Entre mythe du retour et reterritorialisation : recomposition identitaire dans Le pays des autres de Leïla Slimani

بين أسطورة العودة وإعادة التوطن : إعادةُ التشكّل الهويّاتي في رواية في بلاد الآخرين لليلى سليماني

Between the Myth of Return and Reterritorialization: Identity Recomposition in Le pays des autres by Leïla Slimani

« Entre mythe du retour et reterritorialisation : recomposition identitaire dans Le pays des autres de Leïla Slimani », Aleph [], 09 May 2026, 14 May 2026. URL : https://aleph.edinum.org/16698

Cette étude propose une lecture géocritique de Le pays des autres de Leïla Slimani à partir d’un nœud conceptuel central : territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation. En prenant appui sur Bertrand Westphal, Yi-Fu Tuan, Michel Foucault, Caren Kaplan ainsi que sur la pensée deleuzo-guattarienne du rhizome, l’article examine la manière dont Mathilde, héroïne alsacienne déplacée au Maroc, traverse une expérience complexe d’arrachement, d’exposition à la norme, puis de recomposition de soi. L’analyse montre que la déterritorialisation ne saurait être réduite à un simple changement de décor : elle affecte la capacité d’agir, les habitudes incorporées, la légitimité à occuper l’espace, le rapport au langage, à la visibilité et aux appartenances. Corrélativement, la reterritorialisation n’apparaît jamais comme une assimilation lisse. Elle procède par médiations successives et incomplètes : apprentissage linguistique, négociation de l’espace public, accommodements religieux, utilité sociale dans le dispensaire, attache filiale à travers les enfants. L’article soutient enfin que le retour en Alsace n’annule pas l’exil, mais en révèle au contraire l’irréversibilité : on ne revient pas au territoire natal comme à une forme intacte. Le roman donne ainsi à lire une territorialité mobile, stratifiée et conflictuelle, où la perte n’abolit pas l’appartenance, mais la reconfigure.

تقدّم هذه الدراسة قراءة جيو-نقدية لرواية « بلاد الآخرين » لليلى سليماني انطلاقًا من ثلاثية مفهومية مركزية هي : التوطن، والاقتلاع المجالي، وإعادة التوطن. وبالاستناد إلى أعمال برتران وستفال، ويي-فو توان، وميشال فوكو، وكارن كابلان، وإلى التصور الريزومي عند دولوز وغاتاري، تحلل الدراسة الكيفية التي تعيش بها ماتيلد، البطلة القادمة من الألزاس إلى المغرب، تجربة مركبة من الانفصال عن المكان الأصلي، والخضوع لمنظومات معيارية جديدة، ثم إعادة تركيب الذات داخل فضاء مغاير. وتبيّن الدراسة أن الاقتلاع المجالي لا يقتصر على الانتقال الجغرافي، بل يمس القدرة على الفعل، والعادات المتجسدة، وشرعية احتلال الفضاء، والعلاقة باللغة وبالظهور الاجتماعي وبالانتماء. كما تُظهر أن إعادة التوطن لا تأتي في صورة اندماج سلس، بل تتحقق عبر وسائط متدرجة وغير مكتملة : تعلّم اللغة، والتفاوض حول الحضور في الفضاء العام، والتكيف الديني، واكتساب فائدة اجتماعية من خلال المستوصف، ثم التشبث بالأبناء بوصفهم جذورًا جديدة. وتخلص الدراسة إلى أن العودة إلى الألزاس لا تمحو المنفى، بل تكشف لا رجعيته؛ فالمكان الأصلي لا يُستعاد كما كان. ومن ثمّ، تعرض الرواية ترابيةً متحركة ومركبة ومتوترة، لا تلغي فيها الخسارة الانتماء بل تعيد تشكيله.

This article offers a geocritical reading of Leïla Slimani’s Le pays des autres through the conceptual triad of territorialization, deterritorialization, and reterritorialization. Drawing on Bertrand Westphal, Yi-Fu Tuan, Michel Foucault, Caren Kaplan, and the Deleuzo-Guattarian theory of the rhizome, the study analyses how Mathilde, an Alsatian woman who settles in Morocco, undergoes a complex experience of uprooting, exposure to normative structures, and progressive self-recomposition. The analysis shows that deterritorialization cannot be reduced to geographical displacement alone: it affects agency, embodied habits, legitimacy in space, language, visibility, and belonging. Likewise, reterritorialization never takes the form of a smooth assimilation. It unfolds through successive and incomplete mediations: language learning, negotiation of public space, religious accommodation, social usefulness through the dispensary, and filial attachment through children. The article also argues that Mathilde’s return to Alsace does not repair exile; rather, it reveals its irreversibility. The novel thus stages a mobile, layered, and conflictual territoriality in which loss does not erase belonging but reshapes it.

« L’être humain est un être géographique. »

Augustin Berque, Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains

Introduction

En littérature, le déplacement, l’errance, l’exil, la migration et les multiples formes d’attachement au lieu comptent parmi les grands opérateurs de la fiction. Longtemps, la critique a privilégié le temps, l’histoire, la mémoire ou l’identité. Depuis plusieurs décennies toutefois, l’espace s’est imposé comme une catégorie de lecture décisive. Il n’est plus seulement le décor où se déroulent les actions ; il devient une matrice d’expérience, un foyer de conflictualité symbolique et un révélateur des rapports de pouvoir.

Cette réévaluation de l’espace tient aussi à l’histoire contemporaine. Les guerres, les migrations, les déplacements forcés et les recompositions territoriales ont imposé de repenser le rapport entre le sujet et le lieu. Chez Michel Foucault, l’époque moderne est travaillée par une sensibilité nouvelle à la spatialité ; chez Caren Kaplan, le déplacement n’est jamais neutre, puisqu’il engage des régimes de mobilité inégalement distribués ; chez Bertrand Westphal enfin, l’espace littéraire se donne comme une construction relationnelle, transgressive et plurielle. Dès lors, la lecture des textes ne peut plus ignorer la densité symbolique des lieux, des frontières et des formes d’habitation.

Le pays des autres, de Leïla Slimani, se prête particulièrement bien à cette approche. Le roman met en scène Mathilde, jeune Alsacienne qui, après avoir épousé Amine, quitte la France pour s’installer au Maroc. À première vue, le déplacement pourrait être interprété comme une ouverture heureuse à l’ailleurs, un passage vers l’aventure et la nouveauté. Mais le texte déconstruit progressivement cette représentation. Le « pays des autres » n’est pas seulement un ailleurs géographique : il désigne un monde régi par d’autres normes, d’autres hiérarchies, d’autres rythmes de vie, d’autres formes de visibilité et d’autres modalités de légitimité.

Le parcours de Mathilde permet ainsi d’observer, de manière particulièrement nette, ce que produit une déterritorialisation. Il ne s’agit pas seulement de quitter un lieu. C’est perdre une partie des évidences incorporées qui rendaient l’existence praticable : une langue familière, un réseau d’usages, une compétence spontanée à circuler, à interpréter les signes, à comprendre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. À l’inverse, se reterritorialiser ne signifie pas retrouver mécaniquement un équilibre perdu. La recomposition s’effectue à travers une série de médiations concrètes, souvent discontinues, parfois contradictoires.

Notre problématique peut donc être formulée ainsi : comment le roman représente-t-il la déterritorialisation de Mathilde à l’égard de son espace natal, et selon quelles médiations met-il en scène sa reterritorialisation progressive dans l’espace marocain ? Nous faisons l’hypothèse que le roman construit la territorialité comme un processus, et non comme un état. D’une part, la déterritorialisation affecte la puissance d’agir, le rapport à soi et la légitimité spatiale. D’autre part, la reterritorialisation ne s’accomplit jamais sur le mode de la pure fusion ; elle demeure traversée par la perte initiale, par l’ajustement aux normes, par la négociation des appartenances et par la mémoire d’un autre lieu.

Notre démarche relève de l’analyse textuelle et géocritique. Elle consiste à articuler les concepts d’espace, de lieu, de territoire, de déterritorialisation et de reterritorialisation à une lecture rapprochée de scènes nodales du roman : l’arrivée à Rabat et à Meknès, l’apprentissage de la langue, l’épreuve de la rue, la question religieuse, l’invention du dispensaire, l’ancrage par les enfants et l’épisode du retour en Alsace. Une telle méthode permet de ne pas plaquer la théorie sur le texte, mais de l’éprouver au contact de ses formulations, de ses seuils narratifs et de ses tensions propres.

L’apport spécifique de cette étude consiste à déplacer la lecture du simple motif de déplacement vers une analyse de la légitimité spatiale. Il ne s’agit pas seulement de constater que Mathilde change de pays, mais d’examiner comment le roman distribue de manière inégale les droits de circuler, de parler, d’être visible, d’être protégée et d’être reconnue comme « à sa place ». Une telle perspective permet de lire conjointement l’espace, le genre et le pouvoir sans rabattre le texte sur une opposition sommaire entre Orient et Occident.

1. Espace, lieu et territoire : clarifications conceptuelles

Les notions d’espace, de lieu et de territoire sont proches ; elles ne se confondent pas pour autant. L’espace peut d’abord être entendu comme une étendue matérielle, une surface physique, un donné relativement abstrait. En ce sens, il n’est pas encore investi par l’expérience. Il demeure disponible à la description, à la mesure, à la localisation. Westphal rappelle d’ailleurs qu’une pensée rigoureuse de la spatialité suppose de distinguer ce niveau conceptuel d’autres formes d’appropriation, plus épaisses, plus sensibles, plus symboliquement chargées.

Yi-Fu Tuan a proposé une distinction devenue classique entre « space » et « place ». L’espace renvoie à l’ouverture, à la possibilité du mouvement, à la latitude qu’offre une étendue encore peu qualifiée. Le lieu, au contraire, désigne un espace humanisé, investi, traversé par des souvenirs, des usages, des valeurs et des affects. Ce n’est donc pas l’opposé de l’espace ; c’en est une détermination. Un espace devient lieu lorsqu’il est habité, nommé, pratiqué, raconté et, pour ainsi dire, chargé de mémoire.

Cette distinction apparaît clairement dans l’expérience ordinaire. Les espaces de l’enfance ne sont pas seulement des surfaces construites de murs, de pièces, de rues ou de seuils. Ils deviennent des lieux parce qu’ils retiennent des habitudes, des attachements et des récits. Ce qui n’est qu’un espace pour un étranger peut constituer un lieu d’intimité pour celui qui y a vécu. La même logique vaut à l’échelle collective : certains espaces deviennent des lieux parce qu’ils ont été le théâtre d’épreuves communes, de luttes, de rassemblements ou d’événements fondateurs.

Westphal souligne néanmoins que le partage entre espace et lieu n’a jamais été définitivement stabilisé. L’abondance des définitions ne dissipe pas entièrement l’indécision théorique. Cette difficulté n’est pas un défaut ; elle rappelle plutôt que les catégories spatiales ne se laissent pas penser hors des pratiques, des regards et des investissements affectifs qui les configurent.

Le territoire apporte une détermination supplémentaire. Si le lieu désigne un espace habité et chargé de sens, le territoire implique, en outre, une forme d’appropriation, de délimitation, de légitimité et, parfois, d’autorité. Il suppose qu’un individu ou un groupe puisse dire : « ceci est mon espace », ou du moins un espace où sa présence est reconnue comme légitime. Le territoire n’est donc pas seulement vécu ; il est aussi revendiqué, protégé, défendu et parfois imposé. Il engage ainsi une dimension politique et symbolique essentielle.

Dans une perspective géocritique, le territoire ne se réduit jamais à un support neutre. Il est la représentation subjective, sociale et historique d’un espace physique. Il renvoie à des pratiques d’inscription, à des régimes de mobilité, à des formes de familiarité et d’exclusion. Une telle précision est décisive pour lire Le pays des autres : le roman ne met pas seulement en scène un changement de décor ; il donne à lire la perte d’un territoire, l’entrée dans un autre et les tensions qui accompagnent ce passage.

Autrement dit, le territoire ne se définit pas seulement par ce qu’il contient, mais aussi par ce qu’il autorise. Il distribue inégalement la familiarité, la parole légitime, la mobilité et même la visibilité des corps. Cette dimension sera décisive dans le roman : la différence entre être quelque part et être reconnu comme pouvant y être, sans justification, structure tout le parcours de Mathilde.

2. Territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation : cadre théorique

Pour penser cette dynamique, le détour par Deleuze et Guattari s’avère particulièrement fécond. Chez eux, le territoire ne désigne pas une entité close, homogène et immobile. C’est un agencement, c’est-à-dire une composition provisoire de rapports, de rythmes, de marques et de lignes. La territorialisation correspond au processus par lequel un espace devient habitable, appropriable, reconnaissable ; la déterritorialisation désigne le mouvement qui défait cet ancrage, le fissure, l’ouvre ou le déplace ; la reterritorialisation, enfin, renvoie à la constitution d’un nouvel ancrage, toujours partiel, toujours susceptible d’être à nouveau déplacé.

Cette pensée est indissociable de la figure du rhizome. Contrairement à la racine verticale, unique, hiérarchisée, le rhizome se déploie horizontalement, par ramifications, connexions et prolongements multiples. Appliquée à la question territoriale, cette image permet de penser des appartenances non linéaires, des attaches composites, des formes de continuité sans centre unique. La déterritorialisation n’est donc pas seulement perte ou effondrement ; elle peut ouvrir des lignes de fuite, c’est-à-dire de nouvelles possibilités de recomposition.

Westphal reprend, à sa manière, cette intuition lorsqu’il insiste sur la transgressivité de l’espace. Les lieux, les marges, les seuils et les frontières ne sont pas des limites définitivement closes ; ils appellent au contraire un franchissement interprétatif. L’espace littéraire est mobile, conflictuel, traversé par des forces de débordement. La lecture géocritique gagne ainsi à considérer les franchissements, les marges, les dissonances et les superpositions de territoires plutôt qu’une carte figée de l’appartenance.

Il convient dès lors d’éviter deux simplifications. La première consisterait à réduire la déterritorialisation à un simple déplacement géographique. Or, elle touche aussi à la norme, à la mémoire, à la langue, à la visibilité et à la capacité d’agir. La seconde serait de concevoir la reterritorialisation comme une réinstallation harmonieuse dans un nouvel espace. Le modèle deleuzo-guattarien, relayé ici par la géocritique, montre au contraire qu’elle demeure provisoire, inégale, réversible, exposée aux contradictions. C’est précisément ce que le roman de Slimani met en évidence.

À cet égard, le territoire peut être compris à la fois comme un opérateur de sélection et comme un support d’appartenance. Il ne dit pas seulement où l’on est ; il détermine aussi les conditions dans lesquelles on peut s’y tenir sans justification. Cette précision est essentielle pour la lecture de Slimani : la territorialité n’y relève jamais d’une topographie neutre, mais d’une expérience située de la permission, de l’interdit, de la tolérance et de l’exclusion.

Appliqué à Mathilde, ce cadre théorique permet de comprendre que son déplacement ne relève pas de l’exotisme narratif. Il met en jeu un arrachement aux habitudes, aux protections implicites, à une certaine évidence de soi dans l’espace. Il engage simultanément une tentative de recomposition qui ne suit aucune ligne rectiligne : elle se fait par apprentissages, renoncements, accommodements, inventions locales et reprises subjectives.

Il importe d’ajouter que la déterritorialisation et la reterritorialisation ne sont pas des mouvements symétriques. On perd plus vite un territoire qu’on n’en reconquiert un autre. La première peut être brutale, immédiate, parfois imposée ; la seconde est lente, fragmentaire et souvent conditionnée par des médiations sociales extérieures au sujet. Le roman de Slimani rend précisément sensible cette dissymétrie temporelle et affective.

3. Territorialisation et déterritorialisation : pouvoir, vulnérabilité et impuissance

Le roman de Leïla Slimani explore avec précision les effets du passage d’un univers à l’autre. Lorsque Mathilde quitte l’Alsace pour suivre Amine au Maroc, elle croit répondre à un désir d’aventure, d’ouverture et de nouveauté. Pourtant, le texte montre rapidement que l’entrée dans un nouvel espace ne se confond jamais avec une simple découverte. Elle constitue une épreuve du réel, souvent brutale, qui révèle les cadres invisibles qui structurent l’appartenance.

Le premier contact avec le territoire marocain est marqué par l’ambivalence. Rabat séduit Mathilde par son altérité, sa beauté, sa promesse d’ailleurs. Mais cette fascination se double d’une profonde appréhension. Le charme de l’espace ne neutralise pas l’inquiétude née de l’inconnu. Slimani donne à cette inquiétude une formulation ramassée qui dit déjà l’essentiel du roman :

« Faites, se dit-elle, que ce pays ne me soit pas hostile. Ce monde me sera-t-il un jour familier ? » (Slimani, 2020, p. 25).

Cette question ne relève pas du simple dépaysement. Elle indique l’épreuve d’une possible non-familiarisation, c’est-à-dire la crainte que le nouveau pays demeure irréductiblement étranger. Dès ce moment, la déterritorialisation se signale moins comme un déplacement physique que comme une atteinte à la sécurité symbolique attachée au territoire d’origine.

À Meknès, cette épreuve se durcit. À peine arrivée, Mathilde se retrouve seule dans une chambre d’hôtel, tandis qu’Amine rejoint sa famille. Ce moment de seuil montre le décalage entre l’imaginaire de l’aventure et l’ordre effectif des priorités sociales. La solitude, l’attente, la dépendance au mari et à ses codes font comprendre à Mathilde que l’ailleurs n’est pas offert à la seule bonne volonté. Le roman formule cette désillusion avec une grande netteté :

« Que faisait-elle ici ? Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et à sa vanité. C’est elle qui avait voulu vivre l’aventure, qui s’était embarquée, bravache, dans ce mariage dont ses amies d’enfance enviaient l’exotisme. À présent, elle pouvait être l’objet de n’importe quelle moquerie, de n’importe quelle trahison » (Slimani, 2020, p. 27).

Le texte déconstruit ainsi l’imaginaire exotique. Il rappelle qu’aucune représentation préalable ne restitue la matérialité d’un territoire nouveau. On peut rêver l’ailleurs ; seule l’entrée effective dans l’espace étranger révèle les rapports de force, les hiérarchies implicites, les manières de juger et de distribuer la légitimité.

Dans cette perspective, la formule récurrente d’Amine joue un rôle capital. Elle ne sert pas seulement à clore une discussion conjugale ; elle exprime la souveraineté du territoire sur celle qui n’en possède ni les codes ni l’autorité.

« Ici, c’est comme ça » (Slimani, 2020, p. 24)
« À cet instant précis, elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres. Amine était sur son territoire à présent : c’était lui qui expliquait les règles, qui indiquait la marche à suivre, qui traçait les frontières de la pudeur, de la honte et de la bienséance. En Alsace, pendant la guerre, il était un étranger, un homme de passage qui devait se faire discret. Lorsqu’elle l’avait rencontré durant l’automne 1944, elle lui avait servi de guide et de protectrice » (Slimani, 2020, p. 24).

Cette séquence met en miroir deux configurations : en Alsace, Amine était celui qu’il fallait guider ; au Maroc, c’est Mathilde qui dépend. Le territoire ne se réduit donc pas au lieu où l’on habite. Il désigne aussi ce qui autorise à parler depuis une position d’évidence, à définir la règle, à interpréter la norme et à assigner autrui à la conformité. La territorialisation d’Amine fait ainsi pendant à la déterritorialisation de Mathilde.

Cette dépossession est double. Elle est d’abord spatiale : Mathilde n’est plus dans son paysage, plus dans la trame familière de ses usages. Mais elle est aussi normative et existentielle : elle perd ce régime de droits tacites qui rendait possible une circulation relativement libre. L’original du texte le formulait d’une manière utilement abrupte :

« Mais arrivée ici, sur sa terre à lui, elle se sentit démunie » (Slimani, 2020, p. 25).

Le roman montre ainsi que la déterritorialisation n’est pas simplement un manque de repères : c’est une diminution de puissance. Habiter un espace sans en posséder les clés, c’est éprouver la différence entre présence physique et présence légitime. Cette impuissance constitue le point de départ nécessaire à la reterritorialisation.

La formule d’Amine, « Ici, c’est comme ça », peut alors être interprétée comme un énoncé de naturalisation territoriale. Elle transforme un ordre social historiquement situé en une évidence locale indiscutable. Le territoire n’y apparaît plus seulement comme cadre de vie, mais comme instance qui prétend rendre la norme incontestable parce qu’elle serait celle du lieu même. C’est contre cette naturalisation que Mathilde devra progressivement construire, non sans coût, une présence plus active.

4. Mathilde face au processus de reterritorialisation

La reterritorialisation de Mathilde n’advient ni d’un seul coup ni de manière homogène. Elle procède par appropriations successives, ajustements situés, essais, compromis et inventions locales. Le roman montre très bien que l’intégration n’est pas d’abord une abstraction idéologique ; elle se joue dans des médiations concrètes : langue, visibilité dans la rue, religion, utilité sociale, liens familiaux. Chacune de ces médiations produit à la fois de l’inscription et du coût subjectif.

4.1. La langue : entendre, comprendre, répondre

La langue constitue la première médiation décisive. On ne s’approprie pas un territoire en restant extérieurement spectatrice ; il faut entrer, même imparfaitement, dans la communauté discursive qui l’habite. L’apprentissage linguistique n’est donc pas un simple supplément pratique : il engage la possibilité même de cesser d’être celle qu’on regarde sans qu’elle comprenne, pour devenir aussi celle qui entend, interprète, négocie et répond.

Mathilde le comprend très tôt, et le roman insiste sur la rapidité de cet apprentissage :

« Elle avait l’oreille toujours à l’affût et elle absorba le vocabulaire avec une rapidité qui prit tout le monde de court. “Hier encore elle ne comprenait rien !” s’étonna Mouilala et, dès lors, on fit attention à ce qu’on disait en sa présence. C’est dans la cuisine que Mathilde apprit l’arabe » (Slimani, 2020, p. 35).

Le détail de la cuisine compte ici considérablement. L’apprentissage de la langue ne se fait ni dans l’abstraction ni dans un dispositif scolaire ; il se fait au cœur d’un espace domestique, socialement situé, au contact des femmes, des gestes quotidiens, des intonations et des usages. Autrement dit, la langue s’apprend dans une pratique concrète de l’espace.

Il convient néanmoins de ne pas universaliser hâtivement cette scène. Le roman représente un univers genré où la cuisine fait office de lieu d’intégration féminine. Il ne s’agit pas d’une vérité anthropologique générale, mais d’une configuration romanesque déterminée. Cette nuance importe, car elle permet de tenir ensemble l’analyse de l’espace et celle des rapports de genre.

Partager une langue, même partiellement, signifie aussi accéder à des implicites, à des tonalités, à des zones de proximité jusque-là indisponibles. À partir du moment où l’on « fait attention » en sa présence, Mathilde change de statut : elle n’est plus uniquement l’objet d’un discours ; elle devient une interlocutrice potentielle. Sa reterritorialisation linguistique marque ainsi l’un des premiers déplacements de puissance.

4.2. Le voile et l’accès à l’espace public : voir sans être vue, circuler sans appartenir tout à fait

La seconde médiation porte sur l’espace public. Le roman le représente comme un espace fortement codé, traversé par des frontières visibles et invisibles où les modalités de présence ne sont pas distribuées de la même manière selon le genre, l’origine et l’apparence. Pour Mathilde, la rue devient très vite le lieu où se manifeste le plus concrètement son manque de légitimité territoriale.

Le passage où Amine lui rappelle le danger de la médina en dit long sur la lecture dont son corps fait l’objet :

« Elle n’avait rien dit à Amine parce qu’elle avait peur qu’il lui interdise de sortir. Il prétendait qu’il était risqué, pour une Française, de traîner dans les rues de la médina » (Slimani, 2020, p. 120).

Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’insécurité objective. C’est la manière dont le corps de Mathilde est immédiatement décodé comme corps étranger, visible, exposé, potentiellement provocant. La rue, dans le roman, est moins un espace abstrait de circulation qu’un dispositif sélectif de visibilité.

C’est ici que le voile intervient comme médiation ambivalente. Il donne accès à l’anonymat, donc à une forme de mobilité jusque-là contrariée :

« Le corps et le visage entièrement couverts, elle sortit de la voiture et se dirigea vers la maison de la belle-mère (…). Ce déguisement lui fit une impression étrange (…). Elle passait totalement inaperçue, fantôme parmi les fantômes et personne, sous ces voiles, ne pouvait deviner qu’elle était étrangère. » (Slimani, 2020, p. 121)

Le voile fait ici office de technologie de passage. Il protège, il neutralise une part de l’assignation immédiate, il permet l’accès à des espaces d’échange qui lui résistaient. Grâce à lui, Mathilde peut non seulement traverser la rue, mais aussi agir dans celle-ci :

« En arabe, elle négocia le prix, et le vendeur, un paysan maigre et rieur, lui céda le kilo pour une somme modique. Elle voulut alors baisser le voile, montrer son visage, ses grands yeux verts, et dire au vieil homme : “Tu m’as prise pour ce que je ne suis pas !” Mais (…) elle renonça au plaisir de moquer la naïveté des passants. » (Slimani, 2020, p. 121)

La scène est remarquable. Mathilde occupe enfin la rue comme une praticienne du lieu : elle se déplace, elle parle, elle marchande, elle joue même avec l’écart entre identité réelle et identité perçue. Pourtant, le roman refuse une lecture univoquement euphorique de cette conquête. Le voile ne donne pas seulement de la mobilité ; il fait aussi éprouver une forme de disparition de soi :

« Elle se sentait disparaître et elle ne savait pas vraiment quoi en penser. Si cet anonymat la protégeait, la grisait même, il était comme un gouffre dans lequel elle s’enfonçait malgré elle et il lui semblait à chaque pas qu’elle perdait un peu plus de son nom, son identité, qu’en masquant son visage, elle masquait une part essentielle d’elle-même. Elle devenait une ombre, un personnage familier mais sans nom, sans sexe et sans âge » (Slimani, 2020, pp. 121-122).

Le voile apparaît ainsi comme une médiation ambivalente au sens fort : il rend l’accès possible tout en rappelant que cet accès demeure conditionnel. Mathilde ne conquiert pas l’espace public en y imposant immédiatement son identité ; elle y entre par une stratégie de traduction de soi, presque par une suspension de soi. La scène montre bien que la reterritorialisation n’est pas seulement l’accumulation de compétences, mais l’apprentissage d’une visibilité réglée, parfois gagnée au prix d’une part d’effacement.

Tout le paradoxe de cette séquence réside là : pour devenir plus mobile dans l’espace de l’autre, Mathilde doit consentir à une forme partielle d’effacement. La reterritorialisation ne s’obtient donc pas seulement par l’accumulation de compétences ; elle se paie aussi en déplacements identitaires.

Le rapprochement avec Assia Djebar, déjà esquissé dans la version initiale, mérite d’être conservé à titre heuristique. Dans Nulle part dans la maison de mon père comme dans Les alouettes naïves, la rue apparaît également comme un espace régi par des économies de visibilité où le voile peut, selon les contextes, fonctionner comme protection, anonymat et stratégie d’accès. Chez Slimani comme chez Djebar, l’espace public ne vaut jamais pour neutralité ; il distribue, au contraire, exposition, invisibilisation, liberté conditionnelle et assignation.

4.3. La religion : appartenance, discrétion et sécurisation symbolique

La troisième médiation porte sur la religion. Dans l’univers social représenté, le religieux n’est pas cantonné à l’intime ; il informe des rythmes, des usages, des appartenances et des formes de recevabilité. Pour une femme issue d’un autre horizon confessionnel, la question religieuse ne peut donc être contournée.

Dans un premier temps, Mathilde adopte une stratégie de discrétion. Elle ne renonce pas intérieurement à son héritage chrétien, mais elle comprend que la visibilité ostensible de ses rites risquerait d’être perçue comme une intrusion :

« Depuis des semaines, Mathilde répétait qu’elle voulait un Noël comme autrefois, en Alsace. Quand ils habitaient encore à Berrima, elle n’avait pas insisté pour le sapin, les cadeaux et la couronne de lumière. Elle n’avait pas fait de caprice, car elle comprenait bien qu’il était impossible, dans cette maison noire et silencieuse, au milieu de la médina, d’imposer son dieu et ses rites » (Slimani, 2020, p. 119).

Le passage est important, car il montre que la reterritorialisation ne signifie pas seulement l’acquisition ; elle suppose aussi la suspension, la retenue, la modulation de soi. Loin d’un modèle simpliste de conversion immédiate, le roman met en scène une temporalité prudente de l’ajustement.

Plus tard pourtant, la question religieuse change de statut. Avec la tension politique croissante, la conversion apparaît moins comme un simple geste d’intégration que comme une opération de sécurisation symbolique et sociale. Le texte condense ce moment en une scène de nomination :

« “Mariam”, dit-elle finalement, et l’adoul parut très satisfait de ce choix. “Qu’il en soit ainsi, Mariam. Bienvenue dans la communauté de l’Islam” » (Slimani, 2020, p. 360).

Le changement de prénom ne vaut pas comme un détail administratif. Il s’agit d’une requalification identitaire : entrer dans la communauté, c’est devenir lisible selon d’autres catégories de reconnaissance. Le roman n’invite toutefois pas à une lecture simplificatrice d’adhésion pleine et sans réserves. Il montre plutôt que, dans certains contextes, l’intégration territoriale passe par des accommodements symboliques décisifs. En ce sens, la religion apparaît non pas comme un simple arrière-plan, mais comme une composante structurante de la territorialité.

4.4. Le dispensaire : de l’adaptation à l’utilité sociale

Une étape essentielle est franchie lorsque Mathilde transforme sa maison en dispensaire. Jusqu’alors, sa reterritorialisation s’était surtout jouée à travers des stratégies d’ajustement. Avec le dispensaire, elle accède à une autre position : elle devient socialement utile, reconnue non pas pour sa seule capacité à se conformer, mais pour ce qu’elle apporte concrètement aux autres.

Le roman souligne très clairement la naissance de cette réputation :

« Depuis l’accident de Rabia, s’était répandu le bruit que Mathilde avait des talents de guérisseuse. Qu’elle connaissait le nom des médicaments et la manière de les administrer. Qu’elle était calme et généreuse. C’est en tout cas ce qui expliqua qu’à partir de ce jour, chaque matin, des paysans se présentèrent à la porte des Belhaj » (Slimani, 2020, p. 201).

Ce passage modifie profondément la position territoriale de Mathilde. Elle n’est plus seulement celle qui cherche une place ; elle devient celle à qui l’on vient demander quelque chose. Le territoire cesse d’être exclusivement ce qui la met à l’épreuve ; il devient aussi l’espace où elle exerce une compétence et où sa présence acquiert une valeur collective.

Le dispensaire constitue dès lors un micro-territoire. C’est un lieu qu’elle organise, investit, façonne et défend. Le roman insiste d’ailleurs sur sa détermination à ne pas laisser les obstacles matériels annuler cette conquête :

« “Nous ne pouvons pas rester là à ne rien faire”, répétait Mathilde, qui décida de s’approvisionner pour le dispensaire. “Je ne te demanderai pas d’argent, jura-t-elle. Je me débrouillerai” » (Slimani, 2020, p. 203).

La reterritorialisation prend ici la forme d’une reconquête de puissance. Mathilde ne demeure plus passive face à un ordre qui la précède ; elle crée un lieu de médiation entre elle et la communauté. Ce déplacement se manifeste aussi dans la manière dont les femmes du voisinage se rapprochent d’elle. Aïcha, sa fille, observe cette transformation avec une précision qui tient presque de la scène de reconnaissance :

Le dispensaire ne constitue donc pas seulement un lieu fonctionnel ; il opère comme un contre-territoire. Là où Mathilde subissait d’abord les normes d’un espace qu’elle ne maîtrisait pas, elle institue désormais un lieu dont elle règle les usages, l’accueil et la finalité. La logique du soin transforme alors la territorialité en relation éthique : être reconnue ne vient plus seulement d’une conformité aux codes locaux, mais de la valeur concrète qu’elle apporte à d’autres existences.

« Elle était impressionnée par sa mère qui parlait de mieux en mieux le berbère (…). Mathilde riait parfois et s’asseyait dans l’herbe, les pieds nus contre les pieds des femmes. Elle posait des baisers sur les joues osseuses d’une vieille, elle cédait aux caprices d’un petit qui réclamait du sucre. Elle demandait qu’on lui raconte de vieilles histoires et les femmes racontaient (…), en riant » (Slimani, 2020, p. 204).

Ce qui se joue ici n’est pas seulement l’acquisition d’une fonction ; c’est une familiarisation incarnée. Les corps se rapprochent, les langues circulent, les récits se partagent. La reterritorialisation ne consiste donc pas uniquement à se conformer aux normes d’un milieu : elle devient la capacité à produire un lieu relationnel où s’invente une appartenance nouvelle.

Le dispensaire reconfigure aussi les rapports entre le centre et la marge. Mathilde, d’abord évaluée par son étrangeté, devient progressivement un point de recours pour autrui. Cette inversion n’efface ni les asymétries ni les malentendus, mais elle modifie la logique de reconnaissance : elle n’est plus seulement tolérée dans un territoire préexistant, mais elle contribue à produire un espace de soins et de circulation sociale dont elle est l’un des foyers.

4.5. Les enfants : des racines rhizomiques

La maternité constitue enfin une médiation fondamentale. À première vue, Mathilde semble s’être acclimatée à sa vie marocaine ; mais le roman montre que cette stabilisation demeure fragile. Le déracinement n’est pas aboli ; il se transforme, se déplace, s’intériorise. Ce sont alors les enfants qui assurent la médiation la plus profonde entre Mathilde et la terre où elle vit :

« Elle s’était rendu compte de son erreur beaucoup trop tard et maintenant qu’elle avait du discernement et un peu de courage il était devenu impossible de partir. Les enfants lui tenaient lieu de racines et elle était attachée à cette terre, bien malgré elle » (Slimani, 2020, p. 137).

Cette phrase est décisive. Les enfants ne sont pas seulement un attachement affectif ; ils deviennent une nouvelle forme d’ancrage. Là où le territoire natal n’est plus immédiatement accessible, là où le retour devient improbable, d’autres racines apparaissent. Le modèle rhizomique est ici particulièrement opératoire : coupée du sol premier, Mathilde ne cesse pas d’être liée ; elle développe d’autres attaches, d’autres prolongements, d’autres raisons de demeurer.

Le roman va jusqu’à inscrire cette reconfiguration dans le regard d’Amine lui-même :

« [Amine] l’observa longuement et pensa qu’elle était devenue une femme de ce pays, qu’elle souffrait autant que lui, qu’elle travaillait avec le même acharnement » (Slimani, 2020, p. 321).

La formule importe moins comme vérité absolue que comme reconnaissance interne au monde même où Mathilde avait d’abord été minorée. Elle indique que la reterritorialisation n’est plus seulement une affaire de perception personnelle ; elle acquiert une forme de validation sociale.

Enfin, la scène où Mathilde désigne à Aïcha le lieu de sa sépulture radicalise ce processus :

« C’est là que nous serons enterrés, ton père et moi » (Slimani, 2020, p. 388).

L’appartenance devient ici funéraire. Le territoire d’accueil cesse d’être provisoire ; il devient le lieu même où l’existence se clôturera. La reterritorialisation atteint alors un degré d’irréversibilité particulièrement élevé.

À ce stade, le roman montre que l’ancrage ne relève ni de l’origine pure ni de la simple conformité aux normes du groupe. Il se fabrique dans des liens, des pratiques, des responsabilités et une inscription de longue durée. La territorialité devient alors moins une possession qu’une relation : on appartient à un lieu aussi par ce que l’on y donne, par ceux qu’on y laisse vivre, et par la manière dont on y projette désormais sa propre fin.

5. L’Alsace : territoire natal, territoire perdu, territoire impossible

L’Alsace occupe une place décisive dans le roman. Elle n’est pas seulement le point de départ biographique de Mathilde ; elle demeure longtemps le territoire imaginaire où pourrait se réparer la perte inaugurale. À ce titre, elle concentre plusieurs valeurs à la fois : elle est le territoire d’origine, le lieu de l’enfance, l’espace des premières habitudes, mais aussi le lieu rêvé d’un retour réparateur. Or, le roman montre précisément que cette réparation n’aura pas lieu. L’Alsace ne reste pas intacte dans la mémoire de Mathilde ; elle se dérobe, se transforme, se distance. Elle devient moins le lieu d’un ressourcement que l’espace où se révèle l’impossibilité de revenir à soi par simple retour au même. C’est en cela qu’elle constitue une séquence décisive dans l’économie générale du roman : non seulement parce qu’elle redouble la douleur de la déterritorialisation, mais aussi parce qu’elle éclaire, rétrospectivement, la nature profonde de la reterritorialisation marocaine.

5.1. Le retour impossible : l’Alsace comme seconde déterritorialisation

L’Alsace est d’abord le territoire dont l’arrachement est la première source de douleur de Mathilde. Quitter sa terre natale, ce n’est pas seulement changer de pays ; c’est se séparer d’un monde de gestes, de rythmes, de repères, d’attaches et de sécurités tacites. Le roman suggère d’emblée que cette perte ne peut être réduite à un simple déplacement géographique. Elle atteint le sujet dans sa manière d’habiter l’espace, de s’y mouvoir sans justification, d’y reconnaître spontanément les codes et les seuils. En ce sens, la déterritorialisation de Mathilde commence bien avant les grandes scènes d’épreuve au Maroc : elle débute dès l’instant où l’espace natal cesse d’être la condition évidente de son existence.

Mais l’un des gestes les plus justes du roman consiste à montrer que le territoire quitté ne demeure pas immobile dans l’attente du retour. Lorsque Mathilde revient en Alsace à l’occasion de l’enterrement de son père, elle découvre que le territoire natal ne l’attendait pas. Slimani formule cette expérience avec une netteté remarquable :

« Le pays qu’elle avait quitté s’était reconstruit sans elle, les gens qu’elle avait connus s’étaient passés de sa présence » (Slimani, 2020, p. 241).

Cette phrase renverse le fantasme du retour. Le territoire d’origine continue bien d’exister, mais il n’existe plus sous la forme mémorielle où l’exil l’avait conservée. Le lieu a changé ; les gens ont changé ; surtout, le sujet lui-même n’est plus celui qui était parti. Mathilde fait ainsi l’expérience d’une seconde déterritorialisation : non plus celle de l’arrachement initial à la terre natale, mais celle, plus insidieuse, qui naît du sentiment d’étrangeté éprouvé au sein même du pays d’origine. Le retour ne coïncide donc pas avec la reterritorialisation. Revenir ne signifie ni retrouver ni réhabiter. Le roman met au jour une vérité plus dure : l’exil modifie durablement la relation du sujet à tout territoire, y compris au premier.

L’épisode alsacien pousse encore plus loin cette logique lorsque Mathilde laisse entrevoir, fût-ce confusément, le désir de ne plus repartir. L’idée d’un possible maintien sur la terre natale n’est pas entièrement absente ; mais elle dépend d’un geste d’accueil, d’un signe, d’une hospitalité symbolique qui ne vient pas. Le texte le dit avec une sobriété cruelle :

« Il aurait suffi d’un rien pour qu’elle ne reparte plus. Pour qu’elle renonce à cette idée folle d’être une étrangère, de vivre ailleurs, de souffrir dans la plus extrême solitude » (Slimani, 2020, p. 252).

Ce passage montre bien que l’échec du retour n’a rien d’accidentel. Il ne tient pas seulement à une circonstance défavorable ou à un malentendu familial ; il révèle que l’ancien territoire ne peut plus faire office de preuve réparatrice. Mathilde n’y retrouve pas une place intacte ; elle y mesure, au contraire, l’ampleur de la distance qui s’est creusée entre le lieu d’autrefois et le sujet qu’elle est devenue. Sous cet angle, l’Alsace ne représente pas seulement la nostalgie ; elle incarne l’impossibilité de refaire coïncider le temps, la mémoire et l’appartenance.

La réflexion de Westphal éclaire ce point. Se reterritorialiser ne consiste pas à retrouver mécaniquement le point de départ ; cela implique la production d’un ancrage nouveau, traversé par l’expérience du déplacement et irréductible à une simple restauration du passé. Ce qui a été perdu ne se restitue pas à l’identique. Le roman met ainsi en échec une vision naïve du retour comme remède. Revenir au lieu premier ne suffit pas à reconstituer la continuité de soi, parce que ni le sujet ni le lieu n’ont été préservés de la transformation.

Le roman condense cette clarification dans une formule paradoxale et très forte :

« Maintenant qu’elle était décidée, à présent qu’aucun retour en arrière n’était possible, elle se sentait forte. Forte de ne pas être libre » (Slimani, 2020, p. 258).

La phrase est décisive parce qu’elle renverse le schéma habituel de la liberté. Ce n’est pas l’ouverture des possibles qui fortifie Mathilde, mais, au contraire, leur fermeture. Une fois dissipée l’illusion d’un retour simple, il ne reste plus qu’à habiter ce qui est là. Cette fermeture agit alors comme une consolidation intérieure. En ce sens, le séjour alsacien, loin de défaire la reterritorialisation marocaine, en constitue paradoxalement un moment d’achèvement : c’est parce que l’ancien territoire cesse d’être disponible comme horizon de réparation que le territoire d’accueil devient, malgré toutes ses ambivalences, le seul espace réellement habitable.

On comprend dès lors pourquoi l’Alsace ne saurait fonctionner, dans le roman, comme un simple contrepoint mélancolique au Maroc. Elle n’incarne pas un passé pur qu’il suffirait de retrouver. Elle devient, elle aussi, un territoire problématique, réinscrit dans le temps, déplacé par la mémoire, rendu partiellement inappropriable. En ce sens, Le pays des autres ne raconte pas l’opposition de deux mondes totalement étanches ; il montre plutôt que le déplacement transforme durablement le rapport du sujet à tout lieu. Le territoire natal, après l’exil, n’est plus l’origine intacte ; il devient à son tour un lieu à distance.

Cette lucidité confère à l’itinéraire de Mathilde une profondeur singulière. L’ancrage final n’efface pas la fracture ; il apprend à vivre avec elle. Le roman ne propose donc ni la restauration d’une intégrité perdue ni la célébration d’un enracinement de substitution pleinement apaisé. Il met en scène une subjectivité travaillée par la perte, contrainte d’inventer une manière de tenir dans un monde où aucun lieu ne peut plus être simplement possédé comme origine absolue.

5.2. Poétique du déplacement et territoire comme dispositif de légitimation

Sous cet angle, Mathilde apparaît moins comme une figure de l’assimilation que comme un sujet de l’entre-deux. Elle n’habite pleinement ni la pure nostalgie du lieu quitté ni la pure fusion au lieu d’accueil. Elle se tient dans un espace intermédiaire, travaillé par la tension entre le maintien de soi et la transformation de soi. C’est ce qui confère au roman sa justesse : il ne célèbre ni le cosmopolitisme facile ni l’authenticité close ; il décrit le travail, souvent rude, par lequel un sujet apprend à tenir dans une appartenance devenue composite.

Le roman met également en évidence le caractère non linéaire de toute recomposition identitaire. La reterritorialisation n’y apparaît ni comme une victoire franche ni comme un processus cumulatif où chaque acquisition effacerait définitivement la perte antérieure. Au contraire, chaque pas vers l’intégration comporte une part d’ambivalence : la langue donne une prise nouvelle, mais rappelle l’extériorité initiale ; le voile autorise la circulation, mais au prix d’un effacement ; la conversion ouvre une reconnaissance, mais sur fond d’un accommodement contraint ; le dispensaire procure une utilité sociale, mais ne supprime pas la mémoire de l’arrachement. L’écriture de Slimani retient précisément cette texture contradictoire de l’expérience, ce qui interdit toute lecture simplificatrice de l’intégration comme un dépassement harmonieux de l’exil.

Cette ambivalence est particulièrement sensible dans la manière dont le roman associe espace et corporéité. Le territoire n’existe pas comme abstraction. Il se mesure au corps : fatigue, enfermement, déplacements empêchés, exposition au regard, possibilité ou impossibilité de marcher seule, de parler, de se montrer, de se taire. En ce sens, la question spatiale croise constamment celle du genre. Être déterritorialisée, pour Mathilde, ce n’est pas seulement être déplacée ; c’est découvrir que le même espace n’offre pas la même hospitalité selon le sexe, l’origine et les signes visibles de l’appartenance. Le territoire devient ainsi l’un des lieux où se distribuent concrètement la vulnérabilité et la légitimité.

Sous ce rapport, le roman intéresse aussi une réflexion plus générale sur la fabrique sociale des corps légitimes. La mobilité n’y est jamais une capacité abstraite. Elle est toujours filtrée par des signes de genre, d’origine, de langue et de respectabilité. En ce sens, la géocritique rejoint ici une analyse des rapports de pouvoir : l’espace n’est pas seulement vécu, il trie, il classe, il expose différemment et il oblige chacun à composer avec des seuils inégaux d’hospitalité.

L’un des intérêts majeurs du roman tient justement à ce qu’il n’objectifie pas la territorialité comme une donnée extérieure au sujet. L’espace y est constamment médiatisé par des perceptions, des affects, des seuils d’acceptabilité et des opérations de langage. Slimani ne raconte pas seulement un changement de pays ; elle met en scène une transformation du régime de présence dans le monde. Les lieux sont sentis, redoutés, négociés, apprivoisés ou refusés. C’est pourquoi la géocritique ne saurait être ici une simple topographie du récit ; elle doit devenir une lecture des formes de spatialisation de l’expérience, c’est-à-dire une analyse des manières dont l’espace travaille la subjectivité, l’oriente, la contraint et la reforme.

Cette dimension relationnelle explique également le caractère profondément humain du texte. La territorialité n’y est ni héroïsée ni théorisée pour elle-même. Elle est éprouvée dans les détails du quotidien : une phrase répétée, une porte que l’on n’ose franchir, un marché où l’on apprend à parler, une fête que l’on tait, un dispensaire que l’on improvise, une visite au pays natal qui blesse plus qu’elle ne console. C’est précisément cette épaisseur concrète qui confère au roman sa valeur analytique. L’espace y devient lisible non comme décor, mais comme forme de vie, comme mode d’exposition et comme épreuve de vérité.

On peut également relever que la reterritorialisation de Mathilde n’est pas une pure victoire individuelle. Elle dépend de médiations relationnelles et d’institutions diffuses : famille, voisinage, langue, marché, croyances, maternité, soins. Le territoire est toujours plus qu’une affaire privée. Il est traversé par des structures sociales qui rendent certaines appropriations possibles et en ferment d’autres. En ce sens, le roman déplace utilement la question de l’intégration. Il ne s’agit pas d’un face-à-face abstrait entre une héroïne volontaire et un pays homogène ; il s’agit d’une négociation permanente avec des cadres collectifs parfois contraignants, parfois hospitaliers, souvent ambivalents.

Il faut encore souligner que la mémoire ne cesse de retravailler la territorialité présente. L’Alsace continue d’habiter Mathilde alors même qu’elle ne peut plus y vivre comme auparavant. Inversement, le Maroc n’est jamais un territoire simplement donné ; il devient habitable à mesure qu’il est traversé par des usages, des soins, des voix, des enfants, des saisons et des épreuves. La territorialité se construit donc dans un régime de superposition. Le sujet habite plusieurs cartes à la fois : celle du lieu vécu, celle du lieu perdu, celle du lieu rêvé, celle du lieu refusé. Le roman de Slimani restitue cette sédimentation avec une grande finesse narrative, en montrant que l’appartenance ne relève pas d’un enracinement univoque, mais d’un ensemble de strates affectives, symboliques et pratiques qui coexistent sans jamais se fondre complètement.

Cette approche permet de comprendre que le territoire n’est jamais extérieur à l’identité ; il contribue à la produire. Dans le roman, Mathilde ne possède plus les mêmes contours d’elle-même selon qu’elle est en Alsace, dans la chambre d’hôtel de Meknès, dans la cuisine avec les femmes, dans la médina sous le voile, au dispensaire ou dans le cimetière imaginaire où elle se projette aux côtés d’Amine. Chaque scène spatiale redéfinit les frontières du moi. Le sujet n’est donc pas seulement dans l’espace ; il se constitue à travers les possibilités et les interdictions que l’espace distribue. C’est en cela que la lecture géocritique rejoint ici une réflexion sur la subjectivation : l’espace ne se contente pas d’entourer l’identité ; il participe à son façonnement.

Une lecture attentive du roman conduit ainsi à dépasser l’opposition trop sommaire entre « ici » et « ailleurs ». Le territoire n’y fonctionne jamais comme une simple étendue géographique ; il agit comme un dispositif de légitimation. Il autorise certains corps à se mouvoir sans justification, tandis qu’il contraint d’autres à apprendre, à se cacher, à négocier leur présence. Lire Le pays des autres à partir de la territorialité revient donc à observer la distribution inégale du familier et de l’étranger, du dicible et de l’indicible, du visible et de l’invisible. Cette inégalité affecte aussi bien les relations conjugales que les interactions ordinaires, les gestes quotidiens que les formes d’auto-perception.

Dans cette perspective, la formule répétée par Amine — « Ici, c’est comme ça » — acquiert une portée plus large que celle d’une simple réplique domestique. Elle cristallise le fait que le territoire n’est pas seulement vécu ; il est aussi énoncé, défendu, naturalisé par ceux qui y disposent d’une légitimité préalable. Le territoire autorise à dire la norme, à nommer ce qui est acceptable, à tracer la frontière entre le permis et l’interdit. Inversement, celui ou celle qui n’en possède pas les codes doit passer par une série de médiations avant de pouvoir y apparaître autrement que comme corps déplacé. Le roman montre ainsi que la territorialité est inséparable d’une politique du regard, de la parole et de la circulation.

C’est pourquoi la reterritorialisation de Mathilde ne peut être lue comme une simple adaptation psychologique. Elle met en jeu une redistribution lente et inégale de la légitimité. Apprendre la langue, s’aventurer dans la médina, se voiler, soigner, élever des enfants, convertir certaines pratiques en formes de sociabilité locale : autant de gestes qui ne relèvent pas d’une fusion au milieu, mais d’une conquête fragile du droit d’être là. À chaque étape, le roman fait sentir que l’espace d’accueil n’est pas immédiatement disponible ; il devient habitable au prix d’un travail sur soi, mais aussi d’une modification progressive du regard des autres.

Ainsi comprise, la poétique du déplacement ne relève pas seulement d’une écriture du voyage ou de l’exil ; elle devient l’écriture d’un rapport conflictuel à la légitimité spatiale. Le roman ne raconte pas simplement qu’une femme change de pays ; il montre comment un sujet apprend, dans la douleur, à faire reconnaître sa présence dans un espace qui ne lui accordait pas d’emblée cette reconnaissance. La force du texte tient à ce qu’il n’idéalise jamais ce processus : il en conserve les coûts, les pertes, les renoncements et les ruses. C’est précisément cette absence d’angélisme qui fait de Le pays des autres un objet particulièrement fécond pour une lecture géocritique attentive à la fois aux formes de l’espace, aux médiations sociales et aux recompositions du sujet.

Ce dernier point interdit de rabattre le roman sur une simple dialectique entre enracinement et déracinement. Ce que montre Slimani, c’est plutôt la fabrication d’une appartenance sans innocence, c’est-à-dire d’une présence qui ne cesse de composer avec la perte, la mémoire et les compromis du quotidien. La territorialité y apparaît comme une opération toujours inachevée de légitimation de soi dans l’espace.

Conclusion

Au terme de cette étude, il apparaît que Le pays des autres construit la territorialité comme une expérience à la fois matérielle, symbolique et relationnelle. La déterritorialisation de Mathilde n’est pas seulement une migration ; elle engage la perte d’un monde familier, la diminution de sa puissance d’agir, l’exposition à des normes qu’elle ne maîtrise pas encore et l’épreuve douloureuse d’une visibilité non choisie.

Face à cette perte, la reterritorialisation n’advient ni comme évidence ni comme pure assimilation. Elle procède par médiations : l’apprentissage de la langue, l’occupation prudente de l’espace public, l’ajustement aux normes religieuses, l’invention d’une utilité sociale à travers le dispensaire, et enfin l’ancrage affectif et symbolique que représentent les enfants. Chacune de ces médiations donne à Mathilde une nouvelle prise sur l’espace, mais aucune n’efface complètement le coût subjectif du déplacement.

Le roman refuse ainsi toute opposition simpliste entre un territoire natal intact et un territoire d’accueil immédiatement habitable. L’Alsace n’est pas un sanctuaire récupérable ; le Maroc n’est pas davantage un espace de fusion sans reste. Entre les deux se déploie une existence en tension, travaillée par la perte, l’ajustement, la négociation et la reconfiguration identitaire.

La pensée deleuzo-guattarienne du rhizome s’avère particulièrement opératoire ici. Elle permet de comprendre que la perte d’un territoire n’entraîne pas nécessairement l’effondrement du sujet, mais peut ouvrir à d’autres formes d’attache, de circulation et d’appartenance. Encore faut-il ajouter, à la lecture de Slimani, que ces nouvelles attaches ne naissent jamais sans conflit ni sans reste. La territorialité de Mathilde demeure mobile, stratifiée, inachevée, traversée par la mémoire du lieu quitté et par les compromis du lieu habité.

En définitive, Leïla Slimani construit, à travers Mathilde, la figure d’un sujet féminin pris entre deux mondes et contraint d’inventer, non pas une identité réconciliée, mais une manière de tenir dans l’entre-deux. C’est en cela que le roman offre un objet particulièrement fécond pour une lecture géocritique du déplacement, du genre et de l’appartenance.

L’excellence du roman tient alors à ce qu’il donne une forme narrative à une vérité théorique plus large : on n’habite jamais un lieu seulement par résidence, mais par un faisceau de permissions, d’habitudes, de liens, de tâches, de mémoires et d’épreuves partagées. En rendant sensible cette vérité à travers la trajectoire de Mathilde, Le pays des autres offre bien plus qu’un récit d’exil ; il propose une méditation aiguë sur la manière dont les sujets se recomposent lorsqu’ils doivent apprendre à vivre dans le pays des autres sans cesser d’être, aussi, les dépositaires d’un autre pays.

Références

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Djebar, A. (2007). Nulle part dans la maison de mon père. Julliard.

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Westphal, B. (2007). La géocritique. Réel, fiction, espace. Les Éditions de Minuit.

Westphal, B. (2011). Le monde plausible. Espace, lieu, carte. Les Éditions de Minuit.

Westphal, B. (2019). Atlas des égarements. Études géocritiques. Les Éditions de Minuit.

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