Mauriac : une si longue polémique

Violence exacte ?

Jean Sénégas

Jean Sénégas, « Mauriac : une si longue polémique », Aleph [],  | 2020, 03 August 2023, 21 July 2024. URL : https://aleph.edinum.org/9385

« J’espère que vous n’avez rien contre la méchanceté, mon cher ingénieur. À mon sens, c’est l’arme la plus étincelante de la raison contre les puissances des ténèbres et la laideur. La méchanceté, monsieur, est l’arme de la critique, et la critique est à l’origine du progrès et des lumières de la civilisation. » Thomas Mann1

« Où irions-nous, je vous le demande, si les macaques du jeu de massacres […] s’animaient tout à coup et se mettaient à bombarder les macaques vivants qui s’efforcent de les abattre ? » François Mauriac2

Prolégomènes : la presse et la résistance

C’est entendu : la polémique n’est pas la guerre ; la querelle s’y épuise dans l’éclat, le choc des seuls morts. Mais la polémique qui, tout au long de l’année quarante-six, opposa Mauriac et Hervé fut d’une rare violence. Elle traduisait une rupture dans le code de bonne conduite édicté, au niveau du journalisme, autour de la Libération.

Dans la clandestinité, les résistants gardaient le plus triste souvenir de la presse des années trente. Camus dressait ce bilan :

« Nous savions par expérience que la presse d’avant-guerre était perdue dans son principe et dans sa morale. L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avaient d’autre but que de garantir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. »

Ce jugement impliquait, précisément, une expérience de la clandestinité.

« Pour des hommes qui, pendant des années, écrivant un article, savaient que cet article pouvait se payer de la prison et de la mort, il était évident que les mots avaient leur valeur et qu’ils devaient être réfléchis. C’est cette responsabilité du journaliste devant le public qu’ils voulaient restaurer3. »

Mauriac et l’Action française

Mauriac se réclamait volontiers d’un même état d’esprit. Entre 1944 et 1946, la polémique comme genre – tout au moins certaines de ses formes – est l’objet d’une suspicion allant jusqu’à la condamnation de la part du polémiste Mauriac. Cette défiance résultait d’un examen critique du bilan de l’Action Française dans la proximité de laquelle l’écrivain avait accompli son apprentissage intellectuel et politique. Le périodique monarchiste n’avait-il pas corrompu les mœurs journalistiques et perverti l’esprit public ?

 « Aujourd’hui, nous nous rendons compte que, pendant un demi-siècle, ceux mêmes qui se croyaient les adversaires de l’Action Française ont vu et jugé les gens d’après les caricatures que les grands journalistes de la Droite leur imposaient. Ces virtuoses de la calomnie créèrent un miroir déformant où toute notre génération se refléta. La plupart des Français de la bourgeoisie croyaient de bonne foi que Briand était une gouape illettrée, condamnée pour attentat à la pudeur, et qui parlait le langage de la pègre […]. Depuis la libération, les bonnes gens vont répétant : « C’est curieux comme Léon Blum a changé ! » […] La vérité est qu’aujourd’hui nous le voyons directement tel qu’il est, et non plus au travers le tissu serré des calomnies que la presse, depuis des années, tendait entre lui et nous. Je rougis quand je me rappelle l’idée que se faisait de Jaurès, en 1910, un garçon de mon âge et de mon milieu4. »

L’art du pamphlet

Le lecteur, ravi et complice, applaudissait ; les patrons de presse encourageaient ; toute attitude était laissée au pamphlétaire : il pouvait s’abandonner à son « démon frénétique ». Mauriac le notait après la condamnation de Béraud :

« La polémique constituait un genre comme un autre, plus amusant qu’un autre : c’était la distraction du petit déjeuner, le guignol des grandes personnes. « Avez-vous lu le Daudet de ce matin ?... » […] Il semblait entendu que les honneurs de la politique et de la littérature n’allaient pas sans la bastonnade quotidienne de Polichinelle5. »

Le rire et le sacré

À propos de Rebatet, le romancier caractérisait la figure du pamphlétaire, l’établissant à la charnière de la politique et de l’art.

« Le destin du pamphlétaire de profession ne saurait correspondre à un libre choix. Il m’apparaît comme une fatalité à laquelle sont voués certains esprits nés avec un grand don littéraire, mais qui ne leur permet d’exceller dans aucun genre. On ne commence jamais par le pamphlet. Une existence consacrée à l’invective, comme celle de Léon Daudet, prend toujours sa source dans un cimetière d’œuvres avortées. Sur le cadavre de ses romans ou de ses pièces, un écrivain, magnifiquement doué, trouve l’alibi politique, rend au « style » son sens étymologique de « poinçon », de « petit poignard », et le retourne contre ses contemporains avec une rage qui ne choisit pas6. »

L’esthétique du pamphlet est celle de la vomissure ; elle est « putride ». Au nom d’une déontologie, d’une éthique de la Résistance, Mauriac avait écrit les fragments (épars) d’un pamphlet contre le pamphlet.

Dans la presse de l’après-guerre, Action apportait la fausse note ; Action était l’enfant terrible de la classe. Son ex-directeur devenu historiographe, Victor Leduc, le reconnaissait : « Ce qui plaît dans Action, à ce moment-là, c’est ce qu’on ne trouve pas ailleurs : une grande liberté de ton à l’égard du nouveau pouvoir unie à une fidélité sans faille aux idéaux de la Résistance7. » Sans doute, autant qu’un autre, Pierre Hervé avait-il été sensible à l’éthique développée dans la clandestinité ; il admettait, le 2 février 1945 :

« … j’avais pensé qu’au-delà des stratégies électorales et des manœuvres politiciennes, il y avait pour les hommes de bonne volonté, chrétiens ou athées, un terrain de confrontations loyales et d’actions communes. Il y a eu cette ferveur de la lutte fraternelle, quand la Gestapo nous guettait. J’ai peut-être tort de le penser, mais je pense que si ce climat a disparu, c’est que trop de camarades catholiques ont cru que la libération était leur divine surprise. Le vieil homme est apparu, la course aux honneurs et aux places a fait des ravages […]8. »

Or, « les discussions d’idées ne peuvent intervenir utilement que dans un climat de fraternité9 ». En fait, un esprit de responsabilité, d’honnêteté intellectuelle peut fâcheusement côtoyer, dans une situation aussi instable que celle de la France en juin 1944, le respect intéressé d’un gouvernement provisoire, issu, certes, de la Résistance, mais essentiellement mandaté par le Conseil national de la Résistance pour finir la guerre et appliquer un programme de réformes. Hervé s’en souvenait – précisément pour Mauriac qui « déclare dans Le Figaro que nous sommes trop prompts à aboyer aux chausses des ministres sans leur laisser le loisir de faire leur galop d’essai10 ». Au fond, pour n’avoir pas été soumises à la ratification du suffrage universel, deux questions étaient en suspens, aussi décisives que la légitimité du gouvernement provisoire et, au-delà, implicitement, la nature de classe de l’État à venir. Les court-circuiter, c’était déjà trancher : dans un sens conservateur, en confrontant « le pouvoir des bureaux et des couloirs11 ». Se refusant à occulter les questions politiques fondamentales, Pierre Hervé dénonçait, avec verve et brio, l’état d’apathie d’une presse comme soudain anesthésiée :

« Au lieu de poser carrément les vrais problèmes, la presse, ces derniers temps, nous a fourni d’éminentes dissertations sur les thèmes de l’Ordre et du désordre, de l’Ordre et la Liberté, de l’Ordre et de la Justice. Si nos confrères voulaient persévérer dans ces travaux dont l’urgence et l’importance pour notre pays ne le cèdent qu’à celles des ouvrages de tapisserie pour vieilles demoiselles, nous leur conseillerions de demander communication des archives du concours de l’agrégation de philosophie. Ce serait même charitable de commander quelques compositions supplémentaires aux étudiants besogneux qui se feraient un plaisir contre une modeste rémunération, de leur présenter une étude historique et bibliographique de ces questions depuis les origines. Étant donné les thèmes : Ordre, Justice, Liberté, etc., on pourrait même étudier les diverses combinaisons mathématiques que cela peut donner. On aboutirait rapidement à cette suprême distinction qui consiste, aux yeux des imbéciles, à parler pour ne rien dire. Et les éditoriaux auraient cette généralité soigneusement mise au point pour ne point troubler le repos des « milieux autorisés », des « milieux compétents » et des « milieux généralement bien informés ». Et tous ces jeux frivoles n’auraient pour but que de cacher au peuple des réalités qui lui sont bien connues parce qu’il en a la connaissance directe et immédiate. Ici, à Action, nous nous moquons de ces subtilités. Nous ne parlons pas pour un public académique12. »

Pour Jean Lacroix, Pierre Hervé reprend et affine son analyse :

« L’agressivité intellectuelle, vous le dites vous-même, n’est pas chose tellement déplaisante. S’ils [la plupart des collaborateurs d’Action] ont de l’indépendance d’esprit, c’est tant mieux. Ne règne-t-il pas dans l’atmosphère politique un ennuyeux conformisme, une crainte de poser les problèmes, un amour des phrases toutes faites et des rites, qui est propre à décourager les intelligences ? Vous me dites qu’avant-guerre l’irrespect était de mise et que la cité a souffert dans sa grande chair de l’anarchie et du scepticisme des esprits. Mais aujourd’hui on se heurte à des tabous insupportables. Il faudra bientôt écrire des contes chinois et des lettres persanes. Il y a là des restes de l’hypocrisie vichyssoise13. »

1948 : la France, après l’adoption du plan Marshall, est entrée dans la « guerre froide » ; le « vieil homme » est solidement établi, le capitalisme restauré. Pierre Hervé rédigeait Le pamphlet meurt-il ? Cet article synthétisait, définissait une expérience (dont la polémique avec Mauriac, bien présente sans être nommée), tout en démarquant, réécrivant le Pamphlet des pamphlets. Ainsi l’un et l’autre textes sont-ils introduits par une réflexion sur le vil pamphlétaire, mais Hervé, dans un souci d’actualisation, remplaçait le désopilant dialogue préalable de Paul-Louis Courier avec M. Arthus Bertrand, honorable juré qui condamne les vils pamphlétaires sans lire jamais aucun pamphlet, par une citation saugrenue du Larousse universel du XXe siècle : « On dit un vil pamphlétaire comme on dit un honorable député, un vénérable ecclésiastique, un magistrat austère. Il est vrai que ce sont les magistrats austères, les vénérables ecclésiastiques et les honorables députés qui emploient le plus souvent le terme de vil pamphlétaire. Ces deux mots sont accouplés comme deux forçats à la même chaîne. » Et Hervé accumulait les traits génératifs du genre : sa nécessité sociologique, sa technique de représentation, son style, sa cohérence interne, ses thèmes.

« Faudrait-il attribuer la disparition de l’espèce vil pamphlétaire à la moralisation croissante de la société ? Le faiseur de pamphlets n’aurait-il plus rien ni personne à dénoncer ? La question mérite d’être débattue. »

Le genre du pamphlet n’admet pas que l’auteur se borne à de vagues généralités. Il faut jeter des noms en pâture à la curiosité et à la puissance d’indignation du lecteur. La méchanceté, la cruauté même sont indispensables. Pas de ménagement, pas de scrupules. Ni le physique ni le moral des personnages ne sont épargnés. Seule compte l’efficacité : un trait qui porte, frappe juste et blesse est préférable à n’importe quelle argumentation pesée et pesante. Une anecdote réussit mieux qu’une dissertation savante sur les mœurs à conseiller ou proscrire.

« […] Le pamphlétaire a son style. Il n’écrit pas : « Toutes choses égales par ailleurs et toutes proportions gardées – et sans vouloir prendre à partie la respectable gent des imbéciles dont nous apprécions tout particulièrement la contribution qu’elle apporte à la bonne marche des affaires publiques, Dupont est un imbécile. » Il écrit : « Dupont est un imbécile. » Et il n’ajoute pas ce post-scriptum : « Je ne veux évidemment pas parler de l’honorable député Frédéric Dupont ni de la famille Du Pont de Nemours, ni de Dupont-Tout-est-bon, ni de, etc. »
 […] Le pamphlétaire ne peut être juste, s’il est bref. Or, il doit être bref...
 […] Ne dites pas que le pamphlétaire peut, en toute quiétude, se consacrer au passé proche ou lointain. Ce ne serait plus un pamphlétaire. Il doit s’en prendre à Moch – et non à Pucheu, Chiappe ou Caracalla. » 
Le pamphlet a pour sujet l’actualité. Ce qui ne l’empêche pas de survivre aux circonstances qui lui ont donné naissance – quand l’auteur est Voltaire ou Paul-Louis Courier. Mais, chose encore digne de remarque, les hommes de lettres de notre temps ne condescendent pas à jouer le rôle de vil pamphlétaire. Ils sont honorables, vénérables et austères à la manière des députés, ecclésiastiques et magistrats du Larousse du XXe siècle14. »

Dans sa lettre-éloge du pamphlet, Sir John Bickerstaff, philosophe anglais, remarquait pour Paul-Louis Courier :

« Pour le gouverner [le peuple] on sait bien qu’il ne faut pas lui dire la vérité. La vérité est populaire, populace même s’il peut se dire, et sent tout à fait la canaille, étant l’antipode du bel air, diamétralement opposée au ton de la bonne compagnie. Ainsi le véridique auteur d’une feuille ou d’une brochure un peu lue a contre lui de nécessité tout ce qui ne veut pas être peuple, c’est-à-dire tout le monde chez vous15. »

Le 25 décembre 1945, Hervé répondait à Mauriac ; il esquissait une histoire (d’une stricte orthodoxie marxiste) de l’humanité, dans laquelle il intégrait une histoire, toute française, du rire, telle que l’avait balisée, précisément, son interlocuteur, mais pour se l’approprier, et la réinterpréter :

« L’humanité a cru, espéré ; elle s’est meurtrie aux obstacles, elle s’est déchirée, elle a, dans la souffrance et dans la joie, vaincu ses respects et ses tabous, lutté pour émerger des temps de l’apathie résignée et de la soumission à l’irrationnel. Nous sommes les héritiers d’un effort qui s’étend dans la nuit des temps. Et aujourd’hui […] le rire de Rabelais, La Fontaine, Voltaire et Beranger, c’est nous seuls qui osons le déclencher16. »

Dans cette vision prométhéenne de l’humanité, le rire, à travers un rite de transgression et de libération, affirme le droit à la libre-pensée contre les interdits que le sacré lui oppose. Le sacré, selon Caillois,

« c’est la catégorie sur laquelle repose l’attitude religieuse, celle qui lui donne son caractère spécifique, celle qui impose au fidèle un sentiment de respect particulier, qui prémunit sa foi contre l’esprit d’examen, la soustrait à la discussion, la place au-dehors et au-delà de la raison ».

Bien sûr, tout sacré s’entoure d’un cortège de tabous, d’interdits, destinés, tout en organisant une représentation du monde, à ériger un modèle de conduites sociales. Déjà Durkheim avait reconnu que « l’interdit religieux devient droit de propriété et règlement administratif ». Caillois ne fait pas davantage mystère que, derrière l’ordo rerum, se profile un ordo hominum ; il n’ignore pas, dans chaque société, « la présence d’une hiérarchie, l’exercice d’une souveraineté, revêtues, l’une et l’autre d’un caractère auguste, inattaquable, paralysant, qui rend sacrilège toute faute commise à leur égard17 ». Le rire démasque, ôte le masque pour découvrir le visage et la chair de l’homme. Il écarte de soi la peur avant d’éclater comme un cri de triomphe et de bonheur. Mais, seules, les ex-victimes d’une mystification, d’une domination peuvent jouir de ce privilège à rebours, le rire sacrilège ; elles peuvent également ne pas manquer de cruauté... Le pamphlet, dès lors, apparaît comme un commencement : brisant les évidences, il prend une valeur didactique : l’indignation de son auteur doit éveiller la curiosité, l’indignation de son lecteur. Dans ces années 1945-1946, Hervé était riche de cette certitude (pour nous, avec le recul du temps, tragique) d’ « aller dans le sens de l’histoire ». Il affirmait : « Notre rire et notre moquerie et nos critiques frappent les puissances de l’argent et des ténèbres – et par ricochet ceux qui en sont solidaires18. » Au cœur de la question : qui dénoncer ? Pour qui écrire ? Le débat était clairement posé sur le terrain politique. C’est aussi sur ce terrain-là que Mauriac provoquait son adversaire.

Mauriac, l’anticléricalisme et les cléricalismes

Le 2 novembre 1945, Mauriac annonçait clairement ses intentions :

« Je me sens depuis quelques jours une forte vocation anticléricale. Nous devons lutter contre tous les cléricalismes, sans aucune exception, et je suis résolu, quant à moi, à ne pas m’en priver19. »

Cette déclaration supposait un glissement, sinon un retournement des catégories admises, une véritable redéfinition de l’anticléricalisme. Mauriac n’y avait pas manqué :

« Être clérical, c’est détourner la Religion de son but, c’est en faire un instrument de domination temporelle. C’est aussi se servir de la foi révolutionnaire des peuples pour satisfaire à la volonté de puissance des empires20. »

Cette assimilation implicite du Parti (communiste) et de l’Église (catholique) reposait sur une psychologie, la psychologie sans âge de l’homme de Parti (Pascal mâtiné de Nietzche) :

« Du temps que les Jésuites ressemblaient peu ou prou à la sublime caricature que Pascal a buriné d’eux, ce dut être le secret de bien des vocations religieuses comme c’est aujourd’hui le secret de bien des vocations politiques ; les victoires de l’Ordre ou celles du Parti nous consolent de nos péchés privés ; nous nous déchargeons sur eux du soin de nous rendre les maîtres du monde21. »

« Quand je relis Les Provinciales et que je pénètre derrière Pascal dans les labyrinthes de la casuistique, j’avoue que ce n’est plus aux Jésuites que je songe. À cet esprit cynique, à cet immoralisme politique, à cette virtuosité pour jouer des sentiments humains les plus sacrés, à cette utilisation de l’homme pour une fin qui n’est pas la sienne22... »

La polémique et l’engagement politique

Mauriac reconnaît les communistes. Le 20 décembre 1945, commentant le Congrès du M.R.P. Et la « campagne des moqueurs contre le M.R.P. », il notait :

« Il s’agit de substituer dans l’esprit du public, à l’image d’une force neuve et pure dont il a d’abord été charmé, une grossière caricature, je ne sais quel Tartuffe coiffé du grand chapeau de Basile. Il est évident que les valets camouflés du Parti se sont donné le mot pour montrer avec soin, autour du congrès M.R.P., une campagne de persiflage. On m’accuse parfois de trop donner dans la polémique : je n’en ai point le goût ; mais j’ai appris à connaître une certaine espèce d’adversaires inaccessibles aux sentiments comme aux raisons, et c’est un devoir essentiel que de mettre notre espérance à l’abri de leurs coups23. »

La bonne méthode ? Rendre coup pour coup. Mauriac refusait de se laisser « intimider24 » : il avait engagé le fer. Il misait sur Pascal contre Voltaire et... Marx. Le 30 octobre 1946, il dénonçait la représentation marxiste de la bourgeoisie comme mystification :

« Les puissances d’argent, les trusts, les deux cents familles, quelles belles et bonnes cibles, énormes, amusantes, faciles à bombarder en plein mufle ! Le plus écrasant des mythes, contre lequel nul ne peut rien, est celui du prolétariat incarné, hypostasié dans un système de tyrannie qui broie le prolétariat, avec méthode, sans haine, sans amour, en vue du meilleur rendement25. »

La boucle était fermée. Mauriac obéissait à une contrainte : l’urgence politique imposait ripostes et interventions. Le destin de l’humanité à venir n’était-il pas pensé, sur un mode souvent prophétique, sur fond d’Apocalypse, à travers cette alternative : ou un christianisme authentique (débarrassé de son cléricalisme, de sa complicité avec les possédants) ou la termitière, la fourmilière organisée par les communistes ?

Mauriac avait longtemps attendu – quinze mois ! – pour déclencher l’offensive. À l’heure de la Libération, vu de gauche, il était essentiellement l’auteur du Cahier noir, paru clandestinement aux éditions de Minuit. L’exigence éthique de l’opuscule – « demeurer à la hauteur des gibets26 » – recoupait très exactement le Non possumus propre à la Résistance. Cependant, très tôt à propos d’épuration, l’écrivain s’écartait de la politique prônée par la plupart de ses compagnons du Front National et du Comité National des écrivains. Le 20 octobre 1944, Action réagissait dans un article anonyme, intitulé « Le baiser au lépreux » : « Il n’y a pas eu à notre connaissance une seule condamnation de traîtres à Paris. Mais M. François Mauriac prend les devants. »

 Dans Le Figaro du 13 octobre, il invoque bien gratuitement la Terreur et nous menace déjà de thermidor :  »Les crimes vagues et sans contours tels que le fédéralisme, l’aristocratisme, le modérantisme, l’aide apportée au Pitt et Cobourg, aucune exécution individuelle ne pouvait les conjurer : la Terreur aurait dû durer bien des mois après le 9 thermidor, sans que l’esprit public en fût changé – ou il l’eût été de plus en plus, mais dans le sens qui faisait horreur à Robespierre.« 

Cette interprétation de l’Histoire est pour nous inviter à l’indulgence. Et M. François Mauriac développe tout au long de son article ce curieux argument : c’est en punissant le crime qu’on le fortifie.

« Le fascisme aussi, le nazisme et le maurrassisme qui ont abouti à la collaboration avec l’ennemi, tout vaincus qu’ils soient, subsistent en France dans quelque zone de l’opinion comme un état d’esprit indéterminé : non seulement il résistera à tous les règlements de comptes, mais se fortifiera des injustices inévitables en même temps d’épuration. »

 Le 17 octobre, M. François Mauriac revient à la charge : sous le titre, Les égarement de l’honneur, il plaide longuement la cause de la vieille garde pétainiste.

« Certains Français expient aujourd’hui le crime de fidélité égarée – d’une fidélité corrompue. Pourtant c’est bien de fidélité qu’il s’agit, de fidélité à un homme à qui on s’est remis... mais tout se ligue contre un homme noble en ces heures-là, même le sens qu’il a de l’honneur. J’en connais (et j’en ai observé de bien près) qui, voyant le vieillard qu’il aimaient à deux doigts de l’abîme, disaient : Ce n’est pas maintenant que je l’abandonnerai. »
« Heureux pétainistes qui ont trouvé une absolution si rapide ! »
« Quant à nous, ce n’est pas sans appréhension que nous voyons l’apôtre de la charité se faire l’avocat du diable. »

Mauriac réitérait ses conseils de modération. L’équipe d’Action s’inquiète, fronce le sourcil ; trois articles successifs réfutent l’argumentation du romancier. À son tour, Mauriac gronde, sans citer personne explicitement, mais visant les communistes, éventuellement Action :

« Oh ! Bien sûr, ils hésitent encore, ils affectent une politesse gouailleuse et vous appellent  »Monsieur l’Académicien«  en clignant de l’œil du côté du public, mais ils ont la vieille calomnie bien en main – oui, comme une pierre dans leur main balancée27. »

Mauriac, Hervé et l’art de la polémique

Concernant l’épuration, Mauriac ne devait vraiment engager le débat qu’avec Camus et Combat. Néanmoins, ses prises de position n’allaient pas sans laisser de traces. Le 2 novembre 1945, évoquant l’épuration, Pierre Hervé la rapproche de l’univers mauriacien :

« Lorsque je pense aux procès qui se sont déroulés depuis la Libération, je ne peux me délivrer d’un soupçon. J’ai l’impression que derrière ces parodies, il y a un règlement de comptes, sordide ainsi qu’il se doit. Une affaire de famille – de familles bourgeoises comme celles de F. Mauriac, avec meurtres, adultères, séquestration et querelle . Cette justice pue. »

Sans doute, au cours de l’année 45, y eut-il quelques autres échanges, mais à fleurets très mouchetés. Le 16 février, Pierre Hervé défendait même François Mauriac, ne fût-ce que pour fustiger certains de ses propres adversaires politiques :

« J’ai entendu des hommes, qui ont attendu la Libération pour manifester leur courage, se tailler de plats succès démagogiques en stigmatisant l’indulgence de François Mauriac. Nous avons dit ce que nous pensions de cette indulgence. Mais Mauriac eut, lors de la guerre d’Espagne, une attitude que nous admirons. Il fut, sous l’oppression, un résistant authentique. Il est un grand écrivain qui honore notre pays. Et on ne l’attaque dans certains milieux que parce qu’il est membre du Front National – toutes les armes sont bonnes. »

Le 15 septembre 1945, Mauriac annonçait, dans les colonnes du Figaro, sa démission du Front National. Le 11 novembre 1945, Hervé signait son premier article dans L’Humanité. Le 11 décembre, Mauriac écrit :

« Un grand souffle de libéralisme est entré à L’Humanité en même temps que ce jeune homme […]. Qui aurait cru qu’un communiste pût frémir devant le spectre du totalitarisme ? Vraiment... cela ne lui rappelle rien ? M. Pierre Hervé frémit, c’est un fait, et survoltant le champ de bataille politique, ce jeune aigle voit d’abord d’où vient la menace ; savez-vous quels sont les hommes qui, liés par une aveugle obéissance, reçoivent des directives étrangères et qui méditent d’imposer à la République une camisole de force ? C’est... eh bien ! Non, vous n’y êtes pas... Il s’agit du Tiers Ordre ; c’est le Tiers Ordre que Pierre Hervé dénonce, c’est le Tiers Ordre qui, nous assure-t-il, croit l’heure venue d’ouvrir le feu contre la classe ouvrière et contre la République. Sourions et passons28. »

Admirable morceau de bravoure à la lumière duquel tout peut se comprendre, s’enchaîner, se déduire ! Qui est Pierre Hervé ? « Un jeune homme », « un jeune aigle ». Dans le système du polémiste, la jeunesse du chroniqueur s’oppose à la vieillesse de son journal. Ce thème de la jeunesse fournit à Mauriac l’occasion de maintes variations : « jeune renard », « jeune aboyeur », « jeune ogre ». L’adjectif jeune peut être relayé par cet autre, petit – « petit Breton », « petit Chouan retourné ». Mais aussi – écart sensible dans la mesure où Mauriac emprunte à une gamme sémantique contiguë – Hervé nous est montré comme un « garçon », « un bouillant garçon », « un garçon... faraud ». Cette notation donne sa cohérence interne à diverses désignations : « élève Hervé », par exemple, ou encore, puisque l’auteur usait avec constance d’une analogie de l’Église et du Parti, « enfant du chœur », « clergeon ». Fatalement, ce « jeune chef » possède les qualités, les vertus ambiguës de son âge : « la pétulance », « le frémissement de la vie » ; il est accessible aux « remous de la conscience », capable de contrition. Il ne peut pas ne pas être doté des défauts d’une adolescence peu sûre, comme « l’inexpérience », « l’irréflexion » ou « le manque de souplesse ». Terrible écueil pour Mauriac qui voit en Hervé sa créature ! N’est-ce pas lui « qui, aux yeux de beaucoup de gens, lui [a] donné un brevet d’existence et qui l’[a] tiré tout armé du néant » ? Aussi est-ce logiquement qu’avec malice, Mauriac s’inquiète du sort de ce(tte) Minerve qu’il aurait enfanté(e), d’ « un nom dont la gloire lui est si chère » ; et il accole, au nom propre de son protégé, ce possessif assassin, notre. Usant d’une différence de notoriété, il tendait à enfermer son adversaire dans le stéréotype du jeune chien fou, lequel nécessiterait un tutorat habile et sévère. Le « jeune militant » (d)énonçait cette relation ironiquement pédagogique à travers une caricature grinçante qui, par le biais du schématisme et de la simplification propres à la caricature, éclaire l’essentiel :

« À en croire François Mauriac, j’apporterais de l’eau bénite à son moulin à prières. Les desseins de la Providence ne sont-ils pas impénétrables ? Il se pourrait ainsi que je joue, dans un scénario moralisant pour patronage, le rôle du mauvais garçon qui n’est là que pour mettre en lumière, par contraste, la charité de quelque saint homme que la grâce illumine29. »

Mais, cruellement, Hervé s’était préalablement saisi – après l’ironie roublarde, l’humour rosse ! – de l’image centrale (« ce jeune aigle » ), l’avait doublement inversée pour la coller dans un tableau à la Chirico, et créer le cliché qui s’est fixé dans la mémoire historiographique.

« Perché comme une vieille corneille élégiaque à la première colonne du Figaro, M. François Mauriac surveillait le champ de bataille. Il attendait. Il se retenait […]. M. François Mauriac n’a pu se retenir plus longtemps : il fait entendre dans le débat son croassement lugugre, annonciateur des temps glacés du Jugement dernier30. »

Mauriac et Hervé : polémique et dérive idéologique

Le Polémiste et l’Académicien : Hervé contre Mauriac : un duel burlesque

Naturellement, le polémiste s’était emparé de l’Académicien, ce fantoche consacré, tel que Mauriac lui-même s’amusait à le présenter – « le vieil écrivain à bicorne et habillé de vert » –, le rapprochant de ses semblables, ses frères dans la tradition carnavalesque, « les macaques du jeu de massacre : le curé, le général, le juge ». Hervé retenait les « ronds de jambe et les bonnes manières », un éventuel puritanisme linguistique, des lectures (mauvaises)... Contraste burlesque : « Le vert de l’Académie s’allie en personne avec une ardeur toute juvénile. » Mauriac restait un familier des « gambades » et des « escapades », des « excentricités ». Or, à la manière du fils prodigue, il entend rentrer au bercail, réintégrer sa classe : il donne des gages. Le ridicule traditionnel fait place au pitoyable. S’il désespère, le vieil homme conduit le deuil des pleureuses. Heureux d’un succès de la démocratie chrétienne, il adopte la défroque du troubadour et, « plutôt que d’être chantre d’une église de village, il préfère nous chanter une Te Deum dans colonnes du Figaro ». Changement de décor : que Mauriac nous confie ne pas pouvoir « détourner son regard de Méduse », il la contemple et affronte, selon Hervé, « dans un miroir offert […] par l’Académie française, la bourgeoisie de ses romans, l’épiscopat pétainiste ». Ce « moderne Persée », revue et corrigé par le satiriste, est un nouveau Protée : il sait changer de registre et, passant du mythologie à l’hagiographique, se découvre Pierre l’ermite, prêche la croisade, tente d’y embrigader les socialistes (Gesta Mauriaci per socialistos !). Ces fantômes héroï-comiques touchent à la « haute comédie » dans la mesure où ils s’appuient sur « les grands principes », s’arment de « l’étendard des saintes vérités », glissent Dieu comme allié dans l’escarcelle de la bourgeoisie. Le « vieux jeune homme » a donc besoin d’un magister pour le rappeler à la décence comme, Don Quichotte « terrible », il doit être flanqué d’un Sancho Pança qui lui explique la juste mesure...

La satire traditionnelle et la distance ironique

Ce persiflage de l’autre, ce ballet de malices s’inscrit dans une attitude au fond traditionnelle, une distance ironique et critique. L’auteur ne retient que des voltes et contre-voltes dont il s’épargne de préciser le sens ; il les fige dans une attitude d’autant plus burlesque qu’il l’ancre assidûment dans un mythologisme. Le monde est privé de sa réalité, l’individu détesté de son poids d’humanité : demeure un acteur sur des tréteaux de théâtre ; il se livre à une comédie, la pantomime du rôle dans lequel il s’est coulé. Hervé parle de « grimaces », cite Voltaire : « Ce monde-ci est une pauvre mascarade. » Pour Mauriac, l’homme, comme chez Bernanos, peut être réduit à l’hypocrisie et l’imposture. Or, ce jeu, qui était celui de la satire, soudain grippe, se durcit, dégénère. Un retour au texte cité de Mauriac, en date du 11 décembre 1945, si nous l’examinons au niveau de sa rhétorique, nous permet de saisir le mécanisme de ce dérapage. Il est construit sur cette figure de pensée que Fontanier appelle sustentation, laquelle « consiste à tenir longtemps le lecteur ou l’auditeur en suspens, et à la surprendre ensuite par quelque chose qu’il était loin d’attendre31 ». L’intérêt de cette figure réside donc dans la chute soigneusement aménagée – ici, « le Tiers Ordre » dont la répétition souligne l’énormité, le décalage avec toute hypothèse a priori. Mais la fonction de la sustentation, tout autant (ou : dans le même temps) qu’elle pique la curiosité, étonne par la chute, est d’aménager la captatio benevolentiae, d’introduire en tiers, dans la polémique, un destinataire séduit, rendu complice. De ce point de vue, l’usage des pronoms personnels, le passage de la seconde à la première personne du pluriel sont révélateurs. « Sourions et passons », voilà qui évoque le Plaudite clôturant une comédie latine : l’auteur sait avoir conquis son public. Cependant cette insertion d’un allocutaiare ne va pas sans conséquences. Implicitement, le nous articule une opposition Nous/Eux (lui). Lui – le communiste, le totalitaire, le mal-pensant (à tous les sens du terme) – à travers sa bourde, permet une définition de l’Autre et, par contraste, de Soi. Le rire qui fuse est fondateur : par ce rire que volontiers, nous nommerions identitaire, une communauté, un groupe, un clan, une classe se reconnaît, se rassure, se soude et... exclut.

Sans doute, chez Hervé, cette première personne du pluriel fait sens : le nous, celui des communistes, est un nous-bloc. Le je n’est introduit dans le texte, assumé comme tel par le chroniqueur (ses confidences en témoignent), que dans l’affirmation d’une totale solidarité avec les « manants » et les « mains calleuses ». Hervé se sait le champion d’une cause. Ce statut est proprement intolérable à Mauriac : il se veut « un écrivain devenu journaliste et que la discipline d’aucun parti n’embarrasse, qui ne reçoit d’autres directives que de sa conscience32 ». Cette indépendance lui paraît correspondre aux aspirations d’un large lectorat :

« Ce dont les hommes d’aujourd’hui ont le plus besoin, ce dont la plupart ont soif, c’est d’une parole qui ne soit pas dirigée. Avant même de savoir si elle est vraie, cela les réconforte que de ne pouvoir douter qu’elle est libre33. »

Mauriac esquissait là le portrait d’un lectorat idéal, rêvé. Était-il sûr que les vieilles habitudes du lecteur réel, qu’il avait si sévèrement condamnées, appartinssent au seul passé ? Certes, le 6 septembre 1945, avait-il noté :

« Le Figaro d’autrefois a été un journal de classe, et sans doute le reste-t-il encore. Mais l’audience, chaque jour accrue, qu’il trouve auprès d’un large public vient d’abord que les classes sont de moins en moins fermées, que certains secteurs de la bourgeoisie se prolétarisent rapidement, que même chez les privilégiés, l’argent ne représente plus une sécurité. Un journal comme Le Figaro reflète des curiosités, des préoccupations, des inquiétudes, des aspirations bien différentes de celles qui hantaient ses soixante mille lecteurs avant la guerre34. »

Cependant Le Figaro restait un journal institutionnel, très marqué à droite. Mauriac le sait ; à défaut, Combat le lui rappelle ; l’écrivain repousse l’objection par l’ironie : « Une clientèle comme celle du Figaro demande, n’est-ce pas ? Que des journalistes à tout faire fournissent à ses préjugés bourgeois leur provende quotidienne35. » La question n’en était pas moins posée. Or, la présence du destinataire dans le fil d’une argumentation, avec la quête de connivence qu’elle requiert, ne risque-t-elle pas d’entraîner une dérive, l’article journalistique devenant un exercice doxographique plutôt qu’un travail d’analyse, suscitant un journaliste plus soucieux de plaire que d’initier à la réflexion ?

En outre, le public, le parterre... Plus que quiconque, Mauriac en avait cerné les passions et les voluptés. Très tôt, à la veille du combat de G. Carpentier contre Dempsey, il remarquait :

« … l’éloquence du poing est accessible à tout homme venant au monde. Surtout, le « noble art », comme on dit, dispense à ses fidèles un précieux bien : la sécurité dans l’admiration ; car le knock-down porte avec lui son évidence et si Georges triomphe de Dempsey, nous serons sûrs de détenir le meilleur cogneur du monde habité36. »

Assistant à une corrida, Mauriac est envahi par cette révélation

« horrible à crier ; l’attachement de cette foule assise, inactive, abritée, embusquée,  »planquée" à un spectacle dangereux pour l’homme, mortel pour la bête […], impossible d’ignorer, aujourd’hui, de quoi notre goût pour la corrida est le signe. Nous savons, nous ne pouvons plus ne pas savoir ce que dissimule dans son cœur cette foule qui hurle autour d’une bête couverte de sang37. »

Soit la férocité. Et l’écrivain avait conçu quelque chose de ce sentiment tandis que, jeune homme, il fut l’auditeur d’une réunion publique dans laquelle parlait Jaurès :

« Un de mes maîtres de la Faculté, fort présomptueux, vint le contredire, sur un ton pédant. Alors le gros homme se réveilla : sa réponse ne fut pas foudroyante, mais écrasante. Il prit entre ses grosses pattes mon frêle maître et le réduisit en bouillie devant son élève scandalisé et charmé38. »

Devant un public ravi (« son éloquence [de Jaurès] avait besoin du succès pour s’échauffer »), les lois de la controverse intellectuelle deviennent celles du duel. Le pamphlétaire leur obéit : il exécute. « De l’assassinat considéré comme un des beaux arts, ce titre fameux aurait pu être la devise de cette espèce d’hommes dont les crimes de plume nous laissaient indulgents39... ». Or, rien ne saurait répugner plus à Mauriac. S’il est un acquis, à ses yeux, des années trente, c’est bien cette éthique, « demeurer à la hauteur des gibets40 », qui avait débarrassé sa religion de son conservatisme, l’avait poussé à l’engagement politique. La figure emblématique de la victime sacrificielle n’est-elle pas toujours celle du Christ lui-même ? Devant un vaincu humilié, « la Face souffletée et meurtrie41, Mauriac s’émeut, compatit (au sens le plus fort, étymologique du terme). Il ne pouvait donc pas ne pas se présenter aux antipodes de l’exécuteur :

« Pour un écrivain digne de ce nom, rien n’est plus aisé que de rendre son ennemi ridicule ; c’est une pente naturelle où il n’y aurait qu’à se laisser aller. Que de fois, sous le coup de la passagère irritation que nous causait un article ou un écho de presse, ne nous sommes-nous pas grisé nous-mêmes de notre propre verve […]. Et puis, la page écrite, on la relit à tête repose, on hausse les épaules, on déchire42. »

Cependant, dans les derniers échanges d’Hervé et Mauriac se dessine une bien étrange danse macabre. Elle peut être comprise dans le clair-obscur apporté par l’interprétation de deux figures machiavéliques.

Probablement excédé du ton triomphaliste de son adversaire dont il sent les options, au niveau politique, près de l’emporter, Hervé forçait la note. Il s’octroyait tout le registre du pamphlétaire classique (celui qui avait tant exaspéré Mauriac). « La vieille corneille élégiaque », corsée d’un surprenante raideur, devenue « vieille corneille académicienne », était promue, à l’image de la colombe, « oiseau sacré », nouvelle mouture de l’Esprit Saint, et se voyait proposée comme symbole du régime autoritaire à venir. Profitant d’une comparaison hasardeuse de son antagoniste, un rapprochement entre les ministères occupés par les communistes et les places de sécurité abandonnées par la monarchie aux Protestants, le polémiste filait la métonymie, envisageait la séquence suivante : une vision historique était accordée à la corneille ; elle se fondait sur la reprise d’une fameuse antanaclase mauriacienne (« il y a crosse et crosse43 »), et Hervé se faisait un malin plaisir de préciser en quel sens il fallait comprendre le mot : « les crosses des dragonnades, naturellement ». Mauriac aurait donc suggéré mezzo voce ce que les possédants méditaient tout bas : le meurtre collectif des communistes44. Cette interprétation hardie était dictée par la sourde inquiétude des communistes d’une manœuvre d’encerclement et d’anéantissement à leur détriment ; elle était envisagée par Hervé dès 1943 et le Rapport Chardon ; il la développait, le 20 mars 1946, dans un débat public. Une place de sécurité reprise, après avoir été abandonnée, le résistant Hervé savait très concrètement ce que cela signifiait : sa mémoire était lourde d’un charnier, des corps suppliciés des amis disparus. Le pamphlétaire puisait encore dans un double registre : les figures hégéliennes, les protagonistes des Évangiles. La figure du Pharisien mérite d’autant plus notre attention qu’elle avait largement éveillé celle de Mauriac. Brigitte Plan, la pharisienne du roman, est ainsi définie dans les notes de l’abbé Calou :

« Femme étonnante : un miracle de déformation. Les apparences du mal, à ses yeux, comptent autant que le mal, lorsqu’elle y trouve son intérêt […]. Si jamais cette puissance de jugement et de condamnation qu’elle tourne contre autrui devait se tourner contre elle-même, qu’elle souffrirait45 ! »

Les crimes des autres nous sont toujours connus ; ils peuvent même nous procurer « une sécurité spirituelle ». Cependant n’est-ce pas le péché contre l’Esprit de se polariser sur eux ? « Mais nos propres fautes, les connaissons-nous46 ? », interrogeait Mauriac à la veille de la guerre. Or, le cri de « la vieille corneille », « l’État, c’est moâ », signalait sur le mode passablement hilarant de la dérision, par la référence à Louis XIV que le texte de l’article renforçait, un problème redoutable : la possibilité d’une Restauration, d’une monarchie plébiscitaire. Autour du général de Gaulle légitimé par la Résistance, homme providentiel, successeur de « nos quarante rois qui... », incarnation de la France éternelle – « le premier des nôtres », selon le titre du premier éditorial donné par Mauriac au Figaro d’après-guerre –, le capitalisme vacillant pouvait être conforté, un système de certitudes, d’évidences (indiscutables, non seulement par définition, mais aussi puisque fondées, via la Providence, sur une transcendance divine) être structuré. Le Pharisien triomphait, rasséréné dans ses convictions les plus ancrées, sa bonne conscience. « Qu’est-ce qu’avoir bonne conscience ? », se demandait Hervé après L. Bloy, dont il empruntait la réponse : « C’est être persuadé qu’on est une parfaite canaille47. »

Considéré d’une point de vue communiste, Mauriac était, tout à la fois, l’idéologue et le meilleur avocat de « la Sainte-Alliance du conservatisme social, du paternalisme providentiel et des intérêts privilégiés ». Pierre Hervé lui refusait de se draper en majesté dans la belle âme, « l’adversaire innocent ». Il produisait deux documents, deux articles, l’un de juin 1940, l’autre d’août 1933, rythmant dramatiquement leur publication en fonction du délit idéologique supposé, inversant la chronologie de leur première parution. L’association des deux textes insinuait, tendait à (dé)montrer que Mauriac avait été un précurseur des stratégies extrêmes de la bourgeoisie, fasciste, puis vichyste. Mais le romancier manifestait une habileté telle qu’il savait dégager à temps, retirer sa responsabilité au moment opportun, se retrouver dans le bon camp. Mauriac serait le héraut (mieux, peut-être : l’expression de l’inconscient stratégique et tactique) de la fraction la plus cynique, partant la plus dangereuse de la bourgeoisie. Tandis qu’il parlait ironiquement de Ponce Pilate, Hervé tissait son développement autour de Machiavel : le roué florentin, près d’un Mauriac, ne serait qu’un enfant de chœur ! Ce roman en deux épisodes (qu’il faut bien qualifier de policier) met en évidence les ravages opérés par une certaine philosophie stalinienne : un ennemi ne peut être qu’un ennemi, un traître un traître – de toute éternité ! Là où le bat blesse ? l’absence de toute théorie de contradiction, pourtant consubstantielle au marxisme. Diabolisant ainsi son adversaire, Pierre Hervé réalisait la figure, elle-même diabolisée, dans laquelle Mauriac tentait de l’enfermer. Il lui fournissait l’occasion d’une estocade finale.

Il est une surdétermination de la vigilance mauriacienne. Toile de fond : la difficile et toujours imparfaite tenue en lisière du fauve en l’homme. L’esprit du temps ? Il a été façonné par les nazis. C’est la victoire du vaincu :

« On peut affirmer qu’ils ne conservent rien d’humain, ces monstres froids, ces grands poissons sans regard dont les nageoires formidables font jaillir des montagnes d’écume, ces Empires qui, dans la mesure où ils ont une pensée, en dehors de leur volonté d’expansion, considèrent la créature humaine avec plus de mépris que ne fit Chéops, bâtisseur des pyramides48. »

Occupée, la France a été empoisonnée, contaminée :

« Un peuple ne vit pas impunément quatre années dans l’atmosphère dégradante des régimes policiers. Durant quatre ans, des bourreaux de profession, passionnés pour leur art, ont mis au point des méthodes qui ont dû émouvoir, au fond de leurs tombes oubliées, les ossements des inquisiteurs et des magistrats de la vieille France […]. Prenons garde qu’à notre insu et autant que nous en ayons souffert [de l’antique cruauté mal refoulée], nous nous sommes familiarisés avec ces raffinements immondes et que la manière dont les hommes traitent d’autres hommes ne nous étonne presque plus49. »

L’homme glisserait vers des formes d’apathie cultivée. Mauriac citait un jeune Hongrois, Horn de Howath : « Nous allons vers des temps d’insensibilité polaire : ce sera l’ère des poissons50. » Assez tôt après l’élimination des nazis, le chroniqueur vois, dans un texte précisément intitulé L’ère des poissons, des Soviétiques comme « des aérolithes, [d]es Martiens qui opposent à l’homme d’Occident leurs visages impénétrables ». Lors d’une fête, « les visages fermés des Slaves glissaient, tous feux éteints, si j’ose dire, entre les groupes51 ». Ceux-ci auraient colporté leur manière d’être, le « perinde ac cadaver52 », l’obéissance « au doigt et à l’œil53 » à « quelqu’un auquel, même en pensée, on ne désobéit pas sans risquer sa vie54 ». Car :

« L’Église de Pierre Hervé en est encore à l’âge apostolique, et n’a pas dépassé ce stade inévitable de toute religion où la défense de la Vérité incite les théologiens à transformer la chair coupable des hérétiques en une cendre purifiante55. »

Il importe donc d’ « incliner l’automate », suivant une formule de Pascal chère à Mauriac. Jusqu’où ? Jusqu’à devenir un agent performant prêt à toute besogne :

« Tout se passe comme si ce faux témoin voulait préparer un dossier fictif, étayer d’avance un réquisitoire.
 […] Ce qu’il y a d’affreux, c’est que vous ne haïssez même pas, c’est que vous n’accomplissez rien qu’avec réflexion et calcul […]. Vous appartenez à l’espèce qui accuse, accable et exécute par devoir un adversaire innocent, marqué d’avance56. »

Qui est Pierre Hervé ? Machiavel, sans doute : n’agit-il pas par « réflexion et calcul » ? Un termite ? Peut-être, en tant que rouage d’une vaste machine. En tout cas, un poisson, un monstre froid. Éveillé à la politique par l’affaire Dreyfus, Mauriac se projette dans le rôle de l’accusé innocent. Pathétique et solennel, il applique « cette règle fort peu chrétienne qu’on ne se défend bien qu’en attaquant57 ». Il dénonce son dénonciateur. Il en fait un Vychinski, un Fouquier-Tinville : il le cloue sur la croix de l’abjection. Mauriac plaidait pour les hommes pourvus d’une âme, d’une chaleur humaine.

Conclusion

La polémique n’avait pas échappé à la logique de la guerre : la montée aux extrêmes. Sans doute est-elle en germe dans le genre lui-même. La position magistrale que se donnent Hervé et Mauriac, permettait la dérive : au niveau des idées, elle offre maintes facilités : corriger, rectifier, objecter... développer, en contre-point, la bonne argumentation, tancer ; elle ouvre aussi sur l’attaque ad hominem. Certes, dans un premier temps, la règle du jeu impose de voir le monde comme un « carnaval funèbre58 », et l’antagoniste comme un fantoche privilégié. Très vite, la chair est serrée au plus près, ce point aveugle de chacun, le plus sensible, le plus intime, celui à partir duquel se compose notre relation au monde, l’impensé. La langue d’Althusser est ici plus précise que celle de Marx : la question est le lien qui unit Mauriac à des appareils idéologiques (l’Académie, Le Figaro, les maisons d’édition) ... et, en amont, à un appareil économique, la relation d’Hervé et du Parti. L’interpellation, en apparence seulement politique, de l’un menace, en fait, le principe d’identité de l’autre. Pas de hasard : les extrêmes sont atteints quand, dans les mots de l’autre, est perçue la menace de mort. Cette (double) tragédie d’une transparence de soi à soi-même impossible s’enracinait dans une survivance des classes au sein de la société d’après-guerre. La Résistance avait rêvé une utopie dans laquelle un dialogue fraternel et exemplaire, mettant en jeu les enjeux d’un monde à construire, pourrait se déployer librement. Or, ce dialogue, grevé par des intérêts économiques, la stratégie de classes antagonistes, s’était avéré impraticable, enregistrant ainsi la mort de l’utopie née dans la Résistance. Cette disparition ne pouvait surprendre autrement Hervé qui avait largement diagnostiqué en elle un leurre, un refuge, une position d’attente, une tentative anticommuniste. Elle déterminait, chez Mauriac, une forme de nostalgie, le sentiment d’une vanité : « Comme la plupart de ses lecteurs ne sont pas les miens, il [Pierre Hervé] en profite pour répondre à côté et se dérober […] aux questions posées […]. C’est ce qui rend si vaines ces discussions où chacun n’est entendu que de partisans qui ignorent tout des objections de l’adversaire59. » L’interlocuteur n’avait qu’un statut précaire : il était sacrifié, devenant un prétexte pour fournir un argumentaire à un lectorat.

Restait le plaisir, inavoué – inavouable, d’écrire : celui que décrit Pierre Brisson, chez Mauriac, quand le romancier a la certitude de tenir un partenaire à sa hauteur60. Ce plaisir change la donne, et fait de ce dossier historique, engendré par le talent, un très beau roman idéologique. Avec lui nous possédons le meilleur initiateur à l’entrée de la France dans une guerre qui, heureusement, demeura froide.

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