Introduction
L’énergie s’impose aujourd’hui comme un enjeu central des relations internationales, catalysant des rapports de force où se conjuguent la violence armée, la domination économique et les manipulations discursives. Cette complexité est saisie par le néologisme « Pipelineistan », forgé par le journaliste et analyste géopolitique Pepe Escobar dans un article intitulé « Pipelineistan’s Biggest Game Begins », publié le 26 mai 2005 dans Asia Times. Il y désigne, à l’origine, un réseau stratégique de gazoducs et d’oléoducs traversant les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale — dont les noms se terminent souvent par le suffixe « — istan » —, dans le cadre de contrats conclus entre géants pétro‑gaziers et États producteurs ou de transit. L’auteur a ensuite élargi l’usage du terme à d’autres régions, notamment l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Nord et les Amériques (Escobar, 2007 : 46). Toutefois, selon certaines instances, Pipelineistan demeure principalement associé à l’Asie centrale, à la crise syrienne (Hoffmann, 2018 : 40) ou encore aux ambitions énergétiques chinoises.
Cette contribution propose une réflexion sur la possibilité d’employer le terme « Pipelineistan » dans les discours médiatiques. Dans cette perspective, il convient d’interroger la manière dont ce néologisme pourrait, par ses usages, révéler les mécanismes discursifs mettant en lumière l’articulation entre la violence et les enjeux énergétiques. Loin de relever du seul complotisme, ce terme renvoie à une réalité géopolitique tangible, notamment dans les régions où les infrastructures énergétiques cristallisent des tensions profondes. Nous faisons le choix de l’Afrique du Nord comme terrain d’étude privilégié, plus spécifiquement du discours de presse autour de la prise d’otages de Tiguentourine (Algérie, 2013), afin d’illustrer les formes de violence liées à ces logiques énergétiques.
L’objectif de cette recherche est double : d’une part, démontrer que le terme Pipelineistan est porteur d’un concept structurant pour l’analyse des conflits géo‑énergétiques contemporains ; d’autre part, montrer que la relecture médiatique d’un événement révèle certaines réalités occultées ou réorientées. Ce travail mobilise une approche pluridisciplinaire, combinant la sémantique de corpus (Rastier, 2011) et la théorie du cadrage médiatique (Entman, 1993), tout en s’appuyant sur une conception cognitive des concepts comme unités dynamiques de savoir (Zufferey & Moeschler, 2012). En ce sens, Entman précise que le cadrage implique essentiellement la sélection et la mise en relief : encadrer consiste à sélectionner certains aspects d’une réalité perçue et à les rendre plus saillants dans une communication, de manière à promouvoir une définition particulière d’un problème, une interprétation causale, une évaluation morale et une recommandation de solution pour l’élément décrit (Entman, 1993 : 52). Ces approches s’inscrivent dans le large domaine de l’analyse du discours (Foucault, 1971).
Structuré en trois axes, cet article commence par une tentative de définition linguistique du terme Pipelineistan (sa construction étymologique et sa pertinence sémantique), avant d’analyser un cas concret emblématique des tensions géo‑énergétiques, puis d’évaluer son traitement médiatique. Il convient de préciser ici que l’objectif n’est pas de recenser de manière exhaustive les occurrences du terme Pipelineistan dans la presse, mais plutôt d’identifier les éléments lexicaux renvoyant à ses traits sémantiques potentiels, en établissant un parallèle entre le corpus de référence, qui le définit explicitement, et le corpus de travail, qui en évoque les contours de manière implicite. Cette analyse repose sur une lecture interprétative fondée sur la connaissance du contexte d’usage de Pipelineistan dans son corpus d’origine, ainsi que sur celui qui génère un discours comportant des traits sémantiques qui y renvoient. Cela se justifie d’autant plus que le terme Pipelineistan est rarement mobilisé directement dans les productions médiatiques contemporaines, probablement en raison de lignes éditoriales prudentes, soucieuses d’éviter toute assimilation à des discours perçus comme conspirationnistes.
Ce faisant, nous proposons que Pipelineistan soit envisagé non seulement comme un outil analytique, mais aussi comme un candidat pertinent à une reconnaissance lexicographique, fondée sur l’observation de corpus multimodaux trilingues. Afin d’étayer cette réflexion, nous avons mis en place une démarche analytique reposant sur une approche de corpus comparée. Celle-ci est détaillée dans la section suivante.
1. Démarche méthodologique
Notre méthode d’analyse s’appuie sur une comparaison sémantique entre deux corpus : un corpus de référence et un corpus de travail. Notre approche s’inscrit dans une démarche proposée par Rastier (2011) pour le traitement des corpus numériques, articulée autour de plusieurs étapes successives visant à construire une analyse sémantique ancrée dans des données textuelles contextualisées.
1.1. Analyse sémantique du néologisme à partir d’un corpus de référence
Dans un premier temps, nous procédons à une décomposition étymologique du mot Pipelineistan, formé à partir de pipeline (infrastructure énergétique) et du suffixe-istan (marqueur géopolitique), avant d’en explorer les traits sémantiques associés. Puisque ce néologisme ne figure encore dans aucun dictionnaire, qu’il soit en anglais, en français ou en arabe, nous mobilisons un corpus de référence pour situer ce mot dans son contexte d’usage le plus fréquent. L’ouvrage de Pepe Escobar, Globalistan : How the Globalized World is Dissolving Into Liquid War (2007), a été retenu à cette fin, dans la mesure où le terme Pipelineistan y est répandu de manière récurrente dans des séquences lexicales précises (58 occurrences). Ces récurrences permettent d’identifier des traits sémantiques potentiellement exploitables dans une future définition lexicographique du terme, dans l’hypothèse d’une reconnaissance institutionnelle par les dictionnaires.
I.2. Constitution d’un corpus de travail
Dans un second temps, nous avons constitué un corpus de travail à partir d’un événement marquant survenu en Afrique du Nord : la prise d’otages du site gazier de Tiguentourine, près d’In Amenas, en Algérie, en janvier 2013. Cette attaque, perpétrée par un groupe armé dirigé par Mokhtar Belmokhtar (alias Mister Marlboro), a eu un retentissement majeur sur les plans national et international, notamment en raison de la présence de ressortissants étrangers parmi les otages et de la sensibilité stratégique du site ciblé.
Pour analyser la médiatisation de cet événement, nous avons sélectionné des articles issus de deux quotidiens algériens — El Watan (francophone) et Ennahar El Djedid (arabophone) — dont les archives sont disponibles en ligne. Nous avons élargi ce corpus en y intégrant des vidéos, des articles de presse en ligne et des publications scientifiques portant sur le marché des hydrocarbures en Afrique du Nord et en Europe du Sud. Cette dimension multimodale et multilingue permet d’élargir le spectre des représentations discursives portant sur Pipelineistan.
Il est important de souligner que cette prise d’otages a ravivé, dans la mémoire collective algérienne, les traumatismes de la « décennie noire » des années 1990. La réaction populaire a pris la forme d’une mobilisation nationale autour de la souveraineté et de la sécurité du territoire, notamment à travers la campagne en ligne « Don’t touch to my Algeria » (Figure 1), largement diffusée sur Facebook. Ce mouvement, fortement chargé en symboles iconographiques, réaffirme la centralité de l’État dans la protection des intérêts nationaux face aux menaces extérieures.
Figure 1. Sur Facebook, les Algériens disent « Don’t touch to my Algeria » [sic].
1.3. Contraste entre corpus de référence et corpus de travail
La troisième étape de notre démarche a consisté à effectuer un traitement instrumenté des corpus, en confrontant le corpus de référence (issu de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving Into Liquid War – 2007–) au corpus de travail (médias et documents liés à Tiguentourine et aux violences en Algérie). Cette mise en contraste permet d’identifier les points d’intersection sémantique entre les deux ensembles de données. En croisant les occurrences, les co‑textes et les réseaux lexicaux, nous cherchons à mettre en évidence les constantes sémantiques du terme « Pipelineistan ».
1.4. Interprétation et retour aux sources textuelles
Enfin, une dernière étape interprétative permet de valider les hypothèses formulées à partir de l’analyse contrastive. Ce retour aux textes originaux vise à contextualiser les résultats et à assurer une lecture conforme aux principes de la sémantique des corpus. Cette approche permet de mieux comprendre les mécanismes de cadrage médiatique, d’idéologisation discursive et de naturalisation lexicale — au sens de la naturalisation discursive décrite par Fairclough (1989 : 92), c’est‑à‑dire le processus par lequel un mot ou une expression se banalise dans l’usage, au point de dissimuler sa charge idéologique ou historique, en apparaissant comme neutre ou « allant de soi » — autour du mot Pipelineistan, et de poser les fondements d’une éventuelle intégration de ce terme dans une nomenclature lexicographique.
La méthodologie ainsi posée nous permet maintenant d’examiner plus précisément la nature lexicale et sémantique du terme Pipelineistan, point de départ indispensable à toute tentative de légitimation lexicographique.
2. Étymologie et construction sémantique
2.1. Dans le dictionnaire
Le néologisme Pipelineistan est une création lexicale hybride, composée de deux éléments issus de langues et de champs sémantiques distincts, mais hautement symboliques lorsqu’ils sont combinés. On entend ici par champ sémantique un ensemble structuré de taxèmes, pour lequel il n’existe pas de critères linguistiques stricts permettant de le délimiter : un champ sémantique correspond à une situation de communication en cours et se définit comme un ensemble de taxèmes pertinents dans une pratique concrète (Rastier, 2005). Il représente ainsi une classe conceptuelle qui n’est pas, à proprement parler, pertinente sur le plan linguistique (Rastier, 2009 : 50).
Pipeline : Ce terme est emprunté à l’anglais, où il est attesté dès 1885. Il est formé de pipe (« tuyau ») et line (« ligne »), et désigne un conduit de large diamètre destiné au transport de fluides sur de longues distances — en particulier les hydrocarbures (gaz naturel, pétrole). Selon Le Petit Robert (2021), un pipeline peut également être appelé gazoduc ou oléoduc, selon la nature du fluide transporté. Le mot est également utilisé en informatique, de manière métaphorique, pour désigner un processus de traitement séquentiel de données (« faire du pipeline »). Dans le cadre qui nous intéresse, il renvoie explicitement aux infrastructures énergétiques et à leur rôle stratégique dans les dynamiques économiques et géopolitiques contemporaines.
–istan : Ce suffixe provient du persan ancien — estân, signifiant « lieu », « pays » ou « territoire » (FarsiDic, s. d.). Il est présent dans la toponymie de nombreux pays d’Asie centrale et du Sud (Afghanistan, Pakistan, Kazakhstan, etc.) et a acquis une forte connotation géopolitique dans le discours occidental, notamment depuis la fin de la guerre froide. Le suffixe évoque ainsi des régions perçues comme instables, riches en ressources naturelles et soumises à des logiques de domination extérieure.
2.2. Définition du terme Pipelineistan selon les publications de Pepe Escobar (2005, 2007)
Pipelineistan désigne, au sens large, un espace géopolitique structuré par les réseaux d’acheminement d’hydrocarbures et les rapports de force qui en découlent. Ce terme désigne à la fois les territoires traversés par ces infrastructures (gazoducs, oléoducs) et les systèmes d’intérêts politiques, économiques et militaires qui s’y affrontent.
La première utilisation attestée du mot remonte à 2005, sous la plume du journaliste Pepe Escobar, dans un article publié dans Asia Times intitulé « Pipelineistan’s Biggest Game Begins ». Il y évoque les accords énergétiques conclus entre des multinationales pétrolières et des États producteurs, notamment en Asie centrale. Depuis, le mot s’est élargi pour désigner des configurations similaires en Afrique du Nord, au Moyen‑Orient ou encore en Amérique latine.
Ce néologisme, bien qu’absent des dictionnaires officiels en français, en anglais ou en arabe, présente une cohérence étymologique et sémantique qui justifierait son intégration future dans une nomenclature lexicographique. Il condense en un seul mot un ensemble de réalités complexes, mêlant géographie, économie, politique et stratégie militaire autour des infrastructures énergétiques. Ci‑après, nous présentons le champ sémantique (Tableau 1) de ce terme dans l’ouvrage Globalistan : How the Globalized World Is Dissolving Into Liquid War (Escobar, 2007), retenu ici comme corpus de référence.
Tableau 1 — Vocables associés à Pipelineistan dans Globalistan : How the Globalized World Is Dissolving Into Liquid War (Escobar, 2007)
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Mots associés à « Pipelineistan » |
Contexte d’utilisation |
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Liquid War |
Conflits liés aux ressources pétrolières et gazières (p. 43, p. 216) |
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Géopolitique |
Enjeux stratégiques mondiaux liés aux pipelines (p. 41, p. 216) |
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Pétrole et gaz |
Ressources centrales dans les conflits de « Pipelineistan » (p. 41, p. 281) |
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Nœuds (nodes) |
Points stratégiques des réseaux de pipelines (p. 49, p. 218) |
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BTC (Baku – Tbilisi – Ceyhan) |
Pipeline clé pour le transport du pétrole (p. 43, p. 217) |
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TAP (Turkmenistan – Afghanistan – Pakistan) |
Projet de pipeline pour le gaz (p. 167, p. 168) |
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Gazprom |
Entreprise russe majeure dans le transport du gaz (p. 220) |
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Chindia |
Rivalité Chine–Inde pour les ressources énergétiques (p. 189, p. 285) |
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Strait of Hormuz |
Zone stratégique pour le transport pétrolier (p. 167, p. 313) |
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Françafrique |
Possible intersection avec les enjeux des pipelines en Afrique (p. 281) |
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Arc of instability |
Régions instables liées aux ressources énergétiques (p. 46) |
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PSAs (Production Sharing Agreements) |
Accords pour l’exploitation des ressources (p. 132) |
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Transcaspian |
Projet de gazoduc pour contourner la Russie (p. 218) |
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Gran Gasoduto del Sur |
Projet de pipeline en Amérique du Sud (p. 250) |
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BTE (Baku – Tbilisi – Erzurum) |
Gazoduc parallèle au BTC (p. 217) |
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Gwadar |
Port stratégique pour les pipelines (p. 167) |
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Gulf of Guinea |
Zone riche en pétrole et gaz (p. 281) |
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OPEC |
Organisation des pays exportateurs de pétrole (p. 281) |
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New Great Game |
Rivalités géopolitiques pour les ressources (p. 251) |
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Cultural Blitzkrieg |
Stratégie d’influence culturelle liée aux enjeux énergétiques (p. 229) |
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Long War |
Conflits prolongés liés aux ressources (p. 285) |
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Infra-nomads |
Populations marginalisées dans les enjeux énergétiques |
Ces expressions mettent en lumière la manière dont Escobar utilise le terme « Pipelineistan » pour critiquer les dynamiques géopolitiques et économiques liées aux infrastructures énergétiques mondiales. Elles soulignent notamment la fragmentation territoriale, la domination des multinationales, la compétition internationale pour les ressources et la subordination des préoccupations environnementales aux intérêts énergétiques. Tous ces éléments renvoient à des formes de violence économique liées aux logiques d’appropriation et de contrôle des flux énergétiques.
Une fois les fondements étymologiques et sémantiques établis, il convient désormais d’examiner la manière dont le terme Pipelineistan pourrait être mobilisé dans les discours médiatiques, en particulier à travers l’analyse des représentations véhiculées par la presse algérienne lors de la prise d’otages de Tiguentourine.
3. Intersection sémantique entre le corpus de référence et le corpus de travail
3.1. Le journal El Watan
La recherche dans les archives du journal El Watan a été réalisée au moyen de mots‑clés, tels que « In Amenas » et « Tiguentourine », entre le 16 janvier 2013 (jour du début de la prise d’otages) et le 30 janvier 2013. Cette démarche nous a permis de recueillir un échantillon représentatif de discours de presse couvrant cet événement, dont les répercussions se déroulent à différentes échelles. De ce fait, les extraits de ce journal illustrent une matérialisation locale de Pipelineistan. En ce sens, l’Algérie incarne les tensions entre sécurité, profits et dépendance énergétique : autrement dit, les acteurs (États, entreprises) agissent selon la logique illustrée dans le Tableau 2 (priorité aux infrastructures malgré les risques). Par ailleurs, la résilience du réseau (compensation des gisements) reflète l’adaptabilité de Pipelineistan face aux chocs. Ces données mettent en exergue l’intersection sémantique entre le corpus de référence et une partie du corpus de travail, et montrent comment les logiques géoéconomiques de Pipelineistan transcendent des crises locales (attentats), confirmant que l’énergie reste « le nerf de la guerre » (Escobar, 2007 : 41).
Tableau 2 — Intersection sémantique entre les extraits du journal El Watan et le corpus de référence
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Trait sémantique |
Corpus de référence |
Extraits El Watan (janv. 2013) |
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Géopolitique de l’énergie |
Pipelineistan désigne des routes stratégiques de transport d’énergie au cœur des rivalités internationales |
Conflits liés au gaz à In Amenas ; sécurisation des sites ; déclarations d’État sur le maintien des exportations malgré les attaques terroristes |
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Réseaux de pipelines transnationaux |
Réseaux reliant le Golfe, l’Asie centrale, l’Europe, etc. |
Mention des gisements de In Amenas, In Salah, In Tsila, etc., interconnectés à des partenaires internationaux (BP, Statoil, Sonatrach) |
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Multinationales énergétiques |
Contrôle et influence des grandes compagnies dans les flux énergétiques |
BP, Statoil, Schlumberger, Petroceltic, Gas Natural Fenosa… partenaires actifs en Algérie malgré les tensions sécuritaires |
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Instabilité/conflit comme obstacle ou catalyseur |
Pipelineistan évoque les tensions (guerres, terrorisme) comme moteurs des décisions énergétiques |
Attaque terroriste à In Amenas ; réactions politiques ; départ d’expatriés ; inquiétudes des travailleurs ; assaut militaire salué par la population |
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Instrumentalisation politique de l’énergie |
« Tout est politisé » (citation dans |
L’énergie est un enjeu national, les décisions sont guidées par la souveraineté (cf. déclarations du ministre, gestion de crise par l’État algérien) |
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Compensation et redéploiement des flux |
Stratégies alternatives en cas de blocage d’un pipeline |
Déclarations du ministre : compensation de la baisse de production à In Amenas par d’autres gisements ; In Salah reste actif |
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Dépendance énergétique/asymétries Nord–Sud |
L’Europe dépendante des ressources du Sud ; enjeu de contrôle |
L’Europe reste dépendante du gaz algérien ; les entreprises européennes renforcent leur présence malgré les risques |
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Résilience et poursuite des affaires malgré le chaos |
Pipelineistan implique une forme de continuité dans l’exploitation malgré les risques |
Affirmations des entreprises (Schlumberger, Gas Natural, Petroceltic) de rester en Algérie malgré l’attaque ; peu d’impact sur les exportations selon les autorités |
3.2. Ennahar El Djedid
Les articles du journal arabophone Ennahar El Djedid ont été extraits des archives numérisées de ses éditions papier, couvrant la même période que celles analysées dans le journal francophone El Watan. L’objectif de ce choix est de rendre compte de l’intersection sémantique entre un échantillon de presse arabophone et le corpus de référence portant sur le concept représenté par le néologisme Pipelineistan. Les critères d’intersection sémantique entre les deux corpus révèlent une convergence autour de cette notion, illustrant la manière dont les dynamiques géopolitiques et économiques des hydrocarbures se matérialisent concrètement.
Le corpus de référence présente Pipelineistan comme un réseau stratégique où les pipelines servent à la fois d’outils de domination géopolitique et de cibles privilégiées dans les conflits, comme en témoignent les « Liquid Wars » ou les stratégies de contournement de puissances rivales (Russie, Iran). Cette vision théorique trouve un écho direct dans les articles d’Ennahar El-Djedid, où l’attaque contre le site gazier d’In Amenas, en Algérie, incarne la vulnérabilité des infrastructures énergétiques. Les deux corpus soulignent ainsi que les pipelines transcendent leur fonction technique pour devenir des symboles de pouvoir et de souveraineté, exposés aux menaces tant étatiques que non étatiques.
Dans une perspective analogue, la résilience économique face à l’insécurité émerge comme un point de convergence central. Le corpus de référence décrit Pipelineistan comme un système capable de s’adapter aux chocs, qu’il s’agisse de sanctions ou de sabotages, grâce à des mécanismes de compensation (par exemple le recours à des routes alternatives). Cette logique est également soulignée dans les articles d’Ennahar El Djedid. Après l’attaque d’In Amenas, Sonatrach a immédiatement compensé la perte de production en puisant dans d’autres gisements, tandis que des entreprises étrangères comme British Petroleum, bien que temporairement perturbées, ont maintenu leur présence malgré les risques. Cette priorité accordée à la continuité des flux énergétiques, même en contexte de crise, confirme que les impératifs économiques l’emportent souvent sur les considérations sécuritaires, une tendance clairement identifiée dans le corpus de référence à travers l’exemple du golfe de Guinée, perçu comme un espace « stable » malgré ses tensions latentes. En ce sens, le Tableau 3 ci‑après donne un aperçu de l’intersection sémantique entre le contenu des extraits d’Ennahar El Djedid et le corpus de référence relatif à la notion de Pipelineistan.
Tableau 3 — Intersection sémantique entre les extraits du journal Ennahar El Djedid et le corpus de référence
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Traits sémantiques |
Dans le corpus de référence |
Dans les extraits d’Ennahar El Djedid (2013) |
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Géopolitique des hydrocarbures |
Réseaux de pipelines comme enjeux de pouvoir (ex. : contournement de la Russie, p. 46). |
Attaque terroriste ciblant le site gazier d’In Amenas (Algérie), révélant la vulnérabilité des infrastructures énergétiques. |
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Conflits et insécurité |
Sabotages, guerres liquides (p. 216), terrorisme lié aux pipelines (p. 313). |
Prise d’otages, destruction partielle du site, crainte de nouveaux attentats. |
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Acteurs étrangers |
Compagnies (BP, Exxon, Gazprom) et États (USA, Chine) dominent « Pipelineistan » (p. 220, p. 285). |
Implication de BP, Statoil, et Sonatrach. Départ d’expatriés français (Art.2) et refus de travailleurs étrangers de retourner. |
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Résilience économique |
Compensation des flux (ex. : Iran contourné, p. 46). |
Sonatrach compense la perte de production via d’autres gisements. |
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Stratégies sécuritaires |
Pipelines protégés malgré les risques (p. 281 : Golfe de Guinée « stable »). |
Renforcement des mesures de sécurité, déploiement militaire. |
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Impact médiatique/symbolique |
Pipelines comme symboles de puissance (p. 250) ou cibles de propagande (p. 229). |
Crise médiatisée, impact sur l’image de l’Algérie (départ des travailleurs). |
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Interdépendances régionales |
Réseaux transnationaux (ex. : Algérie→Europe, p. 278 ; Chine→Soudan, p. 285). |
Exportations de gaz vers l’Europe maintenues malgré l’attaque. |
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Rivalités internationales |
Compétition Chine–USA (p. 285), Russie vs Europe (p. 218). |
Suspicion de financement qatari des groupes armés, liens avec des intérêts énergétiques. |
3.3. Observations générales à la suite du croisement des données discursives
Les résultats obtenus à partir de l’étude des extraits des deux presses, comparés au corpus de référence, révèlent une géopolitique énergétique complexe et interconnectée. D’une part, l’ouvrage d’Escobar (2007) met en lumière le rôle clé des États (États‑Unis, Chine, Russie) et des multinationales (BP, Gazprom) dans le contrôle des réseaux pipeliniers, alimentant des compétitions mondiales pour l’accès aux ressources ; d’autre part, El Watan et Ennahar El Djedid documentent cette réalité sur le terrain algérien : l’implication de BP et de Statoil, ainsi que les soupçons de financement qatari de certains groupes armés. À cela s’ajoutent les tensions diplomatiques sous‑jacentes, qui montrent à quel point les pipelines cristallisent des rivalités bien au‑delà de leur tracé physique. Ces dynamiques illustrent la remarque d’Escobar lorsqu’il suggère que Pipelineistan est un « grand bazaar » (Escobar, 2007 : 140) où se mêlent intérêts économiques, calculs politiques et conflits locaux. Ainsi, ce néologisme se révèle être un système‑monde où l’énergie façonne les rapports de force. L’auteur souligne également que, au XXIe siècle, le nerf de la guerre est moins le pétrole lui‑même que son cheminement et ceux qui en contrôlent les routes. Si cette affirmation peut être perçue comme conspirationniste, l’ancien ambassadeur de Russie en Algérie, Valery Egoshkin, fait allusion à cette logique lors d’une interview avec la chaîne télévisée Russia Today (The Truth, 2017: 17’38’’–21’02’’) (voir la transcription en annexe 2). L’ancien diplomate suggère, en effet, que les attaques sélectives contre les ressortissants étrangers en Algérie dans les années 1990, épargnant curieusement les Américains, auraient permis à ces derniers de remplacer progressivement les Français et Russes dans le secteur des hydrocarbures.
Cette analyse trouve un écho dans des événements plus récents, comme l’attaque de Tiguentourine en 2013, qui n’a fait aucune victime russe. Il convient de souligner, à cet égard, que la configuration géopolitique a évolué depuis les années 1990 : la Russie cherche désormais à reconquérir des parts de marché en Europe et en Méditerranée, notamment à travers des projets tels que South Stream, concurrent direct des gazoducs algériens. La présence croissante du groupe Wagner en Afrique subsaharienne, analogue à celle des contractors américains de Blackwater en Irak après la chute du régime de Saddam Hussein, laisse entrevoir une répétition possible de schémas du passé : déstabilisation sécuritaire, retrait des entreprises occidentales et rachat des infrastructures énergétiques par des acteurs liés à Moscou, comme Gazprom.
Dans ce contexte, la prise d’otages à Tiguentourine a eu des répercussions majeures sur l’économie algérienne et sur les relations énergétiques internationales. Sur le plan économique, cet incident a porté un coup sévère à un secteur vital, interrompant pendant plusieurs jours la production d’un site représentant 12 % de la production gazière nationale et 18 % des exportations algériennes de gaz au moment des faits. Les conséquences se sont fait sentir durablement, avec une chute de 66 % des exportations vers l’Italie en mars 2014 par rapport aux années précédentes : le pipeline transméditerranéen ne fonctionnait plus qu’à moitié de sa capacité (Belgacem, 2014 : 362–374).
Cette crise a également eu un impact géopolitique significatif. Les partenaires européens, et particulièrement l’Italie, ont commencé à douter de la sécurité des installations énergétiques et de leurs ressortissants en Algérie. Le critère de stabilité politique est devenu central dans les décisions d’approvisionnement, comme en témoigne l’abandon du projet de gazoduc Galsi (Algérie–Sardaigne–Italie) au profit du concurrent russe South Stream. Ce revirement stratégique, soutenu activement par le Premier ministre italien Matteo Renzi, marque un tournant dans les relations énergétiques euro‑méditerranéennes. Cette observation rejoint un article d’Algeria Watch intitulé « Forte chute des exportations algériennes, la balance des paiements menacée », daté du 8 novembre 2013. Cet article, issu d’un média alternatif, semble contredire les déclarations rassurantes du ministère de l’Énergie (Youcef Yousfi), relayées par les journaux algériens. Cela illustre des lectures divergentes entre les médias dominants et les médias alternatifs, divergence qui peut s’inscrire dans les rapports de force entourant les questions énergétiques et, plus largement, dans l’horizon interprétatif de Pipelineistan.
Conclusions et perspectives
Cette étude révèle que la notion de Pipelineistan ne relève pas d’une construction complotiste, mais s’inscrit plutôt dans une réalité géopolitique actuelle, marquée par les rivalités énergétiques et la reconfiguration des rapports de pouvoir autour des ressources. Sa récurrence dans certains discours politiques, notamment ceux de figures dotées d’une forte autorité énonciative — à l’instar de Jean‑Luc Mélenchon —, témoigne de son potentiel d’actualisation dans l’espace public. À l’instar du dégagisme, entré dans le dictionnaire après avoir été popularisé par ce dernier, Pipelineistan pourrait connaître un destin similaire si son usage devient suffisamment fréquent. D’ailleurs, Mélenchon fait allusion, à demi‑mot, à cette notion lors de son intervention du 18 septembre 2019 à l’Assemblée nationale, à propos d’un traité de coopération entre l’Union européenne et l’Afghanistan : le président du groupe « La France insoumise » propose de suivre les pipelines pour comprendre la guerre en Afghanistan (Mélenchon, 2019 : s. p.). Pour ce qui est du suffixe « -istan », il a été mobilisé par Mélenchon face à Éric Zemmour pour comparer l’éventuel programme électoral de celui‑ci à celui appliqué en Arabie saoudite (s’agissant du rétablissement de la peine de mort, de l’inégalité entre les femmes et les hommes, etc.), en affirmant que le Zemmouristan existait et qu’il s’appelait l’Arabie saoudite (Sulzer, 2021 : s. p.). Cet emploi tend à attribuer à ce suffixe une tonalité négative, analogue à celle souvent associée au mot Pipelineistan. De ce fait, les deux parties de ce mot‑valise sont mobilisées par une autorité énonciative telle que Jean‑Luc Mélenchon, ce qui pourrait constituer un facteur d’intégration au dictionnaire de la langue française, dans ce cas précis.
Par ailleurs, de nombreux travaux de recherche font référence au concept de Pipelineistan (Renner, 2006; Talamini, 2011 ; Shor, 2012 : 163 ; Hoffmann, 2018 : 40; Álvarez‑Ossorio Alvariño, 2018). S’agissant de l’Afrique du Nord, on peut citer la publication de Saul (2016), qui fait allusion à des accords énergétiques secrets signés en 1948 entre la France et la Tunisie, dont le non‑respect mènerait à une intervention militaire de la France et/ou d’un autre pays membre de l’OTAN (Saul, 2016 : §22). Cela tend à actualiser des traits sémantiques liés à la notion de Pipelineistan, ce qui accroît ses chances d’être lexicalisée et intégrée au dictionnaire.
Comme l’explique Marianne Durand, directrice générale des dictionnaires Le Robert, « la fréquence d’usage d’un mot est notre premier facteur de sélection » (20 Minutes, 2011 : s. p.). Les mots ne s’imposent pas par décret, mais par circulation, reprise et inscription dans les pratiques langagières. Les lexicographes observent ces usages dans la presse, la littérature ou la politique. Le mot Pipelineistan est donc aujourd’hui l’objet d’un événement métalinguistique : un moment de débat sur sa pertinence, son ancrage dans le réel et son potentiel normatif.
Certes, le terme suscite des réactions ambivalentes, comme cela a été le cas pour d’autres lexies politiquement chargées, à l’image de « Françafrique », jamais officialisée malgré sa diffusion. Mais s’il continue d’être mobilisé pour éclairer des réalités géopolitiques concrètes, et s’il parvient à franchir le seuil de visibilité linguistique défini par les lexicographes, Pipelineistan pourrait passer du statut d’événement énonciatif isolé à celui d’événement discursif. En d’autres termes, il pourrait quitter la marge critique pour intégrer le patrimoine lexical commun — non par mode, mais parce qu’il nomme une réalité que d’autres mots peinent à dire.
Pour prolonger cette recherche, une analyse quantitative complémentaire, fondée sur l’exploration de corpus médiatiques multilingues et l’analyse des cooccurrences lexicales, permettrait d’objectiver davantage les régularités discursives du terme et d’en examiner la trajectoire sociolinguistique. Ce travail pourrait aussi éclairer, de manière plus générale, la façon dont certains mots émergent comme outils d’intelligibilité des rapports de force mondiaux — non seulement en tant que témoins, mais aussi comme acteurs lexicaux des conflits géo‑énergétiques contemporains.

![Figure 1. Sur Facebook, les Algériens disent « Don’t touch to my Algeria » [sic].](docannexe/image/15885/img-1.png)