Discours publics, médias et conflictualités symboliques

Noms propres, phraséologies de crise et régimes médiatiques de visibilité

الخطابات العمومية، الإعلام والصراعيات الرمزية

Jamel Zenati Youcef Immoune

Public Discourses, Media, and Symbolic Conflictualities

Jamel Zenati Youcef Immoune, « Discours publics, médias et conflictualités symboliques », Aleph [], Vol 13 (3) | 2026, 08 July 2026, 17 July 2026. URL : https://aleph.edinum.org/17750

Ce numéro d’Aleph. Langues, Médias & Sociétés interroge les formes contemporaines de la conflictualité symbolique à partir d’un lieu d’observation privilégié : les discours publics saisis dans leurs médiations journalistiques, télévisuelles, institutionnelles, numériques, diplomatiques, cinématographiques et iconiques. L’enjeu n’est pas seulement de décrire des discours portant sur des conflits, des crises ou des controverses ; il est de comprendre comment les discours produisent eux-mêmes des scènes de conflit, comment ils distribuent les positions d’énonciation, instituent des adversaires, nomment des collectifs, catégorisent des figures de l’altérité, dramatisent des émotions publiques et stabilisent des régimes de visibilité.

La conflictualité symbolique désigne ici un ensemble de luttes qui ne s’exercent pas d’abord par la force matérielle, mais par les opérations de nomination, de cadrage, de qualification, de disqualification, de pathémisation, d’effacement ou d’héroïsation. Elle engage des mots, des images, des gestes, des titres, des noms propres, des formules, des syntagmes figés, des dispositifs médiatiques et des architectures argumentatives. Elle se joue dans l’espace public chaque fois qu’un événement est cadré comme crise, qu’un peuple est construit comme sujet politique, qu’un adversaire est réduit à une figure menaçante, qu’un nom propre devient emblème, stigmate, mémoire ou contre-discours.

L’ensemble des contributions retenues montre que les médias ne sont pas de simples relais d’informations. Ils sont des opérateurs de mise en forme du réel social. Ils sélectionnent, hiérarchisent, accentuent, dramatisent, atténuent, rendent visible ou maintiennent dans l’ombre. Les crises de Gaza et d’Ukraine, les tensions franco-algériennes, les discours d’extrême droite, les débats présidentiels, les communiqués de crise, les discours populistes, les archives journalistiques d’Al-Ahram, les images de la Palestine, les émotions circulant sur les réseaux sociaux, les noms propres de femmes illustres ou les désignations journalistiques de l’Autre algérien ne constituent pas des objets juxtaposés. Ils composent une même interrogation : comment les sociétés nomment-elles ce qui les divise, comment médiatisent-elles ce qui les affecte, et comment les discours transforment-ils les conflits en formes symboliquement partageables, disputables ou imposables ?

La première ligne de force du numéro concerne le cadrage médiatique des altérités politiques et culturelles. Les contributions consacrées au discours d’extrême droite à la télévision française, au discours diplomatique algérien et américain sur Gaza et l’Ukraine, au discours populiste dans l’espace public marocain ou encore à l’islam républicain dans l’espace public français montrent que toute parole publique construit un monde de référence. Elle ne se contente pas de dire ce qui est ; elle propose une distribution du légitime et de l’illégitime, du proche et du lointain, du national et de l’étranger, du raisonnable et du menaçant. Dans ces discours, l’Autre n’est jamais seulement désigné : il est configuré. Il reçoit une place dans une syntaxe politique, une valeur dans une économie argumentative, une fonction dans une scène polémique.

C’est particulièrement visible lorsque le discours médiatique racialise, culturalise ou sécuritise l’altérité. L’Algérien, le migrant, le musulman, le peuple, l’Occident, Gaza, l’Ukraine, la France ou l’Algérie ne sont pas seulement des référents géopolitiques ou sociologiques ; ils deviennent des unités discursives investies d’affects, de mémoires et de présupposés. Le discours public travaille alors par condensation : il agrège dans une même forme lexicale une histoire longue, des stéréotypes, des blessures mémorielles, des stratégies de légitimation et des attentes idéologiques. Le conflit symbolique se loge précisément dans cette condensation : un mot peut faire tenir ensemble un territoire, une mémoire coloniale, une accusation, une peur, une dette, un ressentiment ou une revendication.

La deuxième ligne de force du numéro concerne la phraséologie, entendue non comme simple répertoire d’expressions figées, mais comme forme de stabilisation idéologique du discours. Les phraséologismes de crise, les syntagmes récurrents, les formules médiatiques, les reprises lexicales, les associations préférentielles entre certains noms et certains prédicats constituent des instruments de verrouillage interprétatif. Ils orientent la réception avant même que l’argumentation explicite ne se déploie. Lorsqu’une relation diplomatique est régulièrement dite en termes de crise, de tension, de rupture, de dérapage, de normalisation ou d’apaisement, le lecteur n’accède pas à un événement brut ; il entre dans un régime d’intelligibilité déjà balisé.

La phraséologie possède ainsi une puissance politique discrète. Elle naturalise des associations, rend certaines interprétations disponibles et en écarte d’autres. Elle peut enfermer un événement dans le lexique de la menace, de l’urgence, de l’indignation, de la résistance ou de la réparation. Elle produit ce que l’on pourrait appeler une mémoire courte du discours : une mémoire faite de segments répétés, de tours reconnaissables, de collocations institutionnalisées, de séquences qui semblent aller de soi parce qu’elles ont déjà circulé. La formule devient alors un raccourci argumentatif. Elle ne démontre pas toujours ; elle rappelle, réactive, prédispose.

Dans les relations franco-algériennes, cette phraséologie acquiert une densité particulière. Elle porte les traces d’un contentieux historique jamais entièrement stabilisé. Les expressions de crise, de mémoire, de repentance, de souveraineté, d’ingérence, de reconnaissance ou de réconciliation ne fonctionnent pas comme de simples unités lexicales. Elles sont prises dans une archive discursive où chaque terme convoque des régimes de parole concurrents. La phraséologie y devient le lieu d’un combat sur la définition même de l’histoire commune : dire la crise, c’est aussi dire qui peut parler, à partir de quelle mémoire, au nom de quelle légitimité et selon quelle temporalité.

La troisième ligne de force, sans doute l’une des plus structurantes, concerne les aventures du nom propre. Le nom propre traverse ce numéro comme un fil théorique majeur. Il apparaît dans les analyses consacrées aux noms propres dans les textes journalistiques algériens d’expression française, dans le travail sur les femmes illustres comme contre-discours aux stéréotypes de genre, dans les corpus médiatiques portant sur Razika Adnani, Macron, Le Pen, Danone, Al-Ahram, Gaza, Jérusalem ou encore dans les titres de presse où les noms de lieux et de personnes deviennent des opérateurs de cadrage. Le nom propre n’est pas ici une simple étiquette référentielle. Il est un événement discursif.

Sa force vient de ce qu’il semble désigner directement, alors même qu’il transporte des couches d’interprétation. Un nom propre individualise, mais il peut aussi typifier. Il singularise, mais il peut devenir emblème. Il identifie, mais il peut exposer, glorifier, dégrader, suspecter, assigner ou réparer. Dans les discours médiatiques, le nom propre est rarement neutre : il entre dans des constructions syntaxiques, des réseaux adjectivaux, des chaînes coréférentielles, des titres, des légendes, des portraits, des oppositions et des hiérarchies. Il peut être placé en position de sujet agissant, de patient victimisé, de responsable, de menace, de témoin ou de symbole.

Les « aventures » du nom propre sont donc multiples. Il y a d’abord l’aventure référentielle : le nom propre arrime le discours à un être, un lieu, une institution ou une mémoire. Il y a ensuite l’aventure catégorielle : le nom propre peut glisser du singulier vers le collectif, devenir nom d’une cause, d’un courant, d’une époque, d’une blessure. Il y a encore l’aventure argumentative : citer un nom, c’est souvent convoquer un ethos, un camp, une autorité ou une controverse. Il y a enfin l’aventure mémorielle : certains noms deviennent des lieux de mémoire discursifs, parce qu’ils condensent un passé commun, une violence, une dette ou une promesse.

Dans cette perspective, nommer n’est jamais un acte innocent. Nommer une femme illustre, c’est parfois rouvrir un espace de reconnaissance contre l’effacement produit par les stéréotypes de genre. Nommer l’Algérien dans un discours d’extrême droite, c’est pouvoir l’inscrire dans une grammaire de la menace, de l’incompatibilité ou de la suspicion. Nommer Gaza ou Jérusalem, c’est activer une mémoire visuelle, politique, religieuse et géopolitique saturée. Nommer Al-Ahram, c’est faire apparaître une institution médiatique comme archive, témoin et producteur de cadrages. Nommer Danone dans un communiqué de crise, c’est inscrire une entreprise dans une économie de la responsabilité, de la réparation et de la crédibilité.

Le nom propre fonctionne ainsi comme un carrefour sémiotique. Il articule le référent, l’archive, l’affect et l’argument. Il peut être une arme de stigmatisation, mais aussi un outil de réhabilitation. Il peut enfermer dans une identité assignée ou ouvrir une scène de contre-nomination. Cette dimension est particulièrement importante dans les contributions qui analysent les noms propres de femmes illustres comme contre-discours aux stéréotypes de genre. Là, le nom propre devient un acte de résistance symbolique : il défait l’anonymat socialement produit, oppose à la généralisation stéréotypique une singularité exemplaire, transforme la mémoire en ressource argumentative.

La quatrième ligne de force du numéro concerne les émotions publiques. Les articles portant sur les titres du Corriere della Sera durant la première vague de Covid-19, sur les communiqués de crise de Danone, sur la gestualité réactionnelle dans le débat Macron–Le Pen, sur l’iconisation des émotions sur les réseaux sociaux ou sur le photojournalisme de Gaza montrent que les affects ne sont pas de simples contenus psychologiques. Ils sont des formes discursives et médiatiques organisées. La peur, le risque, la compassion, l’indignation, la crédibilité, la vulnérabilité, le deuil, la résistance ou l’espoir sont construits par des choix lexicaux, des cadrages iconiques, des postures corporelles, des temporalités médiatiques et des régimes de répétition.

L’émotion publique n’est pas seulement ressentie ; elle est mise en scène, distribuée, autorisée ou disqualifiée. Les médias donnent à certaines émotions une visibilité, tandis qu’ils en marginalisent d’autres. Ils peuvent humaniser une victime, abstraire un collectif, dramatiser un risque, neutraliser une violence, rendre supportable l’insupportable ou transformer la douleur en image partageable. L’analyse des personnes âgées dans le photojournalisme de Gaza après le 7 octobre 2023 met ainsi au centre une question éthique décisive : comment montrer la vulnérabilité sans la consommer visuellement ? comment produire une visibilité sans reconduire une violence symbolique ? comment faire de l’image non pas un simple objet d’émotion, mais un lieu de responsabilité ?

La cinquième ligne de force concerne les régimes de visibilité. Les contributions rangées dans l’axe méthodologique, notamment celles consacrées au cinéma palestinien, au chant de résistance, au photojournalisme et aux réseaux sociaux, déplacent l’analyse du seul verbal vers les agencements multimodaux. Elles rappellent que les conflits symboliques se déploient aussi dans les images, les sons, les gestes, les cadrages filmiques, les reprises musicales, les montages numériques et les icônes circulantes. Les médias contemporains ne séparent plus strictement texte et image ; ils les articulent dans des dispositifs où voir, nommer et ressentir deviennent des opérations interdépendantes.

Jérusalem, dans le cinéma palestinien, ne se réduit pas à un décor. Elle devient une ville occultée, un espace de mémoire, une scène de résistance visuelle. Le chant « Ya mawili al-hawa » ne se limite pas à une archive musicale ; il se reconfigure comme discours, image et mémoire de lutte. Les émotions sur les réseaux sociaux ne sont pas seulement exprimées ; elles sont iconisées, c’est-à-dire converties en signes partageables, mémorables, circulants. Le visible devient alors un terrain d’affrontement symbolique : ce qui est montré, ce qui est caché, ce qui est recadré, ce qui est répété et ce qui devient viral participe à la construction des conflits contemporains.

L’intérêt scientifique du numéro tient précisément à cette articulation entre discours, médias et conflictualités symboliques. Les articles ne traitent pas les médias comme de simples supports, ni les discours comme de simples contenus. Ils observent des dispositifs dans lesquels s’entrelacent énonciation, argumentation, pathos, ethos, nomination, mémoire, image et pouvoir. L’espace public y apparaît comme un espace de lutte pour l’imposition des catégories légitimes de perception. Définir une crise, qualifier un peuple, nommer une femme, cadrer une guerre, mettre en scène une émotion, citer une institution, archiver un événement ou figurer une ville : tous ces gestes participent d’une même économie symbolique.

Ce numéro invite ainsi à dépasser les oppositions trop simples entre discours et réalité, information et opinion, émotion et raison, image et texte. Il montre que les conflits contemporains sont aussi des conflits de description. Ils portent sur la manière dont les événements sont rendus dicibles, visibles et mémorables. Ils concernent les mots disponibles pour parler de la violence, les noms reconnus comme légitimes, les images autorisées à circuler, les émotions jugées recevables et les cadres à travers lesquels les publics interprètent ce qui arrive.

La revue Aleph. Langues, Médias & Sociétés poursuit ici une orientation qui lui est propre : penser les langues, les médias et les sociétés dans leur intrication, c’est-à-dire dans les lieux où les formes sémiotiques produisent des effets sociaux. Les contributions réunies ne se contentent pas d’appliquer des modèles ; elles mettent à l’épreuve des objets situés, des corpus plurilingues, des scènes médiatiques hétérogènes, des archives nationales et transnationales, des supports textuels et visuels. Elles dessinent un espace scientifique où l’analyse du discours rencontre la pragmatique, la sémiotique, l’argumentation, les études médiatiques, la sociolinguistique des nominations et l’analyse des affects publics.

L’interrogation portée par ce numéro pourrait alors se formuler ainsi : que font les discours publics aux conflits lorsqu’ils les nomment, les cadrent, les répètent, les visualisent et les affectent ? Cette question engage une responsabilité scientifique. Elle suppose de décrire minutieusement les formes, mais aussi de comprendre les effets de ces formes. Elle impose d’observer les mots sans oublier les institutions qui les portent, les images sans oublier les cadres qui les rendent lisibles, les noms propres sans oublier les mémoires qu’ils transportent, les émotions sans oublier les dispositifs qui les organisent.

En ce sens, les articles réunis composent moins un inventaire de cas qu’une cartographie des opérations symboliques par lesquelles les sociétés contemporaines se racontent leurs conflits. Ils montrent que le discours n’est pas après le conflit, comme un commentaire secondaire ; il est dans le conflit, comme l’une de ses modalités constitutives. Il peut l’attiser, le déplacer, le ritualiser, le pacifier, le masquer ou le rendre pensable. C’est cette puissance du discours — puissance de nomination, de cadrage, de visibilité et de mémoire — que ce numéro entend mettre au jour.

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van Dijk, T. A. (1998). Ideology: A Multidisciplinary Approach. Sage.

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