Entre honneur collectif et dignité individuelle : trajectoires identitaires dans Les Vertueux de Yasmina Khadra et ، de Mouloud Feraoun

بين الشرف الجماعي والكرامة الفردية : المسارات الهوياتية في رواية الفضلاء لياسمينة خضرا وابن الفقير لمولود فرعون

Between Collective Honor and Individual Dignity: Identity Trajectories in Les Vertueux by Yasmina Khadra and ، by Mouloud Feraoun

Leila Benyagoub

Leila Benyagoub, « Entre honneur collectif et dignité individuelle : trajectoires identitaires dans Les Vertueux de Yasmina Khadra et ، de Mouloud Feraoun », Aleph [], 12 April 2026, 02 May 2026. URL : https://aleph.edinum.org/16217

Cet article propose une lecture comparée de Les Vertueux de Yasmina Khadra et de ، de Mouloud Feraoun afin d’interroger les rapports entre honneur collectif, dignité individuelle et construction identitaire dans la littérature algérienne d’expression française. L’étude adopte une approche socio-critique et comparative attentive à la configuration des rapports de domination, aux formes de subjectivation et aux médiations narratives par lesquelles les personnages se définissent, se perdent puis se reconstruisent. Elle montre, d’une part, que l’honneur fonctionne dans les deux romans comme un code social ambivalent : principe de cohésion symbolique lorsqu’il organise l’appartenance, il devient aussi un instrument de contrainte dès lors qu’il légitime la surveillance, la hiérarchie et le sacrifice des plus vulnérables. Elle met en évidence, d’autre part, que la dignité n’y relève jamais d’un héritage, mais d’un processus de reconquête de soi, qu’il passe chez Yacine Chéraga par la traversée de la dépossession, de la guerre et du pardon, ou chez Fouroulou Menrad par l’école, l’effort et l’autonomisation réflexive. L’article soutient enfin que les deux œuvres déplacent la définition de l’identité algérienne : d’une essence reçue, elles font une élaboration dynamique, négociée entre mémoire collective, épreuve sociale et affirmation du sujet.

يقدّم هذا المقال قراءة مقارنة لرواية « الفضلاء » لياسمينة خضرا ورواية « ابن الفقير » لمولود فرعون، بغية فحص العلاقات بين الشرف الجماعي والكرامة الفردية وبناء الهوية في الأدب الجزائري المكتوب بالفرنسية. وتعتمد الدراسة مقاربةً سوسيو-نقدية مقارنة تُعنى ببنيات الهيمنة، وبمسارات التذويت، وبالوسائط السردية التي يتحدد عبرها الكائن الروائي، ويضيع، ثم يعيد بناء ذاته. وتُظهر الدراسة، أولاً، أن الشرف يؤدي في الروايتين وظيفةً اجتماعية ملتبسة؛ فهو قد يضمن التماسك الرمزي للجماعة، لكنه يتحول أيضاً إلى آلية للضبط حين يبرّر المراقبة والتراتبية والتضحية بالأكثر هشاشة. وتبيّن، ثانياً، أن الكرامة لا تُورث في أيٍّ من النصين، بل تتشكل بوصفها استعادةً شاقة للذات : عند ياسين شرّاقة عبر تجربة سلب الهوية والحرب والغفران، وعند فورولو منراد عبر المدرسة والكدح وبناء الاستقلال التأملي. وينتهي المقال إلى أن الروايتين تعيدان تعريف الهوية الجزائرية لا بوصفها جوهراً ثابتاً، بل باعتبارها بناءً دينامياً يتشكل في منطقة التفاوض بين الذاكرة الجماعية والامتحان الاجتماعي وتوكيد الذات.

This article offers a comparative reading of Yasmina Khadra’s Les Vertueux and Mouloud Feraoun’s ، in order to examine the relations between collective honor, individual dignity, and identity formation in Algerian literature written in French. The study adopts a socio-critical and comparative approach focused on structures of domination, processes of subjectivation, and the narrative mediations through which characters define, lose, and reconstruct themselves. It argues, first, that honor operates in both novels as an ambivalent social code: while it may sustain symbolic cohesion, it also becomes a mechanism of control when it legitimizes surveillance, hierarchy, and the sacrifice of vulnerable subjects. It shows, second, that dignity is never inherited in either text, but emerges as a laborious reconquest of the self: for Yacine Chéraga through dispossession, war, and forgiveness; for Fouroulou Menrad through education, effort, and reflective autonomy. The article finally demonstrates that both novels displace the meaning of Algerian identity, presenting it not as a fixed legacy but as a dynamic elaboration negotiated between collective memory, social trial, and the affirmation of the subject.

Introduction

La littérature algérienne d’expression française constitue l’un des lieux privilégiés où se réfléchissent les tensions entre l’individu et les formes historiques, sociales et symboliques qui le déterminent. Loin d’être un simple espace d’illustration des réalités collectives, elle met en scène des sujets travaillés par la pauvreté, la domination, la mémoire et la conflictualité des appartenances. Dans cette perspective, les notions d’honneur, de dignité et d’identité ne relèvent pas seulement d’un lexique moral ; elles engagent des régimes de valeur, des modes de reconnaissance et des structures de pouvoir par lesquels les sociétés évaluent les conduites, hiérarchisent les êtres et légitiment ou contestent leur place. Plusieurs lectures du roman algérien ont montré que la narration y prend souvent en charge la question du sujet à l’intérieur d’un tissu social conflictuel (Gafaiti, 1992).

Dans le contexte algérien, où l’épaisseur des héritages communautaires, coloniaux et postcoloniaux demeure forte, l’honneur continue d’occuper une fonction ambiguë. Il peut apparaître comme une ressource de cohésion, un principe de lisibilité du lien social, voire un langage de la solidarité. Mais il peut également devenir le vecteur d’une violence normative, dès lors qu’il impose au sujet la conformité à des attentes collectives qui excèdent sa volonté propre. À l’inverse, la dignité renvoie moins à la réputation qu’à une valeur intérieure, moins au regard du groupe qu’à la fidélité du sujet à lui-même. Entre ces deux pôles, l’identité ne saurait être pensée comme un donné stable : elle se constitue au contraire dans l’épreuve, dans le conflit et dans le travail de réinterprétation de soi. À cet égard, la réflexion sur les formes de modernité et sur la persistance des structures communautaires dans l’Algérie contemporaine demeure particulièrement éclairante (Addi, 2011).

Le rapprochement de Les Vertueux de Yasmina Khadra et de ، de Mouloud Feraoun permet d’éclairer cette tension avec une particulière fécondité. Les deux romans appartiennent à des moments historiques distincts et à des économies narratives différentes. Le texte de Feraoun, situé dans l’Algérie coloniale, articule pauvreté, enfance, école et conscience de soi dans un cadre communautaire dense. Celui de Khadra déploie une ample fresque de la dépossession, de la guerre et du retour impossible, où la violence des hiérarchies sociales conduit le personnage à une crise identitaire extrême. Pourtant, malgré la distance chronologique et esthétique qui les sépare, les deux œuvres mettent en évidence un même problème : comment un sujet né dans la précarité et pris dans des normes collectives puissantes peut-il accéder à une forme de dignité qui ne soit pas simplement la répétition des valeurs du groupe ?

Le présent article vise dès lors à analyser les trajectoires identitaires de Yacine Chéraga et de Fouroulou Menrad à partir de la tension entre l’honneur collectif et la dignité individuelle. Il s’agit, plus précisément, de montrer que l’honneur n’est jamais un simple cadre éthique homogène : dans les deux romans, il fonctionne comme une matrice sociale susceptible à la fois de protéger et d’écraser. Il s’agit également d’établir que la dignité n’est pas un attribut d’emblée disponible, mais le résultat d’une élaboration intérieure, lente et coûteuse, qui engage le rapport du sujet à la souffrance, à l’effort, à la mémoire et à la reconnaissance.

Cette étude repose sur une lecture comparée à dominante socio-critique. Elle mobilise les acquis de la sociologie de la domination et de la reconnaissance, ainsi qu’une attention aux médiations narratives par lesquelles les personnages sont configurés. D’un côté, l’honneur est envisagé comme un code social incorporé, au sens où il organise les pratiques, les sanctions et les attentes collectives (Bourdieu, 1998). De l’autre, la dignité est pensée à partir des processus de subjectivation et de la capacité du sujet à se redéfinir à travers l’épreuve et la réflexivité (Taylor, 1998). Une telle perspective permet de dépasser la simple juxtaposition thématique pour interroger les écarts de régime narratif, de contexte historique et de modalité d’émancipation.

À partir de ce cadre, nous avançons trois hypothèses. Premièrement, l’honneur apparaît dans les deux romans comme une structure ambivalente : il fonde l’appartenance, mais devient aussi un instrument de contrainte lorsqu’il est confisqué par les détenteurs d’autorité ou rigidifié par la pression du groupe. Deuxièmement, la dignité se construit chez Khadra et chez Feraoun comme une reconquête de soi, mais selon des modalités divergentes : voie éthique et intérieure chez Yacine, voie scolaire et réflexive chez Fouroulou. Troisièmement, la comparaison de ces deux trajectoires permet de mettre au jour une conception non essentialiste de l’identité algérienne, comprise comme un processus de négociation entre héritage, domination et autonomie.

Le développement suivra cette logique. Nous préciserons d’abord la portée sociale et symbolique de l’honneur dans l’univers des deux romans. Nous examinerons ensuite la trajectoire de Yacine Chéraga dans Les Vertueux, puis celle de Fouroulou Menrad dans ،. Enfin, nous confronterons les deux parcours afin de dégager les convergences et les écarts qui permettent de penser, au-delà des différences d’époque et d’écriture, une poétique algérienne de la dignité.

1. L’honneur dans la littérature algérienne : entre cohésion, hiérarchie et violence symbolique

1.1. Une valeur collective structurante

Dans les sociétés rurales et communautaires que Khadra et Feraoun donnent à voir, l’honneur ne se réduit jamais à un sentiment individuel. Il constitue un principe de classement et de régulation, adossé à la famille, au lignage, au village, à la réputation et à la mémoire sociale. Son efficacité tient précisément à ce qu’il dépasse l’individu : chacun en hérite avant même d’agir, et chacun en répond au nom d’un ensemble plus vaste que lui. En ce sens, l’honneur relève d’une économie du collectif, où la conduite singulière est immédiatement réinscrite dans la visibilité du groupe.

Une telle logique explique que la faute, réelle ou supposée, prenne d’emblée une dimension relationnelle et publique. Déroger à la norme, c’est moins manquer à soi que compromettre les siens. L’honneur devient alors un opérateur d’interdépendance sociale : il lie les individus par une chaîne d’obligations qui transforme les conduites privées en enjeux communautaires. Dans le contexte maghrébin, cette articulation entre réputation, solidarité et contrôle symbolique a souvent été décrite comme l’un des ressorts majeurs de la cohésion traditionnelle ; mais elle implique aussi une grande vulnérabilité du sujet, constamment exposé au jugement d’autrui et sommé de conformer son existence à une image collective de lui-même.

Chez Feraoun comme chez Khadra, cet ancrage social de l’honneur n’est pas présenté comme un simple archaïsme pittoresque. Il forme la matière concrète d’un monde où l’appartenance précède l’autodéfinition. Les personnages y apprennent d’abord qu’ils sont porteurs d’une dette symbolique avant d’être détenteurs d’une liberté. De ce point de vue, l’honneur apparaît bien comme une technologie sociale de l’identité : il distribue les places, fixe les attentes et délimite l’horizon du pensable.

1.2. Un mécanisme de contrôle social

Parce qu’il règle les rapports entre les membres du groupe, l’honneur ne saurait être dissocié de la surveillance. Il s’alimente de regards, de commentaires, de réputations circulantes, de comparaisons permanentes entre les conduites attendues et celles effectives. Cette dimension diffuse lui confère une puissance particulière : il n’a pas besoin d’institutions lourdes pour agir, car il est déjà intériorisé dans les dispositions des sujets. Il fonctionne ainsi comme une contrainte incorporée, d’autant plus efficace qu’elle se présente comme naturelle ou légitime.

Dans cette perspective, l’honneur rejoint ce que la sociologie critique a décrit comme une forme de violence symbolique : un ordre social qui s’impose aux dominés avec leur propre participation, parce qu’il est perçu comme allant de soi (Bourdieu, 1998). Les romans étudiés mettent en scène cette intériorisation. Les personnages savent, avant même qu’on le leur rappelle explicitement, ce qu’ils doivent au groupe, ce qu’ils risquent en cas d’écart et ce que leur condition sociale rend presque impensable. L’honneur ne se contente donc pas d’évaluer a posteriori les comportements ; il anticipe, prévient et borne les possibles.

Cette fonction de contrôle se manifeste avec une netteté particulière lorsque des sujets issus des marges aspirent à se déplacer, à refuser, à se distinguer ou simplement à exister autrement. L’honneur devient alors un langage de rappel à l’ordre. Ce qui se présente comme une fidélité aux traditions peut masquer une stratégie de conservation des hiérarchies. Les plus démunis y sont particulièrement exposés, car ils ne disposent ni du capital symbolique ni des ressources matérielles qui leur permettent de négocier les normes à leur avantage.

1.3. Quand l’honneur est confisqué par le pouvoir

Les Vertueux mettent en scène, avec une intensité dramatique, la possibilité d’une captation de l’honneur par les détenteurs d’autorité. Le Gaïd Brahim n’invoque pas seulement la coutume ou la dignité de sa lignée ; il transforme ces références en instrument de contrainte. Sous couvert de préserver le prestige familial, il obtient de Yacine un sacrifice qui profite aux puissants et condamne le pauvre à porter la faute, le risque et la disparition. L’honneur change alors de nature : de principe de cohésion, il devient une technologie d’exploitation.

Cette instrumentalisation est décisive pour l’analyse. Elle montre que les valeurs collectives ne sont jamais politiquement neutres. Elles peuvent être mobilisées pour obtenir du consentement chez ceux-là mêmes qu’elles écrasent. Lorsque Yacine accepte de partir à la place du fils du Gaïd, il n’obéit pas à une pure décision morale ; il répond à un système de pressions où l’inégalité sociale rend le refus presque impossible. Le discours de l’honneur sert ainsi à maquiller la violence d’une domination. Il donne à l’extorsion la forme d’un devoir.

Le roman de Feraoun ne met pas en scène une confiscation aussi brutale ; toutefois, il montre, lui aussi, que la communauté peut faire peser sur l’individu un impératif de conformité contraignant. Dans les deux cas, l’honneur se révèle moins une vertu stable qu’un dispositif social à double face. Il soutient la lisibilité du lien collectif, mais il peut aussi figer les positions, naturaliser la hiérarchie et sacrifier l’individu à la reproduction d’un ordre symbolique.

2. Les Vertueux : dépossession, épreuve et reconquête de soi

2.1. Yacine Chéraga, un sujet d’emblée vulnérable

Dans Les Vertueux, la trajectoire de Yacine Chéraga s’ouvre sous le signe d’une vulnérabilité structurelle. Le personnage n’est pas seulement pauvre ; il est situé dans la périphérie sociale, du côté de ceux qui subissent les décisions des puissants sans disposer des moyens de les contester. Son origine modeste, son absence de protection institutionnelle et sa position subalterne dans l’ordre villageois constituent un profil de disponibilité à la domination. Cette fragilité n’est pas anecdotique : elle constitue la condition même de possibilité de la violence qui s’exercera sur lui.

Le roman insiste sur l’asymétrie des positions. D’un côté, le Gaïd dispose de l’autorité, du prestige, du pouvoir de nomination et de l’accès aux circuits de décision ; de l’autre, Yacine ne possède que son corps, son obéissance et la crainte du déshonneur. L’enjeu n’est donc pas simplement celui d’une ruse individuelle, mais celui d’un rapport social profondément dissymétrique. Ce rapport rend pensable et presque légitime l’idée qu’un pauvre puisse être substitué au fils d’un notable. La domination se déploie ici dans sa forme la plus nue : certains vivent parce que d’autres sont jugés remplaçables.

Cette « remplaçabilité » est au cœur de la violence romanesque. Être socialement faible, dans l’univers de Khadra, n’est pas seulement manquer de biens ; c’est pouvoir être requis pour porter le destin d’un autre. Le sujet pauvre devient une réserve sacrificielle. En cela, Yacine incarne la condition limite d’une humanité dont la valeur dépend du regard des dominants. Son parcours commence donc, avant même la guerre, par une négation implicite de sa singularité.

2.2. L’usurpation identitaire comme violence ontologique

L’événement central du roman réside dans l’usurpation de l’identité. En acceptant de prendre le nom et la place du fils du Gaïd, Yacine ne se contente pas de changer de statut administratif ; il entre dans un processus de désappropriation de soi. Le nom, qui relie un sujet à une filiation, à une mémoire et à une inscription symbolique dans le monde, cesse de lui appartenir. Il devient l’ombre d’un autre, l’habitant forcé d’une existence qui n’est pas la sienne. L’identité ne fonctionne plus comme un principe de reconnaissance, mais comme un masque imposé.

Cette substitution a une portée ontologique. Elle produit un dédoublement durable entre l’expérience vécue et le nom sous lequel elle s’inscrit. Le personnage continue d’éprouver, de souffrir, de traverser la guerre et l’exil ; mais ce vécu ne peut plus se déposer dans une identité propre. Le sujet est condamné à vivre sans coïncider avec lui-même. C’est pourquoi la crise de Yacine ne relève pas seulement d’un traumatisme historique. Elle résulte d’une atteinte plus radicale : l’arrachement du droit d’être soi.

Le roman fait ainsi apparaître une forme extrême de domination symbolique. Là où les dominations ordinaires bornent les possibles du sujet, celle-ci s’empare du principe même de son existence sociale. Elle confirme que l’honneur manipulé peut déboucher sur une véritable déshumanisation. Au lieu de protéger la personne, il l’annule. Ce renversement donne au texte de Khadra sa force critique : la valeur collective invoquée pour sauver une lignée produit, en réalité, l’effacement d’une vie singulière.

2.3. La guerre, l’errance et l’approfondissement de la crise identitaire

La guerre ne constitue pas, dans Les Vertueux, un simple arrière-plan historique. Elle radicalise l’effacement déjà engagé. Dans les tranchées, puis dans l’errance et le bagne, Yacine expérimente des formes successives de dépersonnalisation. La violence de masse transforme les hommes en corps interchangeables, en unités de survie ou de destruction. Pour celui qui a déjà perdu son nom, cette expérience prend une dimension redoublée : la guerre n’ôte pas seulement la sécurité ou l’innocence, elle approfondit une dissociation déjà inscrite au cœur du personnage.

À travers cette traversée, Khadra construit une subjectivité marquée par la perte de repères, sans pour autant être réduite à la passivité. Le roman ne montre pas un être entièrement brisé ; il suit, au contraire, la manière dont une conscience subsiste au sein même de l’anéantissement. Cette persistance intérieure donne tout son sens à la notion de dignité. Celle-ci ne réside pas encore dans une réconciliation accomplie, mais dans la capacité du sujet à maintenir une exigence de vérité au milieu du chaos. La dignité commence quand le personnage refuse de se laisser définir intégralement par l’injustice qu’il subit.

Cette dimension explique la densité éthique du parcours de Yacine. Sa crise identitaire n’est pas simplement un déficit de reconnaissance ; elle est l’espace douloureux où l’on cherche une autre mesure de soi. En étant dépouillé de tout ce qui garantissait son inscription sociale, le personnage est contraint d’inventer une intériorité qui ne dépend plus de la validation collective. L’épreuve historique devient alors le lieu paradoxal d’une métamorphose du sujet.

2.4. Le pardon comme souveraineté intérieure et dignité reconquise

L’un des déplacements majeurs opérés par Khadra tient à la place accordée au pardon. Dans un univers où l’honneur traditionnel appellerait la riposte, la réparation ou la vengeance, Yacine accède progressivement à une autre logique. Pardonner ne signifie ni oublier le tort subi ni absoudre la violence ; cela signifie rompre la dépendance intérieure à l’égard de celui qui a fait de vous une victime. Le pardon devient ici une opération de désassujettissement. Il défait le lien qui maintenait le sujet captif de son bourreau. Cette orientation rejoint les lectures qui ont souligné la centralité de la résistance éthique dans l’écriture de Yasmina Khadra (Brahimi, 2007).

Par ce geste, la dignité cesse d’être définie par l’image que le groupe attend de l’homme offensé. Elle n’est plus la capacité à répondre au défi par une contre-violence, mais celle de soustraire son identité à l’emprise de la haine. Le personnage se recompose en refusant que son existence demeure ordonnée par le mal qui lui a été fait. C’est en cela que le pardon peut être lu comme une souveraineté intérieure. Il ne relève pas de la faiblesse morale, mais d’une maîtrise de soi acquise contre la logique mimétique de la violence.

Cette reconquête demeure cependant tragique et non édifiante. Elle ne répare ni le temps perdu, ni les injustices subies, ni les effets sociaux de la dépossession. Le roman ne propose pas une consolation facile. Ce qu’il affirme, c’est autre chose : même lorsqu’il a été délié de son nom, de son rang et de toute forme de reconnaissance extérieure, le sujet peut encore sauver une part irréductible de lui-même. La dignité de Yacine naît précisément dans cet espace résiduel où l’humain refuse de se laisser absorber par le malheur.

3. ، : pauvreté, école et autonomisation du sujet

3.1. Une enfance sous le signe de la pauvreté et de la limitation des possibles

Dans ،, Feraoun inscrit d’emblée la formation de Fouroulou Menrad dans un horizon de rareté matérielle et de dépendance sociale. La pauvreté ne constitue pas seulement un thème ; elle façonne la perception du monde, les rapports familiaux, les attentes de l’entourage et l’image que l’enfant se fait de son avenir. Être le fils d’un pauvre, ce n’est pas seulement disposer de peu ; c’est être exposé à une assignation durable, à une définition de soi construite par avance à partir de la condition d’origine.

Le roman d’enfance confère à cette détermination une tonalité particulière. Parce que le regard narratif revient sur les premières années, il met en évidence comment les normes sociales s’incorporent très tôt. L’enfant apprend que le champ des possibles n’est pas le même pour tous, que les hiérarchies semblent naturelles et que les rêves eux-mêmes doivent s’ajuster à la modestie des conditions. Dans cette économie symbolique, l’honneur n’est pas toujours formulé comme doctrine explicite ; il se manifeste dans la valorisation de la retenue, de la conformité, de l’acceptation du sort et du respect des rangs.

L’intérêt du texte de Feraoun tient au fait qu’il ne réduit pas cette situation à un déterminisme absolu. La pauvreté est pesante, mais elle n’éteint pas le désir de dépassement. Elle produit, au contraire, une tension fondatrice entre l’intériorisation de la limite et l’émergence d’une aspiration à une autre vie. C’est dans cet intervalle que se forme progressivement la conscience de Fouroulou.

3.2. L’école comme déplacement des critères de la valeur

L’école constitue, dans ،, bien davantage qu’un lieu d’instruction. Elle introduit un autre régime de légitimité. Dans le monde villageois, la valeur d’un individu demeure largement indexée sur l’appartenance, la respectabilité familiale et la conformité aux attentes collectives. L’école, sans abolir totalement ces logiques, fait entrer en scène d’autres critères : le mérite, l’effort, la réussite, la capacité à apprendre et à se distinguer par le travail intellectuel. Elle ouvre ainsi un espace où le sujet peut être reconnu autrement que par son origine.

Ce déplacement est décisif sur le plan identitaire. Fouroulou découvre que la pauvreté n’épuise pas la définition de soi, qu’un autre principe de valeur peut être intériorisé. L’école n’efface ni la violence sociale ni les humiliations liées à la condition subalterne ; mais elle introduit une médiation institutionnelle susceptible de desserrer l’emprise des déterminismes. En ce sens, elle fonctionne comme un rite d’institution : elle consacre un passage, institue de nouvelles attentes et permet au sujet de se penser à travers une promesse de mobilité symbolique.

Feraoun ne tombe pas pour autant dans l’illusion méritocratique. Le parcours scolaire exige des efforts considérables, des sacrifices familiaux et une endurance quotidienne. L’ascension n’a rien d’automatique. C’est précisément cette difficulté qui confère à la dignité scolaire sa profondeur. La valeur conquise par Fouroulou n’est pas octroyée ; elle résulte d’un travail sur soi, d’une discipline, d’une fidélité obstinée à une possibilité encore fragile. La dignité se forme ici dans la durée, au croisement de la reconnaissance institutionnelle et de l’estime de soi. Plusieurs travaux consacrés à Feraoun ont montré à quel point le parcours scolaire s’y configure comme un itinéraire initiatique et social (Morsly, 2012).

3.3. De l’émancipation scolaire à l’autonomie réflexive

À mesure que Fouroulou avance dans son parcours, l’école produit des effets qui dépassent la seule réussite sociale. Elle transforme la manière dont le personnage se rapporte au langage, au temps et à sa propre expérience. Apprendre, dans le roman, n’est pas seulement accumuler des savoirs ; c’est accéder à une nouvelle capacité d’observer, de comparer, de juger et de se raconter. La formation intellectuelle devient ainsi une formation de soi. Elle donne au sujet les moyens de prendre ses distances à l’égard des évidences communautaires sans pour autant nier son appartenance. Le récit d’enfance y devient ainsi un lieu privilégié de formation du sujet et de mise à distance critique du monde d’origine (Malanda, 2012).

Cette tension est essentielle. Fouroulou ne se construit pas contre les siens dans une logique purement de rupture. Son autonomie demeure traversée par la mémoire du groupe, la dette à l’égard de la famille et l’attachement au monde d’origine. Toutefois, l’école rend possible la dénaturalisation des hiérarchies. Ce que le village présentait comme immuable peut désormais être interrogé ; ce qui semblait être un destin se révèle progressivement comme une construction sociale. La subjectivité gagne en épaisseur parce qu’elle devient capable de se penser elle-même.

، articule donc la dignité et la réflexivité. Là où Les Vertueux mettait en scène une reconquête éthique par-delà l’anéantissement, Feraoun montre une dignité qui s’élabore dans le travail intellectuel, la persévérance et l’ouverture des possibles. Le sujet n’échappe pas à la pauvreté par miracle ; il transforme la signification de cette origine en refusant qu’elle demeure le dernier mot de son identité.

4. Convergences entre Yacine et Fouroulou : de la condition subalterne à la reconstruction du sujet

4.1. Deux trajectoires issues d’une même matrice de domination

Malgré les différences de contexte historique et d’univers narratif, Yacine et Fouroulou partagent une donnée fondamentale : ils émergent tous deux d’un espace de précarité où l’individu vaut moins que les structures qui l’enveloppent. La pauvreté, dans les deux romans, ne désigne pas un simple déficit économique ; elle nomme une position subalterne à partir de laquelle le sujet est davantage exposé à la contrainte, au sacrifice et à la limitation des possibles. Cette matrice de domination produit le même effet initial : l’identité n’est pas donnée comme ressource souveraine, mais comme réalité fragile, toujours susceptible d’être rabattue sur la condition d’origine.

Chez Khadra, cette fragilité conduit à l’usurpation du nom et à la quasi-annulation du sujet. Chez Feraoun, elle prend une forme moins spectaculaire, mais tout aussi structurante : l’intériorisation d’un destin de pauvre, c’est-à-dire d’une frontière tacite entre ceux qui peuvent prétendre à l’avenir et ceux qui doivent s’en tenir à la reproduction du même. Dans les deux cas, le personnage doit donc s’arracher à une définition de soi produite par les rapports sociaux. La reconstruction identitaire s’enracine dans cette lutte contre une assignation première.

Cette convergence permet de lire les romans comme deux variations sur la même question : comment faire advenir une singularité dans un monde où les appartenances et les hiérarchies prétendent dire par avance ce qu’un sujet vaut et jusqu’où il peut aller ? La réponse n’est pas identique, mais la structure de départ est comparable : les personnages deviennent eux-mêmes contre la réduction qui les fixe.

4.2. Deux voies de la dignité : l’endurance éthique et la médiation scolaire

La différence la plus nette entre les deux œuvres concerne la forme que prend la reconquête de soi. Dans Les Vertueux, la dignité naît au cœur d’une expérience de dépossession extrême. Elle se manifeste comme endurance, comme refus de se laisser entièrement définir par l’humiliation et, finalement, comme capacité à pardonner sans se renier. La subjectivité se recompose ici sur le plan éthique : Yacine retrouve une souveraineté en déliant son être de la violence qui l’a façonné.

Dans ،, la voie de la dignité est moins tragique, mais non moins exigeante. Elle passe par une institution, par l’apprentissage, par la lente acquisition de compétences cognitives et symboliques qui permettent au sujet de se penser autrement. Fouroulou ne récupère pas un nom perdu ; il élargit progressivement la portée du sien. Là où Yacine doit sauver une intériorité menacée d’anéantissement, Fouroulou construit une identité capable de sortir de la modestie imposée sans cesser d’assumer ses attaches.

Ces deux voies ne doivent pas être hiérarchisées ; elles révèlent deux régimes de subjectivation. L’un est fondé sur la résistance intérieure à l’écrasement ; l’autre sur la transformation réflexive du rapport à soi par l’école. Ensemble, elles montrent que la dignité ne se réduit ni à la réputation ni à la promotion sociale. Elle désigne le moment où le sujet cesse de n’être que l’effet de sa condition et devient, selon des modalités diverses, l’agent de sa propre redéfinition.

5. Honneur et dignité : deux régimes du rapport à soi et au groupe

5.1. L’honneur, entre nécessité communautaire et dérive coercitive

L’une des contributions majeures de la lecture comparée tient à la clarification du statut de l’honneur. Les deux romans interdisent en effet une vision univoque. L’honneur n’y est ni pure valeur archaïque à condamner sans reste ni principe intact de cohésion à célébrer. Il est d’abord ce par quoi une communauté se rend lisible à elle-même : il relie les individus, institue des obligations réciproques, stabilise des attentes et fournit un langage de la réputation. Sous cet angle, il constitue un capital symbolique indispensable au fonctionnement du groupe.

Mais cette nécessité communautaire comporte une dérive. Dès lors que l’honneur devient plus important que les existences singulières, il se mue en exigence sacrificielle. Dès lors qu’il est capté par les notables, les anciens ou l’opinion publique, il cesse d’être une médiation de la vie commune pour devenir un instrument de coercition. Les Vertueux montre ce basculement sous sa forme la plus violente ; ، en révèle la version diffuse, intériorisée, quotidienne. Dans les deux cas, l’honneur est problématisé comme un principe susceptible de protéger l’ordre collectif au prix d’une réduction de la liberté du sujet.

Il faut donc lire l’honneur comme une structure ambivalente, à la fois anthropologiquement centrale et politiquement contestable. Cette ambivalence explique qu’il demeure un motif si fécond dans la littérature algérienne : il permet de penser ensemble appartenance, domination et conflictualité des valeurs.

5.2. La dignité comme élaboration intérieure de la valeur de soi

Face à cette économie du regard social, la dignité introduit un changement de centre de gravité. Elle ne dépend pas d’abord de la réputation, mais d’un rapport du sujet à sa propre valeur. Cela ne signifie pas qu’elle serait pure intériorité abstraite ; elle peut recevoir l’appui d’une institution, d’une relation, d’une histoire familiale ou d’une reconnaissance. Toutefois, son noyau réside dans la capacité du sujet à ne pas se laisser entièrement définir par la place que le monde lui assigne. La dignité commence lorsqu’un individu affirme, par ses choix ou par son endurance, qu’il vaut davantage que ce que la hiérarchie sociale dit de lui.

Cette définition permet de comprendre la force des deux romans. Chez Khadra, la dignité prend une forme quasi spirituelle : elle survit à l’effacement du nom et s’accomplit dans le refus de la vengeance. Chez Feraoun, elle se construit dans la patience scolaire, dans le travail et dans l’élaboration d’une conscience capable de reconfigurer le sens de l’origine. Dans les deux cas, la dignité n’est jamais donnée ; elle se fabrique contre l’évidence sociale.

On peut dès lors considérer que la dignité constitue le point où l’identité cesse d’être un simple héritage. Elle ouvre un espace de reprise sur soi-même. En ce sens, elle n’abolit pas la mémoire collective, mais la transforme en matière à élaborer plutôt qu’en destin à subir.

5.3. Repenser l’identité algérienne : de l’héritage reçu au devenir du sujet

La confrontation de Les Vertueux et de ، conduit finalement à déplacer la représentation de l’identité algérienne. Les deux romans montrent que cette identité ne peut être réduite ni à la fidélité au groupe ni à la simple libération individuelle. Elle se construit dans une zone de tension où le sujet doit négocier avec l’histoire, la communauté, la domination et ses propres aspirations. Être soi ne signifie ni rompre absolument avec les siens ni s’y dissoudre ; cela signifie trouver une forme de cohérence capable d’assumer l’héritage sans en devenir prisonnier.

Cette perspective est décisive pour la lecture de la littérature algérienne d’expression française. Loin de proposer une image figée de l’Algérie, elle met au jour des sujets en devenir, traversés par les contradictions du social et contraints d’inventer des réponses singulières. Chez Feraoun, la sortie partielle de la condition de pauvreté ne supprime pas le lien avec le monde d’origine ; elle en redistribue le sens. Chez Khadra, la reconquête de la dignité ne restaure pas l’ordre ancien ; elle ouvre un au-delà éthique du code de l’honneur. Dans les deux cas, l’identité est un processus, non une essence.

Une telle conclusion confère à ces œuvres une portée qui dépasse leur intrigue propre. Elles interrogent la possibilité même d’une subjectivité dans des sociétés fortement structurées par l’interdépendance, la mémoire collective et l’inégalité des positions. Elles suggèrent que le devenir du sujet dépend moins de l’abandon des héritages que de la capacité à les travailler, à les déplacer et, parfois, à leur opposer une fidélité plus haute : celle à une humanité irréductible.

Conclusion

L’étude comparée de Les Vertueux et de ، met en évidence une même interrogation fondamentale : comment un sujet issu d’un univers de pauvreté et de contraintes communautaires peut-il se constituer en sujet de dignité ? L’analyse montre d’abord que l’honneur, dans les deux romans, n’est ni un simple vestige traditionnel ni une valeur entièrement positive. Il fonctionne comme un code social ambivalent qui assure l’intelligibilité du lien collectif tout en pouvant servir de support à la surveillance, à la hiérarchie et au sacrifice des plus faibles.

Elle établit ensuite que la dignité se forme selon deux modalités distinctes, mais convergentes dans leur portée critique. Chez Yacine Chéraga, elle naît de la traversée de la dépossession et culmine en un pardon qui reconquiert la souveraineté intérieure. Chez Fouroulou Menrad, elle se construit dans la durée, par l’école, le travail et l’émergence d’une autonomie réflexive qui dénaturalise la condition d’origine. Dans les deux cas, le sujet ne reçoit pas son identité ; il la travaille contre les déterminismes qui prétendent l’épuiser.

Ces résultats invitent à lire la littérature algérienne d’expression française comme un espace majeur de problématisation de l’identité. Loin d’y être définie comme une essence close, l’identité y apparaît comme une élaboration dynamique, exposée à la domination, mais capable de réinvention. C’est précisément cette dynamique que les deux romans rendent sensible : devenir soi-même suppose de traverser l’épreuve du groupe, d’en reconnaître la force structurante, mais aussi d’inventer, au sein même de ses contraintes, les conditions d’une dignité qui ne se laisse pas confondre avec la seule logique de l’honneur.

Références bibliographiques

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Leila Benyagoub

Université Abdelhamid Ibn Badis de Mostaganem

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