion du village d’Oum El Bouaghi, en chef-lieu de wilaya en 1974 étendant ainsi d’une façon exponentielle sa croissance urbaine.

1. Oum El Bouaghi : Un double traumatisme

Historiquement, le premier plan du village Canrobert (Oum El Bouaghi) avait été conçu en 1896. Jusqu’en 1920, l’espace urbain du village se limitait au noyau colonial avec quelques habitations. Jusqu’à 1953, l’extension s’est dirigée vers l’est du village, sous forme d’habitations traditionnelles se répartissant le long de la Route Nationale n° 10. En 1954, la guerre de libération algérienne contraint les ruraux à quitter les campagnes pour se réfugier au centre colonial. Ceux qui affluent des campagnes sont attirés par les possibilités de la société urbaine, alors que rien n’est prévu pour les accueillir. Ils sont obligés de s’organiser comme ils le peuvent à la périphérie, où ils construisent des logis précaires. En 1974, Oum El Bouaghi est promue chef-lieu de wilaya. L’exode rural continue au point qu’en 1977 la ville comptait 2297 logements dont 40 % étaient de type bidonville, appelé couramment Dechra Nord et Dechra Sud (monographie d’Oum El Bouaghi 2009).

Face à ce fléau, les autorités de la ville optent pour un choix audacieux celui des grands ensembles dans le cadre du PUD (plan d’urbanisme directeur). 07 grands ensembles ou ZHUN (Zone d’habitat urbain nouvelle) sont alors programmés. La procédure des ZHUN est l’un des instruments d’urbanisme opérationnel permettant de concrétiser les grandes orientations du PUD. Selon ce dernier, Sept ZHUN regroupent l’essentiel des extensions de la ville d’Oum El Bouaghi. El Istiqlal fait partie de la ZHUN (A) réalisée à l’est de la ville et elle compte 2100 logements de type HLM (Mazouz, 2012).

SONATIBA (société nationale du bâtiment) est la première entreprise de construction qui réalise des travaux sur le sol d’Oum El Bouaghi. Parmi ses projets, le grand ensemble El Istiqlal (750 logements) qui s’appelle communément SONATIBA. Selon Tayeb (2004), les grands ensembles ne peuvent se comprendre hors de leur passé, ils sont des constructions sociales, matérielles et institutionnelles dans le temps, chaque grand ensemble est porteur de significations liées à sa création, à la valeur des lieux dans lesquels il est implanté, à sa morphologie ou à son peuplement.

2. Une lecture dans le temps passé

Pour la lecture temporelle d’El Istiqlal, trois phases sont nécessaires :

2.1. Avant 1982 : Phase de longue attente

L’enquête conduite à la cité El Istiqlal montre que 45 % de nos enquêtés sont originaires du bidonville. Le mode d’occupation obéissait à plusieurs mécanismes. D’après nos enquêtés, avant leur installation dans le grand ensemble, maintes enquêtes ont été réalisées par les agents de la commune, pour comptabiliser le nombre de familles du bidonville, bénéficiant de logements. À chaque fois, la liste doit être actualisée. Un comité parmi les bénéficiaires surveille l’évolution du bidonville. Cette procédure constitue, pour les bidonvillois, des occasions de multiples contacts et échanges avec leurs voisins. Elle permet de faire connaissance avant l’installation au sein du grand ensemble. En réalité, le mode de regroupement même des habitants dans la Dachra s’effectuait selon un réseau de relations parental et tribal. 75 % d’interviewés ont répondu avoir de nombreuses familles du même arch (tribu) installées dans le voisinage.

Le retard dans la réalisation de ce grand ensemble génère et favorise un processus d’occupation spécifique. À l’époque, les relations entre les futurs habitants de la cité, s’intensifiaient davantage au moment des protestations multiples contre l’arrêt prolongé du chantier en temps hivernal, ou contre les maintes promesses de relogement qui tombaient à l’eau. En plus de la sécurité tribale, de l’ancien voisinage dans la Dachra, la cohésion sociale se lit à travers l’ancien lieu de travail. Plusieurs habitants de la cité travaillaient dans les mêmes entreprises de construction étatiques ou étrangères avec leurs voisins. De nos jours, 20 % des enquêtés travaillent dans le secteur du bâtiment.

2.2. En 1982 : Le temps de l’installation

L’entreprise SONATIBA accuse un retard insupportable. Pour habiter des logements, il fallait attendre que tous les immeubles soient finis puis réceptionnés par les services techniques. Nos enquêtés révèlent que les habitants des derniers immeubles ont habité des logements non finis. Quelques-uns ont reçu l’aide de l’entreprise pour les matériaux de construction : le revêtement du sol, la peinture, les portes et les fenêtres.

À cause du long retard, nos enquêtés rapportent que les responsables de la commune ont proposé aux bénéficiaires un choix entre l’acquisition d’un lot de terrain ou l’acquisition d’un appartement. Nos enquêtés modestes déclarent avoir choisi l’appartement faute de moyen. Selon l’enquête 50 % des habitants ont acquis le logement dans un cadre social (bidonville ou maison menaçant ruine), aussi 43 % sont des retraités et 21 % sont de simples fonctionnaires, alors que 64 % sont de niveau intellectuel primaire ou sans niveau. L’idée de choix d’un appartement par rapport à un lot de terrain à bâtir fait que le propriétaire sait à l’avance que son installation dans l’appartement est définitive.

2.3. Après 1982 : Le temps de l’appropriation contrainte

L’intervention des habitants pour terminer leurs logements a eu pour effet un double investissement : se procurer l’argent pour terminer les travaux et avoir le temps nécessaire pour chercher le maçon artisan adéquat. Nos enquêtés nous révèlent qu’ils cherchaient ensemble les maçons, les peintres, les plombiers, ou autres corps de métier, au sein de l’entreprise même de construction. Les ouvriers artisans de SONATIAB travaillent pour leur compte après leur horaire de travail. Parfois, ils fournissent des arrêts de travail à la SONATIBA pour se libérer. Ceci accumule plus de retard aux projets de l’entreprise.

Actuellement, la stabilité résidentielle est un autre facteur important pour le renforcement des liens sociaux dans la population. Elle est favorisée par le degré élevé d’ancienneté résidentielle. Au niveau de la cité, les habitants ont 40 ans d’ancienneté sur site. Selon Tapie (2014) : « les liens sociaux qu’on a dans un quartier peuvent faire accepter un logement dans lequel les normes de confort ne sont pas respectées. Les habitants refusent alors de déménager dans un appartement neuf, plus spacieux, mais qui les déracine de leur quartier. »

3. Une lecture de l’espace

3.1. Une marginalité vécue positivement à l’échelle de la cité

  • Un rejet à la lisière de la ville 

Malgré le rejet du grand ensemble à la limite de la ville, il est proche du réseau de transport. Le passage de la route nationale n° 10 au sud d’El Istiqlal fait que le transport vers le centre-ville ou vers les autres centres urbains est fluide (figure 1). C’est aussi l’articulation entre El Istiqlal et son environnement ouest (cité Enacer) bien équipé qui fait que ses habitants l’approprient positivement. Selon Tapie (2014) : « les habitants s’attachent au quartier quand ils peuvent satisfaire tous leurs besoins : approvisionnement, loisirs, qualité du voisinage. »

Figure N° 1. Localisation du grand ensemble en lisière de la ville proche de la Route nationale N° 10

Figure N° 1. Localisation du grand ensemble en lisière de la ville proche de la Route nationale N° 10

Source : Google Earth 2021

  • Un sous-équipement aigu

La cité est sous-équipée en commerce, seuls les rez-de-chaussée de deux immeubles sont voués aux locaux commerciaux (figure 2). Les rez-de-chaussée de trois immeubles, initialement programmés pour les besoins de première nécessité sont réorientés vers le logement (figure : 3). Selon nos enquêtés, un lotissement proche du grand ensemble fournit aux habitants les services dont ils ont besoin. Actuellement, les structures scolaires et sanitaires sont réalisées.

Figures N° 2 et 3 : les locaux de commerce au rez-de-chaussée d’un immeuble (figure 2); orientation d’un autre RDC vers le logement (figure 3)

Figures N° 2 et 3 : les locaux de commerce au rez-de-chaussée d’un immeuble (figure 2); orientation d’un autre RDC vers le logement (figure 3)

Source : Righi 2017

  • Le non-respect des normes du contrôle technique de construction

Tous les immeubles sont composés de 5 niveaux, sauf deux, ils sont formés de 2 niveaux (figures 4 et 5). Selon nos enquêtés, le CTC (contrôle technique de construction) a jugé la nature des matériaux de construction, non conforme aux règles techniques. Les agents du CTC ont refusé la réalisation d’autres niveaux. Normalement, les deux immeubles sont démolis. Vu la crise de logements, les autorités décident de les distribuer aux bénéficiaires sans réaliser les niveaux supérieurs.

Figures N° 4 et 5 : Immeubles inachevés

Figures N° 4 et 5 : Immeubles inachevés

Source : Righi 2017

Au niveau des immeubles inachevés, les locataires du RDC ouvrent des accès sur la façade postérieure du bâtiment. Ils s’approprient l’espace limitrophe en le clôturant en dur (figure : 6). Le jardin clôturé et planté matérialise une prolongation de l’espace privé vers l’espace de la rue. Souvent, nos questionnés ne savent pas qualifier l’espace qu’ils se sont approprié. Même si la fonction qu’ils lui prêtent paraît claire. Ainsi, ils l’appellent : haouch, cour, jardin et parfois un garage pour la voiture. Le petit jardin en ville donne un sentiment équivalent à la maison rurale pour nos enquêtés surtout que 13 % sont des agriculteurs jusqu’à nos jours.

Les deux locataires de l’unique étage privatisent la cage d’escalier (figure : 7). Le passage du collectif vers le semi-collectif est très apprécié par les enquêtés. L’analyse des deux immeubles inachevés s’inscrit dans une réflexion personnelle sur le rapport entre espace privé et espace public, sur la hiérarchie spatiale entre la sphère de la famille et l’espace de la rue. Le seuil du logement se voit déplacé le plus en avant possible. Le seuil du logement est poussé à l’extérieur, à la porte d’entrée de l’immeuble qui se ferme à clé

Figures N° 6 et 7 : Clôture de l’espace limitrophe et Cage d’escalier de l’étage

Figures N° 6 et 7 : Clôture de l’espace limitrophe et Cage d’escalier de l’étage

Source : Righi 2017

  • Le gaspillage de terrain entre immeubles

Le grand ensemble est constitué d’immeubles organisés autour d’un espace communautaire (figures 8 et 9). Souvent les chercheurs qui travaillent sur les grands ensembles évoquent le gaspillage d’espace. Selon Amireche (2000), la construction des ZHUN a produit des périphéries dont la forme urbaine et la structure sont celles des grands ensembles, où des voiries surdimensionnées et des immeubles parachutés, forment une structure discontinue et éclatée et un tissu urbain disloqué. Pour nos questionnés, ce vaste espace évite le vis-à-vis entre les logements. Il dégage de grands espaces de jeux pour les enfants, et de regroupement pour les jeunes. Devant l’absence des pouvoirs publics se multiplient les interventions des habitants pour occuper les espaces communs de la cité. Les terrains vagues sont progressivement colonisés par les habitants. Des espaces sont devenus des parkings gardés la nuit, des aires de stationnement pour les fraudeurs, ou les vendeurs ambulants. D’autres terrains servent pour le jeu des enfants. Les propriétaires des rez-de-chaussée des immeubles s’approprient l’espace de proximité, en vue de renforcer la sécurité ou d’améliorer l’intimité des familles. La culture « luxuriante » est parfois remarquée dans cet espace intermédiaire entre le public et le privé.

Figures N° 8 et 9 : Organisation des immeubles autour d’un espace libre

Figures N° 8 et 9 : Organisation des immeubles autour d’un espace libre

Source : Righi 2017

  • Un matériau de construction non conforme aux normes

Les logements sont en préfabrication dure, les panneaux sont réalisés en béton armé à l’usine, puis ils sont montés sur chantier. La mauvaise qualité du béton fait que les propriétaires les démolissent facilement. Une enquêtée raconte : « j’ai assisté à la démolition du mur séparant mon salon du couloir, je vous assure que nous n’avons trouvé aucune armature. » Dans l’appartement, le couloir distribue les autres espaces intérieurs : séjour, chambre, cuisine et bloc sanitaire. Les logements sont de surfaces acceptables (voir tableau n° 1).

Tableau N° 1. Typologie des logements

Cité

Types de logements

Nombre moyen de pièces

Surface des logements

El Istiqlal

F3 : 65 %

F3 : 70 m²

F4 : 25 %

3.55

F4 : 82 m²

F5 : 10 %

F5 : 94 m²

Source : Righi 2017

  • Une cohabitation entre ménages

Selon l’enquête, plus de 70 % des chefs de famille sont âgés de plus de 51 ans. 64 % sont des familles nombreuses de plus de 6 personnes. Le T.O.L (taux d’occupation par logement) s’élève à 6.83 personnes, un taux élevé par rapport au T.O.L moyen d’Oum El Bouaghi estimé à 4.56 en 2016 (Remache, 2016). 10 % de familles vivent en cohabitation. Avec le départ des enfants, le mariage des filles, la mort de l’un ou des deux parents, les familles sont dans un stade involutif. Les entretiens avec nos enquêtés révèlent que la cohabitation actuelle se présente comme un dépannage pour les jeunes couples.

Nous avons rencontré un cas, où la chambre à coucher du fils marié est là, mais le couple est absent. En effet, le fils travaille au Sahara, lorsque le fils est absent la belle fille va chez ses parents, elle ne revient que lorsque son mari retourne à la chambre conjugale. La belle-mère nous éclaircit : « j’ai trois autres garçons célibataires, je ne veux pas que la belle fille reste seule sans son mari dans le logement. Si je me déplace, je ne suis pas tranquille. » Dans un autre foyer, la famille accueille dans une pièce leur fille ainée, divorcée avec son enfant. « Une pièce est réservée dans le logement type F4 pour la maman et son enfant. »

3.2. La fonctionnalisation de la marge ou une appropriation positive à l’échelle du logement

Ici, nous développerons les principales actions menées par les locataires et les acquéreurs pour s’approprier les espaces de vie, les personnaliser et les accommoder en fonction de réflexes culturels ou de besoins immédiats auxquels l’espace conçu ne répond pas. Il va de soi, la pénurie de logements oblige les citoyens attributaires à accepter ce qui leur est attribué; ils ne sont pas en situation de chercher ou d’attendre de trouver des logements conformes à leurs besoins.

  • La protection de l’intimité et de la sécurité

Au niveau de l’entrée, tous les propriétaires renforcent le dispositif de fermeture de l’entrée par l’ajout d’une porte en fer. L’existence d’une entrée en chicane est très appréciée, malheureusement, ce sas est très exigu (1.20 m²). Pour cette raison, la majorité des habitants le restructure. « C’est vrai, une entrée en chicane est bien, mais elle est tellement étroite qu’on l’a démolie, on a créé un wast-addar magnifique », se justifient quelques enquêtés. Au niveau des espaces de transition (séchoir et balcon), le concepteur les laisse découverts pour sécher le linge, cultiver des plantes, prendre l’air. 100 % des enquêtés ont fermé le séchoir et le balcon, par des vérandas (figure : 10). Par ces actes, l’habitant retrouve l’intimité et la sécurité recherchées.

Figure N° 10 : Fermeture du séchoir et du balcon par une véranda

Figure N° 10 : Fermeture du séchoir et du balcon par une véranda

Source : Righi 2017

  • Du couloir à « wast eddar

60 % de familles enquêtées restructurent le couloir. Les uns diminuent la longueur des w.c. et de la salle de bain, d’autres diminuent la largeur du séjour pour créer “wast eddar” (figures 11 et 12). Pour ces ménages, ce n’est pas le manque d’espace qui légitime le recours à cette pratique. C’est probablement le souci de revaloriser le couloir, et de retrouver l’ancienne distribution des pièces à travers un espace large (figures 13 et 14).

Figures N° 11 et 12 : création d’un hall appelé wast-eddar

Figures N° 11 et 12 : création d’un hall appelé wast-eddar

Source : Righi 2017

Figures N° 13 et 14 : création d’un wast-eddar

Figures N° 13 et 14 : création d’un wast-eddar

Source : Righi 2017

  • Du séjour vers “Bit eddiaf”

100 % des enquêtés qui ont accepté de répondre à notre questionnaire nous ont reçus dans le séjour. Tous ces enquêtés souhaitent destiner le séjour à la réception des invités. Le regroupement de la famille s’effectue dans une autre pièce polyvalente. Mais sous le poids du précepte islamique de la séparation des sexes, 60 % des familles optent pour l’alternance sur le séjour. Même si le salon est réservé à la réception des invités le jour, la nuit il accueille le sommeil de quelques membres de la famille. 40 % des ménages pratiquent la monovalence ou la spécialisation stricte de la salle de séjour à la réception des invités. Les enquêtés qui n’ont retenu que la réception des invités dans le séjour pratiquent les autres activités ailleurs.

Le séjour possède une porte-fenêtre qui donne sur un balcon. 80 % des usagers optent pour la condamnation définitive de cette porte-fenêtre. Cette condamnation permet un gain de surface (figures 15 et 16). Pour optimiser la surface du logement, une famille fusionne entre le couloir et le séjour. Le mur qui sépare les deux espaces est à moitié démoli. L’invité pénètre directement dans la pièce Bit eddiaf. La maman nous explique : “j’ai vécu dans une villa à Constantine, j’ai l’habitude des grands espaces, en jumelant le hall et le séjour, je retrouve un grand espace, je suis ravie.”

Figures N° 15 et 16 : condamnation de la porte-fenêtre du séjour

Figures N° 15 et 16 : condamnation de la porte-fenêtre du séjour

Source : Righi 2017

  • De la chambre à coucher à la pièce polyvalente

10 % des enquêtés ont agrandi la chambre en éliminant le balcon. La chambre agrandie reçoit les activités de séjour la journée : la prise de repas, le regroupement des membres de la famille, les études, le suivi de la télévision. 90 % qui ont gardé la chambre telle qu’elle l’utilise aussi comme une pièce polyvalente. Un père de famille raconte : “j’ai supprimé le séchoir pour agrandir la cuisine, mais j’ai gardé le balcon pour le séchage du linge et l’installation du réservoir d’eau, la chambre est assez grande à quoi sert de l’agrandir encore.”

  • La cuisine “nwala”, un espace technique agrandi

80 % des familles ont démoli le mur qui sépare la cuisine du séchoir (figures 17, 18, 19). La cuisine ainsi agrandie est ramenée à recevoir un espace pour prendre les repas en famille. 100 % sont satisfaits de cette transformation. Une enquêtée déclare : “La cuisine agrandie aux dépens du séchoir est assez large pour y manger… ça donne moins de travail… ça évite de nettoyer la cuisine, l’entrée et la salle de séjour pour un repas.

Figures N° 17 et 18 : Agrandissement de la cuisine aux dépens du séchoir

Figures N° 17 et 18 : Agrandissement de la cuisine aux dépens du séchoir

Source : Righi 2017

Figure N° 19 : Agrandissement de la cuisine

Figure N° 19 : Agrandissement de la cuisine

Source : Righi 2017

  • La salle de bain et le w.c. ou “bit eraha”

50 % des ménages ont procédé au changement des appareils sanitaires comme le remplacement de la baignoire par un receveur de douche ou par un petit bassin construit en briques. L’espace ainsi récupéré après cette transformation recevra le lave-linge (figure 20). 100 % des enquêtés ayant changé la baignoire en receveur de douche sont satisfaits, car la manière de prendre le bain diffère d’un musulman à un européen. Les enquêtés prennent le bain, assis sur un tabouret dans la baignoire vide, ou en position debout sous la douche, mais jamais dans une baignoire pleine d’eau chaude. Une vieille femme révèle : “si je remplis la baignoire d’eau chaude et je prends ma douche dedans, je sens que la saleté va se fixer de nouveau sur mon corps.” Selon nos enquêtées, la baignoire est plus utilisée comme un récipient de stockage d’eau et de lavage du gros linge que comme un espace de détente et de relaxation.

Chez nos enquêtés, en plus de sa fonction d’origine, les w.c. est l’espace nécessaire pour le stockage d’eau et le rangement des produits de nettoyage. Les usagers prévoient toujours un seau d’eau avec un récipient verseur, ils installent souvent une douchette pour des raisons de toilettage intime. Au niveau des w.c., 30 % des usagers remplacent le siège à l’anglaise par celui à la turque (figure 21).

Figures N° 20 et 21 : Changement de la baignoire par un receveur de douche (Figure 20) et changement du siège à l’anglaise par des toilettes turques (Figure 21)

Figures N° 20 et 21 : Changement de la baignoire par un receveur de douche (Figure 20) et changement du siège à l’anglaise par des toilettes turques (Figure 21)

Source : Righi 2017

  • À la recherche de bit Elkhzin

100 % de nos enquêtés ont réalisé un rangement quelque part dans leur logement, car aucun débarras n’est prévu par le concepteur. Pour nos enquêtés, un rangement est vital. Le manque d’espace de rangement pousse les familles à créer une armoire murale dans le balcon, dans la chambre à coucher ou dans le couloir (figures 22 et 23). Pour nos enquêtés, leur domicile transformé a rempli toutes les fonctions nécessaires. Il est sans doute leur lieu de vie idéal. Une enquêtée raconte : “je me plais énormément, la cité est calme. On se connait entre voisins depuis des années, j’ai mon grand hall, mon séjour organisé, ma grande cuisine, mes armoires et mes chambres.”

Figures N° 22 et 23 : création de rangement dans le couloir ou dans la chambre

Figures N° 22 et 23 : création de rangement dans le couloir ou dans la chambre

Source : Righi 2017

Conclusion

Historiquement, la crise de logements où il fallait construire vite et beaucoup, la non-maitrise des procédés industriels de réalisation, et les retards accumulés dans la livraison des logements, ont fait que l’entreprise SONATIBA a livré des logements non finis, ou des immeubles inachevés (rez-de-chaussée+1). L’intervention des habitants pour fignoler leurs logements est une sorte de participation à la procédure de réalisation. L’objet logement obtenu est un logement approprié positivement par la population. Une satisfaction qui atteint 90 % parmi les propriétaires, d’après notre enquête. La conservation des deux petits immeubles alors que le contrôle du CTC en prévoyait la destruction, révèle une crise aigüe du logement, mais aussi le passage des bénéficiaires, d’un habitat collectif vers un habitat semi-collectif, très apprécié par nos enquêtés.

Le passage d’une appropriation contrainte au début, vers une appropriation volontaire et positive avec le temps, montre que les grands ensembles, objet mal-aimé par les chercheurs, peuvent être une source d’enchantement pour une partie de la population. C’est la parole des habitants qui doit être prise en compte, pour montrer que la participation des habitants à la réalisation de leurs demeures est plus que nécessaire. La création des structures d’habitabilités adaptées aux besoins des habitants passe par la collaboration des futurs occupants dans la procédure de réalisation.

Liste Bibliographique

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MONOGRAPHIE DE LA WILAYA D’OUM EL BOUAGHI 2009

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Figure N° 1. Localisation du grand ensemble en lisière de la ville proche de la Route nationale N° 10

Figure N° 1. Localisation du grand ensemble en lisière de la ville proche de la Route nationale N° 10

Source : Google Earth 2021

Figures N° 2 et 3 : les locaux de commerce au rez-de-chaussée d’un immeuble (figure 2); orientation d’un autre RDC vers le logement (figure 3)

Figures N° 2 et 3 : les locaux de commerce au rez-de-chaussée d’un immeuble (figure 2); orientation d’un autre RDC vers le logement (figure 3)

Source : Righi 2017

Figures N° 4 et 5 : Immeubles inachevés

Figures N° 4 et 5 : Immeubles inachevés

Source : Righi 2017

Figures N° 6 et 7 : Clôture de l’espace limitrophe et Cage d’escalier de l’étage

Figures N° 6 et 7 : Clôture de l’espace limitrophe et Cage d’escalier de l’étage

Figures N° 8 et 9 : Organisation des immeubles autour d’un espace libre

Figures N° 8 et 9 : Organisation des immeubles autour d’un espace libre

Source : Righi 2017

Figure N° 10 : Fermeture du séchoir et du balcon par une véranda

Figure N° 10 : Fermeture du séchoir et du balcon par une véranda

Source : Righi 2017

Figures N° 11 et 12 : création d’un hall appelé wast-eddar

Figures N° 11 et 12 : création d’un hall appelé wast-eddar

Source : Righi 2017

Figures N° 13 et 14 : création d’un wast-eddar

Figures N° 13 et 14 : création d’un wast-eddar

Source : Righi 2017

Figures N° 15 et 16 : condamnation de la porte-fenêtre du séjour

Figures N° 15 et 16 : condamnation de la porte-fenêtre du séjour

Figures N° 17 et 18 : Agrandissement de la cuisine aux dépens du séchoir

Figures N° 17 et 18 : Agrandissement de la cuisine aux dépens du séchoir

Figure N° 19 : Agrandissement de la cuisine

Figure N° 19 : Agrandissement de la cuisine

Source : Righi 2017

Figures N° 20 et 21 : Changement de la baignoire par un receveur de douche (Figure 20) et changement du siège à l’anglaise par des toilettes turques (Figure 21)

Figures N° 20 et 21 : Changement de la baignoire par un receveur de douche (Figure 20) et changement du siège à l’anglaise par des toilettes turques (Figure 21)

Source : Righi 2017

Figures N° 22 et 23 : création de rangement dans le couloir ou dans la chambre

Figures N° 22 et 23 : création de rangement dans le couloir ou dans la chambre

Source : Righi 2017

Nadia Righi

Faculté d’architecture et d’urbanisme - Université de Constantine 3

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